‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 14 sur 103 · SUR LE RATIONALISME CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

SUR LE RATIONALISME CONTEMPORAIN

jusqu'ici sans importance qui disparaissent avec leur auteur: il a traversé les siècles, et, pour le propager, on a dépensé une grande puis« sance d'intelligence. Or, de quelque côté que Ton considère Tathéisme, jamais on ne pourra lé transformer en une vérité incomplète. Il y a là une négation contre laquelle protestent les principes nécessaires et universels de la raison, le spectacle de l'univers, le consentement unanime et spontané de tous les peuples. Qu*opposer à tant d'autorités ? Leur poids est accablant. Voyez aussi combien sont misérables les hypothèses sur lesquelles s'appuie l'athéisme : pour se passer , dans l'exj^cation des phénomènes de la nature , d'une cause active , intelligente , antérieure et supérieure au monde , force est de les regarder comme un pur effet du hasard', d'attribuer à la matière la pensée, la vie, le mouvement, ou tout au moins une existence néces- .saire ; que faut-il de plus pour constituer une erreur absolue''^

On peut aussi| tout en conservant le nom de Dieu, professer, sur sa ûature et ses attributs, des doctruies 4ni entraînent forcément la négation de son existence. Bossuet a écrit quelque part : « le Déisme * est un athéisme déguisé. » D'autres ont porté le même jugement sur le Panthéisme. Quoique M. Franck proteste contre ce lapgage', nous le tenons pour vrai : quelques remarques suffisent pour nous convaincre de son exactitude. Lorsque nous avons l'idée de Dieu> nous le concevons comme possédant nécessairement, d'une manière absolue, c'est-à-dire sans degré aucun , toutes les perfections possibles. Lui ôter un seul de ces attributs essentiels , ce serait le détruire. U pourrait bien rester alors un Être qui serait encore, par quelque côté, supérieur à l'humanité ; mais il n*y aurait plus de Dieu véritable ; le ciel serait vide de la Divinité vers laquelle doivent monter nos hommages, nos prières et l'expression de notre reconnaissance. Or, que faille Déiste? Il nous parlera, si Ton veut, du suprême Ordonnateur des mondes ; il écrira des pages pleines d'éloquence pour célébrer

' Voir PlatOD^ Les lois, 1. x.

*Ceox qui ont dit qu'âne fatalité aveugle a produit tous les effets que nous Yoyom dans le monde, ont dit une grande absurdité ; car queUe plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres inteliigens, Montesquieu, Esprit des lois.

' Voir Diet. des seicnc. philos,, art. Déisme et Athéisme.

Hiarmonie de l'univers; ses tableaux seront admirables de fraîcheur et de coloris. Mais l'être qu'il nous présente comme Dieu, vit solitaire, dans une sphère à part, loin du monde et de l'homme. Peu soucieux de ce qui est au-dessous de lui, indifférent à la misère de ses créatures, indifférent au mal moral, au triomphe du méchant et à l'oppression du juste , ses jours s'écoulent dans une oisiveté profonde ; l'œuvre de ses mains, il l'abandonne à l'empire du hasard , absorbé qu'il est dans la contemplation de ses perfections. — Gomment, dans ce hideux égoïste, reconnaître le Dieu du genre humain, ce Dieu qui conserve et gouverne le monde qu'il a créé, qui, loin de nous par sa grandeur, en est tout près par sa bonté, qui veille à nos besoins, et dont les yeux sont toujours ouverts sur nos fautes comme sur nos vertus ? En rejetant le dogme sacré de la Providence, le Déiste refuse tout à la fois à Dieu la sagesse, la bonté, la sainteté , la justice '. Ces attributs moraux retranchés , que reste-t-ii ? un mot^ mais un mot qui n'exprime rien, nomen re t^ocnum, comme auraient dit les scolastiques. N'est-ce pas là nous ramener à l'athéisme!

Le panthéisme y conduit aussi. Réduisez- vous Dieu à l'ensemble des parties du monde? de nouveaux attributs disparaissent Alors pour lui, plus de conscience et de personnalité, plus de liberté ni en lui-même, ni dans ses œuvres; il agit et il opère sous Tempire de la nécessité * ; avec ce système, on n'altère pas seulement sa nature, on la détruit; on reste en présence d'un fantôme, d'un Dieu imaginaire, qui n'est rien moins que Dieu '. Il serait facile d'étendre ces considérations au matérialisme et à l'idéalisme. Vous affirmez l'existence de la matière, et vous avez raison; mais vous niez celle de l'esprit, et voilà Terreur. Vous admettez les actes et les produits de la pensée : c'est fort bien, mais vous repoussez comme illégitime, le témoignage des sens, et vous tombez dans l'idéalisme; or, l'idéalisme aura tou-

■ Voir sur ce point TargumentatioD de Platon au x« lÎTre des Lois.

