QUELQUES ABERRATIONS
à Taide de celte théorie qu'il va s'efforcer de détraire deux des symboles les [flus anciens , les plus accrédités du Christianisme , le poisson et Y agneau.
Avant Constantin, selon M. Didron, le poisson est une métaphore purement littéraire, c'est une image du paganisme , purifiée par une ielée chrétienne , mais une simple image. Ce n'est qu'au i* siècle qu'on lui a fait signifier le Christ , ou la foi au Christ, Ainsi , d'un trait de plume, il supprime toute idée de Christ sur la plupart des
tombeaux des catacombes , dans ces nombreux textes et inscriptions, où figurent si souvent des poissons, et où jusqu'ici tous les antiquaires avaient vu une profession de Christianisme. Voila une de ces assertions qui ont révolté ici tous les savans et tous les antiquaires, et leur ont donné occasion de se moquer des archéologues français.
Nous allons bientôt examiner les preuves singulières que donne l'auteur ; citons avant ce qu'il dit du symbole de Y agneau afin de bien connaître sa théologie.
« Pour un archéologue, Jésus s'incorpore dans l'agneau aussi com- » plètement que, pour un théologien, il s'incorpore dans le pain et le » vin. Par le symbolisme iconographique , l'agneau est anéanti pour » recevoir le Fils de Dieu, comme les espèces matérielles disparais- » sent parla consécration, pour faire place au Christ (p. S35).
Voilà la théorie; venons-en à l'application. EUe a pour but, comme nous l'avons dit, de combattre les antiquaires italiens et les antiquaires français qui marchent à leur suite, lesquels ont VU sur les tombes et les monuraens des catacombes, où figurent le Bon pasteur et le poisson, une preuve que ces lombes appartenaient à des chrétiens. Voici quelques unes des applications faites par M. Diderou,
Bosio, dans sa Rome souterraine \ a reproduit le dessin d'un tombeau trouvé dans les catacombes des saints Quartus et Quintus sur la Voie latine et qui nous offre 1° au milieu une; maison percée
de l'antiquité àQ Creuzer , traduite par Guigniaut« et avertit ipi'il a suivi principalement M. Ampère. 11 n'avait pas besoin de donner cet avis. lo«t lecteur instruit le devinait assez.
' P. 302 et t. ii> p. 19, dans la JKome souterraine d'Arioght, que j'ai atuie sous la main.
DETII. DIDRON. 391
d*une porte et de deux fenêtres ; 2'' à droite un chandelier en forme X sur lequel brûlent sept lampes ; 3* à droite du chandelier un escalier an haut duquel figure un corps entouré de bandelettes ; lx° à gauche de la maison un poisson, 5"* enfin au-dessus de la maison une balance, et de plus une inscription où est nommé le consul Stilicon,
laquelle inscription commence par le monogramme du Christ ^. Aringhi et Bosio expliquent ainsi ce monument.
La maison fait allusion au court passage de cette vie, ou à la maison de réternité dont parle l'Écriture ; le chandelier à 7 branches rappelle le candélabre des Juifs ; le mort entouré de bandelettes rappelle le Lazare ressuscité par Jésus; le poisson la profession de chrétien ou rinstabilité de l'existence mondaine ; enfin la balance suspendue sur .le tout, rappelle le jugement de Dieu et la célèbre balance où Balthazar vit qu'on le pesait.
