RÉPONSE DE BI. SEGUJER DE SAINT BRII^ON
» doute cette prédication a été une suite de l'incarnation du Christ; » mais il faut savoir que tout Tunivers aurait connu Dieu, que Tin- » carnation n'aurait pas moins eu lien ; c'est le péché d'Adam qui » l'avait rendue nécessaire. Le motif direct et principal de l'incarna- » tion, c'est de nous racheter de la faute originelle. Le reste, peut- » on dire, a été ajouté par surcroît.»
Voicii monsieur, le point bien éclairci du dissentiment qui existe entre nous.
II y a un mot à réformer dans la manière dont vous formulez ma doctrine. Ce n'est pas pour répandre la notion , mais le culte du vr0i Dieu , que je crois principalement que Jésus-Christ s'est fait homme : car la rédemption n'est pas sans condition. Elle doit être le prix de aotre fidélité à remplir les devoirs que la religion nous impose. Précédemment vous avez confondu la foi H Vadoraiion: ici c'est la notion et le culte.
Il est certain que « pour s'approcher de Dieu, il faut croire qu1l » existe n» Maïs la connaissance seule de l'existence de Dieu n'est pas synonyme du culte à lui rendre. Or, je croîs 'avec le prêtre Siméon que Jésus-Christ est«1à lumière venue pour éclairer les nations*. »
Je crois donc que tel a été son but principal^ loin d'être un surcroît Au fait, ce qui précède dans la marche naturelle des choses, doit précéder sa conséquence, et obtenir le premier rang.
Que Jésus-Christ, par sa mort, nous ait racheté des' suites de h faute originelle, c'était un besoin de notre nature déchue ; mais que sa mission divine n'ait eu que cela pour objet : voilà, ce qui me semble une proposition ernmée. Je suis simple laïc, comme vous, monsieur ; nous ne sommes, je crois, théologiens ni l'un ni l'antre ; je suis en conséquence très-disposé à en référer à Tamorité ecclésiastique, seule compétente en cette matière, pour qu'elle apprécie la difficulté qui nous partage. Voici, en attendant, les raisons à l'appui de ma doctrine.
Jésus-Christ, par sa mort, nous a rachetés des peines encourues pour nous par notre premier père ; mais par sa vie et par ses discours
* Credere enim oportet accedentem ad Deumquia est. Aux Hébreax^ xu 6.
* <l>f&c eU à.^w.9>M^vt eOv&v. LtlC> ii, ^2.
AUX OBSERVATIONS DU DIR£GX£CR DÈS Ap'ALÈS. 373
tant aux disciples qu'aux populations qui l'environnaieut, il a, d'une part, montré les titres de son sacerdoce et de son autorité pour parler comme législateur; et a créé d*autre part Tapostolat. « Allez donc, » instruisez toutes les nations en les baptisant au nom du Père, du Fils » et du saint Esprit *. « « Ce ne sont pas les lois de Moïse, dit Eusèbe au » même endroit déjà cité, qu*il leur prescrit d'enseigner, mais ce qu'il » avait enseigné lui-même *. »
Les effets ont suivi comme Notre-Seigneur Tavait enjoint à ses apôtres : toutes les nations ont reçu les préceptes de TEvangile, et le culte chrétien s'est répandu dans l'univers, non à la manière de la dispersion des Juifs qui étaient transportés au loin par le commerce pu la captivité , mais par la prédication des Apôtres et de leurs successeurs, par la consécration des prêtres chargés d'enseigner lapa* rôle sainte ausi^dèles; par la construction des édifices religieux, où se renfermaient les nouveaux convertis pour assister au saint sacrifice et aux prières publiques ile l'égiise.
Telle est l'immense différence qui sépare la propagation dans le monde de la foi chrétienne, d'avec les traditions juives transportées d'une manière obscure et inaperçue dans les différentes contrées de l'ancien monde.
Pour les découvrir, dans le silence de l'histoire, il faut être versé dans les langties orientales, ce qui n'est donné qu'à peu de personnes, ou avoir une foi aveugle dans les déchiffremens de langues in« complètement connues et récemment étudiées. Ces sanctuaires où pénètrent quelques hiérophantes, ainsi que les oracles qu'ils nous en rapportent, ne sont pas exempts de suspicion. Ce n'est pas à de tels moyens qu'était bornée l'illumination des nations que prophétisait le prêtre Siméon en tenant dans ses bras notre Sauveur naissant II y a un siècle et demi ou deux que Bochart et autres Hebraïsans trouvaient dans les langues sémitiques les merveilles que nous apportent aujourd'hui le Chinois et le Sanscrit, Credat,,. Pour moi, je cherche des preuves plus accessibles de ma foi. C'est par des moyens patens et vulgaires que j'aime à me rendre compte de mes motifs de crédulité.
* Mathieu, xxviii, 19.
«ÙT9( £viT£Uato. TaÛTft ^*aS, ta 2v toTc tùarif^ùiai «vtou ^tp^{jksva. P. 6.
