‹ Annales des missions franciscainesChapitre 15 sur 81 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

i/ORDRE DE SAINT FRANÇOIS ET SA MISSION ACTUELLE EN ANGLETERRE.

Rien ne réjouit et ne fortifie les fils de S1 Erançois comme de pouvoir constater chaque jour l'accomplissement de la prédiction de leur saint Père et Eondateur, annonçant que son Ordre subsisterait jusqu'à la fin du monde, et qu'ils seraient appelés à prêcher la foi de Jésus-Christ dans tout l'univers . En effet, là où, à raison de la fragilité humaine ou des misères des temps , ils pourraient avoir déchu de leur première ferveur, on voit s'élever comme par enchantement des plantes nouvelles; et s'il arrive qu'ils soient chassés de tel ou tel pays par la malice des hommes ou par la fureur de l'enfer, on voit s'ouvrir devant eux d'une manière inattendue d'autres contrées à sanctifier par la pénitence sous la bénédiction du Seigneur.

Cette providence spéciale du ciel, qui s'est manifestée pendant plus de six siècles en faveur de l'Institut Séraphique, éclate de nos jours, pourtant si malheureux, avec des caractères nouveaux, dans la restauration solennelle de ce même Institut. Ainsi, nous avons vu naguère fonder d'importantes missions dans la Nouvelle Zelande1 et dans l'Afrique centrale2, et confier à des réguliers des Provinces apostoliques à Terre-Neuve et aux Etats- Unis d'Amérique3, où des religieux d'Italie , du Tyrol allemand et de "YVcstphalie rivalisent de zèle avec leurs confrères du couvent de sainte Barbe en Californie, pour propager dans toutes ces contrées la gloire du Seigneur et conquérir des âmes au ciel; et au milieu des rudes travaux de leur ministère, des privations et des sacrifices de tout genre qu'ils doivent s'imposer , ils s'appliquent encore à rendre parfaite dans toutes leurs maisons

1 Voir le l,rn* de la première année de cette Cltroniipn-, p. 53, 2) Voir le l" n* de la deuxième année, p. 20. — -3) Ibid. p. 44.

l'observance des règles et des constitutions qui regardent leur profession.

Maintenant , en confirmation de ce que nous venons de dire , il nous est bien doux de pouvoir annoncer à nos lecteurs le rétablissement de l'Ordre des Mineurs qu'ont opéré jusqu'en Angleterre nos excellents Pères de la Province de Belgique. Mais d'abord nous ne saurions passer sous silence la constance admirable des anciens Franciscains de cette noble nation, qui, après avoir combattu en intrépides athlètes le schisme de Henri VIII, jusqu'à verser généreusement leur sang pour la défense de la Poi Catholique1, parvinrent, grâce à leur zèle industrieux pour la gloire de Dieu et le salut des âmes , à se maintenir en ce pays par une sorte de prodige jusqu'à nos jours , bien qu'en butte à des vexations et à des persécutions incessantes, qui ne leur laissaient pas un instant de repos. Ne pouvant avoir de couvents dans la grande Bretagne, ils envoyaient sur le continent voisin des jeunes gens qui y faisaient leur éducation et retournaient ensuite dans leur pays en qualité de missionnaires : ce qui dura jusqu'au temps de la grande révolution française, où on leur enleva leur couvent de Douai, dans lequel ces ministres de l'Evangile se préparaient à la carrière apostolique. Mais loin de se laisser abattre par ces difficultés, ils trouvèrent moyen d'accomplir en Angleterre ce qu'on ne leur permettait plus de faire à Douai, ils y reçurent des novices dans leurs résidences, et là ils les formèrent le mieux qu'ils purent à la Règle Franciscaine et aux fonctions du ministère apostolique.

Mais ils s'aperçurent bientôt qu'il était impossible que ces jeunes gens se pénétrassent du véritable esprit du saint Patriarche, sans en porter l'habit, vivre d'aumônes, fréquenter le chœur , et s'acquitter de tous les autres exercices que la Règle et les constitutions prescrivent aux religieux; or, tout cela n'était point permis à cette époque en Angleterre , tant à raison de l'oppression sous laquelle gémissaient encore les catholiques romains , que par suite des vieux préjugés des Protestants contro la vie monastique. C'est pourquoi en 1840 ils s'adressaient au Ministre général de l'Ordre, le Reverendissime P. Joseph Marie d'Alexandrie (de toujours chère et glorieuse mémoire ! ) , le priant de leur accorder l'autorisation d'envoyer ces jeunes gens terminer leur noviciat et leurs études dans les couvents d'Italie. Il est aisé de comprendre que l'ordre accueil-

') Voir le Certamen Seraphicum de in province d'Angleterre, parle P. Ange de St-Fran<

lit une semblable proposition avec une joie extraordinaire, et pour ce qui dépendait de lui , il promit tout le concours possible; malheureusement de si beaux projets furent traversés par de nouvelles et singulières difficultés, que ce n'est point ici le lieu de rapporter; et il arriva ainsi que les Pères anglais cessèrent entièrement de recevoir pour Tordre des novices , qu'ils ne pouvaient point façonner aux prescriptions de la Règle et des constitutions.

Mais c|iii dira combien la Providence est admirable dans ses conseils? Yoilà que quelques années après, c'est-à-dire en 1849, il se fit que Mgr Van Bommel, évêque de Liège en Belgique, voyageant dans la Grande-Bretagne, eut la bonté de visiter les Franciscaines ïiertiaires du célèbre monastère de Taunton. Ces pieuses filles, tout enflammées de l'esprit de leur saint fondateur, qui les faisait depuis longtemps soupirer après la restauration de leur institut dans ces contrées, saisirent cette excellente occasion de réaliser leurs désirs, et demandèrent au digne prélat, s'il ne pourrait et ne voudrait pas les aider dans une entreprise qui procurerait tant de gloire au Seigneur et tant d'avantages à T Angleterre. Mgr Yan Bommel, qui aimait ce pays avec la plus tendre affection et qui en appelait de tous ses vœux le retour au sein de l'Eglise Romaine, et cela au point de célébrer tous les jeudis le saint Sacrifice à cette intention, réfléchit un instant, puis, le visage radieux de cette confiance qui ne peut venir que du ciel, il répondit qu'il espérait qu'elles verraient bientôt leurs Frères Franciscains de Belgique, qui édifiaient tant son troupeau non moins par la ferveur avec laquelle ils observaient les règles de leur institut, que par le zèle qu'ils déployaient pour le salut des âmes.

• En effet, à peine était-il rentré dans son diocèse qu'il appela le Ministre Provincial des religieux dits récollets, et tâcha de lui persuader que Dieu voulait qu'ils fondassent un couvent en Angleterre. Les pères lui objectèrent que leur province belge, qui venait seulement de renaître depuis quelques années, c'est-àdire en 1833, après quarante ans de suppression, ne comptait encore que peu de couvents et peu de religieux, de sorte qu'une pareille entreprise leur paraissait impossible pour le moment. Aéanmois le Provincial finit par se rendre aux instances du vénérable prélat, auquel l'attachaient, ainsi que tous ses religieux, de nombreux motifs de reconnaissance; il se sentait d'ailleurs encouragé par l'exemple de son saint patriarche, qui désirait moins encore de voir s'accroître les couvents de son ordre en Italie, que de convertir les âmes à Jésus-Christ, et de propager

la foi chez tous les peuples infidèles de la terre. En conséquence, après avoir consulté son chapitre, il chargea le P. Bernard Van Loo, actuellement procureur général des récollets au couvent de Sainte-Marie d'Ara Cœli à Rome1, de se rendre à Bristol en Angleterre, afin de s'entendre avec l'évêque de cette ville, Mgr Hendren, de l'Ordre des Franciscains, sur la manière de mettre à exécution, si c'était possible, le projet de cette fondation. Cependant le P. Van Loo voulut avant tout se présenter à Mgr Corselis, vicaire général du diocèse de Bruges et visiteur apostolique des ordres religieux en Belgique, afin de lui demander des lettres de recommandation pour l'Angleterre; il en obtint une, en effet, que nous ne savons nous empêcher de reproduire intégralement, tant elle est belle, simple et pleine de piété; cette lettre était conçue en ces termes :

» A tous ceux qui verront et liront les présentes , salut dans le Seigneur!

» Nous certifions et attestons par les présentes que le Fr. Bernard Vanloo, prêtre de l'Ordre des Mineurs Récollets de l'Observance de S* François , Définiteur de la Province de S* Joseph en Belgique et professeur de théologie au couvent de Saint- Trond, est un religieux très-recommandable, tant par sa science des choses saintes que par les vertus religieuses dont il est orné; un des premiers Pères de son Institut, dont les membres se sont attiré, dans tous les diocèses de la Belgique où existent leurs couvents, l'estime et l'affection particulières de tout le monde, par leur exacte observation de la discipline régulière, par leur zèle à favoriser les études sacrées, et par l'exercice fructueux du ministère ecclésiastique. C'est pourquoi nous avons la ferme conviction dans le Seigneur que, si Ton parvient avec l'agrément du S. Siège, à introduire et à fonder en Angleterre des couvents de leur ordre, où ils puissent vivre dans la pratique de leurs règles et de leurs statuts, ils y recueilleront des fruits très -abondants à porter dans le grenier mystique de Jésus-Christ, et qu'ils y seront, comme ici, de précieux auxiliaires pour le clergé séculier dans la culture de la vigne du Père céleste. Car l'histoire ecclésiastique nous apprend que beaucoup d'hommes de diverses contrées ont été amenés au culte du vrai Dieu et ont obtenu le salut éternel par l'influence de ces religieux, qu'accompagne une bénédic-

») Cet article a été publié à Rome en janvier 1862. Depuis cette époque le R. P. Bernard Van Loo a été, au terme de son service, remplacé dans les fonctions de Procureur général.

[Note du trorfuc!,';"'

tion speciale de Traiteur des conseils évangéliques, pour l'amour duquel ils ont quitté tout ce qu'ils aimaient sur la terre,

en lui consacrant toute leur vie.

» Bruges, le 21 septembre 18-19.

«F. T. Cobselis,

« Visiteur et Délégué Apostolique des Ordres Réguliers en Belgique, et Vicaire- Général, a

Singulièrement encouragé par cette lettre, le P. Yanloo partit sur le champ pour l'Aiigeterre et alla immédiatement conférer sur l'objet de sa mission avec Mgrs Brown, Visiteur Apostolique des Franciscains dans ces contrées, et Hendren, évèque de Bristol. Ceux-ci l'accueillirent parfaitement et lu promirent leur bienveillant concours, comme on le voit par les pièces que nous transcrivons ci-après. La première, celle de Mgr Brown, portait ce qui suit :

» Xous Thomas Joseph, de l'Ordre de St Benoît, par la grâce de Dieu et du Saint Siège apostolique, Evèque d'Appollonia , Vicaire apostolique du pays de Galles, et Visiteur de la province des Franciscains de la stricte observance d'Angleterre, à tous ceux qui verront les présentes lettres, salut dans le Seigneur! Ayant appris par des témoignages dignes de foi que les Frères Mineurs de la stricte observance de la Province de St Joseph en Belgique se concilient l'estime et l'amour de tous les évêques de ce royaume, dans les diocèses desquels ils ont des couvents, tant par l'exacte observance de la discipline régulière, que par le zèle avec lequel ils s'appliquent aux études sacrées, les cultivent et en secondent les progrès, et par les avantages spirituels qu'ils procurent aux âmes dans l'exercice du ministère ecclésiastique, nous désirons vivement qu'après en avoir obtenu l'autorisation du Siège apostolique, ils s'établissent en Angleterre et y fondent des couvents de leur Ordre, pour y vivre selon leurs règles, statuts et cérémonies, sous le gouvernement de leur ministre Provincial de Belgique, en jouissant dans toute la grande Bretagne et dans le pays de Galles des privilèges de leur Institut.

» Donné au Monastère des Sœurs du Tiers-Ordre de St François, près Taunton en Angleterre, ce 22 octobre 1849.

m Thomas Joseph, Evéque, etc. «

Mgr Hendren écrivit de son côté, aux Pères Belges, dans les termes suivants : » Aux très-K< Is Provincial,

niteurs et tous autres Pères de la Province de S1 Joseph en

Belgique, de l'Ordre des Mineurs Récollets de la stricte Observance , Joseph Guillaume, membre du même Ordre, Evêque d'Uranopoli et Yieaire apostolique du district occidental d'Angleterre, salut! Attendu que l'Illustrissime et Reverendissime Thomas Joseph, Evêque d'Appolonia, Yicaire apostolique du pays de Galles, et visiteur des Provinces des Mineurs Récoïlets de la stricte observance en Angleterre , a manifesté le désir de voir arriver en Angleterre, sous F autorisation préalable du Saint Siège , quelques religieux de votre Province , qui y vivent dans l'observance de la règle et des statuts de l'Ordre , et y fondent des couvents , dépendants du Ministre Provincial de Belgique, mais jouissant dans toute l'Angleterre et dans le pays de Galles des privilèges de l'Institut; considérant de notre côté qu'il serait extrêmement glorieux à Dieu, utile à l'Eglise et profitable au salut des âmes confiées à nos soins que vous fondassiez un pareil établissement dans notre district en cette grande ville de Bristol, non-seulement nous vous le permettons de tout cœur, trés-Yénérables Pères et Prères bien aimés, mais nous vous conjurons, par la miséricorde divine, d'exécuter ce projet le plus tôt possible, dès que Rome l'aura approuvé; car nous serons fort heureux de pourvoir à tous les besoins des religieux que vous enverrez , et nous sommes certains qu'avec la bénédiction de Dieu , la bienveillance et les largesses des catholiques pieux vous aideront à mener l'entreprise à bonne fin. Et c'est ainsi que, grâce à votre concours, se relèvera cette chère Province des Prères Mineurs d'Angleterre, et se réalisera le désir ardent que nous en avions conçu , jusqu'ici en vain , dans notre cœur.

Bristol, ce 28 octobre 1849.

Joseph Guillaume , de V Ordre de St François, Evêque d' Uranopoli.

On ne saurait dire combien la réception de ces pièces réjouit l'âme du P. Yan Loo; il se hâta de retourner immédiatement en Belgique et de les communiquer à son Ministre Provincial. Les membres du chapitre , entièrement convaincus que la volonté de Dieu était qu'ils ouvrissent une maison dans ce pays, résolurent d'écrire au Reverendissime Père Louis de Lorette, Ministre général, et à Son Eminence le Cardinal Lambruschini, protecteur de l'Ordre, pour qu'ils leur obtinssent du Siège apostolique les pouvoirs nécessaires1. Mais quoi! la Providence divine voulait

') Documents des archives de la Procure générale di à Ste-Marie

(VArc Cœli à Rome.

montrer que la restauration des Franciscains dans ces contrées devait venir non des combinaisons de l'industrie humaine, mais seulement i\v>: admirabli s conseils de sa sagesse, pour vérifier de nouveau dans ce cas ce qu'a dit le Psalmiste : Nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum lahwaverunt gui œdifieant eau/. En effet, de nouvelles causes, auxquelles il est inutile que nous nous arrêtions ici, apportèrent de nouveaux obstacles au projet, de sorte que ce fut seidement en 1857, que la sainte œuvre put s'accomplir. A cette époque Mgr Vaughan, Evêque de Plymouth, informé du désir que les Franciscains Belges avaient de relever leur Ordre dans la Grande-Bretagne , s'empressa d'écrire au Père Provincial, pour le prier de procurer d'abord à son diocèse cette source de bénédictions , en y fondant le premier couvent de la Province renaissante; et à cette fin il lui offrit une chapelle avec maison et jardin à Sclender, à quelques milles de Plymouth, dans les possessions de la noble famille Trelawny, qui a donné son nom à ce district. A vrai dire, le lieu ne paraissait pas le plus convenable pour l'œuvre tentée , en ce qu'il était trop privé de relations extérieures, et qui pis est, presque exclusivement peuplé de Protestants, Néanmoins la Province Belge accueillit cette offre du digne Prélat avec une vive reconnaissance, et sollicita du Saint Siège d'obtenir l'autorisation d'envoyer à Sclender des religieux qui s'y fixeraient, en restant soumis à la juridiction de l'Ordre et en jouissant de tous ses privilèges. Ces demandes lui ayant été accordées par décret du 30 mai 1858, le B. P. Emmanuel Kenners , accompagné d'un autre prêtre et d'un frère laïque , fut chargé du nouvel établissement , tandis que d'autres se préparaient à les suivre.

