PREUVES QUE MARGUERITE D'ANGOULÊME
» lique ; que ce qu'elle avait fait pour ies Réformés provenait 1 seulement de compassion K » Trois jours avant sa fin, elle perdit la parole et ne la recouvra qu'au dernier moment ; puis, embrassant la croix que sa main ne quittait plus^ elle s'écria par trois fois : Jésus! Jésus! Jésus! Ces paroles avaient été les dernières de son frère; leurs deux âmes, si unités sur terre, se rencontrèrent dans ce suprême adieu.
» Au moment où Marguerite fermait les yeux ^, les protestants du Berry aclievaient de brûler l'abbaye de Ghalivoy ^; il lui fut épargné d'en être le témoin.
« Hélas ! s'écrie un historien du temps, un témoin oculaire, » qui pourroit escrire le dueil que le Béarn et le Foix en a ! Il » me semble que le soleil se cache, que le jour devienne nuit, » que les muses s'en aillent avec elle, que les doctes ennuyés B de vivre défaillent par ce seul coup! Que dirons-nous du roy » privé de sa Marguerite? Il n'avoit plus ceste ferme façon de » vivre qu'il avoit, et alloit variant à tout propos, faisant le » mescontent; et comme ceux qui n'ont accoustumé la mer » vont de vaisseau en aultre, cuidant esviter la marine ; ainsi » ce pauvre prince fuyoit partout, mais plus avant il alloit, le » mal le suivoit ^. d
» C'est qu'il y a des trésors que l'on n'apprécie qu'après les avoir perdus. Avec Marguerite l'âme du foyer était partie, la douce poésie s'était envolée sans retour. Henri d'Albret, resté
* Florimond de Remond, Bûtoire de Vhérésie, p. 856. ' Elle mourut le 21 décembre 1549.
3 V. Rayua], Hùt, du Berr^; Catherinot, le Protestatiti$fne en Berry,
* Olhagaray, Hist. du Béarn, p. 506.
Voici ce que dit de Marguerite un autre historien du temps : « En Taniiée susdite, passa de ce siècle en plus heureux le comble de tout honneur et vertu, mirouer des saintes occupations, miracle d'entendement féminin, la précieuse perle de la couronne de France, Madame Marguerite de Valois, sœur, femaie et tante de rois ; laquelle, pour le savoir en son sexe amirable, pour l'hospitalité et recueil fait à toute manière de gens de bon esprit, pour la charité envers les poures et ]it>éralité envers tous, magnanimité en ses aversitéz et excellente modestie en prospérité, ha tant obligé toute la postérité a soy louer et célébrer perpétuellement, qu'il semble qu'elle ayt eifacé et obscurci la renommée de toutes les vertueuses et sages dames et princesses qui oncques ontvescu.» (Bistoire de notre temps^ par maistre Faradin et par luy mise en françoit, Lyon, Jean de Tournes, in*16i p. VA2)*
n'est pas morte protestante. 469
seul^ perdait plus encore que le charme de son existence^ il perdait la douce influence de Tange gardien qui tout bas souffle les bonnes pensées> les nobles inspirations.
» Les obsèques de Marguerite eurent lieu avec beaucoup de pompe dans l'église de Lescar. Le roi de Na\arre en avait réglé Tordre : le vicomte de Lavedan conduisait le convoi, le vice-chancelier de Navarre et les trois plus anciens conseillers tenaient les coins du drap mortuaire^ le comte de Carmain ^ portait la couronne^ deux gentilshommes le sceptre et la main de justice. A l'église^ le roi^ les princes du sang^ tous les grands seigneurs se firent représenter; mais le vrai deuil fut mené par les poètes. Comment les nommer tous? Charles et Louis de Sainte-Marthe, Jean Dorât, Antoine Baïf, Pierre des Mireurs et ces trois jeunes Anglaises, Anne, Marguerite et Jeanne Seymour ^^ les élèves du comte d'Alsinois ^, qui consacrèrent cent distiques latins en Thonneur de Marguerite. Pour la chanter, Ronsard rencontre sa plus gracieuse, sa plus suave inspiration:
Bien heureuse et chaste cendre, Que la mort a faict descendre Dessous Toubly du tombeau, Tombeau iiùi vraiment enserre Tout ce qu'avoit nostre terre D'honneur» de grâce et de beau,
Gomme les herbes fleuries Sont les honneurs des prairies, Et des préz les ruisseletz, De Forme la vigne aimée, Des bocages la ramée, Des champs les bledz nouvelets,
1 Louis de Carmain, comte de Negrepelisse, descendait de Jean de Carmain, marié en 1427 avec Isabeau de Foix; la terre de Carmain est vulgairement appelée Caraman.
> V. le Tombeau de Marg%^erite de Valois, royne de Navarre, Paris, 1551. * Dcnisot se vente heure
D'avoir oublyé sa terre Quelquesfois, et demeuré Trois ans eh vostre Angleterre.