Or, comment M. Didron explique-t-il ce monument? 1° il le dénature : il place la maison et le mort au haut de la planche, au-dessous de la maison il met le chandelier, et au-dessous du mort la balance ; il supprime * le poisson et le monogramme du Christ, puis il dit (p. 339) :
a Yoil^ une pierre sépulcrale décorée tout à la fois d'une petite » maison, d'un tombeau où Ton a dressé un mort en haut d'un es- » calier, d'un chandelier à sept branches ou à sept lampions, et d'une » balance. C^est probablement la tombe d'un ÉPICIER ou d'un » vendeur d'huiles et d'aromates. La petite maison serait sa bou- » tique; dans cette boutique, il pesait avec ses balances les parfums » nécessaires pour embaumer les morts, et l'huile qui alimentait les >f lampes funéraires ou les lampes des vivans. » Et en note il ajoute : « Cette pierre est gravée dans Bosio ; on paraît la croire du 5* siècle, » parce que Stilicon est nommé dans -l'inscription qui en décore le » haut. Outre les quatre objets reproduits sur notre planche, il y a » encore un gros poisson, une espèce de dauphin. De ce poisson on
' Cependant it avait dit dans sa préface (p. xix) « Les dessins seront tou« » €:alqa€s sor des monumens authentiques. *
392 QUELQUES ABERftATlONS
» tirait V huile qui se vendait dans /a boutique, qui se pesait avec » la balance et qui se brûlait dans la lampe allumée pour le mort. Pour rhonneur de notre pays, apprenez donc à M. le secrétaire dn Comité historique des Arts et Monamens que les anciens n'employèrent jamais Thuile de poisson dans leurs rites funèbres ; et que les Romains Teussent-ils connue autrement que pour avoir entendu dire que les Ichthyophages en fabriquaient ',n*en auraient point fait un tel usage, Thuile d'olives, consacrée aux funérailles % ne leur maoquant certes pas. Il ne sait pas qu'au 5" siècle , alors qu'en Egypte on n'embaumait déjà plus les morts, on ne les embaumait point sûrement davantage en Italie ; il ne sait pas ce que c'était qu'une boutique à cette époque, ce que c'était qu'un candélabre, une lampe; il ne faut rien savoir de tout cela , n'avoir jamais vu une boutique, un candélabre, une lampe antiques pour soutenir qu'il s'agit de ces* objets.
Voila ce que M. Didron pense du poisson. Un autre monument est expliqué dans le même esprit. Il s'agit d'un sarcophage en marbre blanc trouvé dans la vigne du collège Salviati à Rome ; on y voit un berger portant une brebis sur ses épaules; à ses pieds sont un bélier et un agneau ; à droite un ancre, et à gauche un poisson. M. Didron appelle ce monument SARCOPHAGE D'UN iMARIN DEVENU BERGER, et il ajoute en note : « J'ai peine h croire qu'il s'agisse id » du Bon-Pasteur , et je pense plutôt que le sarcophage a été exé- » cuté par les ordres û*un propriétaire de moutons et d'un marin, » d'un riche pécheur ' qui serait devenu un opulent berger. Sans af-
• Oleum facerc dicunlur Ichlhyophagi è piscibus. C. Plinii Nnlnml, Ilisf, libr. XY. c. 7, n. i.
* V. Elias Schedius, de Diis German. cap. 29. p. 369.
» Nous Tavons dit, notre but ici n'est pas de réfuter les théories de M. Didron; mais seulement de les signaler; car cela seul suffit pour leur réfutation. Nous ne pouvons cependant résister au désir de lui indiquer upe inscription où flgurentune awrr^r et uD/?o/won, sur le tombeau de Zozime qualifié du nom de fidèle JiU de fidèles, M. Didron dira peut-être encore qu'il s'agit d'un marin devenu herser. Malheureusement Zozimc n'était âgé que de deux ans, Lopi, EpHa. Severœ, p. 136.