Arrivés à leur destination, leur première pensée fut d'y bâtir un petit couvent, pour y vivre dans la parfaite observance de la Règle; et bien que le nombre des catholiques y fût petit, en moins de deux ans le bâtiment fut terminé. Preuve éclatante de cette admirable Providence de Dieu, à laquelle malheureusement on paraît croire si peu de nos jours! Jamais elle ne manque de subvenir aux besoins des fils de St-Prançois, pourvu seulement que, se confiant pleinement en elle, ils tâchent de vivre en vrais Franciscains, en travaillant à leur propre sanctification et à celle d' autrui. » Or voilà, dit le P. Bernard Van Loo, comment se sont trouvées vérifiées ces consolantes paroles que le Patriarche séraphique adressait au cardinal Ugolin, quand celui-ci l'accusait de dureté et presque de témérité, parce qu'il envoyait ses fils, rien qu'avec le secours du ciel, dans les parties les plus reculées et les plus inconnues du globe. » Monseig-

'/ aeur, lui disait-il, vous pensez que Dieu n'a suscité cet or- « cire que pour nos contrées; mais je vous dis en vérité qu'il l'a " établi pour le bien du monde entier, pour le salut de toutes // les nations, sans exclure de ce bienfait les infidèles, sur le » territoire desquels pénétreront les religieux de cet institut ; // car pourvu qu'ils conforment leur vie aux règles de l'Evan- // gilè et de leur profession, Dieu pourvoira largement à leurs /'besoins, même au milieu des ennemis de son saint nom1. « Douce prédication, continue le même pieux père, que nous voyons se réaliser depuis plus de six siècles parmi les hérétiques et les païens! Qu'on ne vienne donc plus nous dire qu'il est impossible d'observer la règle de S^François parmi les infidèles et les hérétiques! Ce n'est là qu'un de ces vains prétextes, une de ces misérables illusions que le démon emploie pour détourner les Franciscains de la vie parfaite qu'ils ont embrassée et pour empêcher le grand bien que leurs exemples produisent au profit des âmes ! Car non-seulement la vie évangélique assure à ceux qui la pratiquent une certaine providence spéciale quant aux biens corporels, mais, ce qui est infiniment précieux, elle les comble avec surabondance des biens spirituels, elle féconde leurs travaux apostoliques, elle les rend de dignes instruments de la main de Dieu pour la conquête d'une foule innombrable d'âmes qu'ils mènent au ciel ! // Yoilà précisément ce que nous permet de constater depuis trois ans le petit couvent de Trelawny. Ainsi, sans parler de la piété que ces religieux ont rallumée par leurs prédications et leurs exemples dans le cœur des catholiques, nous dirons seulement qu'ils se sont tellement attiré l'estime des protestants eux-mêmes, qu'ils ont désarmé leur fanatisme, et qu'ils en ont même ramené plusieurs dans le sein de notre mère la Sainte Eglise. Aussi avons-nous la ferme confiance que de pareilles conversions sont l'heureux présage d'une moisson plus abondante, par laquelle le Seigneur daignera couronner leurs travaux, pourvu qu'ils restent fidèles aux règles de leur Institut, et qu'ils suivent aveuglément les sages conseils que leur saint Patriarche donnait à ses fils, lorsqu'il les envoyait en mission dans les diverses contrées de la terre !

Après la fondation de ce premier couvent de Trelawny, nous

*) Domine, vos judicatis quod propter has tantum provincias Deus Institutum hoc creavit ; attamen ego vobis in veritate dico, quod ad universale totius orbis bonum et salutem omnium illud instituit. Neque ab hoc beneficio excluduntur infidèles, quorum terras hujus sodalitii Fratres penetrabunt; et dùm ad evangelicam normam et suum Institutum vifas composuerint, Deus etiam inter sui nominis hostes abundè ei cuncta ministrabit.

sommes heureux d'ajouter que ces bons Pères Belges nos frères ont déjà en le bonheur d'en fonder et d'en ouvrir deux autres : l'un à Killarney en Irlande, l'autre dans un faubourg de Manchester en Angleterre. Le ministre provincial reçut de l'illustrissime évêque de Kerry l'autorisation d'établir le premier, par la lettre suivante du 8 avril 1860.

« David, Evêque de Kerry, au très-révérend Père Archange Yendrikx, ministre de la Province des Pères Récollets de Belgique, salut! C'est dans la joie de notre cœur que, pour satisfaire à vos désirs, autant qu'il est en nous, nous vous accordons dans le Seigneur l'autorisation et la faculté de construire une église ainsi qu'un couvent de votre Ordre dans notre ville de Kellaruey, avec tous les privilèges dont jouissent vos monastères, pourvu qu'on y observe tout ce qui a été prescrit par les constitutions apostoliques relativement aux nouvelles fondations de ce genre, et que ni nos paroisses ni notre cathédrale n'en puissent souffrir aucun dommage; nous défendons, en outre, d'y célébrer publiquement la messe, aux jours de dimanche et de fête, après onze heures du matin. Et en attendant nous vous recommandons instamment dans le Seigneur de maintenir en vigueur dans ce couvent la sainte observance des règles, surtout pour ce qui concerne la vie commune, et d'y faire porter l'habit de l'Institut.

A Kellarnev, le jour de la fête du très-saint Sacrement en l'an 1861.

David, évêque de Kemj.

Muni de cette autorisation, de celle du ministre général de Tordre et de son chapitre, et du rescrit apostolique du 3 juin J860, le provincial belge envoya à Kellarney en qualité de supérieur le P. Patrice Verherstraeten, avec quelques pères et un frère laïque, qui, comme les religieux établis à Trelawny, adoptèrent aussitôt l'observance des Franciscains dans toute sa rigueur. Déjà nous tenons de source certaine qu'ils y vivent dans une régularité religieuse aussi grande qu'en Belgique, et qu'ils répondent pleinement aux désirs de l'illustrissime évêque, en travaillant avec le zèle le plus ardent au salut des âmes dans la chaire et au tribunal de la pénitence . Quant aux choses nécessaires à la vie, la Providence les fournit en abondance d'une manière admirable.

Dernièrement F évêque de Manchester, considérant l'immense population de sa ville, qui ne s'élève pas à moins de 400,000 Ames, dont 100,000 catholiques, et le petit nombre des prêtres séculiers, trop restreint pour faire face à leurs besoins spirituels, pria à son tour les Franciscains belges de vouloir bien fonder

un couvent de leur ordre dans un faubourg de sa résidence. En conséquence le Père Emanuel Kenners, dont nous avons déjà parlé, se rendit sur le champ à Manchester, avec deux de ses confrères, également prêtres, et s'installa dans une maison particulière près d'une chapelle qui leur sert d'église, en attendant que la Providence (et nous sommes sûrs qu'elle ne tardera point à lui venir en aide) lui fournisse les ressources nécessaires pour y bâtir un couvent en règle comme à Trelawny. Yoilà, en peu de mots, comment l'Ordre Eranciscain a recouvré de nos jours une nouvelle vie en Angleterre. Oh! daigne le Seigneur, dans sa miséricorde, affermir l'œuvre commencée par sa grâce sous d'aussi bons auspices, en inspirant au cœur des jeunes gens du pays le saint désir de s'enrôler parmi les fils du patriache d'Assise, et en accroissant ainsi le nombre des novices, leurs compatriotes, qui font maintenant leur éducation dans les couvents de Belgique; afin que la province d'Angleterre, autrefois si florissante, reprenne bientôt son ancienne splendeur et s'enrichisse de sujets vertueux et éclairés, qui coopèrent efficacement à la conversion de leur patrie, et puissent en même temps aller évangéliser ses nombreuses colonies dans presque toutes les parties du monde, où, comme partout, la moisson est abondante , mais les ouvriers sont trop rares : Messis quidem multa , operarti ante m panai.

CONSTANTINOPLE

Lettre du P. Léopold d'Acquasanta, 'Missionnaire apostolique des Frères Mineurs de la stricte observance, au P. Jêrémie de Monsanvito , gardien du collège de S1 Pierre in Montorio à Borne, sur la situation actuelle de la Mission Franciscaine dans Vile des Princes.

Péra de Constantinople , le 20 décembre 1861.

Tkès-PiÉverexd Père,

J'ai reçu par le vapeur des postes françaises les quatre petits livres que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer. Il me manque encore le Manuel que je désire bien qu'on n'oublie point. Je m'entendrai là-dessus avec notre très-digne Père Préfet.

Ainsi que je vous l'ai promis en vous écrivant de l'île des Princes, je vous envoie une relation succincte de l'état de cette nouvelle mission, fondée sous la Préfecture Apostolique de la Custodie des Mineurs Réformés de Constantinople.

L'île des Princes est située au sud-est de Constantinople surla mer de Marmara, et appartient àFÀsie mineure par son voisinage des côtés de Bytliinie qui l'entourent du côté du levant et du midi ; elle se trouve précisément à l'embouchure du golfe d'Ismith, Tantique Nicomédie, résidence d'été et de chasse du Sultan. Au sud de l'île on voit dominer de loin les montagnes de Brousse (Pruse), ancienne capitale des Turcs, avec son fameux Olympe. Sa distance de Constantinople est d'environ quinze milles.

Elle s'appelle île des Princes ( Princhipo, ripiyjxiGw en grec ) parce que les empereurs de Bysance y envoyaient en exil les Princes du sang et les y renfermaient comme prisonniers de guerre; on y voit en effet encore les ruines d'une tour de réclusion et de beaucoup de chapiteaux et de colonnes, à gauche de la mine de 1er. Il en est pourtant qui font dériver ce nom de ce qu'elle est la plus grande et comme le chef-lieu des cinq ilôts qui forment le petit archipel de Constantinople, ou de ce qu'elle aurait été anciennement la résidence d'un prince grec.

Le sol y est montueux ( excepté sur la rive septentrionale), mais fertile, et produit des fruits extrêmement savoureux. L'air y est tres-salubre, meilleur qu'à Constantinople, et c'est pourquoi beaucoup d'Européens de toutes les religions y vont séjourner pendant l'été et l'automne. La majorité de la population est composée de grecs, qui ont une administration particulière et trois couvents de moines, dont deux sont situés sur les monts les plus élevés; la minorité, d'arméniens les uns catholiques, les autres hérétiques; le reste, de catholiques latins. De sorte que toute la population de cette île est chrétienne, à l'exception du gouverneur et des agents de police, qui sont turcs.

Voici le tableau de la population, sans tenir compte de tous ceux qui n'ont ni maison ni famille.

Familles. — Pendant l'hiver 22. — En plus pendant l'été 56.

— Total des familles 78. — Personnes en, famille. — Pendant l'hiver 87. — En plus pendant l'été 301. — Total des personnes en famille 888. — Domestiques mâles et femelles — Pendant l'hiver 14. — En plus pendant l'été 86. — Total 100. Population flottante. — Pendant l'hiver 101. — En plus pendant l'été 387.

— Total. 488. — Baptêmes. — En 1860, 4— en 1861, 3 — Total 7. — Décès — en 1860, 5 — en 1861, 7 — Total 12.

Princhipo n'était d'abord habitée que par des grecs. Le catholicisme s'y est seulement introduit à une époque rapprochée de nous, par le moyen de quelques fidèles qui y allaient

passer l'été. Les Pères Dominicains donnèrent les premiers soins à ce petit troupeau s et restèrent dans File environ dix ans. Lorsqu'ils la quittèrent en 1844, un prêtre les remplaça pour y célébrer la sainte messe pendant la belle saison. Cependant la chapelle devint la proie des flammes, et la nouvelle chapelle fut établie dans une vieille maison en bois, d'où il fallut bientôt sortir pour célébrer désormais l'office dans la maison df autrui, c'est-à-dire dans l'église des Arméniens catholiques.

Telle était la situation des catholiques latins à Princhipo, lorsque Mgr Brunoni, vicaire apostolique de Constantinople, les confia dans son zèle aux soins de nos Frères Mineurs de l'observance réformée de St-François, en déclarant par une ordonnance du 8 février 1860 qu'ils formeraient une paroisse indépendante de celles de Péra. ïsotre première pensée était d'arranger une chapelle, jusqu'à ce que l'église fût reconstruite; mais le manque de temps et l'insuffisance de nos moyens nous forcèrent de nous contenter de l'église arménienne, à notre grand regret et au grand déplaisir de la population. Il n'en est point de même cette année; car mettant la main à l'œuvre, nous sommes enfin parvenus à ériger une chapelle, petite il est vrai, mais très-décente et très-propre à la dévotion, où, quittant l'église arménienne, je célébrai pour la première fois la sainte Messe le jour consacré à l'archange St-Kaphaël (16 avril), anniversaire de la profession de notre saint Patriarche.

Ainsi libres de suivre le rite latin, nous fîmes, à la grande satisfaction et joie des fidèles, diverses cérémonies édifiantes^ dont pour abréger je vous épargne la description. J'ajouterai seulement que Dieu a daigné bénir de telle sorte nos efforts et nos sacrifices , qu'en huit mois de résidence en cette mission, on a ouvert pour les missionnaires une maison occupée par un frère laïque, une chapelle pour les garçons qui y demeurent toute l'année, et, enfin, que nonobstant le manque presque absolu d'auxiliaires en tout genre, on a commencé à se mettre en mesure de bâtir une église et un hospice stable ; car notre Père Préfet a déjà à cet effet acquis le terrain nécessaire et amassé plusieurs milliers de briques.

Mais ce n'est point là la seule mission qu'aient récemment fondée les fils du pauvre d'Assise; Mgr Mussabini, de sainte mémoire, archevêque de Smyrne et vicaire apostolique de toute l'Asie Mineure, a confié à notre Père Préfet le soin de la mission de Magnésie en Lydie, au cœur même de l'Asie Mineure, par un décret qu'il a signé sur son lit de mort. Jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucun missionnaire catholique, et l'on y en-

voyait seulement une fois Tan un prêtre pour communier les fidèles et baptiser les enfants. Là aussi notre Préfet a préparé le terrain convenable. Daigne Dieu attirer àia foi les habitants de Magnésie, comme l'aimant, qui y abonde, attire le fer!

Passons à une autre nouvelle qui n'est pas moins consolante. Les catholiques Bulgares, après la malheureuse fuite de leur évêque Mgr Joseph, ou plutôt l'enlèvement de ce pauvre vieillard, loin de faiblir, n'ont fait qu'augmenter en nombre. Assurément la constance montrée par cette nation, dans le malheur qui Ta frappée, méritait toute la sollicitude et toute l'assistance que lui a prodiguées notre frère Mgr le Vicaire Apostolique. Ainsi, afin de mieux assurer l'avenir de ces nouveaux fidèles, on leur a accordé, comme aux arméniens catholiques, deux chefs ecclésiastiques^ l'un pour représenter les catholiques Bulgares près de la Sublime Porte , par laquelle il a été reconnu comme tel, l'autre pour s'occuper des affaires ecclésiastiques. Ces deux dignitaires ont été choisis parmi le clergé latin et munis de la dispense apostolique, ils ont déjà adopté le rite bulgare et se sont rendus à leur poste. Le plus âgé, qui s'appelle Pierre, né en Bulgarie et élevé au collège de la Propagande à Borne, a été chargé du rôle civil; l'autre, beaucoup plus jeune, polonais de nation, arrivé de Home il y a quelques mois, a été préposé aux affaires ecclésiastiques. Ce dernier, pour satisfaire la nation, a quitté le nom de François et pris celui d'Hilaire. Xous le connaissons d'autant mieux qu'il a été notre hôte, et nous sommes sûrs qu'avec son beau caractère et son zèle pour la foi catholique, il recueillera d'excellents fruits du travail qui s'opère chez les Bulgares.