{Àm trois soeurs^ Anne, Marguerite, Jane de Seymour, princesses anglaises, ode par Pierre Ronsard, Vandomois) (Ibid,).
V SÉRIE. TOBK V. — N« 30 ; i 862. (64« vol. de la coll.) 30
470 PREUTB8 QUE MABGUERITE d'aNGOULÊVB
Ainsi tu fus, à princesse 1 (Ainçois plustost, ô déesse !) Ta fus la perle et l'honneur Des princesses de nostre Age, Soit en splendeur de lignage, Soit en biens, soit eu bouheur.
» En présence de cette tombe ^ Frotté ne pouvait rester muet. Las I s'écrie-t-il.
Las ! je ne puis (tant sont foibles mes sens)
Vous collauder, esprit de Marguerite,
Ny exprimer de vous ce que je sens ;
Car vostre los (louange) si grand gloire mérite,
Que par ma yoIx et ma veine petite
Narrer ne puis ce qu'en ont'veu mes yeux.
Mais quand plaira au souverain des dieux
H'oster le dueil que pour vous tant me serre,
A vous louer feray encore mieulx
Que n'ay servy vostre corps en la terre *.
x> Brantôme nous dit a qu'elle mourut bonne chrétienne et m catholique contre Topinion de plusieurs. » D'autres auteurs contemporains Taffirment également ; mais de son vivant, de vagues accusations de Protestantisme se sont produites^ elles sont restées attachées à sa mémoire. Aux yeux des Catholiques d'alors^ son intervention persévérante en faveur des proscrits et des persécutés a paru suspecte^ sa commisération entachée d'hérésie. De leur côlé^ les Protestants ont contribué à maintenir ces préventions en la compromettant par leurs louanges, a Tous les yeux sont fixés sur vous, » lui écrivait Capiton^. — D Je cognois les dons, lui disait Calvin, que Nostré Seigneur a D mis en vous, et comment il s'est servy de vous et vous a » employé pour l'advancement de son règne ^. »
» Qu'y a-t-il de vrai dans ces attaques et dans ces éloges? C'est une de ces questions qu'on ne peut décliner et sur lesquelles il faut avoir une opinion faite. A trois époques de la vie de'Marguerile, dans sa jeunesse, dans son âge mûr et dans ses dernières années, trois hommes ont eu une influence marquée sur son esprit, sur ses tendances. Tous trois, entres dans son intimité, ont abordé, ont discuté avec elle toutes les idées
* Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre de la royne de Navarre^ p. 128.
> Sunt in te omnium oculi defixi.
' Lettres de Calvin, édit. Bonnet, t. i, p. 112.
n'est pas morte protestante. 471
de rénovation religieuse qui alors agitaient le monde. Ces trois hommes, il suffit de les nommer, ce sont Briconnet, Tévêque de Meaux, avec lequel elle a entretenu une correspondance si intime; Le Fèvre d'Éta pies, dont elle recueillit la vieillesse ; enfin Gérard Roussel , son aumônier , dont elle fit d'abord un abbé de Clairac, plus tard un évêque dWeron.
» Si nous parvenons à déterminer jusqu'à quel point ces trois hommes se sont engagés dans la voie nouvelle, peut-être pourrons-nous plus facilement préciser dans quelle limite Marguerite y est entrée elle-même.
» Guillaume Briconnet accueillit d^abord dans son diocèse de Meaux tous ceux que la crainte de la Sorbonne et des persécutions forçait à quitter Paris; mais il fut loin de tenir les espérances qu'ils avaient mises en lui. La pente de son esprit le portait à*la rêverie contemplative, à un vague mysticisme. Au premier avertissement de l'Église, il protesta de son orthodoxie, il en donna des gages. « Nulle part on ne vit, dit un » historien protestant moderne ^ un homme engagé si avant » dans la réforme et si savamment pieux, tourner aussi brus- » quement contre elle. » — « Il souilla, dit de Bèze, par une » honteuse palinodie, la gloire d'une belle fidélité. »
» De quoi était-il donc coupable, cet évêque, a plus occupé de » plaire aux hommes qu'à Dieu 2? /> Il avait dans plusieurs décrets ordonné des prières pour les morts, recommandé l'invovocation de la Vierge et des saints; il avait défendu d'acheter, d'emprunter, et de lire les livres de Luther; enfin il avait fait défense aux curés de son diocèse de laisser prêcher les Luthériens ^.
Le comte H. de Laferriére-Pergy.
(La suite au prochain cahier.)
' Merle d'Aubigné^ Hist. de la Réforme, t. m.
' Vie de Gérard Roussel, par Schmidt.
^ Guy Bretonneau, Histoire généalogique de la maison des Briconnet
472 COMPTE RENDU
€omfU tcràin.