‹ Annales de philosophie chrétienneChapitre 15 sur 122 · LE MOÏSE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

LE MOÏSE HISTORIQUE

On se trompe^ et bien grossièrement, car indépendamnnent de toutes les preuves que nous avons déjà données de Tantique préexistence du Pentateuque aii schisme des dix Tribus^ nous pouvons renverser celte nouvelle prétention d'un seul mot, et ce mot nous est fourni par le texte même dans le verset qui suît> le V. 27 : « Je vous transporterai au delà de Damas, dit Jé- » hovah^ » c'est-à-dire dans la captivité. Comment le prophète aurait-il pu menacer Israël d'un tel châtiment, ou même d'un châtiment quelconque^ s'il ne s'était pas rendu coupable d'un crime? Or^ quel était ce crime ? Mais^ il résulte du texte du chapitre entier et notamment de c^s paroles du v. 2 : a Elle )> est tombée et ne se relèvera plus^ la vierge d'Israël, » que ce crime était l'apostasie du culte établi. Et s'il en est ainsî^ comment ce culte, le culte de Jéhovah, n'aurait-il pas été connu et pratiqué de tout temps dans les dix Tribus, puisque le violent aniagonismequi existait entre elles et Juda ne rend en aucune manière admissible l'opinion qui voudrait donner à l'introxluction de ce. culte une date récente ? Pour qu'on pût l'admettre^ il faudrait d'abord prouver que la scission ne fut pas consommée par un schisme. Or donc, puisque la religion nationale et obligatoire des dix Tribus était le culte de Jéhovah, c'est postérieurement à l'établissement de celte religion que les cultes idolâtres s'étaient introduits en Israël S et le prophète pour montrer par un exemple historique que Dieu veut être servi en esprit et en vérité^, et que sans cela le culte extérieur ^ lui est chose odieuse^ reporte le souvenir des dix Tribus à la conduite qu'elles ont tenue dans le désert, et par suite aussi au châtiment qui fut la conséquence de leur idolâtrie^. De même qu'alors vous ne m'avez pas servi fidèlement pendant toute la durée de votre séjour dans le désert, de même vous faites aujourd'hui, vous êtes toujours les mêmes, toujours vous vous laissez aller à votre penchant pour le culte idolâtre que vous avez contracté on

• Cf. Etécb. XX ; T, 8.

^ Am. V, 6, 14, 24.

* Cf. A'um. xXf, i-9.

ET LA RÂDACTION* MOSAIQUB DU PBNTATBUQUE. 4t

Egypte '• 4L M'avez-Yous présenté des victimes et des oblations, 9 maison d'Israël, pendant les 40 années dans le désert ? » Le ciilte de Jéhovah existait donc alors ! Autrement le reproche n'aurait pas le sens commun. « Vous portiez la tente (ou le ta- » bernacle) de votre roi, » (qui était lebouc^ le dieu Ubyphal- D lique Mendès desËgyptiens^ auquel se prostituaient lesïem- )) mes) a et le support (]^ kijoun)^ de vos idoles, Tétoile* de » votre Dieu que vous vous étiez faite.» C'est parce que vous tenez maintenant uneconduite analogue, que vous vous adonnez au culte égyptien du Veau^ que a je vous transporteraiau » delà de Damas (on Assyrie), dit JéboVah; Dieu Tsebaoth est » son nom. »

Âin^uas de doute. Israël sera expulsé de la terre promise, parce qu'il persévère dans celte apostasie qu'il pratiqua jadis au désert ; ouf, mais non pas d'une manière continue, et comme si l'idolâtrie avait été sa religion nationale. Car il tombe sous le bon sens que dans ce cas le prophète n'aurait pas limité son expression^ il n'aurait pas dit «les 40 années.» Est-ce qu-* Israël ne datait (|ue de 40 ans? Ne servit-il pas Jéhovah, et Jéhovah seul, avant d'aller en Kgyptç? Ne le servit-il pas pendant qu'il y fut^? Ne le servit-il pas, conformément à la tborah^ sous Josué, les Juges^ sous Saûl, sous David et sous Salomon ? La réponse à ces questions ne saurait être douteuse un seul instant^ ei^ l'objection qu'avait élevée la critique étant reconnue nulle, nous pourrions clore ici ce chapitre. Cependant avant de le faire, arrêtons-nous encore quelques instants devant la grande ligure d'Elie.

Elle était'un prophète vivant et agissant au sein des dix tri-

' Par suite d'un penchant priraitir^ car Abraham sortait d'une Tamille d'idolâtres, ou du moins de polythéistes.

2 Cf. lévit. XVII, 7, DTP^ seirim.

' Herod. ii, 46.