Même chez les grecs il se manifeste un mouvement prononcé vers le catholicisme. Outre Mgr Mélèse, qui, il y a un mois, abjurait ses erreurs avec cinq séculiers, entre les mains de Mgr Brunoni, on compte douze autres familles grecques qui ont embrassé la vraie foi. Mgr Mélèse a été nommé chef de la nouvelle église grecque unie, et n'ayant point encore d'église particulière, il a avant-hier ordonné un prêtre et un diacre dans la chapelle des Bulgares. Mais le mouvement le plus considérable est celui qui entraîne les arméniens schismatiques. Ils se rapprochent à grand pas du catholicisme, de sorte que les prêtres Arméniens catholiques auront une ample mission à recueillir.

Le 11 du mois courant il y a eu une émeute au faubourg de Calata, et précisément à la Bourse, à cause du prix exorbitant des monnaies. Mais l'ordre fut bientôt rétabli; seulement lu Bourse est restée fermée pendant quelques jours.

Je vous souhaite, ainsi que tous nos compatriotes des Marches, une bonne et sainte fête de Noël. Je vous salue de cœur et rne déclare de votre Très-Révérende Paternité,

Le très-affectionné et très-obéissant serviteur,

Fu. Léopold d' Acquasanta, Missionnaire ajjostolique , des Min. Obs. réf.

CHINE

Lettre du P. Grégoire de Castellazzo, Missionnaire apostolique de l'Observance dans le Vicariat apostolique de Chang-Tong, rendant compte de son voyage d'Alexandrie en Egypte à Tien-Tsin en Chine, au Reverendissime P. Général de V Ordre, Bernardin de Montefranco.

Tien-Tsin, 10 octobre 1861.

Reverendissime Père !

Je ne doute pas que tous ne m'excusiez d'avoir tardé si longtemps de vous rendre compte de notre voyage, quand vous aurez appris les circonstances qui l'ont accompagné.

Huit mois s'étaient déjà écoulés depuis que j'étais en Egypte, après avoir, avec une grande consolation pour mon cœur, visité la Palestine et fêté la sainte solennité de Noël dans la grotte de Bethléem, quand, vers le milieu du mois de mai, notre Commissaire de Terre- Sainte à Paris nous obtint la permission, à moi et à trois de mes confrères, de nous embarquer sur le navire français la Dryade, qui était à l'ancre à Suez et sur le point de partir. En attendant, nous mîmes le temps à profit pour nous procurer des habillements et les autres choses nécessaires au voyage avec le peu d'argent que nous a fourni la Sacrée Congrégation de la Propagande ; puis ainsi garnis, nous nous rendîmes au Caire pour y célébrer la fête-Dieu, et en partir pour Suez le lendemain, dernier du mois de mai. Là nous dûmes quitter, après l'avoir dévotement baisé, le saint habit que je portais, moi, depuis plus de douze ans , et condamnés à un si grand sacrifice , nous suppliâmes notre séraphique Patriarche d'Assise de vouloir bien nous tisser un nouvel habit doué d'immortalité , que nous puissions revêtir dans la gloire , puisque nous quittions le notre pour la plus grande gloire de Dieu et dans l'intérêt des âmes. Nous nous arrêtâmes un jour à Suez près de notre confrère le P. Alphonse , qui y occupe une petite maison, afin de donner quelques secours spirituels au peu de catholiques latins qui s'v trouvent , et le

lendemain 1er juin nous nous embarquâmes sur la Dryade. Quand nous nous présentâmes au capitaine, il nous accueillit de la manière la plus aimable , et pendant tout le voyage il nous traita avec une extrême politesse. Le lendemain étant un dimanche, et le départ ne devant avoir lieu que le jour suivant , nous nous affligions de ne pouvoir descendre à terre pour célébrer la sainte messe; mais l'aumônier du navire s'en étant aperçu, nous fournit ce qu'il fallait pour la célébrer à bord , et dès lors il nous fut donné d'offrir à toutes les fêtes le saint Sacrifice. Sur ces entrefaites nous eûmes occasion de visiter avec quelques officiers la fontaine qu'une antique tradition dit être celle de Moïse, et qui se trouve à environ trois milles du rivage. En parcourant cette plage, j'aurais voulu recueillir quelques-unes de ces coquilles si nombreuses, de toute forme et de toute couleur, qui y sont éparscsjmais les rayons brûlants du soleil me forçaient de hâter ma marche. Arrivés à la fontaine haletants de soif et de chaleur, nous nous sentîmes comme reconfortés par le zéphyr, qui, se jouant dans les arbres de cette oasis, y répandait une douce fraîcheur. On y voyait deux sources, entourées de joncs et d'arbustes, avec une eau un peu saumâtre, telle néanmoins qu'on peut la boire impunément ; elle sert à arroser le terrain voisin, où croissent, outre des bananiers, des grenadiers et des palmiers, beaucoup d'herbes potagères, que cultivent deux ou trois familles turques, logées là dans de pauvres petites cabanes ou plutôt des taudis , comme il faudrait les appeler, et vivant de ces herbes et du peu de piastres qu'elles gagnent en vendant du café aux voyageurs. Après nous être restaurés nous mêmes de cette boisson, nous retournâmes sur nos pas et regagnâmes notre navire. Enfin, le 4 juin à midi nous levâmes l'ancre et voguâmes vers Aden. Un petit vent qui ridait les flots à la poupe , gonflant à propos nos voiles , et joignant sa force à celle de notre petite machine à vapeur, poussait doucement le navire à travers la mer rouge , tandis que , du matin au soir, nous nous plaissions à observer du pont les côtes de l'Asie et de l'Afrique , si voisines l'une de l'autre , et à fixer nos regards sur l'Horeb et sur le Sinai , célèbres par les prodiges si grands et si étonnants qu'y a opérés le doigt du Tout-Puissant. Malheureusement nous ne jouîmes pas longtemps de ce spectacle ; car nous arrivâmes bientôt au tropique du Cancer, où l'on entre dans la zone torride, au moment où le soleil atteint ce cercle. Mais là tout souffle de vent cessa , nous fûmes surpris par un calme plat , et les rayons solaires, qui tombaient perpendiculairement sur nos têtes , produisaient une chaleur intolérable. Nous nous vîmes tous la peau plus ou moins couverte de pustules, notre estomac perdit toute vigueur, et nous transpirions continuellement, sans pouvoir reposer un seul instant ni de jour ni de nuit. Aussi deux de mes confrères, d'une santé assez frêle, étaient-ils réduits à une telle faiblesse, qu'ils ne pouvaient plus se lever du lit; mais ils s'estimaient heureux de souffrir ce peu pour l'amour de Dieu, prêts à accepier de plus grandes

épreuves, s'il lui plaisait de leur eu envoyer. Cette chaleur toutefois ne dura que cinq jours, après lesquels nous touchâmes à Aden le 11 juin, au nombre de plus de six cents soldats et passagers ( y compris quelques officiers et quatre capitaines, qui se rendaient en Cochinchine ), tous sains et saufs à l'exception de l'un des seconds du navire qui , bien que robuste et jeune encore, fut saisi d'une fièvre cérébrale, et succomba en cinq heures à la violence du mal , malgré les soins des médecins , qui firent tout pour le sauver. Nous fûmes tous affligés de la perte de ce personnage, qui s'était montré parfaitement bienveillant pour nous ; notre unique consolation dans notre douleur, ce fut de savoir que c'était un homme religieux, tout à fait dévoué à notre sainte Eglise. Le lendemain nous accompagnâmes sa bière au cimetière catholique, à un demi mille de distance de la rade, où il fut enterré avec toutes les cérémonies ecclésiastiques et les honneurs militaires. Là il nous fut bien doux de trouver pour curé un Père Italien , Missionnaire Capucin , à qui nous nous fîmes aussitôt connaître , en lui demandant s'il y avait moyen de passer un jour ou deux à terre afin de reprendre haleine avant de continuer notre voyage. Dès qu'il eut appris que nous étions des Missionnaires Franciscains qui nous dirigions vers la Chine, le bon Père nous offrit la plus cordiale hospitalité , nous montra ensuite la petite église , récemment érigée sur une émiuence qui domine la mer, nous restaura de thé au lait et de pain , et nous mit enfin lui-même sur le chemin de la ville, distante de plus de quatre milles ; car, quoique très- fatigués, nous dûmes faire la route à pied , et nous y arrivâmes exténués après une heure de la nuit. Là nous trouvâmes un autre Missionnaire, le P. Juvénal, également capucin, qui fut très-content de nous voir. Après une courte conversation fraternelle, nous allâmes nous reposer aux alentours de la maison, dont le toit prolongé jusqu'à une clôture de roseaux entrecroisés forme comme un dortoir, où nous pûmes respirer un air plus rafraîchissant. Le lendemain, fête de notre thaumaturge St Antoine de Pacloue , nous commençâmes par invoquer la protection de cet admirable apôtre du Seigneur, puis nous allâmes voir, à quelques pas de la ville , les puits dits d'Aden , que le gouvernement anglais a récemment réparés. Ce sont deux hautes constructions en pierre de taille, qui, se rapprochant au sommet, s'ouvrent au dessous avec une largeur toujours croissante jusqu'à la base; au milieu de ce creux il y a un bassin creusé dans le rocher, auquel on monte par un commode escalier en pierre, et où l'on recueille toute l'eau qui descend, quand il pleut, des divers ravins des environs ; ce qui, m'a- 1- on dit, n'arrive que deux ou trois fois l'an. A quelques pas au-dessous du premier bassin se trouve le second , qui est un peu plus grand , puis le troisième , qui n'est pas encore fini; et tous communiquent cntre-eux par des canaux tortueux et par des chutes d'eau. Cependant c'est seulement dans le premier bassin que je trouvai de l'eau, que l'on m'a dit se vendre très- cher.

On voit d'ailleurs entre ces bassins deux ou trois puits profonds, d'où les Indiens tirent de l'eau tout le jour à force de bras, et un peu plus loin, dans la plaine, un jardin et un verger bien cultivés : c'est là L'unique verdure que j'ai vue à Aden. Le jour suivant, nous passâmes encore le temps d'une manière très-agréable avec les deux Pères Missionnaires, qui nous montrèrent la jolie église, à trois nefs, construite il y a peu d'années.

Le lendemain matin, après avoir tendrement embrassé ces chers confrères, et les avoir remerciés des bontés dont ils nous avaient comblés, nous et deux capitaines français qui avaient aussi pris leur logement la nuit précédente dans la maison de la mission, nous retournâmes à bord, en franchissant deux tunnels ou galeries, dont l'un, percé au-dessous du fort bâti sur une haute montagne entre la ville et la mer, est long d'environ un tiers de mille. De sorte que levant l'ancre à cinq heures après-midi , nous cinglâmes vers Singapour, laissant à gauche l'ile de Ceylan, dont nous n'aperçûmes néanmoins que le fanal du port , à une dizaine de lieues de distance ; la nuit était fort avancée , quand nous la dépassâmes ; mais quand nous fûmes entrés dans le golfe d'Onian, il s'éleva un vent si favorable, que le jour suivant on put éteindre le feu de la machine, et les voiles suffirent. Tout joyeux d'une navigation si heureuse dans laquelle nous pouvions à notre aise réciter l'office, célébrer la messe, lire, étudier et nous promener, comme si nous avions été à terre , nous bénissions Dieu qui daignait ainsi tempérer la chaleur de l'atmosphère par ce vent qu'il nous envoyait de l'extrémité de l'Océan. Bientôt cependant la Mousson souffla si violemment que non- seulement elle nous faisait beaucoup souffrir, mais qu'elle ne nous permettait de prendre presque ni nourriture ni boisson. Ce fut seulement quatre jours après qu'elle se calma un peu , et que, finissant par nous habituer à ces secousses, nous pûmes reprendre comme auparavant nos exercices ordinaires. Le reste du voyage jusqu'à Singapour fut excellent, et nous passions nos heures de récréation à converser avec ces bons officiers, dont plusieurs se montraient enchantés de nous entendre parler notre douce langue italienne. Mais ô merveille! voilà qu'un soir, contemplant du pont les étoiles, nous voyons apparaître parmi elles une comète , qui commençant du côté du nord , étendait sa queue vers l'est. C'était le 2 juillet, et elle continua à se montrer pendant plus de quinze jours. Après quoi nous entrâmes dans le détroit du Sumatra, et je vous assure que la vue de toutes ces petites îles situées à l'extrémité d'Ascem , et de cette côte toute plantée d'arbres verdoyants , nous intéressa bien vivement, jusqu'à ce qu'enfin nous mouillâmes au port de Singapour dans la soirée du 5 juillet. Mais je ne saurais vous dire quels sentiments d'admiration et de plaisir s'éveillèrent en nous quand , montés le matin sur le pont , nous vîmes ce beau port formé par tant d'îlots partout couverts de plantes feuillues et riches en fruits, tels que l'ananas, le papayer, le mangoustier, le cocotier, l'oranger, le bananier, le muscadier et d'autres.

Et comme le navire devait rester au mouillage pendant quelques jours , nous descendîmes à terre pour visiter le très-saint Sacrement dans la belle église paroissiale, et nous nous présentâmes ensuite à la procure des missions françaises, où sans recommandation aucune, rien qu'en apprenant que nous étions missionnaires, les bons Pères nous embrassèrent et voulurent absolument nous retenir près d'eux pendant tout le temps que nous nous arrêtâmes en cet endroit, c'est-à-dire dix jours. J'eus ainsi le loisir d'observer un peu les usages des chinois , qui forment la moitié de la population de la ville, leurs pagodes, leur cimetière, et un tableau qu'on trouve dans toutes leurs maisons et boutiques , et qui représente un grand chinois , ayant à ses côtés un petit diable prêt à recevoir ses ordres. Mais nous fûmes sur cette entrefaite avertis de retourner au navire, et en conséquence après avoir remercié ces bons Pères de leur hospitalité, nous retournâmes à bord. Pour profiter de la marée, ou leva l'ancre aussitôt, et le vent continuant à nous être favorable, nous arrivâmes en quatre jours au cap St Jacques, où nous entrâmes dans le majestueux fleuve de Saigon, pour aborder en cette ville le 19 juillet après cinq heures de navigation. Mais comme le navire ne devait pas aller plus loin, nous suppliâmes l'amiral, qui a le commandement de la marine française à Saigon, de vouloir bien nous envoyer à Hong- Kong par la première occasion qu'il aurait, et il nous répondit avec la plus grande courtoisie que nous serions satisfaits quelques jours après. En attendant , nous allâmes faire visite à Mgr Gauthier, qui s'était réfugié à Saigon à cause de la persécution qui désole son vicariat, ainsi qu'à Mgr Lefebvre , vicaire apostolique de cette province, homme animé d'un zèle vraiment apostolique pour le salut des âmes confiées à ses soins : on le voit , bravant le danger, courir çà et là dans tous les villages , pour affermir les chrétiens dans la foi, leur conférer le sacrement de la Confirmation, et les exhorter à souffrir patiemment les persécutions, par l'espérance d'en être récompensés dans l'autre vie. Et ne vous étonnez pas qu'il en soit ainsi, nonobstant la présence des troupes françaises; car comme elles n'ont pas encore pu s'installer sur tous les points . il arrive qu'il se forme des bandes d'assassins et de pirates, qui pillent et mettent a mort tous ceux qui ont des rapports avec les Européens, surtout les chrétiens, qu'ils considèrent comme la cause de la guerre. Voilà pourquoi on en voyait arriver un assez bon nombre à la résidence de Mgr Lefebvre, tantôt dix, tantôt vingt, et une fois jusqu'à cinquante ensemble, qui venaient y chercher un asile, pâles et décharnés, n'ayant rien que les vêtements qu'ils portaient, et encore tremblants à l'idée du danger de mort auquel ils avaient échappé. Les entrailles émues de compassion à la vue d'une pareille misère, le saint prélat les fortifiait par des paroles de consolation, leur donnait à chacun un petit subside, et les envoyait ensuite, en leur fournissant du riz, au lieu désigné par le gouvernement français pour leur servir d'asile.