* Voir V. Gioberti, Introduction d Vhistoire de la philosohie^ t. i, p. 456 de la traduction française.

' « Quand on examine de près les sentimens de Spinoia, dit Jean Celer» on trouve que son Dieu n^est qu'un fantôme, un Dieu imaginaire qui n'est rien moins qu'un Dieu. » Collecta d€ Fila Spin.^Spin, ap. ed, Paului, t. u, p. 642.

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jours tort aux yeux de la raison '. Et maintenant, nous le demandons, par quels sophismes^ si habilement présentés qu'ils soient, persuader que Tathéisme» le déisme, le matérialisme et Fidéalisme ne sont que des vérités incomplètes?

Mais il ne suffit pas de déterminer la nature de Terreur, il but • aussi remonter à son origine. Si nous comprenons bien la théorie de M. Cousin, Terreur n*a pas d'autre source que la réflexion. Celle-ci décomposant l'unité primitive prend un des élémens du phénomène complexe de la pensée pour le phénomène total ; elle ne sait pas, die ne peut pas savoir qu*ii en existe d'autres, de là Terreur : elle est donc involontaire.

Il y a du vrai dans ce système, mais il a le tort d'être trop général. Sans doute, lorsque notre esprit se porte sur un objet qu'il divise pour le soumettre à une étude plus approfondie, nous pouvons, sans le vouloir, ne pas embrasser toutes ses parties , ne pas saisir tous les rapports qu'elles ont entre elles. Alors la .réunion de ces connaissances partielles ne nous donnera pas pour somme la vérité pleine et entière. Sans doute encore, tout eu pariant de certains principes évidents, nous sommes exposés à nous tromper dans la série de nos déductions. « Il y a des gens d'un seul syllogisme, dit Leibnitz, » il y en a de deux seulement*. » Qu'ils aillent au-delà, ils sortent delà vérité. Dans ces deux cas. Terreur n'est pas imputable, mais elle ne se produit pas toujours ainsi. Quelquefois Télément qui manque dans DOS conceptions était là , sous nos yeux : nohs n'avons pas voulu le reconnaître, nous avons même fait effort pour {»*ouver sa nonexistence. Il faut encore recueillir sur ce point l'enseignement de l'histoire. Or, que nous dit-eUe ? Elle nous montre , dans tons les tems, des systèmes opposés qui s'élèvent, entrent en lutte et se dispaient le monde des intelligences : ce sont ces affirmations et ces négations réciproques qui prolongent la longue chaîne des conceptions de Tesprit humain. Pour leurs auteurs cependant, d'après M. Gonsin , les données de Tintuition primitive ont été les mêmes. Comment donc sont-ils arrivés à des résultats si divers? Tous répon-

* Franck, Discours sur Us systèmes de philos,^ p. 11-12.

* Nouveaux essais sur Ventendement humain^ I. rr, c. 20, Ô« édit. Am.

Jacques.

de2 qae leur attention se concentrant sur un seul point, ils ne savaient pas , ilê ne pouvaient pas savoir que d*autres existassent. Erreur! Lorsque Xénopbane de Colophon, Parménide, Mélissus et Zénoa développèrent à Élée leur idéalisme panthéiste, ils connaissaient parfaitement les écoles fondées avant eux ; ils n'ignoraient pas que les Ioniens et lés Pythagoriciens, quoique marchant par des voies différentes, avaient en le même but, celui d'expliquer l'origine du monde physique. Or, ce fut cet élément de Vunité primitive que repoussèrent les Eléates. Ils apportaient une doctrine nouvelle; pour la faire prévaloir, ils attaquèrent tout à la fois la physique ionienne et l'idéa- Usme mathématique des pythagoriciens. Une réaction s'opéra. Leacippe et Démocrite ne virent partout que du vide, des atomes en mouvement onde la matière. Pour eux, Tâme humaine. Dieu lui-même sont des composés d'atomes, plus subtils, plus déliés, si l'on veut» que ceux qui entrent dans la composition des autres corps, mais toujours matériels : toute idée de substance purement spirituelle disparaît de leur conception ; toutefois ils savaient très-bien quelle nature on attribuait à l'élément qu'ils rejetaient '. Puis, lorsque tous ces systèmes, nés dans les diverses colonies de l'Âsie-Mineure, de h Grande-Grèce et de la Thrace, ont envahi l'Attique, un autre spectacle se développe. On voit alors se présenter des hommes qui parcourent les rues d'Athènes d*abord, puis la Grèce entière, puis l'Italie, poussant sur leur passage les intelligences au scepticisme. Voulez- vous expliquer leur tentative d'après la théorie de M. Cousin? Il vous faudra montrer les sophistes absorbés dans de profondes méditations, ne cherchant que la vérité, et ne pouvant, malgré leurs efforts, Il découvrir. Mais qui osera soutenir qu'ils ont été conduits à leur système par les difficultés réelles de la science? On le sait assez , ces hommes ne prenaient pas au sérieux leur scepticisme. Il leur était api)aru comme un moyen efficace pour exploiter les masses, pour s'enrichir aux dépens de la jeunesse dont ils corrompaient l'esprit et le cœur. Ils allaient donc répandant partout des doctrines qu'ils ven** daient pour de l'or *. Voilà pourquoi un opprobe éternel pèsera sur leur mémoire.