^ Yoy. sur ce mot la diss«)rta!ion de Hengstenberg, Beitràge 2ur Einl, ii, 109 seqq.

^ Mendès était identique à Ammon-Ra, le seigneur du ciel, le soleil. Cf» Deu(.4Y, 19 ; Herod. ii, 42. Doellinger, Ueidenih, und Jud. 413.

• Voy. plus hnut.

7 Ex. V, I.

42 LE MOISB HISTORIQUE

bus «comme Osée et Amos, et sa première pencontre ayiec Àchab fournit une preuve que le texte du Pentateuque était connu en Israël, a II n'y aura ces antiées^i ni rosée ni pluie Si dit-il au roi adorateur de Baal, et cette parole relève directement du Deutéronome^, elle y est en toutes lettres. Puis^ voyez les procédés d'Elie avec les prêtres de Baal. Ils sont inexplicables^ si Ton fait abstraction du Pentateuque ; dès qu'on les y rapporte, ils sont clairs icomme le jour. Le sacrifice des deux taureaux est fait suivant les prescriptions du Lévitique. Voyez plutôt : «Qu'on nous doàne deux taureaux; qu'ils choisissent un taureau pour eux, qu'ilsle coupent par morceaux^ le inet- » tent sur le bois..; nioi^ je préparerai Tautre taureau, je le r> mettrai sur du bois.^. o Voici .'maintenant les paroles du Lévitique : o On dépouillera l'holocauste et on le coupera par )) morceaux.. Les fils d'Âaron.. arrangeront lesmoroeaux.. sur A le bois^. » Le sacrifice s'accomplit exactement comme il est marqué dans le Pentateuque : •< I.e feu de Jéhovah tomba et » consuma l'holocauste... Le peuple ayant vu cela> tomba sur » son visage, et dit : Jéhovah est Dieu ^ o. Et au Lévitique: « Le » teu sortit de devant Jéhovah, et consuma.. l'holocauste. Tout » le peuple ayant vu, ils flrentdes cris de joie, et tombèrent sur » le visage''*. » Pourquoi celte corrélation entre des faitsséparés par quatre siècles ? C'est, comme le remarque Heugstenberg^ qu'au Pentateuque l'action se rapporte à la première sanction solennelle du culte de Jéhovah, et qu'ici elle en est le renouvellement solennel en face du culte de Baal. Remarquez aussi qu'Eiie dispose des prêtres de Baal conformément à la thorah ®. Est-ce qu'il l'aurait osé, s'il n'avait su que la Loi lui eu donnait le droit? Et si le peuple lui aussi n'avait connu cedroit, lui aurait-il prêté main-forte? Et<j'où vient donc cette docilité

» lilReg.xvu, 1.

2 Deut. XI, 16, 17.

3 III Reg. xviil, 23.

* Uv I, 6, 8.

' m jRe^. XVIII, 39.

* Lév. IX, 24.

7 Uêitrdge etc. ii, 128.

* III Reg. XVIII, 40 ; cf. Deut. xiii, 14, 16.

BT LA RÉDACTION MOSAIQUE.UU PENTATBUQUE. 43

(i'Acliab au comtnandemeat d'Elie, qui pourtant ae le ménage guère, puisqu'il lui jette en face que lui^ le roi^ atûige Israël à cause de l'abandon qu'il a fait des conunandementsdeJéhovah'? Acbab connaissait donc la tborah? Sans doute, et nous 1 avons déjà suffisamment montré ci-dessus en parlant de sa manière d'agir avec Naboth. Qu'on nous dise aussi ce que signifie cette action .symbolique d'Ëlie qui « prit douze pierres, selon le D. nombre des tribus des enfants de Jacob, a et a bâtit de ces » pierres un autel au nom deJêbovah^, «sinon que le prophète savait de science certaine, et conséquemment par le Penlateuque^ que l'unité nationale religieuse d'Israël était un principe a l'égard duquel le fait du schisme était comme nonavenu .ou du moins contre lequel il ne pouvait prévaloir, les infidèles au culte de Jéhovah étant ipso facio a retranchés du » milieu de son peuple^, s

Je pense qu'en voilà assez sur ce sujet. Reste à savoir comment la critique libre explique tous ces témoignages accablants pour son système de négation de l'antiquité du Pentateuque. Il paraît que c'est par des à transformatioqs successives des^ i> écritures historiques des Hébreux, » et que ces transforma-' tions trouvent leur analogie « dans l'historiographie arabe ^, j'y consens; on peut les y suivre au fil de l'histoire et du langage'^; maispourlePentateuque, comme pour les Ecritures bibliques en général, ces transformations sont restées jusqu'à présent une pure hypothèse, une supposition gratuite, et elles resteront àcetétat d'hypoitièse et de supposition. Il y a pour cela deux raisons concluantes ; d'abord celle qui résulte du caractère linguistique de ces divers monuments de l'histoire des Hébreux, caractère qui est tel qu'il leur assigne nettement à chacun une époque de composition, do rédaction spéciale^, et qui

» ni Reg. xvin, 18, 19.