Un jour que nous nous trouvions chez Mgr Lefebvre avec quelques missionnaires du pays, il nous arriva d'assister à une scène telle que je ne sais s'il peut en être de plus touchante . 11 y avait un homme qui venait d'amener quatre tout jeunes gens, lesquels gardaient un morne silence, attendant qu'un leur adressât une question. L'un des missionnaires ayant demandé au premier de ces jeunes gens d'où il venait et s'il avait des parents, celui-ci se mit à pleurer à chaudes larmes, et nous attendîmes en vain sa réponse, car les sanglots l'empêchaient de proférer une parole; alors l'homme qui les avait escortés répondit lui-même que le jeune homme pleurait d'avoir vu tout récemment massacrer ses propres parents, dont le missionnaire lui avait par sa question rappelé la chère mémoire. Cette explication nous émut tous jusqu'au fond de l'âme , non moins que les paroles par lesquelles cet homme se mit cà consoler le pauvre enfant, disant qu'il lui tiendrait lieu de père et qu'il le garderait dans sa maison. Tel était à cette époque l'état des choses en Cochinchine ; mais quand nous en partîmes, toute persécution avait presque cessé dans cette province, grâce aux excursions que les troupes françaises faisaient de tous les côtés. Mais ce qui nous encouragea plus que tout le reste, ce fut de savoir que le sang de tant de chrétiens ne reste pas infécond sur la terre où il a coulé. En effet, des villages entiers s'offrent à embrasser la foi, et dans l'un d'eux, un Missionnaire avait baptisé, quelques jours avant notre arrivée , plus de cent personnes , qui , en preuve de reconnaissance , lui firent don d'un veau, dont nous prîmes notre part avec les deux évoques et missionnaires susnommés, le jour consacré à notre Patriarche St Dominique. Le lendemain, ayant appris qu'il y avait à la distance de quatre milles un bourg de chinois qui venaient de construire une belle pagode, je cédai à la curiosité de m'y rendre pour en voir la forme et l'intérieur. Arrivés la, mon compagnon et moi, nous entrâmes d'abord dans un vestibule qui lui sert de porche , d'une dizaine de mètres carrés , sur six de hauteur, et orné au-dessous de la corniche d'une foule de statuettes en bas- relief , représentant des scènes, des histoires et assemblées chinoises, qui, avec leurs diverses couleurs, or, vert et bleu, présentaient l'aspect le plus singulier. Puis on pénètre, par une porte semblable à nos églises, dans un cloître un peu plus grand que le vestibule, et qui est également historié de bas-reliefs à l'extérieur et de peintures chinoises à l'intérieur. Passant de là sous une double arcade en bois, on arrive à un dernier cloître, vis-à-vis d'une balustrade, derrière laquelle se trouve l'autel avec une niche au fond, tout à fait semblable à celles de nos chapelles. Dans cette niche on voyait plusieurs statues , et d'abord celle d'un jeune homme fort replet, assis, vêtu à la chinoise, ayant à ses côtés deux diablotins debout . , cl la main aux tempes, clans une attitude respectueuse, et comme prêts à exécuter les ordres du jeune homme. Derrière étaient la mère dans

une pose majestueuse , tenant de ses deux mains une épée devant la poitrine, puis deux autres femmes, Tune devant l'autre, mais un peu plus grandes, et formant comme une série graduée. A droite et à gauche deux autres niches plus petites, également précédées d'autels, correspondaient à la première , avec deux ou trois personnages vêtus à l'instar des autres . Or, comme il devait y avoir ce matin là offrande , nous vîmes, près et à droite de l'étroite surface du maître autel, une table supportant un ais entièrement couvert d'un gros et gras cochon bien rôti , flanqué d'un morceau de lard crû, et de plusieurs plats pleins d'entrailles également crues. On avait en outre placé sur le premier gradin de l'autel cinq petits plats de fruits de la localité, oranges, bananes, mangues, etc., et sur le dernier gradin cinq autres plats de confitures. L'heure de l'offrande arrivée, voici venir quatre chinois, parfaitement vêtus, qid se présentent deux à deux devant l'autel, s'inclinent, puis s'agenouillent sur deux coussins préparés d'avance ; s'appuyant ensuite à terre sur trois doigts de la main , ils font une inclination plus profonde, après laquelle ils se relèvent et s'agenouillent de nouveau par trois fois, tandis que deux cloches sonnent à toute volée de chaque côté de la balustrade. Cela fait, l'un des derniers oblateurs, se tenant à genoux, prit sur l'autel une ampoule, pleine d'un baume odorant, dont il fit une libation, en en répandant à terre devant l'autel; puis il se releva, prit quelques feuilles de papier doré, les alluma au feu des petits cierges qui blûraient sur l'autel, et les porta dans un brasier placé au milieu du cloître; alors un domestique, tenant en mains une quantité de petits pétards, les alluma à ce brasier et les jeta ensuite tout à l'entour, où ils éclataient avec un grand bruit répercuté par l'écho. Ainsi se termina la cérémonie de l'offrande qni s'accomplit pour des faveurs qu'on a obtenues ou qu'on espère vainement recevoir. Quant aux mets offerts , on les porte ensuite chez soi, et ils servent à un repas auquel on invite ses parents et ses amis. Nous quittâmes ce lieu gémissant de trouver un pareil aveuglement chez un peuple qui a eu si souvent l'occasion de s'instruire de la parole de Dieu, mais espérant néanmoins de voir bientôt tomber ce faux culte devant la lumière de l'Evangile.

Vint enfin le jour où le bateau devait partir pour Hong-Kong; nous primes congé de ces Vicaires apostoliques et de ces Missionnaires, et le 10 août nous mîmes à la voile, en côtoyant le Tonquin et la partie méridionale de la Chine, jusqu'à ce que nous touchâmes heureusement à Hong-Kong le 15 du même mois, à une heure avancée de la nuit. Persuadés que nous devrions y rester plusieurs mois, en attendant les ordres de nos Vicaires apostoliques, nous descendîmes définitivement du navire; mais à peine étions- nous entrés dans la maison de la Mission, que le R. P. Procureur nous annonça qu'il était déjà décidé que nous partirions le plus tôt possible pour Shang-hai, et de là pour les pro-

viiices qui nous étaient assignées, et dont celle de Chang-Tong m'était dévolue. Nous priâmes donc le commandant en chef de la marine française à Hong-Kong, de vouloir bien nous laisser poursuivre notre voyage sulle même navire jusqu'à Chang-hai, où il allait se diriger. Cet officier, interprétant les bonnes intentions de son gouvernement, y consentit volontiers, de sorte que huit jours à peine après notre arrivée à Hong-Kong, nous qui: lames cette ville. J'aurais voulu vous en envoyer quelques lignes, comme je vous l'avais promis; mais j'en fus empêché par une fièvre lente, accompagnée de maux de tête, qui me tourmenta pendant tout le temps que j'y passai. Et je ne fus pas le seul à ressentir cette indisposition : plus de la moitié de l'équipage eut à se plaindre, de sorte qu'il fallut différer le départ d'un jour, attendu que, le capitaine et les officiers ayant la fièvre, il ne restait personne pour gouverner le bâtiment. Mais bientôt un frais vent du nord, avant- courier du Tai-fom (grand vent ou typhon) vint nous molester; néanmoins en cinq jours nous arrivâmes à l'embouchure du grand fleuve de Yan-Tse-Kiang (c'est-à-dire fleuve, fils de la mer), que les grands navires (tel qu'était le nôtre) ne peuvent remonter, à cause des bancs de salile qui s'y trouvent , sinon sans cargaison et à l'heure des grandes marées; nous fûmes donc obligés de jeter l'ancre à l'embouchure même, à la distance de quatre lieues de Shang-hai. Mais là un petit vapeur était déjà prêt pour conduire à la ville le capitaine, qui, s'étant toujours montré pour nous plein de prévenance et de politesse, voulut l'être jusqu'à la fin, et nous invita à l'accompagner avec tous nos bagages. Ainsi, après une heure de navigation faite sur le fleuve à travers des jonques, des vapeurs et des navires de toute sorte, qui occupaient l'espace d'une lieue, nous nous trouvâmes en vue de la ville. Lorsque nous découvrîmes une croix arborée sur le faite d'une tour en forme de pyramide, il nous fut facile de comprendre que là était l'église avec la procure des Révérends Pères Jésuites à côté, et dès que nous eûmes débarqué, nous nous y rendîmes. Nous y rencontrâmes le R. P. Procureur, qui uous fit l'accueil le plus affectueux, ainsi que le R. P. Séraphin, notre confrère, qui, dès qu'il aura reçu de Pékin son passe-port, repartira pour sa mission de Chen-si, d'où les Mandarins Tout chassé, après un emprisonnement de dixhuit mois.

Maintenant, chose incroyable! à peine nous trouvâmes-nous à l'abri des dangers de la mer, qu'une bourrasque effroyable s'éleva la nuit suivante, et submergea ou brisa beaucoup de jonques, dont je vis de mes propres yeux les débris quinze jours après, et dont tous les équipages avaient péri, à l'exception de quelques personnes recueillies par des vapeurs européens. De là jugez quelles actions de grâces nous offrîmes à Dieu , de nous avoir conduits sains et saufs jusqu'à terre. Cependant mes compagnons, qui étaient destinés à la province de Hu-pè, partirent de Shang-hai deux jours

après, sur un vapeur de commerce américain, qui, naviguant toujours sur le fleuve , allait à Han-Kou , principale ville de cette Province et résidence de Mgr Spelta, Vicaire apostolique. Quant à moi, qui devais prendre la route de Tien-Tsin , comme étant la plus courte pour arriver à la résidence du Vicaire apostolique de Chang-Tong, située à l'ouest de la province, et en même temps la plus sûre à cause des rebelles qui infestaient le Kiam-nam, je priai l'amiral français de me donner une place sur l'aviso qui va tous les mois de Shang-lmi à Tien-Tsin; l'amiral me l'accorda sans difficulté, de sorte que je pus me diriger vers cette ville dès le 14 septembre. Après avoir doublé le cap de Chang-Tong, nous entrâmes dans le golfe de Pe-cîii-li, et nous nous arrêtâmes une nuit à Clic-fu, où deux frégates anglaises et deux françaises sont à l'ancre , et où demeurent dix ou douze missionnaires protestants, grassement payés, bien qu'il ne s'y trouve pas un seul chrétien chinois ! Continuant à traverser le golfe , nous arrivâmes le lendemain à l'embouchure du Pe-ho, de chaque côté duquel il y a deux forts bien construits, qui auraient coûté de grandes pertes aux alliés, s'ils avaient été vaillamment défendus; mais après avoir été débusqués d'une petite hauteur voisine, les Chinois mirent bas les armes et consentirent en outre à la reddition des forts de Tien-Tsin. C'est là que furent déposés vingt-cinq prisonniers Cochinchinois , arrêtés pour brigandages et pirateries, et envoyés à Tien-Tsin en punition. Deux d'entre-eux étant gravement malades, nous recourûmes à un de leurs compagnons, qui était déjà catholique, poulies engager à embrasser le christianisme. Connaissant déjà nos doctrines, ils cédèrent sans résistance à nos exhortations, quoiqu'ensuite ils eussent cessé par négligence de professer la foi. Mais comme leur état n'était pas absolument dangereux, nous les adressâmes à un prêtre de leur nation, qui acheva de les instruire et les baptisa; quelques jours après ils rendirent leur âme purifiée au Créateur. En partant de Tien-Tsin, il ne nous restait plus que les soixante- dix milles à faire sur le fleuve ; mais nous y employâmes une journée entière, à cause du grand nombre de jonques et de bancs qu'on rencontre dans le fleuve et qui forcent de s'arrêter à chaque instant. Je n'arrivai donc ici que le 20 septembre et me rendis sur le champ près du R. P. Talmier, Procureur des Révérends Pères Lazaristes, qui m'accueillit avec une grande affection , et s'occupe maintenant avec zèle de me procurer le nécessaire pour exécuter mon voyage à l'intérieur de la Chine. Déjà auparavant le Vicaire apostolique, informé que je devais venir à Tien-Tsin , y avait envoyé un chrétien qui devait me servir de guide et me faire éviter les rebelles , maîtres de la partie méridionale du Chang-Tong et de plusieurs points du Pe-chi-li. S'ils avancent de ce pas, au printemps prochain au plus tard ils se trouveront aux portes de Pékin et menaceront d'y entrer. Les troupes alliées resteront certainement neutres , à moins que le gouvernement chinois ne les supplie de secourir l'empire ; ce qu'il est

fort difficile de supposer, puisqu'il conserve encore son ancien orgueil. Je suis prêt à partir dès que j'aurai reçu de Pékin le passe-port qui doit me parvenir un de ces jours. Je provois les périls au devant desquels je marche ; mais confiant en ce Dieu qui a daigné guider mes pas jusqu'ici, je m'estimerai heureux, quoiqu'il puisse m'arriver de fâcheux; je vous prie donc de me recommander à Dieu et à la Très- Sainte Vierge Marie, tandis que, plein de respect et d'affection, je vous demande la bénédiction Séraphique. Je suis de votre Paternité Reverendissime

le très- humble et très- dévoué fils en J.-C,

Er. Grégoire Marie de Castellazzo,

Min. Obs. Miss, apost. dans le Chang-Tong.

Lettre du Vicaire apostolique du Chang-Tong , Mgr Louis de Castellazzo, Min. Obs.au Ministre général de V Ordre, sur la situation des chrétiens dans les provinces chinoises , et relation par le prêtre Jean Leu de la mort du P. Jean Marie Molina d'Andria, Missionnaire apostolique , Observantin de la province de Bari.

Chang-Tong , ce 21 septembre 1861.

Reverendissime Père ,

Dès le mois de mai dernier je vous annonçais comme probable la mort de notre excellent confrère et Missionnaire apostolique dans ce Vicariat, le P. Jean Marie Molina d'Andria. Maintenant j'ai la douleur de vous apprendre d'une manière positive qu'il est effectivement mort, en vous envoyant la relation que m'en a adressée le P. Jean Leu , prêtre chinois, compagnon de ses travaux et de ses souffrances. Une pareille perte nous a tous profondément affligés , Missionnaires et chrétiens , d'autant plus que, toutes les recherches faites jusqu'ici pour trouver son cadavre ayant été inutiles , il ne nous a pas été possible de donner une sépulture honorable à ce Père si bon et plein d'un zèle si ardent pour le salut des âmes! Et à ce propos, Reverendissime Père, permettez-moi de vous dire que dans tout le cours de cette année 1S61 nous avons essuyé des calamités sans fin , dont je ne vous entretiens pas , puisque le Père Eloi Cosi de Pontassieve en Toscane doit vous en écrire longuement. Au sujet de ce cher Père j'espère que vous serez fort heureux de savoir que non content de remplir parfaitement les fonctions de recteur et de maître dans mon petit Séminaire , il s'occupe en outre beaucoup de mécanique poulie service du public ; de plus , il a trouvé le moyen de rendre facile l'étude de la langue chinoise, non-seulement aux européens, mais même aux indigènes. Cesi là un travail qui lui a coûté beaucoup de peines, et je

crains qu'il ue puisse pas le publier , faute de ressources que , pauvre et endetté comme je le suis, je ne saurais en aucune façon lui fournir. Je me recommande donc à Votre Paternité Reverendissime , afin de lui obtenir, s'il est possible, quelques secours de là bas.

