‹ Annales des missions franciscainesChapitre 14 sur 81 · SI · texte numérisé non relu

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pourquoi dans le cours de la Semaine Sainte et à l'approche de la fête de Pâques, ils me prièrent instamment de vouloir bien célébrer la Messe, après avoir entendu leurs confessions. Je condescendis volontiers à leur désir, en me servant d'un interprète pour leur rappeler le mieux qu'il me fut possible les dix commandements de Dieu, les sept péchés capitaux, et les autres principaux articles de notre religion, qu'il est nécessaire de bien connaître pour que la confession soit valable, et pour exciter le cœur à la contrition. Seulement, quant au péché du vol, ils s'en excusaient en disant qu'il ne leur était pas possible de vivre sans le commettre, puisque leurs maîtres ne leur fournissaient ni la nourriture ni les vêtements dont ils avaient besoin, et qu'ils n'y trouvaient une compensation que dans ce qu'ils parvenaient à leur dérober, sans qu'ils s'en aperçussent. Considérant donc qu'en agissant ainsi, ces maîtres étaient les iniques usurpateurs des biens de ces pauvres gens, je dis à ceux-ci qu'ils pouvaient en conscience prendre les choses nécessaires à la vie; et cette doctrine, je n'eusse pas hésité à la soutenir, en cas de besoin, devant le grand Khan lui-même. D'autres étaient soldats, et s'excusaient, aussi par cette raison de la misère, d'avoir embrassé le métier des armes. Je les encourageai par des paroles affectueuses, en leur défendant seulement de combattre contre les chrétiens leurs frères, ou de leur causer aucun dommage; je les exhortai à être plutôt prêts à mourir, pour devenir ainsi les martyrs du ciel, et à ne pas craindre d'être accusés auprès du grand Khan, devant qui je les défendrais, même par des prédications solennelles. Et ces paroles, je les prononçai en présence des Xestoriens qui étaient là, ne doutant point qu'ils ne les rapportassent aussitôt à Mangù1. Cependant l'orfèvre maître Guillaume de Paris, que j'avais rencontré à Kara-Korum, nous avait procuré un fer à hosties et quelques ornements d'église. C'est encore lui qui avait sculpté, dans le goût français, une belle image de la "Vierge, autour de laquelle il avait finement buriné l'histoire de l'Evangile, et un petit ciboire en argent, pour y renfermer la Sainte Eucharistie; en outre, il nous avait arrangé un petit oratoire, merveilleusement orné et historié de traits de la vie des Saints. Quand j'eus béni chaque objet, je fis faire quelques hosties à notre usage, et me servant du baptistère que les Nestoriens m'avaient cédé dans leur église pour y célébrer, j'y offris le Jeudi-Saint le sacrifice non sanglant avec un calice et une patène en argent d'une grandeur

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extraordinaire. J'en fis autant le joui- de Pâques, où je distribuai la communion au peuple et lui donnai la bénédiction, après avoir déjà baptisé la veille plus de soixante personnes, avec grande pompe et dans un ordre parfait, à la joie inexprimable de tous les chrétiens1.