* Ib. 31, 32.

* Gen. XXXV, 10 seqq. Ex. iv, 22, Lév. xvU, 4 Qt alibi. Deut. viii, 19. et aUbi.

^ Renan, Etud. d'hiH, re{. 81.

* Voir le Pèlerinage de Jérutalem, par AllLiifaoui^ et VHistoire de la Mecque f par le Gbeîlch Kotbeddtn. {Notices et extraits d^s^i/f^nuscritt de la BibUothéque n<Ui<male, t. m, iv).

* Eicbhorn, EinUit. in d, il.-T. i, 1. § 12sqq.

44 LE moïse historique

pour ce qui «st du Penlateuquc en particulier est impossible à mcconnailre. Il y a, par exemple, des termes et des tours de phrase quilui sont absolument propres etqui prouvent j'allais dire sa per5onna{t/é> mieux que do longs raisonnements. Tels sont, pour en citer quelques-uns : Wj ^X)7 run la voi- » ci devant toi, c'est-à-dire à loi, ou^à tadisposition *; HT'IP^^; pteDfl^^ filiuspossesêionis, le régisseur ou intendant; D^ ^ng n\ni invoquer i)ar le nom de Jéhovah* ; "TîTBn n^3 cachot^; npç»

c^^^^'?^5 être dessous Dieu, c'est-à-dire être à la place de Dieu, être lui"; D^ substance, être ^; Q^? "©privé d'ombre, c'està-dire sans protection^; V??9 î"^ ^ «p^ couvrir l'œil de la terre, pour : la face ou l'aspect®; rtfT»l«3 !?*) l'odeur agréable (du sàcriflce)*'Mlemarquezencorel'emploi du pronom *wnsans distinction de genre, lui ou elle (KVi) ^i; on n'en trouve pas d'exemple dans les autres livres bibliques. Il en est de même pour "»?4Jcune homme ou jeune fllle *^ et pour la locution lDî"^K T\wi être réuni à son peuple ^^; partout ailleurs il y a vnîjjc Dy D?t^ se coucher avec ses pères** ou être réuni à ses pères *^, le motQî? ayant perdu de bonne heure son sens spécial et étroitement catégorique, juridique. (Voy. par ex. Ge « nèse, XVII, 14.)

La seconde raison qui prouve que les livres bibliques ne se sont pas faits par transformations successives, c'est que tout y va.de source. Nulle part il n'y a trace de tâtonnements, de

} Gen, XXIV, 51 el alibi.

5* /b. XLii, 27.

3 Ib. XV, 2.

* Ib, IV, 2Ô-.

» Ih. XL, 5, cf. 15 lia fowc.

* Ib. XXX, 2, L, \9.

7 Ib. nu h, 23 ; Deut. xi, 6.

* Num. XIV, 9.

^ Exod, X, 5, 15 ; Num. xxii, 5, U.

10 Gtfn. VIII, 21 ; lév, xxvi, 31 et alibi.

11 Gen. 111, 15; ib. xxxviii, 9 ; Num, xx,21 et allh . *> Gen. XXXIV, 3, xliv, 22.

^ Jb, xLix. 39 et alibi.

'A niReg, II, 10 et alibi.

^ Jud. il, 10.

KT LA lÔEDAGTION MOâAlQUB DU PENTATBUQUB. 45

doutes, d'incertitudes et les à peu près y sont inconnus. On a drt^ par exemple, que la doctrine de rimmortalité n'est pas dansIePen(ateuque,ou qu'elle n'y est pas clairement indiquée. C'est une erreur. Elle y est dès l'abord^ dès le premier chapitre non pas comme définition théorique transcendante, mais comme un fait naturel et positif. « Dieu créa l'homme à son B image; c'est à l'image de Dieu qu'il le créa^ » Puis voyez la suite : Hénoch marche dans la voie de Dieu, il vit comme un homme créé à l'image de Dieu doit vivre, dès lors il ne meurt pas, Dieu le prend avec lui*. Voilà qui est clair et net, et peint en traits sûrs et rapides.

Maintenant quant à la nature de l'immortalité mosaïque, il y a matière à discussion ; mais ce n'est pas le lieu de l'entamer ici.

Ch. SCHOBBEL.

'Cemi, 26, 27.

> Ih, V, 24.

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