A l'instant même j'apprends que les rebelles ont pénétré dans le faubourg de la ville de Chi-±\an-Eu, chef- lieu de cette province, en y portant leurs ravages ordinaires. Je crains bien que la mort de notre confrère, le P. Séraphin d'Urbin, qui y était en mission, ne se soit ensuivie. Passe le Seigneur que m'es tristes pressentiments ne se réalisent pas.

En attendant, Reverendissime Père, veuillez prier et faire prier pour nous, qui vous demandons dévotement la Bénédiction Séraphique.

Je suis de Votre Paternité Reverendissime

le très-humble et très-dévoué fils en J.-C, Pe. Loris de Castellazzo, Evéqiœ de Zenopoli et Vicaire apostolique de Chang-Tong.

Relation par le P. Jean Leu, prêtre chinois, de la mort du P. Jean Marie Molina d'Andrea., Min. Ous. Missionnaire apostolique du Ti cariât du Chang-Tong.

Après avoir quitté Son Reverendissime confrère, le P. Annibal Fantoni, Vicaire général de Mgr Louis de Castellazzo, le R. P. Jean Marie d' Andria arriva heureusement à Sai-Ngan , hors de la ville de Tun-Kuaii , où il s'arrêta un joui". Le lendemain il entra en ville et visita le mandarin, qui l'accueillit avec tant de bienveillance que le Préfet de Sai- Ngan n'hésita point à le laisser s'installer sur son territoire.

Mais la nouvelle de l'approche des rebelles étant arrivée quelques instants après, le Préfet le fit avertir de prendre sur le champ la fuite, en se dirigeant vers le lieu qu'il lui plairait de choisir , et de s'y tenir caché deux ou trois jours jusqu'à ce que l'orage fût passé. Informés de cette communication, les trois compagnons du P. Ange eurent grand'peur, et lui proposèrent en conséquence d'entrer en ville ou de retourner à Xe-Cll-Ly-Choa. Mais il n'y consentit pas, aimant mieux se rendre au milieu de ses chrétiens de Van-Kia-Choa. Toutefois ceux-ci, prévenus de ses intentions, lui firent dire de bien s'en garder, attendu qu'ils étaient euxmêmes dans la nécessité de fuir. Néanmoins ils se ravisèrent ensuite et lui envoyèrent trois des leurs pour ajouter que, dans le cas où il tiendrait vraiment à venir chez eux , ils l'accueilleraient de grand cœur. Il dit en riant aux envoyés : » Comment ! vous avez le courage de m'inviter à me rendre dans votre pays!» — » En vérité, répondirent-ils, nous ne savons pas ce qui doit arriver ; mais si cela convient au Père , nous sommes ici prêts à l'y conduire. » — « Eh bien, répliqua-t-il alors, allons,

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en nous confiant au Soigneur qui ne nous refusera point son secours ! « Et à l'instant ils préparèrent un chariot et se mirent en route pour Van- Kia-Choa. Mais voilà qu'à mi-chemin ils rencontrent une grande multitude d'hommes, de femmes, de jeunes gens, de vieillards, se hâtant^ de chercher dans la ville un refuge contre les rebelles qui approchaient. Tous ces fugitifs demandèrent à nos chrétiens où ils allaient , disant qu'ils couraient à une mort certaine. Mais le P. Jean, ne s'effrayant point de ces paroles, dit à ses compagnons : » N'ayez pas peur, car je n'en veux pas moins être auprès de mes chrétiens. » Ils se conformèrent à son désir, poursuivirent leur route et arrivèrent à Van-Kia-Choa à onze heures de la nuit. Mais il y régnait une telle confusion et un tel désordre qu'on ne pouvait point songer à y rester même le temps nécessaire pour prendre un peu de repos. Ayant donc creusé à la hâte une fosse pour cacher leurs eflets, le P. Jean, deux chrétiens et un catéchiste reprirent la fuite et se réfugièrent sur la montagne voisine de Lum-Xam. Là ils s'assirent , et le P. Jean se mit à les encourager, leur disant de ne s'effrayer de rien, puisque, quand même ils tomberaient au milieu des rebelles, il ne leur serait certainement fait aucun mal. De leur côté, ils le prièrent de prendre un peu de repos dans un fossé , pendant qu'ils feraient le guet ; puis, ils convinrent entre eux de l'engager, quand il s'éveillerait, à chercher un autre asile, plus sûr que celui où ils étaient.

Mais au même moment quelques autres chrétiens du pays arrivèrent en cet endroit et prièrent le Père de les accompagner un instant jusque chez eux, afin de réparer ses forces par un peu de nourriture. Il se rendit d'autant plus facilement à leur demande, qu'il désirait les fortifier contre les épreuves auxquelles ils devaient s'attendre. Il se préparait à les suivre, quand trois femmes catéchumènes vinrent le conjurer de vouloir bien leur donner le baptême , et bien qu'il s'aperçût qu'elles n'étaient point encore assez instruites pour mériter ce sacrement , il jugea à propos de les satisfaire, à raison des périls dont cette chrétienté était menacée. Mais à peine la cérémonie sacrée était-elle terminée, qu'un tumulte étrange retentit dans tout le pays : c'étaient les rebelles qui commençaient à y pénétrer. Averti de la nécessité de prendre aussitôt la fuite , il changea bien vite de vêtement, et ayant avalé quelques friandises (Ki-tan-Koi) pour toute nourriture , il courut de nouveau vers la montagne , entraînant à sa suite un grand nombre de chrétiens et de païens, non- seulement de Van-Kio- Choa, mais de Mel-Choa, de Tum-Hoa et de Kuan-Chuan, qui s'y étaient réfugiés, tous pleurant et tremblant à la pensée de ce qui pourrait arriver. On les voyait tous se presser autour de lui sur cette éminence comme une couronne, les enfants et les femmes d'abord, les hommes ensuite, tandis qu'il les exhortait avec zèle à soutenir courageusement l'épreuve à laquelle il plairait à Dieu de les soumettre.

En effet, on ne tarda guère à voir paraître une grande troupe de rebelles, qui envahirent Van-Kio-Choa , en poussant des rugissements comme des bêtes féroces, et à leur aspect, le P. Jean exhala un profond soupir. Les gens du pays avaient à peine gagné la montagne de Lum-Xam, que les rebelles l'entourèrent de toutes parts et l'escaladèrent, en menaçant hautement des plus mauvais traitements tous ceux qui y avaient cherché un abri. Quand ils eurent atteint le sommet qu'occupaient les fugitifs, ils commencèrent par enlever à tous les hommes , chrétiens et païens , de cette multitude , les armes qu'ils avaient apportées avec eux , et leur dirent ensuite de se préparer à la mort, parce qu'ils voulaient laver de leur sang toute la montagne ! A cette menace on n'entendit que lamen. tations, surtout de la part des femmes; puis tous se mirent à genoux, confessèrent leurs péchés, et, frappant la poitrine, demandèrent au P. Jean l'absolution. Celui-ci leva la main et les bénit tous. Au même moment survint une bagarre qu'on ne saurait décrire; car les brigands commencèrent à blesser ceux-ci, à frapperei enchaîner ceux-là, à tuer les uns» à disperser les autres, de sorte qu'il ne resta plus que les femmes près du P. Jean. Pour lors, pensant qu'il leur serait peut-être plus utile en les quittant qu'en -continuant à se tenir au milieu d'elles , il se hâta de descendre la montagne, quoique les yeux baignés de larmes, elles le conjurassent de ne point les abandonner. Deux de ces brigands s'aperçurent de sa fuite et s'élancèrent à sa poursuite , l'épée dégainée ; toutefois le reconnaissant pour un homme de paix , ils le laissèrent en liberté , loin de lui faire aucun mal , et lui enlevèrent seulement sa ceinture et sa tabatière. Mais d'autres survinrent et lui demandèrent de l'argent et de l'opium. Il leur répondit qu'il n'en avait point, qu'il n'était qu'un pauvre et simple maître de religion, et ils se contentèrent de cette réponse. Il en fut autrement de quelques-uns de leurs camarades, qui le dépouillèrent de sa soutane , en lui laissant seulement sa chemise , et d'autres , plus cruels encore, qui la lui arrachèrent du dos, ainsi que tous ses vêtements , sauf ses culottes , lui lièrent les mains aux reins , et le traînèrent en cet état derrière eux, en le menaçant de mort, s'il ne leur donnait pas une grosse somme d'argent.

Voilà comment le pauvre Pire fut fait prisonnier, pour être ensuite transféré çà et là sans répit , et martyrisé par la fatigue , par la faim et par le froid. Cependant les bandits s'étaient également saisis de trois autres chrétiens qui s'étaient cachés dans quelques ravins : c'étaient Vanse-luen, Fung- huai-tei , et son fils Hun- huai- tzen. Le second qui avait un vieux manteau, ayant vu le P. Jean tout nu, s'empressa de l'en couvrir, et pour ce seul acte de charité les rebelles le menacèrent de mort. Kos chrétiens ne craignirent point ensuite de leur demander qu'ils le missent en liberté : oui, répondirent -ils, et nous le ferons avec notre

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épce ! Cependant le malheureux était sì exténué par les souffrances qu'il n'était plus capable de se traîner, et alors les bourreaux consentirent à ce cpie Fung-huai-tei et son fils l'aidassent à marcher, en le soutenant s l'un de la main droite, l'autre de la main gauche. Mais après six autres lieues de chemin , ses chaussures s'en allèrent en lambeaux , de sorte qu'à tant de souffrances se joignit celle de marcher nu-pieds, sur des cailloux et des pierres aiguës; aussi à peine avait- il fait une lieue de plus, qu'il n'eut plus la force de continuer. Alors se tournant vers les rebelles, il leur dit : ou laissez-moi, ou fournissez -moi un cheval; il m'est impossible d'aller plus loin. Mais au lieu d'en ressentir quelque compassion, les bourreaux le poussèrent et le secouèrent si rudement, qu'ils ne firent qu'accroître ses tourments. Ils arrivèrent ainsi à un fleuve qu'il passèrent sur un pont; mais ils forcèrent le P. Jean et ses compagnons à le traverser à pied, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Et quand , grâce à Dieu, ils parvinrent à l'autre rive, et que le P. Jean se pencha pour boire de l'eau du fleuve , quelque fangeuse qu'elle fût , un de ces barbares , descendant de cheval , l'en empêcha par de violents coups de fouet. Le Père se remit donc en route, et marcha encore pendant près de deux lieues à leur suite. Lorsqu'un peu plus loin il ralentit son pas, les rebelles se trouvèrent bientôt à une assez grande distance de leur prisonnier , sans y faire autant d'attention de sorte que Fung-huai-tei lui fit entendre par signes qu'il devait profiter de ce moment favorable pour s'échapper de leurs mains, en restant en arrière, tandis que lui et ses compagnons les suivraient. Il lui indiqua même le chemin qu'il devait prendre pour se rendre dans un village voisin, dans la partie septentrionale du mont de Jon-luo-xan. Cette tentative réussit; mais depuis lors, il n'y a pas eu moyen d'avoir des nouvelles sur son compte , quelque diligentes qu'aient été les recherches auxquelles se sont livrés, pendant plus de quinze jours, les membres de nos quatre chrétientés de Tai-ngan, non-seulement dans ce village, mais dans tous les autres et dans les campagnes voisines. On trouva bien çà et là plusieurs hommes tués, mais sans pouvoir distinguer et reconnaître parmi eux le corps de notre Missionnaire. Cependant il n'est pas douteux qu'il ne soit mort , comme me l'a encore attesté le Préfet de Tai-ngan-hien ; seulement on ne sait pas s'il a succombé à ses souffrances ou s'il est tombé sous les coups des rebelles. Et voilà tout ce qu'il m'a été possible, après de minutieuses informations, de recueillir sur la capture et la fin de notre bon et cher P. Jean

Jean Leu.

Lettre du P. Eloi Cosi de Pontassieve en Toscane , Mineur Obseruantin , Mission iiuì re Apostolique dans le Vicariat apostolique de Chang-Tong , au Reverendissime Père Ministre-Général de V 'Ordre , sur ce que les Missionnaires et les Chrétiens de ces contrées ont eu à souffrir de la part des révolutionnaires Chinois.

Sceollicoan, Vicariat Apostolique de Chang-Tong , ce 25 août 1861.

Reverendissime Pèee ,

Les premiers jours de cette année ont été pour nous des jours d'allégresse et de consolation , à cause de la liberté de religion que nous ont obtenue nos braves européens ; aussi en avons-nous rendu de solennelles actions de grâces à Dieu, en le priant pour eux d'une manière spéciale. Mais au mois de mars la scène a changé de face, et les larmes ont succédé à la joie , car pendant plus de trois mois nous sommes restés exposés au danger imminent de subir l'incendie , le pillage et même la mort , si L'immaculée Vierge Marie ne nous eût arrachés à tous les périls qui nous menaçaient.

La mort de notre confrère le P. Jean Marie Molina d'Andria (royaume de Kaples) est aujourd'hui certaine; car un prêtre indigène, de mes élèves, qui était avec lui depuis un an en mission dans le district de Tai-ghan-Fu, m'écrivait au mois de juin que quelques gentils avaient trouvé le long de la route un étranger mort, nu et couvert de blessures. C'était certainement notre Père Molina, puisqu'il n'y avait en ces lieux-là point d'autres étrangers que nous. Les chrétiens se mirent donc à diverses reprises à chercher son corps, afin de lui donner la sépulture, mais sans réussir à le trouver; peut-être les habitants du pays, le reconnaissant pour européen, Font-ils secrètement enterré , de peur de se susciter des embarras. Quand le père Molina tomba entre les mains des maraudeurs, le prêtre indigène s'occupait à donner une mission dans un village voisin, et il tomba lui-même peu de temps après, jusqu'à neuf fois, entre les mains des voleurs. Un jour qu'il ne pouvait plus les suivre, ils l'accablèrent de coups de bâton et le laissèrent pour mort, après l'avoir dépouillé de tous ses vêtements ; néanmoins le Père revint de son évanouis • sèment au bout de quelque temps, il se releva, et nu comme il l'était, il s'enfuit dans un village chrétien, nommé Leuscan. Mais en le voyant, les femmes qui se tenaient hors de leurs maisons, dans la crainte d'être attaquées à l'impreviste par les voleurs , jetèrent d'abord un cri d'épouvante , qui se changea ensuite en commisération, quand elles l'eurent reconnu pour leur père. Celui-ci courut aussitôt à l'église où il s'habilla, et pansa ensuite les blessures qu'il avait reçues, et dont il est maintenant guéri. À la fin du mois d'avril nous avons craint d'être assaillis par les voleurs ici dans notre résidence . Mais les chrétiens se tenaient sur leurs gardes ; quand ils crurent que le péril approchait , ils s'armèrent pour leur commune défense, et engagèrent en même temps Monseigneur à partir , pour la sécurité de sa personne et du

Vicariat . Ayant besoin d'argent et sachant que des aumônes venaient d'arrimer à Ticn-Tsin, port voisin de Pékin, que les Européens s'étaient récemment assuré par le droit de la guerre, il profita de l'occasion pour s'y rendre, afin d'y obtenir quelques secours, et aussi afin d'échapper à une arrestation presque certaine ; car il n'y avait plus dans cette province un seul lieu de sûreté, depuis que des troupes de voleurs s'étaient répandues de toutes parts et se conduisaient en vrais barbares. Il partit donc le 24 avril, en me chargeant de garder le séminaire et la résidence. En ces tristes jours on n'entendait parler que de vols , d'homicides , d'adultères , de viols , commis avec la dernière impudence ; mais ce qui me consternait le plus , c'était d'apprendre qu'on avait incendié , ou mis à feu et à sang , ou dévasté tel ou tel village chrétien; des jeunes chrétiens avaient été arrachés des bras de leurs parents et emmenés par les brigands ; de jeunes femmes, des veuves et des vierges consacrées à Dieu avaient été publiquement déshonorées, et plusieurs avaient disparu ; le P. Molina était mort ; le P. Jean Leu était tombé entre les mains des assassins, et les autres missionnaires menacés du même sort : aussi chacun fuyait , qui avec toute sa famille sur des chariots , qui à pied , qui avec des enfants suspendus au cou et aux épaules de leurs mères, sans savoir où aller, on eût vraiment dit la fin du monde. Néanmoins j'exhortais mes chrétiens à ne point prendre la fuite, et en effet aucun habitant de ce village ne bougea, tous étaient prêts à se défendre. Cette ferme attitude fut cause que le bruit se répandit que nous avions un arsenal anglais avec des fusils et des canons européens , et cela rassura un assez bon nombre de villages circonvoisins. Mais à vrai dire, c'était sur la toute puissante protection de l'Immaculée Mère de Dieu que nous comptions plus que sur tout le reste; jour et nuit nous la priions de nous préserver du terrible fléau qui nous menaçait de si près. En effet, déjà trois bandes de brigands s'approchaient, l'une au sud-est, l'autre au sud, la troisième au sud- ouest; la première, qui était la plus nombreuse et la plus redoutable , avait déjà réduit en cendres dix-huit villages , dans les environs de Ton-Can-fu, et l'on croit que c'est celle-là qui a pris et mis à mort notre Père Molina.