' Voir DM, des sciene, philos »t art. Philos* des Grées,

> Voir Platop, Premier ^/]p/){a/. — Hippias s'adresse ï Socrate et loi dit*

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Sortons de Tantiquité , passons aux tems modernes , plaçons-noag an tnîGeti dd 18* siècle ; alors nous trouverons d'autres honunes puissans par le génie, Voltaire et son école. Ils parlent, et le monde dans Tétonnement fait silence pour mieux recueillir leurs doctrines. A quoi attribuer leurs erreurs ? aux nécessités de la réflexion 7 Mais qui donc a proclamé cette maxime qu'on transcrit avec dégoût : Mentons^, il en restera toujours quelque chose ■ / — Platon , il y a longtems déjà, a écrit cette phrase remarquable : « L'ivresse des passions fait » déraisonner *. » Oui, arrêtez un moment vos regards sur l'histoire « bientôt vous serez convaincus que la passion entre pour beaucoup dans là production de l'erreur et dans sa propagation. Souvent dans nos conceptions, il y a plus qu'une vue incomplète de la vérité, il y a sa négation volontaire ; alors même qu'elle se révèle à nous avec ce degré d'évidence qui devrait ravir notre assentiment, loin de l'embra* ser, nous nous montrons rebelles à la lumière qui nous investit '. — Si nous avions à composer un travail exprofesso sur la nature et sur les causes de nos erreurs, nous pourrions étendre ces considérations. Nous croyons en avoir dit assez pour montrer, 1» que l'erreur n'est pas une vérité incomplète ; 2* qu'elle n'a pas sa source dans la réflexion seulement , et qu'elle n'est pas aussi involontaire que le prétend M. Cousin.

Il nous reste à examiner le grand argument que l'on fait valohr en faveur du syncrétisme ; nous voulons parler de la persistance des doctrines philosophiques et religieuses. On leur donne une antiquité prodigieuse ; on les montre traversant les siècles, subjuguant les esprits, trouvant partout et toujours des défenseurs ; alors de deman-

^1 h vois bien, que vous n'entendez pas le fln de notre profession. Si vous sai^l Tiez combien elle m'a valu d'argent, vous en seriez étonné. Et pour ne point M parier da reste, un jour étant allé en Sicile... j'amassai en fort peu de tems

IN de cinquante mines, et plus dé vingt mines, dHinseul petit endroit qu'on

appelle Inicus. » Platon, le Ut Hippias^ § iiédit. classique. "M.Louis Blanc, dont nous sommes loin d'aprouver, tous les principes, a

trè84»ieii dévoilé les menées de Técole rationaliste du 18* siècle. Voir His'

^oire ie ta révolution franc. 1. 1, I. 8.

'Iptifoerunt rebellei lumini. Job. xxiv, 13.