DE M. DIDROX. 393
» Armer posiiipement (et il fait tous ses efforts pour le prouver), je >» crois que les objets sculptés font allusion à la vie matédelle , plu- '> tôt qu'aux sentimens religieux (p. 340). »
Puis pour corroborer tout ce qu'il vient de dire , il donne cette b^le théorie sur la sculpture chrétienne ; que tous les antiquaires et que tous les chrétiens la lisent :
« Anciennement, quand un individu mourait, on enterrait avec » lui les objets qu'il avait aimés pendant sa vie, son cheval, ses habits, » ses objets précieux, sa femme même , comme encore aujourd'hui » dans rinde. En même tems on figurait ces objets sur sa tombe ; » {dus tard, même lorsque l'usage d'enfouir ces objets avec le mort » fut tombé en désuétude , on les représenta sur le tombeau. C'est n dans ce fait , selon nous , qu'il faut chercher V explication de * » la plupart de ces objets Jiguréi sur les sarcophages ou lesfres- » ques des Catacombes» Alors nous ne dirons pas comme les an- » tiquaires italiens : la barque voguant vers le port à la lueur d'un » phare, c'est Tâme qui en finit avec les orages de la vie , et rentre à » pleines \'oiles dans le ciel , à la lumière de la foi, à la chaleur de » lâchante; le dauphin dans les eaux, c'est le Sauveur, ami de » l'homme , qu'il est venu sauver et retirer de l'abîme ; la colombe » qui tient au bec un rameau ou une com-onne , c'est le Christ qui » vient annoncer à l'humanité que Dieu a tari le déluge et qu'il est » prêt à les recevoir dans les jardins verdoyans du Paradis. Devant la » représentation d'un raisin ^ d'un pain, d'une amphore ^ d'un » fléau, d'une balance^ d'une lampe, d'une semelle de soulier, » d*uncheual,d'un bélier, d'un paon, d'une fleur, d'une feuille en « cœury d'une règle , d'un nit^eau et de tous les autres attributs in- » nombrables que présentent les sarcophages, nous ne dirons pas : » c'est le Christ qui a donné son sang et* son corps; c'est Dieu qui » bat les âmes vertueuses dans sa grange divine, qui les pèse et qui » les éclaire; c'est l'âme qui quitte la terre en laissant seulement » l'empreinte de ses pas, et qui court vers le ciel sans s'arrêter; » c'est l'âme puissante comme le bélier , toujours éveillée comme la » queue ocellée du paon , l'âme parfumée de charité , qui a réglé sa » vie et mis tous ses sentimens au niveau de la justice. Au lieu de » ces interprétations , qui ne semblent pas justifiées , nous disons
39& QUFXQUES ABBBRATIONS
» plutét, à la vue de toutes ces formes f ici repose un batriier , ià
» un pécteur, ailleurs un fermier; plus loin dorment m vigfw^n ,
» un boulanger, un cabaretier, un batteur eu grange , «o marchand
» au poidSi un épicier, un cordonnier, un cavalier , un bei^eri un
» gardira de basse^cour, un jardinier, un maçon , et éUmi de près*
» que tous. Nous savons , en effet , que les inscriptions funéraires
¥ foiirmillent de fautes d'orthographe et de grammaire, que la pln-
» part de ces tombeaux étaient élevés par les classes inférieures de
n la société et pour elles (p. 341).
Après cette incroyable théorie, qui surpasse en ignorance, et nous pouvons ajouter en danger tout ce qui a été écrit contre les anttqmtés chrétiennes , M. Didron donne une planche qu'il intitule Divers Attributs figurés^ sur les tombeaux primitifs du christianisme; sculptures et peintures des catacombes^ et il les accompagne de Texplication suivante :
« Le gros poisson désigne le pêcheur qui le prend, ou Thcnnme » d'industrie qui en extrait de Thuile *; le trident annonce encore le » marin, comme la pioche le fossoyeur.... La hache doit indiquer un » charpentier, et le chapiteau un sculpteur ou un architecte. Quant à » la colombe, elle désigne probablement les fonctions de la mère de » famille qui nourrit des oiseaux domestiques, ainsi que paraîtrait » l'indiquer une sculpture funéraire dessinée dans Bosio. Il est possi- » ble encore qu'elle naisse d'une idée symbolique ; mais celte idée » serait empruntée aux sentimens plutôt profanes que religieux, et » j'y vendais assez volontiers la douceur du mort ou de la morte, la » fidélité de l'épouse ou de l'époux. Dans tous les cas, indiquât-elle » la résurrection, comme la colombe qui, revenant dans l'arche après » le déluge, annonça quelles eaux s'étaient retirées, et que la terre » revivait, on ne pourrait en conclure que h poisson remplissait un » rôle analogue, ni surtout qu'il est le sfmbole de Jésus-Christ ; la
' M. Didron croit sans doute qu*à cette époque la pêche de la baleine était organisée comme à présent, et que Phuile de poisson se vendait chez tous les épiciers. Pline nous a appris que les Romains avaient entendu dire seulement que les Ichthyophages tiraient de lliuile du poisson.