Or, le troisième jour du mois de Marie , que nous avions commencé avec plus de ferveur que les autres années, voilà que trois cents soldats arrivèrent à Miao- Scan, village situé à trois quarts de lieue du nôtre. C'étaient des gardes civiques de Sia-Chin, petite ville distante d'une demi-journée démarche. Le lieutenant de ces gardes, nommé Leu-lao-tin, ayant eu une querelle avec le capitaine, qui s'appelait Uan-lao-hua, se révolta contre lui et vint se réfugier ici, en passant le fleuve avec trois cents de ses compagnons. Mais il s'empressa de rassurer le peuple , en disant que lui et les siens ne feraient aucun mal à personne ; qu'ils venaient seulement chercher des volontaires disposés à s'enrôler sous leur bannière , pour repasser le fleuve , aller tirer vengeance de leurs rivaux , et exterminer ensuite les bandits. Là-dessus tous

les vagabonds du pays allèrent grossir leurs rangs, de sorte que le lendemain leur nombre s'était accru de plusieurs milliers d'hommes. De leur côté, beaucoup de braves gens accouraient leur apporter à manger avec force cérémonies et inclinations, en disant : nous sommes de tel village ; nous vous offrons cette petite bagatelle; traitez-nous en frères. Les brigands leur répondaient par de bonnes paroles et de grandes promesses , dont ils ne tenaient aucun compte.

Se voyant bientôt assez nombreux, ils envahirent tout-à-coup le quatre mai , au coucher du soleil , le village le plus voisin , d'où ils enlevèrent tout , argent et vêtements. Indignés de leur conduite, tous les autres, et surtout mes chrétiens, résolurent de les repousser par la force. En conséquence, le 5 mai, qui était un jour de dimanche, ayant entendu de bonne heure la sainte Messe et reçu la bénédiction, ils se mirent immédiatement en marche pour aller à la rencontre de ces scélérats, qui avaient déjà attaqué et pillé plusieurs autres villages et en avaient incendié deux. Les brigands- étaient arrivés le même jour, à quatre heures du soir, jusqu'à Guan-Kin-Coan, à deux lieues de la résidence, et là ils se disposaient à prendre un peu de repos, quand, au moment où ils étaient à manger, à boire, à se réjouir de leurs succès, ils se trouvent inopinément entourés d'une foule immense, accourue d.e toutes parts pour les massacrer. Dans ce danger imprévu le chef des bandits monte sur une tour pour connaître le nombre des assaillants, et à La vue d'une si grande multitude, il en descend précipitamment, la pâleur sur le visage et tremblant de tous ses membres , et il s'écrie : » compagnons , sauve qui peut ! « Puis il saute sur son cheval et s'élance du côté qui lui paraît le plus libre. Mais le peuple avait déjà commencé à faire feu contre les brigands, qui périrent presque tous , à l'exception de quelques enfants que sauvèrent nos chrétiens et du palefrenier du chef. Celui-ci, un peu revenu de son effroi, raconta, après avoir pris quelque nourriture, que le chef des voleurs, ayant vu du haut de la tour l'étendard des chrétiens de Scellicoan, avait dit tout tremblant : nous sommes perdus ; nous avons contre nous les chrétiens , contre lesquels le diable ne peut pas nous aider ; que celui qui peut fuir , fuie donc ! et qu'il en avait le premier donné l'exemple. Quand on lui demanda comment il s'appelait et qui il était, il répondit qu'il s'appelait Leu et qu'il était du village voisin de Lean-cian-tuoen, d'où ce scélérat l'avait enlevé de vive force ; qu'il ne trouvait pas de paroles pour les remercier de lui avoir sauvé la vie ; mais qu'il n'était point étomié de voir les chrétiens agir de la sorte.

Telle fut cette victoire, dont un chef païen lui-même vint remercier Dieu dans notre église, en se prosternant trois fois devant le maître autel, et en disant : grâces soient rendues à Dieu pour une telle faveur ! Du reste, le chef de ces brigands, qui s'appelait Leu-lasti, vient d'être, il y a quelques jours, pris par les impériaux, qui l'ont mené dans sa propre ville et écorché tout vif. Quant à nous, nous avons eu, après cett» victoire, dix jours de

calme, et nous espérions même jouir d'une paix parfaite, convaincus que le gouvernement prendrait quelques mesures efficaces. Sur ces entrefaites le bruit se répandit que deux mille européens s'approchaient pour venir détruire les brigands ; et toute cette foule qui sept ou huit mois auparavant maudissait ces mêmes européens, parce qu'ils avaient défait et mis en fuite le généralissime chinois Sun-Uau , et qui avait fait passer à nos missionnaires tant de jours d'angoisse, désirait alors ardemment les voir arriver, comme des libérateurs qui repousseraient les hordes révolutionnaires. Déjà, disait-on avec joie, notre Evêque était allé à Tien-Tsin, pour demander leur intervention, et beaucoup de fusils et de canons y étaient arrivés. Quant à nous qui attendions du secours du ciel bien plus que des hommes, nous ne cessions d'invoquer Marie notre toute puissante avocate.

Le quinze mai, nouvelle alerte qui ne m'émut guère; car je suis trop accoutumé à toutes les rumeurs de ce genre. Voici ce que c'était. Au déclin du soleil arrive ici, tout épouvanté et le visage tout effaré , un de nos chrétiens du Sud-Ouest, habitant à environ une journée de chemin; il commence par se prosterner à terre, me fait une profonde salutation, puis se relève sans ouvrir la bouche. Je lui demande quelles nouvelles il apporte ? — De bien mauvaises , mon Père ! répond-il en poussant un grand soupir. — Qu'est-il donc arrivé? continué-je. — Et le pauvre homme relève la tête, et, la branlant, se met à pleurer à chaudes larmes. «/Mais encore une fois qu'est-il arrivé? repris-je. Peut-être les brigands de Sia-pussu ont-ils détruit le village de Siao-luli?// Alors me faisant un signe négatif, il me dit : « Hier ceux de Sia-pussu sont venus dans notre village demander à manger, et nous leur avons donner tout ce que nous avions, œufs, coqs, poules et grains, et maintenant ils menacent de nous tuer. « — «Pauvres gens! répliquai-je ; pourquoi n'avez- vous pas fait comme nous, en prenant tous les armes, pour les combattre avec courage, « A ce reproche , il poussa un nouveau soupir et me dit : " Ah ! mon Père , il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé ; car tous ceux qui sont parvenus à vous échapper, sont venus avec leur chef se joindre à nos brigands , et maintenant leur nombre s'est tellement accru qu'ils reviennent tirer vengeance de ce village, qui le premier de tous a osé les combattre. Et vous, si vous ne fuyez pas, ajouta-t-il en sanglotant, vous subirez le sort de notre bon Pere jiolina ; c'est pourquoi je suis venu vous avertir du danger, afin que vous vous mettiez en sûreté avec le séminaire. « Quoiqu'un pareil avis m'effrayât assez peu, je crus convenable d'envoyer le lendemain 16 un éclaireur voir ce qui en était. Celui-ci, ayant rencontré les brigands à moitié chemin, retourna en arrière dans la plus grande consternation, et me dit qu'ils étaient innombrables. Le jour suivant j'envoyai un autre éclaireur qui alla plus loin, et revint m'apporter la funeste nouvelle qu'on voyait fuir et se disperser dans les campagnes les

habitants de tous les villages. Un troisième , que j'envoyai le 18, m'annonça que les brigands avaient dans la matinée envahi la ville de Zin-lio, qu'ils en avaient tué le mandarin avec toute sa famille et quarante soldats, qu'ils avaient incendié le tribunal et tout saccagé. Le 19 je fis partir un quatrième émissaire , qui vint me rapporter vers six heures (après-midi) que , sortis de Zin-ho , les brigands se dirigeaient vers l'Ouest , qu'ils s'étaient arrêtés dans la ville d'Uei-sien et s'étaient déjà présentés au village de Ciao-kia-coan, où les Jésuites avaient une résidence provisoire; heureusement, les Pères étaient partis la veille avec les chrétiens, l'Evêque et les Séminaristes, pour se rendre à leur nouvelle résidence. Mais ils avaient laissé une grande quantité d'effets, qu'ils n'avaient point eu le temps de prendre avec eux, et qui tombèrent entre les mains des brigands. Ceux-ci auraient ensuite voulu mettre le feu à l'église et à la maison des missionnaires, si quelques-uns d'entre eux ne s'y étaient opposés. «Cependant, poursuivit mon messager, au moment où j'allais revenir, je vis ces scélérats retourner précipitamment en arrière, parce que, disaient-ils , les troupes impériales , auxquelles ils ne pourraient résister, étaient arrivées à Uei-Sien. « Il avait à peine terminé son récit, que nous vîmes arriver un jeune chrétien du village , qui revenait de Pékin ; il nous raconta que, d'après les bruits qui y couraient, la ville d'Ucen avait dû être détruite par les Pelinchiao, et tout le Chang-Tong ravagé; en conséquence , on en avait expédié beaucoup de troupes , avec lesquelles il avait voyagé , et qui étaient déjà arrivées à Ucen , de sorte que dès ce moment toutes les craintes cessèrent.

Il en était réellement ainsi , et depuis l'arrivée des soldats impériaux nous avons commencé à jouir d'une certaine paix ; car ils se sont mis sur le champ à donner la chasse à la bande de brigands du Sud-Ouest , qui était la plus proche de nous et qui venait de sortir de nouveau de son repaire. Le combat engagé, il n'y eut bientôt plus que les Pelinchiao qui restèrent dans le camp : tous les faméliques et les vagabonds du pays, qui n'appartenaient point par profession à la bande, mais qui s'y étaient ralliés par le seul amour du pillage , prirent la fuite , et dès lors les Pelinchiao eux-mêmes, se voyant incapables de résister, se réfugièrent à Sia-pussu, leur principal centre, où ils furent assiégés par les impériaux quelques jours après. Néanmoins la plupart parvinrent à s'échapper vers le midi, où ils se joignirent à leurs camarades du pays, qu'on dit être très nombreux et se disposer à envahir de nouveau toute cette province au mois d'octobre. Aussi toute la population cherche-t-elle à s'armer, afin de tenir tète aux ribauds, si jamais ils se présentent.

Mais vous savez, mon Reverendissime Père, que le peuple, une fois armé , ne craint plus le gouvernement , et dès lors les séditions et les guerres intestines deviennent faciles. Daigne Dieu nous protéger!

Voici, du reste, le curieux stratagème par lequel le gouvernement a réussi à exterminer les brigands de Sia-pussu. Deux ou trois mandarins, venus de Pékin, s'habillèrent en marchands d'opium et se rendirent près d'eux, sous le prétexte de vendre leur marchandise. Après s'en être bientôt débarrasses , ils dirent aux chefs de la bande : » nous voyons bien qu'il nous est impossible de faire fortune avec notre métier : voudriez-vous nous recevoir en votre compagnie? " Quand on leur eut demandé ce qu'ils savaient faire (c'était lire et écrire), on les accepta et on les chargea d'inscrire sur les registres tous ceux qui se rallieraient au parti. Puis les prétendus marchands d'opium demandèrent à chacun de ceux qui se présentaient , son nom propre , de quel pays il était , quelle profession il exerçait; et en peu de jours ils remplirent ainsi un grand volume des renseignements exacts sur tous ces malheureux, qui par là môme allaient, sans s'en douter, au devant de la mort. En effet, dès que les troupes de Pékin furent arrivées, les prétendus marchands se joignirent à elles , dans la première rencontre , reprirent leur costume de mandarins, et proclamèrent l'inexorable loi martiale, en envoyant des soldats dans tous les villages avec ordre d'arrêter tous les misérables dont ils avaient dressé la liste , et qui furent pris , enchaînés et immédiatement conduits au lieu du supplice, de sorte qu'en moins d'un mois on en fut délivré.

Mais puisque j'ai déjà nommé plusieurs fois les Pelinchiao , votre Paternité désirera naturellement savoir qui ils sont et quelles maximes ils professent. Eh bien! les Pelinchiao forment un parti ennemi du trône, mais nullement hostile à la religion catholique , qu'ils ne connaissent pas. La peine de mort était déjà portée contre les adhérents ; mais maintenant le gouvernement travaille à détruire cette société jusque dans ses racines , en n'épargnant ni femmes, ni enfants; loin de là, il suffit que le père seul en fasse partie , pour que toute sa famille soit exterminée , qu'on mette le feu à son habitation et qu'on en efface jusqu'aux derniers vestiges. Une vraie justice chinoise !

On dit que le principal chef des Pelinchiao a suspendu avec un fil dans un lieu caché une épée qui , se mouvant et brandissant d'elle-même , doit annoncer aux chefs subalternes quand le moment de leur triomphe sera arrivé. Cette épée, à les en croire, a fait le mouvement voulu dans les premiers jours de l'année courante , de sorte qu'ils commencèrent à se remuer et à bouleverser toute cette province. Partout où passent ces sectaires, ils défendent aux habitants de toucher à quoi que ce soit des produits de la campagne , qu'ils affirment leur appartenir exclusivement ; puis ils les en dépouillent, en se contentant de leur dire que dorénavant ils ne sont plus tenus de payer l'impôt à leur mandarin. Mais à peine se sont-ils sauvés avec toutes les denrées, que les agents du gouvernement arrivent pour recouvrer les contributions, et il en résulte que ces mal-

heureux , poussés au désespoir , finissent par aller eux-mêmes accroître le nombre des pillards, et achèvent la désolation de leur propre pajs. Cette désolation est telle que l'on a vu beaucoup de gentils , honnêtes et aisés, tomber dans la dernière misère, et s'òter la vie, soit en se précipitant dans les fleuves ou dans les puits , soit de mille autres manières , de sorte qu'on ne saurait calculer le nombre de familles éteintes depuis dix ans. Notre situation n'est pas moins triste ; car après avoir été persécutés par le gouvernement , aujourd'hui qu'il se montre favorable, nous avons affaire aux brigands qui nous tiennent dans une continuelle alarme. Mais le Seigneur sait ce qu'il fait, et nous ne devons point en demander davantage.