Nous pourrions terminer le présent article, s'il ne nous paraissait important de signaler plusieurs détails d'un intérêt général pour l'histoire, qui se trouvent dans la relation de l'intrépide voyageur et saint missionnaire Kubriquis. Et d'abord, relativement aux Missions Franciscaines, il faut attirer l'attention sur le nom et la mémoire d'un de ses confrères, nommé André, qu'il rappella plusieurs fois, et qui, s'essayant à la vie apostolique, avait parcouru et visité avant lui toutes ces régions reculées de l'Asie , sans qu'il en soit fait aucune mention ni dans les annales et chroniques de l'Ordre ni ailleurs. Eubriquis en parle pour la première fois, à propos de Tendue et du célèbre prêtre Gianni, prince Souverain de ce pays, dans le chapitre dix-neuvième, où il dit : » On fait partout grand bruit de ce prêtre Gianni; cependant, lorsque je passai dans son pays, personne, si ce n'est quelques Xestoriens, ne sut m'en dire un mot. C'est là que résidait le Khen-Khan, à la cour duquel se présenta le Fr. André, et que je m'arrêtai moi-même à mon retour. » Plus loin il le nomme de nouveau au chapitre suivant (vingtième), en décrivant ainsi les bords de la mer Caspienne : « Cette mer est entourée de montagnes de trois côtés, mais au nord on ne voit que de rases campagnes. Le Fr. André avait fait le tour des côtes méridionale et orientale, et moi j'explorai les deux autres, celle du nord, en quittant le camp de Batù pour me rendre près de Mangù Khan, et celle du couchant, en retournant en Syrie de ce camp en Syrie. On peut faire le tour de cette même mer en quatre mois, mais il est tout à fait faux qu'elle soit un golfe de la grande mer, elle ne se réjoint d'aucun côté à l'Océan, elle est au contraire entièrement entourée de terre. » Le chapitre vingtcinquième contient encore l'indication suivante : » Après avoir passé la mer Caspienne, je m'informai de la ville Talas, qu'habitaient des allemands soumis à Bury, dont m'avait parlé le Pr. André. //Puis il écrit au chapitre vingt-neuvième : //nous entrâmes ensuite dans une campagne où se tenait la cour du Khen-Khan, qui habitait d'ordinaire le territoire des Xaymans, auparavant soumis au prêtre Gianni. Mais je ne visitai cette résidence qu'à mon retour. Le Vv. André m'avait annoncé la

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mort du Khen-Khan susnommé, causée par un breuvage empoisonné que lui avait fait boire Batù, qui désirait voir suite trône Magù-Khan. " Enfin il en parle encore au chapitre trente-quatrième, à propos d'un certain clerc d'Acre, nommé Eaimond ou Théophile, qui, parti de Chypre avec le susdit Ir. André, alla jusqu'en Perse, mais ne voulut pas le suivre jusqu'à la cour du grand Khan, bien qu'il se soit ensuite décidé à y aller seul, quand le Pr. André en fut revenu. Ces particularités démontrent clairement que ces saints missionnaires s'attachaient à acquérir des notions exactes sur le pays qu'ils évangélisaient dans leurs voyages, se les communiquant l'un à l'autre dans l'intérêt de leur ministère, et les répandant à travers l'Occident. Celles que Paibriquis nous a transmises sur le Japon1, qu'il a le premier fait connaître à l'Europe, et sur la Chine, tant septentrionale que méridionale, ne sont pas moins curieuses; c'est lui qui notamment a signalé le papier monnaie et l'écriture en chiffres dont on y usait à la différence de tous les autres peuples voisins; et à ce sujet il est bon de rapporter ici ses propres paroles : // La monnaie du Cathai, dit-il, consiste en un morceau de papier de coton, de la grandeur de la main, sur lequel sont tracés quelques lignes, et une empreinte semblable au sceau du grand Khan. Les habitants de ce pays écrivent avec un pinceau à la manière des peintres, et de telle sorte qu'une seule figure contient plusieurs lettres et caractères, dont chacun à sa signification particulière. Les Thibétains écrivent comme nous, de gauche à droite, avec des caractères assez semblables aux nôtres. Quant aux peuplades de Tanghut, ils écrivent de droite à gauche, à la façon des Arabes, en redoublant les lignes à mesure qu'elles s'élèvent les unes au dessus des autres. Les Liguri, au contraire, descendent de haut en bas"2. «On sait d'ailleurs que c'est le même Pubriquis qui a découvert l'usage que les Tartares faisaient de la rhubarbe3 dans le traitement des maladies, et qui a fait connaître en Occident cette plante dont l'on a tiré et dont l'on tire encore tant d'avantages dans certaines infirmités. Mais nous aurions trop à nous étendre, si nous voulions rapporter ici les intéressantes et remarquables particularités de toute sorte dont le Pr. Eubriquis a su enrichir sa relation. Elle est du reste assez connue des érudits de l'Europe par la version française qu'en a faite le savant Bergeron; mais nous désirerions que, traduite dans notre langue, elle ne demeurât pas plus longtemps ignorée des Italiens.

*) Chap. 37. — 2) Chap. 41. — 3) Chap. 37.

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