Iil« sfiw£. TOME xni. — IN' 77; 18W. 24
Z7k EiPOKSË Dfi M. SÈGUlËR D£ SÂINT-BRISSON
RÉPONSE
Il y aarait encore bien des choses à dire sur les paroles dé M. Seguier, mais nous nous bornerons aux suivantes :
1» Personne n*a dit que la mission divine n'ait eu que la tache originelle jpottr o6/e^ On a dit que c'était roôjf^prîrtcipaif, que cette incarnation avait été promise par Dieu lorsque la connai^ance dé son nom était pure, puisqu'elle fut promise à Âdat». On a dit que quand même le monde entier eût connu Dieu, elle n'aurait pas moins eu lieu , puisqu'elle était nécessaire pour nous racheter dfe la faute originelle, etc. Dieu avait fait connaître son nom et son culte par Moïse, aux Ninivites par Jouas, etc. ; il aurait pu éclairer et redresser les nations par d'autres hommes; mais les hommes ne pouvaient nous racheter de la faute originelle. — Sur le restdf nous sommes d'accord avec M. Séguier.
2° Quant aux traditions juives transportées d'une manière vbscure cl inaperçue, elle ne ra été que pour ceux qui n'ont pas voulu les toir. La conversion des Ninivites par Jonas ; les décrets des rois de Perse et d'Assyrie, qui commandaient à presque tout l'Orient; la dispersion des dix tribus, et plus tard des tribus de Judas et de Lévi n'étaient pas des faits obscurs ni inaperçus pour ces peuples. Ils ne sont obscurs et inaperçus que pour nous, qui sommes privés des monumens contemporains qui en faisaient foi, qui, dans nos classes, n'avons étudié que les Grecs et les Romains, et encore d'après Thistoire qu'ils ont bien voulu nous faire.
Sans doute, pour découvrir ces faits historiques, il feut être versé dans Ifes langues orientales; mais qu'est-ce que cela fait à la chose T Si pensonne n'avait su Thébreu, est-ce que nous aurions connu l'histoire des Juifs? Si l'on n'avait pas étudié le grec, est-ce que nous connaîtrions TËvangile ? 11 faut bien que nous nous confions aux tfa* ducteurs des langues orientales. 11 peut y avoir obscurité, hésitation dans ces travaux ; maïs il faut les encourager et remercier ceux qui veulent Lien se livrer à ce travail difficile autant que nécessaire.
Car, nous l'avons souvent dit, les peuples orientaux ont fait comme les Jttifs ; ils ont perdu la connaissance de leurs propres livres «t de leurs propres (raditions ; «1; taat qu^ils ae tiendront parqués dans leur
AUX OBSERVATIONS DU OiRËOIÉUR I>£S AMAUS. 375
seule langae, dans leurs seuls livres» ib seront incapables de les retrouver ; c'est nous, qui connaissons toute l'histoire de rhumanité, qui avons des points historiques 0xes, certains et déterminés, qui pouvons, par comparaison, éclaircir ce qu'il y a d'obscur, faire ressortir ce qu'il y a de vrai^ élaguer ce qu'il y a de faux dans les livres et les traditions orientales, indiennes, chinoises et autres. Ce travail se âdt lentement, mais avec certitude. Que dis-je, lentement ? il se fait depuis 30 ans avec un développement, avec un succès merveilleux. Toutes les langues, tous les livres sont presque interrogés à la fois. Les caractères antiques sont fixés et gradés pqur entrer dans le ooiirs ordinaire de la {«'esse.. • L'JBgyptien, le Chinois, le Persan, Iq Canéif(»me, l'JElimyarile etc., tes plus anciennes langues jusqu'ici re« belles et à Tétat de mystère , et l'apanage exclusif d'une seule caste de prêtres oa d'initiés» s'enseignent maintenant aux écoUersqui vien«. nent s'asieoir sur les bancs de nos collèges et de nos acadântes» Certes, il y a bien des tâtoBoemens et bien des obscurités dans ces premiers essais. Mais nous sommes étonnés que M. Séguier leur jette UÀ le credat juiœua JptUa de JuvénaL C'est une des plus grandes gkrâ-es de ce siècle ; c'est une des plus grandes conquêtçs de la religion, c'est le plus grand ^ort qui ait éié tenlé pour déchiffi.*er la généalogie de l'humanité et prouver que nous sommes tous ii ères. .« Que Dieu vous soit en aide, travailleurs, la sympathie de tous les hommes, et surtout de tous les chrétiens, vous est acquise!. •
OBSERVATIONS
J'ai emprunté à Saurin, écrivant contre Spencer, le passage soi* vaut : « Parmi les rapports que Spencer trouve entre les rites lévi- » tiques et ceux des idolâtres, il y en a un grand nombre qui peu* » vent s'y rencontrer, sans que les peuples, qui les ont observés, se » soient réglés les uns siu* les autres. Dès que vous supposez une re* » ligion, il est naturel de supposer aussi des lieux saints, des céré- » monies extérieures, des emblèmes, des symboles ; ces établisse^ » mens doivent leur naissance à la nature des cAoses et non au génie » particulier des peuples qui les ont reçus. »