Les bandes insurgées çà et là , et celles qui s'insurgent dans telle ou telle province, sont appelées du nom commun de Pelinchiao, elles ne sont composées que de vrais brigands; car elles se gardent bien de s'approcher des lieux où elles savent que se trouvent des canons, et ne se jettent que sur les villages et les petites villes, où elles commettent des excès et des brigandages inouïs. Elles semblent d'ailleurs ne point reconnaître une unité de commandement qui les relie entre elles; car chaque bande a son chef particulier et indépendant. Ainsi les Pelinchiao du Sud-Ouest avaient pour chef une vieille septuagénaire, qui s'appelait Cian-ta-qu, c'est-à-dire la très-illustre tante Gian, et à laquelle tous obéissaient avec humilité et promptitude. Cette très-illustre tante était la femme du chef de la bande, et après la mort de son mari, elle fut élue, en sa place, à titre de succession. Il y avait cinq villages qui lui avaient voué la plus entière soumission. On raconte de cette vieille des choses fabuleuses : elle apparaissait et disparaissait à son gré; elle avait la puissance d'élever et de renverser les édifices ; et les balles des fusils ne faisaient aucun mal à ses partisans. Mais quand arrivèrent les impériaux en bon nombre , la vieille miraculeuse s'enfuit précipitamment avec les siens vers le midi, et sa petite pentapole fut rasée. On affiche maintenant partout des placards annonçant au peuple que la vieille Cian-ta-qu a été prise avec son fils et son neveu ; mais nous ignorons encore ce qui s'est ensuivi.

Quand les troupes impériales eurent repoussé les brigands, j'envoyai à la fin du mois de mai un messager à Tien-Tsin , pour informer Mgr qu'il pouvait retourner à sa résidence , et dans les premiers jours de juillet il revint sain et sauf, avec son Vicaire général.

En terminant, je vous annonce que l'empereur Sian-fou est mort en Tartarie , et que son fils , âgé de sept ans , a été élu pour son successeur.

Treize villes de cette province se sont mises en état de révolte et ont assiégé Zin-an-fu, parce que le vice-roi a fait égorger un fonctionnaire civil qui avait diminué les largesses faites au peuple, en en retenant un tiers pour son propre compte. Mais comment finiront tous ces grands troubles ? Dieu seul le sait , Reverendissime Père ; c'est à lui que nous

prions tous nos confrères d'Italie, et les âmes pieuses qui n'ont point perdu notre souvenir, de nous recommander.

Votre très-humble et très-dévoué fils en J.-C,

Fu. Eloi Cosi de Pontassieve.

Miss, a post, en Chine.

NOUVELLE ZELANDE.

Lettre du P. Joseph de Mosciano , Min. Obs. de la Province des Marches, Miss, apost. dans la Nouvelle Zelande, au P. Louis d'Ascoli, Gardien des Min. Obs. du couvent de la très-sainte Annonciation, à Osimo , sur les usages de ce pays.

Mon très- cher Père Gardien ,

Embarqués au port du Havre en France, nous mîmes cent dix- huit jours à faire sur l'immense Océan notre longue et tortueuse traversée, sans jamais toucher terre, bien que de temps en temps nous ayons aperçu de loin les côtes d'Angleterre, de Porto-Santo, du Cap Vert, des îles Canaries et de la Nouvelle Hollande , et nous arrivâmes au terme de notre interminable voyage , que je me dispense de vous décrire , parce qu'il n'a vraiment présenté rien d'extraordinaire dont il faille faire mention. Je vous dirai seulement qu'il a été très-heureux et que nous n'avons essuyé aucune bourrasque; cependant la mer, a été deux fois très-grosse, mais pas au point de nous inquiéter , comme nous l'assuraient les matelots qui nous répétèrent plusieurs fois que jamais , durant tant d'années de navigation , ils n'avaient vu la mer plus calme et plus tranquille.

Du premier au dernier jour de navigation, j'ai toujours été bien portant et je n'ai même point payé à l'Océan le tribut qu'il exige de presque tout le monde; j'ai toujours mangé avec bon appétit, et j'ai rarement goûté même sur la terre ferme un sommeil aussi doux que celui que j'ai trouvé sur les flots. C'était aussi pour moi un plaisir et une distraction , qui faisaient disparaître la monotonie causée par le spectacle de la mer , que de voir se glisser et frétiller sur la surface des eaux des poissons de toute espèce ; il y en avait qui bondissaient à de grandes distances , surtout quand ils étaient poursuivis par d'autres poissons de la même espèce , et qui finissaient par se rapprocher de notre bâtiment , comme d'un lieu de refuge. Nous avons vu également voltiger autour de notre navire une grande multitude d'oiseaux marins , grands et petits , blancs , noirs , rou-

ges, cendrés, dont le nombre et la variété augmentaient tous les jours, et nous en avons pris plusieurs à l'hameçon. Mais ce qui est plus merveilleux, c'est la pèche de la baleine, pêche que je veux ici vous décrire brièvement. A peine le matelot, qui le jour se tient constamment à l'extrémité d'un des mats , voit-il de loin nager ou respirer par bouffées un des ces géants des mers , qu'il élève la voix pour en avertir ses compagnons , et aussitôt , dès que le monstre s'approche , ils se préparent et s'arment sur les ordres du capitaine qui de cordages , qui de grappins, qui de longs bâtons, montés sur cinq ou six chaloupes, ils rament avec une incroyable ardeur vers l'endroit où se trouvent ces poissons, et se mettent vivement à les poursuivre. Quand on attaque la baleine par derrière, le coup est sûr, le harponneur lance son arme, autant que possible, dans la partie du cœur, et le monstre, se sentant blessé , s'épuise en efforts pour la secouer ; mais alors le harpon , qui a un crochet du côté du rebord , pénètre et s'enfonce à travers l'animal, de telle sorte qu'il est impossible qu'il s'en dégage. Les pêcheurs tiennent ainsi la baleine par la corde attachée au harpon, et la suivent jusqu'à ce qu'elle soit presque morte ; puis ils la lient palla queue et la traînent de leurs chaloupes jusqu'au bâtiment, à moins que le bâtiment même ne se rapproche de l'endroit où le poisson est mort. Ce jour là on prit trois baleines, qui n'étaient pas encore mortes lorsqu'on les tira près du navire. Je profitai de ce moment pour les observer attentivement , et je restai stupéfait de leur grandeur ; elles avaient encore plus de la moitié du corps sous l'eau : je tâchai néanmoins d'en calculer la longueur , et il me parut que la plus grande n'avait pas moins de la mesure de six hommes ordinaires. Le lendemain on pratiqua une ouverture au navire , on suspendit un radeau avec des cordes presque au niveau de Feau, où se tenaient quatre matelots, qui, à force de coups de lance , entaillaient le dos de ces poissons , pour y enfoncer un grand harpon de fer attaché à une grosse corde , que l'on tire avec une machine, à mesure qu'on multiplie sur leur corps les taillades et les incisions. Ces entailles se font , comme on les ferait dans la pelure d'une pomme , avec cette différence que la peau du poisson contient tout ce qu'il a de bon, et qu'on jette le reste à la mer, c'est-à-dire, qu'on enlève tout le gras extérieur , qui n'est pas abondant , comme on enlève celui des porcs les plus gras, tandis que tout le reste sert de nourriture aux autres poissons et aux oiseaux marins.

En vérité tous les passagers se divertirent à merveille ce jour là ; mais nous payâmes cher le divertissement ; car , quand le lendemain on se mit à fondre toute cette graisse dans une grande chaudière pour en extraire le résidu , ou l'huilé de baleine , il s'en exhalait , pendant qu'elle bouillait, une puanteur à empoisonner l'air , et cela dura pendant trois jours , de manière à ne nous faire plus jamais désirer un pareil divertissement.

Les peines et les inquiétudes ne nous manquèrent pas non plus , comme celles que nous éprouvâmes, quand nous vîmes tomber à la mer une des jeunes filles que l'Evêque emmenait avec lui pour les mettre au couvent, et y tomber également un pauvre matelot, précipité de l'antenne d'un mat dans la mer; mais grâces à Dieu, on put les sauver tous les deux. Un autre jour fut plus douloureux pour nous, celui où nous vîmes mourir à nos côtés un jeune Copharien. Mais heureux ce jeune homme lui-même , de mourir peu de jours après avoir été baptisé par l'Evêque ! Quant à son cadavre, on le mit dans un sac après les funérailles, on lui attacha une pierre aux pieds , puis on le jeta au fond de l'Océan.

La fin de la navigation devint assez désagréable , parce que deux fois notre désir d'aborder à la Nouvelle Zelande fut trompé, d'abord pour l'octave de la Conception , puis pour la fête de Noël. Nous ne le fîmes que le 29 décembre ; néanmoins si le vent nous avait été favorable , nous serions arrivés en deux jours à notre destination; ô vanité des espérances de l'homme ! Un fort vent contraire nous repoussa en arrière et dura jusqu'au 29 du même mois; pendant ce temps là nous ne fîmes que côtoyer l'île dans sa partie méridionale, et c'est alors, je vous l'avoue, que je m'ennuyai un peu de la navigation. Enfin le 29, vers le lever du soleil , Dieu nous envoya un vent très favorable , qui nous conduisit dans le port d'Auckland le 29 , vers cinq heures du soir.

Arrivés au port , nous reçûmes aussitôt la visite de quelques personnes qui venaient complimenter l'Evêque et faire la connaissance des missionnaires. Elles nous apportaient d'assez mauvaises nouvelles, et nous dirent entre autres choses que la guerre avait éclaté dans la Nouvelle Zelande entre les Anglais et les Maoris. On nous assura néanmoins que nous ne devions rien craindre, parce que le motif de la guerre était purement politique et qu'elle ne désolait que le Sud, diocèse de l'autre évêque.

Peu de temps après, nous descendîmes dans les chaloupes du bâtiment, et nos bons matelots nous conduisirent au lieu du débarquement, où les excellents catholiques de l'île nous accueillirent avec mille acclamations et d'autres témoignages d'affection; de là ils nous menèrent à la cathédrale , où , dès que nous fûmes entrés , quelques jeunes filles entonnèrent une hymne de reconnaissance au Seigneur, aux sons d'une musique telle qu'on eût dit des anges du ciel qui remerciaient Dieu de l'arrivée des missionnaires en ce pays. Ces démonstrations nous émurent au point que nous ne pûmes retenir des larmes d'attendrissement et de joie. Ensuite l'évêque , monté sur son trône , voulut bien entendre la lecture de quelques morceaux composés en son honneur ; après quoi il entonna le Te Deum et finit par donner la bénédiction du saint Sacrement. Sortis de l'église (vers huit heures) au milieu de Maoris, nous nous rendîmes au presbytère pour souper ; puis nous allâmes , chacun de notre côté , passer

la nuit chez des catholiques , qui s'estimaient tout heureux de nous recevoir : si grand est l'amour qu'on a pour les prêtres en ces régions ! Le lendemain nous visitâmes la ville, laquelle est tout en planches, à l'exception de sept ou huit petits palais ; on y compte une vingtaine de mille âmes, dont dix- sept cents catholiques. Elle s'élève sur une colline et possède un magnifique port formé par la nature. Durant toute cette promenade nous fûmes constamment accompagnés par des Maoris , qui ne cessaient de nous présenter divers objets , dont ils nous disaient le nom, de sorte qu'il semblait qu'ils voulussent nous faire apprendre leur langue en un jour. A vrai dire, elle est facile, elle ne se compose que de quatorze lettres, cinq voyelles et neuf consonnes, et de mots peu nombreux ; aussi n'est-il pas rare qu'ils emploient les mêmes termes pour désigner des objets différents. Bref, la syntaxe de cette langue peut s'apprendre en un jour ; car les verbes et les noms sont indéclinables et ne se distinguent qu'au moyen de quelques particules ; il en est de même poulies temps, les genres, les nombres et les cas.

Rien de plus étrange et de plus curieux que de voir ces Maoris au teint bronzé, au visage plein de piqûres et d'incisions, qui représentent des dessins hiéroglyphiques, peints en vert foncé, et plus haute est leur condition, plus grande est l'inhumanité avec laquelle les parents tatouent ainsi leurs enfants : barbarie qui n'a commencé à s'affaiblir que par l'introduction de la religion catholique dans ce pays. Ils se plaisent surtout à se faire beaucoup de trous aux oreilles , afin de suspendre soit une belle dent de poisson , soit une belle pierrerie attachée à un ruban qui leur descend jusqu'à la poitrine. Dans leur costume ils ne suivent que leur caprice; il y en a même beaucoup qui vont plutôt nus que vêtus, avec une couverture qui forme tout leur vêtement, et qu'ils soutiennent des mains. D'autres s'habillent suffisamment, quasi à l'européenne. Quant aux femmes, c'est merveille de les voir avec leur petit chapeau rond, orné de touffes d'étoffe et de belles plumes d'oiseaux marins , couvertes d'un grand et beau châle, qui leur descend des épaules aux pieds, qu'elles ont toujours nus; elles ne manquent pas en même temps d'avoir une petite pipe à la bouche, suivant l'usage auquel les Maoris accoutument jusqu'à leurs enfants. Xous les voyons souvent venir dans notre maison , et jusque dans nos chambres, sans autre compliment qu'une demi-génuflexion et un serrement de mains; là ils observent et écrivent nos noms (le mien se prononce dans leur langue Aohepa) ; puis ils répètent le même cérémonial et se retirent tranquillement.

En général, les Maoris sont des hommes grands et bien faits, avec une belle physionomie et des cheveux noirs , longs et si gros qu'on dirait des crins de cheval. Les hommes les coupent au niveau des oreilles, et les femmes les coupent entièrement, où les rejetent en arrière bien arrangés.

Avec ime line intelligence ils sont si gauches qu'on les croirait les plus stupides des hommes. Us cultivent autant de terre qu'il leur en faut pour récolter le peu de patates dont ils ont besoin pour vivre, et qui sont extrêmement bonnes et douces ; ils habitent tous la campagne , la plupart près des bords de la mer, dans des cabanes de paille, où ils dorment entourés de plancher, et s'assient par terre sur un peu de matière humide. Leur cuiller à manger est une coquille de mer. Le Missionnaire qui est parmi eux se conforme à leur genre de vie, et pour dormir il porte avec lui deux couvertures dont il s'enveloppe sur un peu de paille dans la chambre commune.

Les Européens vivent avec un grand luxe même dans ces campagnes, où ils sont tous propriétaires ; car le gouvernement anglais donne à tous ceux qui viennent se domicilier dans ce pays un terrain suffisant, moyennant une bonne culture, à l'entretien de cent • personnes ; mais avec tout cela ils habitent eux-mêmes des cabanes de paille, bien qu'elles aient la forme de maisons, divisées en plusieurs chambres. Les moyens de subsistance ne manquent pas, car les marchandises ne sont pas rares; mais les objets d'art coûtent trois fois plus qu'en Italie.

Cette île présente un séjour très-agréable, et elle est assez grande pour contenir vingt-cinq ou trente millions d'habitants, bien qu'on n'y en compte actuellement qu'environ deux cents mille, dont trente mille catholiques, dépendants de notre diocèse. Il y en a beaucoup moins dans le sud, région peu peuplée et entourée de hautes montagnes ; mais à l'intérieur on trouve de très-belles collines, de vastes pleines et des forêts innombrables. Le terrain est d'ailleurs très -fertile ; car il suffit de le remuer tant soit peu et d'y jeter la semence, pour en obtenir des produits abondants.