64 ÉTUDES CBITIQUES •

der : aaraient-<*llcs en cette fortune ? auraient-elles exercé cette influence, si elles étaient complètement fausses ? — Misérable sophisme ! Un jour, à Torigine du monde, deux hommes s'avancent au milieu de plaines immenses ; bientôt un fratricide est consommé ; le mal , depuis ce jour, n*a pas cessé de se révéler sous toutes les formes, aux regards effrayés de l'humanité ; le voilà donc presque aussi anden qu'elle ; doit-on, pour ce motif, proclamer sa légitimité ? — Eh bien ! tous ces systèmes qui ont laissé quelque mémoire , ce sont le féti^ chisme^ le polythéisme, le dualisme , le matérialisme ^ Vathéisme ^ etc.^ etc., et c'est à ces égaremens de la raison et du coeur qu'il faudra donner notre admiration et nos sympathies ? Non, jamais. — Peut-être nous accusera-t-on de ne point honorer l'esprit humain, . de ne point respecter sa liberté ' ; cette accusation, nous la repoussons. Oui, nous voulons honorer l'esprit humain , mais ce n'est pas lorsqu'il se prosternera devant des idoles de chair, ou de bois ; ce a*est pas lorsque , méconnaissant sa nature et sa dignité , il se niera luimême, il se fera semblable aux êtres sans raison ; ce n'est pas lorsqu'il tentera de chasser du ciel le Dieu dont le souffle le soutient et l'anime; Nous nous garderons bien de lui jeter jamais l'insulte pour ces conceptions» mais nous les déplorerons ; que d'autres voient en elles les marques de sa grandeur, nous y trouvons, nous, des preuves aflSi— géantes de sa faiblesse ; aussi voudrions-nous les effacer, comme on se hâte de faire disparaître une tache qui dépare le tableau d'un grand peintre. — Nous ajouterons même : liberté pour l'esprit humain et les individus ; mais il est des limites que cette liberté ne doit pas fran^ chu*. Dans le monde moral, on condamne celui qui abuse de son libre arbitre pour violer la loi du devoir ; dans le monde intellectuel, celui qui repousse la vérité, qui cherche à l'étouffer, n'a plus droit à notre respect. Si la liberté que vous réclamez pour l'esprit humain dcHt aller jusque-là, alors vous vous montrez l'ennemi de sa gloire, vous le poussez au deshonneur. — Mais enfin , dit-on , ces systèmes ont en

* « Il n*y a rien à faire, dit M. Coiuin/qu'à honorer Tesprit humiin, k pecter sa iibarlé, i constater les lois qoi la règlent et les systèmes fondaoïeD* taux qui émanent de ces lois, h perfectionner sans cesse ces divers sjstèiD^ Tan par Tautre, sans tenter d*en détruire aucun. • Pr^/ôr^ delà traduction de Tenneman.

Sin Le nATlO.NAUi^MC COA rL311'0UAlN. 65

dc8 partisans? — Sans doule ; et qu*en conclure en leur faveur 7 la vérité seule a-t-elle donc le privilège d'attirer et de retenir les hommes? Me nous arhve-t-il pas trop souvent d'embrasser l'erreur, de rester entre ses bras j non point par amour pour elle , mais parce qu'elle flatte agréablement notre sensibilité ? Il y a des hommes qui ont peur de la vérité, ils repousseraient intrépidement les axiomes de la géométrie, toutévidens qu'ils sont, s'ils impliquaient une conclusion morale ■. « Si l'homme, dit très-bien M. de Yahroger, était naturel- » lement bon et vertueux, s'il n'y avait pas en lui d'inclinations per- » verses , s'il ne pouvait jamais vouloir que le bien et le vrai; alors » M. Cousin aurait droit de dire que, quand une doctrine s'attire des » partisans nombreux et éclairés, c'est parce qu'elle contient une por- » lion de vérité. Mais il en est tout autrement ; outre que la raison » hamaine est étroite et faible, outre qu'elle peut embrasser rerrear « en croyant tenir la vérité , la sensibilité de l'homme est divisée et » pervertie. Il y a au fond de notre âme des instincts divergens qui » nous entraînent, les uns à la vérité, les autres à l'erreur, les uns » aa bien , les autres au mal , et souvent il nous est plus facile, plus » agréable de nous abandonner à nos tendances mauvaises \ » Or, qa'on (xnrte un regard attentif sur les systèmes dont nous avons parlé, on reconnaîtra qu'il promettent, par quelque côté, une jouissance à noB penchans corrompus ; voilà pourquoi ils ont plutôt enchaîné les cœors que subjugué les esprits. Ainsi s'explique la persistance des errent qui, depuis si longtems luttent contre la vérité philosopiùqne et religieuse.

Noos avons examiné les principes sur lesquels s'appuie le syncréteie, et nous croyons avoir montré leur fausseté: Il nous reste à Mier ce système dans les applications que l'on en fait à l'histoire.

L'abbé V. H.-D. Cauvicny.

* ■ Ces bommei, dit Leibnitz, craignent qu'une recherche exempte de tOQte partialité ne fut point Tavorable aux opinions qui t*acconimodent le *^ià leurs préjugés et i leurs desseins. » Nouveaux essais , \, ly, c. ^; ^^ Am. Jacques. — « Ils s^interdisent donc la recherche de la y.érité, et, ^^ se trouyent dans Terreur, ils 7 restent. > Fr. Bacon, Essai de morale et de f^i^uc^De la vérité, 2^ série, p. 237de Tédit. de M. F. Riaux.

* Eludes erit. sur le ration, comiemp., p. 107.

66 COURS DE PHaOLOGIE ET D*ARCHËOLOGIE. *

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