» colombe est dans rancien testament, le poisson u*est ni dans Tani* » cien ni dans le nouveau (p. 343) '. »
Qm pens^-Tpus, A{. ie directeur^ de çette^ explication ? et croye^^ vous que M. Tabbé Gftume, qu*un prêtre, qu*uu bomme queicpnqu^ tapt soit peu m fait des antiquités ebrétiennes, aient pu approuver une telle interprétation 7 A Rome, elle a soulevé un de ces rire^ iti-* liens qui renferment tant de moquerie contre notre science française.
Je ne veux point ici faire une dissertation sur Fantiquité du symbole du poisson ; les textes, les monumens, les inscriptions sont trop nombreuses ; d'ailleurs M. Didron les connaît, mais ne les comprend pas, on ne veut pas les comprendre ; car que dire à un homme qui cite ces paroles de TertuUien : « Nous petits poissons, selon notre » poisson Jésus-Christ, nous naissons dans l'eau, et nous ne pouvons » être sauvés qu'en y restant *; » et qui dit quatre lignes après qu'il n'y a là nyl mystère^ que c'est une comparaison purement litééraire^ une métaphore ? on ne peut que déplorer une semblable aberration.
Je termine ici cette lettre, déjà beaucoup trop longue. Excusez le désordre qui y règne, elle est écrite à la hâte ; mais ceux qui auront bien voulu la lire jugeront comme moi, qu'il était utile de signaler ces erreurs données pour règle et pour modèle aux archéologues de notre
■ Dans cette énumération , où il annule tous les symboles des premiers chrétiens , M. DidroQ a oublié le Iriangle ; mais il s'en souvient ailleurs (p« 36), pour nous prévenir que d'abord on ne Ta figuré que par hasard, tout au plus involontairement et par nécessité. Selon lui, de tout tems, le triangle a été la formule géométrique de la divinité , de la trinité. Mais ce n'est qu'au 13* siècle qu'on a emprunté le triangle à la géométrie pour lui faire figurer la trinité chrétienne (p. 541). Nous lui recommandons une inscription tumulaire des premiers siècles^où se trouve le triangle, au milieu duquel est le monogramme du Christ avec les lettres a et co, (Dans Aringhi, ll<nna sub,, t. i, p. 605). — A propos de la Trinité nous voudrions bien connaître le passage du Timée où il est dit : Vunilé est divisée en trois et la trinité est réunie en un. C'est sans doute dans Pierre Leroux que M. Didron a pris cette citation tout à fait fausse.
* Nos pisciculi, secundum IX0T]S nostrum Jesum-Christum, in aquâ nascimur, nec aliter quam in aquâ permanendo, salvi^umus. De Baptismo, c, t, 1. 1> Col. 1 198. éd. de Migne.
39fi QUELQUES ABERRATIONS DR M. DIDRON.
France, et de prolester contre les tendances d*un symbolisme qu* veut faire un amalgame monstrueux des religions orientales et de la religion chrétienne \ comme si les pauvres ouvriers chrétiens qui décoraient les catacombes, les bons moines qui imageaient nos livres d*Ég1ise, connaissaient les arts des Hindous, que les Romains connaissaient à peine, et que le moyen-âge ne connaissait pas du tout.
Je suis, etc.
' Cela est d'autant plus urgent que les journaux annoncent en ce moment que M. Didron se propose de publier des /inhales archéologiques, destinées sans doute à propager ses idées sur le symbolisme chrétien.