Voici la réfutation que vous faites. Monsieur, de ce passage : te Malgré l'autorité du ministre Saurin, nous ne croyons pas que la
376 RÉPONSE D£ M. SEGUIER DE SAlNT-BiUSSON
» nature des choses puisse avoir fait naître les mêmes rites, el sur- » tout les mêmes événemens historiques. Nous nions qa*on paisse • expliquer par la nature des choses de ?oir par exemple on génie, » d'abord beau et saint» puis chassé du ciel après une réyolte, puis y> précipité dans un abîme; l'homme placé dans un jardin délicieux, > au milieu duquel est l'arbre de vie avec quatre fleuves etc., se » trouvant en même tems dans les traditions chinoises et dans la » Bible etc. »
L'autorité du ministre Saurin, . écrivant contre l'anglican Spencer, n'a assurément rien qui oblige à s'y rendre, si ce n'est en ce qu'elle offre de raisonnable , et j'aurais pu dire m mon nom ce que je trouvais tel dans son livre. Mais il faut lui rendre justice, il ne parle que des rites lévitiques comparés à ceqx des idolâtres : c'est moi qui ai ajouté les faits historiques. Je n'avais en vue ni le Paradis terrestre, ni la chute des mauvais anges, dont j'ignorais la rela*tion chinoise ; ce ne sont pas là des événemens historiques^ mais des traditions religieuses. J'ai entendu parler de faits appartenant aux tems historiques qui peuvent se ressembler sans se confondre, tels que le sacrifice d*Iphigénie et celui de la fille de Jephté. Les ex* ploitsdeiSamsonlejuif et ceux d'/Terci^fe le thébain. J'ai blâmé, en conséquence, le transport, de l'un à l'autre, décès histoiresde peuples différens.
RÉPONSE
Nous avouons ne pas comprendre la distinction que fait ici M. Seguier des événemens historiques et des traditions religieuses. Ces traditions , eu effet, nous ont conservé la mémoire de faits très-certainement historiques. Si ces traditions, souvent, ne sont pas trèscertaines, elles ne laissent pas que de confirmer les faits lorsqu'ils sont connus, d'ailleurs, par des monpmens certains. Nous avons dit, au reste, que nous adoptions complètement la séparation de l'histoire des peuples à partir de la dispersion, laissant à la critique à discuter plus ou moins probablement les faits qui auraient pu être cou* fondus par des historiens venus louglems après les événemens.
AUX OBSERVATIONS DU DIRECTEUR DES ANNAtES. 577
OBSEuVATION.
J'ai cité fanssenient, à ce qu'il paraît, le iv. livre de$ Roi$i ch. XIX, y. 31, pour prouver que Dieu défendait Yimmolatinn des en* fans dans V ancienne loi. Vous avez eu raison, Monsieur, de relever mon erreur. Cependant, voici le passage que j'ai si mal indiqué et sur lequel je prétendais m'appuyer. (C'est au ch. xvii, v. 16et 17). « £t ils ont abandonné tous les préceptes du Seigneur, leur Dieu, » et ils ont élevé des veaux de fonte et de bois ; et ils ont adoré toute » la milice du Ciel et servi Baal ; — et ils ont consacré leurs fils et leurs »> filles par le feu, etc. '. »
Vous m'accusez, Monsieur, d'admettre le système des idées innées dont TOUS avez démontré la fausseté. Je vous avouerai que j'appar^ tiens à l'école d'Aristote, qui les repousse. J'entre un peu dans le système de Locke, mais non jusqu'à croire que la matière puisse penser et sans faire dégénérer, comme Condiilac, les idées en sensations.
Mais, d'autre part, j'admets dans Tâme humaine (évitons le mot faculté, qui vous blesse) le discernement du vrai et du faux, du juste et de l'injuste^ qui nous sert de critérium pour a^^récier les actions et les discours. Sans cette règle intérieure et innée^ comment pourrions-nous caractériser la raison humaine ; comment serionsnous dignes de louanges ou de reproches?
RÊPOIÏSÊ.
Nous sommes bien aise d'être d'accord avec M. Séguier sur les idées innées; nous le sommes même plus qu'il ne le pense. Comme lui, nous ne croyons pas que la matière puisse penser ou que les idées soient des sensations ; même nous ne sommes point blessés du mot faculté: nous avons dit seulement que les /acu/^^s n'étaient pas des notions ; les facultés sont la disposition, la capacité d'avoir, de recevoir les notions. Nous disons donc que l'âme a la faculté de dis-
' La même défense se trouve dans \eDfftt m. 31. — Psau,. ct. S7. — Jérémie, m. 5. — EzerhiH, xxiii. 39.
378 BÊPONSE DE M. ilÊGUIEA I>E SAlNT'BMftSON,
cerner le vrai et le faux. Cette faculté est inhérente à l'âme ; elle lui est innée, si vous voulez. Mais cette faculté ne constitue pas, ne donne pas les notions, les vérités ; elle ne peut donc être la règk de notre croyance ou de notre conduite. C'est la vérité seule après qu'elle est connue, qui peut et doit être la règU^ etc. , etc.