Le climat est pur et très-tempéré. Aux mois de juin, juillet et août, c'est-à-dire au cœur de l'hiver, on ne voit la neige que sur des hautes montagnes ; et aux mois de décembre, janvier et février, le soleil est plus chaud qu'en Italie , mais sans être gênant , parce que la chaleur est tempérée par une brise fraîche et agréable. Il n'y a dans l'île ni bêtes féroces, ni animaux venimeux, de sorte qu'on peut traverser n'importe quelle forêt et même y dormir sans aucun risque.

Notre habitation actuelle, située sur une petite colline, qui s'avance dans la mer comme une péninsule, se trouve à la distance d'une journée de chemin de la ville. A quelques pas de notre habitation s'élève une église en bois , capable de contenir les cent fidèles qui sont dans notre voisinage. Notre nourriture consiste en du pain, qui est assez bon, et des pommes de terre, qui sont meilleures ; en viande de vache ou de porc , que l'on conserve en des tonneaux, en fromage et en beurre excellent. Pour boisson, nous prenons du lait coupé d'eau , ou du thé ou du café ; nous n'avons de vin que pour dire la messe et d'huile à peine pour alimenter la lampe ; l'un et l'autre nous viennent d'Angleterre. Il est heureux que le capitaine ait

songé dès le commencement de notre navigation à lions diminuer notre ration de vin, comme pour nous accoutumer avec le temps à ne plus en boire, jusqu'à ce que vers la fin du voyage il nous en privât entièrement. Nous avons d'ailleurs de bons fruits et des légumes en abondance.

Telles sont les nouvelles que j'ai pu recueillir jusqu'à présent ; plus tard, quand je me transporterai dans la contrée que nous sommes chargés d'évangéliser, je pourrai en avoir d'autres , et alors je vous écrirai de nouveau.

Offrez mes compliments au P. Jean Antoine, au P. Yicaire et à tous les autres religieux , et vous, croyez-moi et aimez

Votre très- affectionné, Fr. Joseph de Mosclojo, Miss. Ajjost. Min. 06s.

Auckland, ce 2 Mai 1861.

AFRIQUE CENTRALE

Lettre du P. Jea>~ Reixthaeer de decla, Observantin de la Province du Tyrol , au Reverendissime P. général, sur V organisation de cette mission.

Korosko , ce 7 décembre 1861.

Reverendissime Père!

J'avais l'intention de vous écrire, dès mon arrivée au Caire; mais ce me fut impossible, et c'est seulement aujourd'hui qu'il m'est donné de vous adresser la présente lettre, de Korosko, où nous sommes arrivés le 5 décembre. Je commence donc par vous dire que j'ai pris au Caire et emmené avec moi le Fr. Charles, que je me proposais de charger de l'emploi de régisseur ; mais je m'aperçus en route qu'il n'y était point propre, et en conséquence je l'ai établi gardien de la maison de Schellal, avec un interprète et compagnon, que j'ai nommé régisseur1.

Il me semble, à vrai dire, que le P. Basile, qui est très- versé dans la langue arabe, se serait acquitté à merveille de ces fonctions, mais les besoins de nos missions de la Haute-Egypte m'ont engagé à le laisser dans ce pays.

En même temps j'ai laissé à Schellal le P. Bernardin de Vérone, Observantin de la Province de Venise , que j'ai également emmené du Caire, ainsi que le Er. André, Tiertiaire de la même Province, le Fr. Charles susnommé, et le Fr. Antonia, observantin, appartenant aussi à la Province de Venise. Etrangers au lieu et aux usages , tant qu'ils ne s'y seront pas habitués , ils auront

*) Ou conducteur, d'après le texte.

près d'eux, pour les guider, deux prêtres séculiers, que j'y ai trouvés et qui m'ont promis d'y rester encore quelque temps à cette fin. J'aurais désiré d'y laisser aussi l'excellent P. Samuel; mais il m'a paru nécessaire de le garder pour compagnon aux Pères Michel -Ange et Térence, que je mène avec moi à l'intérieur du continent Africain, et qui, j'en ai la ferme confiance, deviendront d'excellents missionnaires.

Voici donc comment sont répartis les trente-sept compagnons qui m'ont suivi : lo A Schellal, ainsi que je l'ai déjà dit, le P. Bernardin de Vérone, avec les frères lais Charles, Antonin et André ; 2o à Santa-Croce les Pères Fabien et Térence , avec quatre Tiertiaires du Tyrol Septentrional, un du Tyrol méridional, trois de Gòritz, cinq de Naples et onze postulants; 3o à Dingola, distant de Santa-Croce de quatre journées de marche, les Pères Samuel et Michel- Ange, avec quatre frères lais de la Province de Venise. Nous avons en outre quinze jeunes nègres, attachés à la mission, dont douze prendront leur résidence à Santa-Croce, et trois à Dingola. Quant à moi, je resterai quelques mois tantôt ici, tantôt là; puis je retournerai à Schellal, pour y attendre nos confrères Missionnaires, que j'emmènerai dans les stations du Fleuve-Blanc.

Mais je dois vous prévenir qu'il serait fort utile que vous les fissiez partir de Rome , vers le milieu du mois de mars par le vapeur qui de Civita Vecchia se rend à Naples et à Trieste; car ils pourraient de cette façon arriver en Egypte au mois d'avril, à une époque où le soleil n'est pas encore nuisible, et où il règne un vent qui permet d'aborder promptement à Schellal. Ils y demeureront , pour s'y appliquer à l'étude de la langue arabe , jusqu'au mois d'octobre; alors j'irai les y chercher et les conduirai, à travers le désert, à Chartum, et jusqu'aux stations du Fleuve-Blanc.

En attendant, le P. Bernardin ira les recevoir au Caire, et disposera le navire destiné à les transporter avec toutes les choses nécessaires au voyage, avec l'aide de M. le chevalier Mardrus, l'agent zélé de la mission, qui s'occupe déjà de recueillir les provisions, qu'on doit envoyer à nos stations dans le courant de l'année prochaine (1862).

Je voudrais , Reverendissime Père , avoir au moins six autres prêtres , qui sont absolument nécessaires pour assurer l'avenir de la Mission , et pour commencer avec de bonnes chances de succès notre prédication évangélique parmi ces pauvres peuples que nous espérons amener à la connaissance de Jésus-Christ. Et que ce nombre ne vous effraie pas, car il y en a précisément autant dans ma seule Province du Tyrol qui aspirent à venir ici : ce sont les Pères Thomas, Ananie, Benno, Accurse, Benjamin et Allogaste, tous religieux recommandables , qui, je n'en doute pas, se rendraient extrêmement utiles dans notre sainte entreprise.

Mais outre ceux-là, j'ose encore demander à votre Paternité Reverendissime, l'estimable Père Abondio, aussi de ma Province, qui se trouve

actuellement au collège de St Pierre in Montorio à Rome, et je suis certain que comme eux il deviendra un excellent missionnaire. Si vous vouliez bien me l'envoyer, je désirerais qu'il m'apportât six missels Franciscains, et quatre Bréviaires de chœur. Il faudrait encore que vous accordassiez au Supérieur de la Mission la faculté d'indulgencier des Crucifix , et de recevoir des Tiertiaires dans l'Ordre, en l'autorisant à déléguer ses pouvoirs, et enfin de dispenser, en cas de besoin, des abstinences usitées dans l'Ordre. Maintenant je termine, mon Reverendissime Père, en vous annonçant que nous nous mettrons en route, peut-être demain matin, au nombre de trente-quatre européens et de onze jeunes nègres, avec une bonne centaine de chameaux. J'ai déjà écrit au P. Louis de Casoria, pour lui demander d'autres frères gris de notre Institut de la Palma , excellents religieux qui nous seront d'un grand secours pour l'organisation et le succès de notre Mission. Et vous demandant pour moi et tous mes compagnons la Bénédiction Séraphique, je me redis

de votre Paternité Reverendissime ,

le très-humble et très- obéissant Fils,

~Fr. Jean Reinthaler de Decla.

Nous sommes heureux d'ajouter ici que le même Père Jean a été nommé par la Sacrée Congrégation de la Propagande Pro- Vicaire apostolique de cette mission, et qu'au moment où le P. Abondio se disposait à partir, le Reverendissime Père général de l'Ordre a envoyé cinq obédiences en Allemagne, pour lui procurer les Missionnaires qu'il réclame.

AMÉRIQUE MÉRIDIONALE

Lettre du P. Alexandre de Rome, Obs. de la Province Romaine, Missionnaire apostolique dans V Amérique Méridionale, à ses parents , sur la féroce tribu des Tobas quii évangêlise en ce moment.

S. Francesco Solano {dans le Pilcomayo), ce 21 mai 1S61.

Mes très- chers parents.

Mes occupations et le manque de personnes à qui l'on puisse confier ses lettres, m'ont fait ajourner jusqu'aujourd'hui ma réponse à la lettre de ma tante du 19 septembre dernier, que j'ai reçue dans la soirée du 1 janvier de cette année ; mais j'en suis venu à éprouver un remords de conscience, et je craindrais de manquer à la piété filiale si je tardais plus longtemps à vous faire voir de mon écriture, car je comprends que vous vous affligez en suppo-

saut que ces barbares Tobas, parmi lesquels je vis, m'ont peut-être chassé de ce monde. Mais, grâces à Dieu, je vis encore, et je vis bien portant et tranquille; je ne mérite pas le bonheur de mourir sous la main de ces barbares, auxquels je m'efforce de procurer la vie véritable !

Maintenant vous êtes sans doute curieux de connaître le caractère, les usages et les manières de ces sauvages; mais je m'abstiendrai de vous satisfaire à cet égard; je préfère ne vous donner que des renseignements positifs et certains, qui mettent à même d'en porter un jugement, sans risque de me tromper; or je n'ai pas encore pu m'en procurer de semblables dans le peu de temps que j'ai passé parmi les Tobas, dont je ne connais pas encore bien la langue. Plus tard toutefois, si Dieu me conserve la vie, je satisferai votre désir. Ce que je puis vous dire sans crainte de mentir, c'est qu'ils sont beaucoup plus barbares que les Ciriguans. Comme preuve, voici deux faits que j'ai vus de mes propres yeux, et qui vous permettent de juger facilement quelle race d'hommes font ces pauvres Tobas. L'un d'eux s'était rendu (chose trop commune chez ces sauvages) infidèle envers sa femme; celle-ci, furieuse de l'abandon de son mari, prend la petite fille qu'elle allaitait, et se met à lui meurtrir la tête, en la cognant contre un ais de bois. J'étais en ce moment à dire la Messe ; mais heureusement , l'unique chrétien qui m'accompagne ici s'aperçut de ce qui se passait, et courut aussitôt arracher l'innocente créature des mains de cette tigresse, et me la présenta, sa petite tête toute baignée de sang. La pauvre enfant ! guérie par moi des blessures qu'elle avait reçues , elle vécut encore quelques mois ; mais trois jours après avoir été régénérée dans les eaux du Saint Baptême sous le nom de Domitille, elle s'envola au ciel, où j'espère qu'elle se souviendra de moi devant le trône de la miséricorde divine. L'autre fait, arrivé la semaine dernière , est du même genre ; le voici. On m'avait assuré que c'était un usage parmi les Tobas, de porter en terre leurs malades, avant qu'ils aient expiré , et , quand vient à mourir une femme qui nourrit, d'enterrer avec elle l'enfant, après l'avoir tué, sous prétexte qu'il n'y a plus personne qui puisse lui donner du lait. Je ne pouvais me résoudre à croire à une pareille cruauté ; mais elle n'était que trop réelle ! En effet je reçois un beau matin l'avis que les barbares vont au même moment inhumer dans le bois une femme agonisante, avec son petit enfant. J'y cours sur le champ, et je les trouve effectivement occupés à creuser la fosse, tandis que la malheureuse Indienne gisait mourante sur le sol, et que son nourrisson, pleurant de faim, était dans les bras d'un parent. Je demande au mari de cette femme , pourquoi il voulait enterrer ainsi cette innocente créature ; il me nia qu'il eût cet odieux dessein , mais tous les assistants m'apprirent le contraire , et en conséquence je cherchai à lui enlever cette innocente victime qu'il ne voulait me céder à aucun prix. Il se rendit enfin à la promesse d'une veste que je lui fis ; et chargé

de ce cher petit , je m'en retournai tout heureux à la maison de la mission, où je lui fis donner du lait, résolu de le faire élever parmi les chrétiens. Mais, quand la mère eut été étouffée et enterrée, le père barbare vint me le réclamer , m'assurant qu'il ne le tuerait pas , qu'il le donnerait, au contraire, à une sœur pour le nourrir. Comme il me paraissait parler sincèrement, je jugeai à propos de ne pas lui résister davantage et de respecter les droits paternels. En effet, pendant quelques jours il tint parole, ainsi que je m'en enquis par de continuelles informations. Mais un jour que ce scélérat était venu me visiter, je lui demandai comment se portait son fils. «Bien, « me répondit-il, et un instant après, il le portait dans le bois dont j'ai parlé, le tuait de ses propres mains et l'enterrait près de sa mère ! Tels sont les sauvages au milieu desquels je mène ma vie apostolique.

Malgré tout cela, ils ne m'ont témoigné jusqu'ici que des sentiments de respect et d'affection , dont ils ne cessent de me donner des preuves , bien que je doive avouer que ce sont de rusés traîtres , en qui l'on vérifie plus qu'en tout autre que fronti nulla fides ; il ne faut point se fier à la physionomie. Ils sont surtout méchants aux mois de novembre et décembre , parce qu'ils récoltent en ce temps-là leur délicieux map (espèce de carouge ou caroubier) dont ils fabriquent une liqueur fort agréable, analogue au vin, mais extraordinairement enivrante. Aussi ne font-ils durant ces mois-là que boire, se quereller et dormir. Leurs querelles sont si épouvantables et accompagnées de hurlements si affreux, que, je le confesserai ingénument, j'en frissonnais. Encore est-il heureux que, loin de les exciter, les femmes accourent tout inquiètes pour retenir les combattants , et pour leur enlever des mains les arcs, les lances, les massues, les pierres et les tisons ardents , avec lesquels ils s'attaquent et se tuent ! Il est néanmoins étonnant qu'ils ne se soient jamais montrés plus bienveillants envers moi que lorsqu'ils étaient ivres ; gorgés de cette maudite liqueur et ne se soutenant qu'avec peine sur leurs jambes, ils venaient me trouver, me prenaient et me baisaient les mains : nota, nota, yitcaà (bien, bien, mon Père ) , criaient-ils , quoique ça ne me parût pas bien du tout ; pourtant il me fallait répondre à leurs saluts et leur offrir du tabac , afin que de cette façon ils s'en allassent tranquillement fumer et dormir.

En voilà bien assez , ce me semble , pour vous faire comprendre que ce n'est qu'après de longues années et au prix des plus grandes fatigues qu'on pourra enter sur de pareils sauvageons la précieuse greffe de la civilisation et de la foi. Mais la main du Seigneur ne s'est pas raccourcie , elle peut renouveler en leur faveur les prodiges de sa grâce , qui sait faire tomber en éclats jusqu'aux cèdres du Liban. Je dis sa grâce : car les forces humaines ne peuvent rien ici, et la propagation de la foi est l'œuvre du Seigneur , ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus ,

afin que la chair ne puisse jamais se glorifier en sa présence. Nous devons donc surtout prier, faisant une douce violence au cœur du Seigneur, afin qu'il prenne pitié de ces infortunées tribus. Oui, que de continuelles et ferventes prières s'élèvent du sein de rArchiconfrérie de Notre Dame des Victoires, afin que cette mère de miséricorde triomphe de la dureté de ces cœurs , trop peu disposés à recevoir le précieux don de la foi !

Veuillez vous contenter cette fois de ce peu de détails. En en attendant d'autres , saluez ma tante , mes frères , mes sœurs , et tous ceux qui se souviennent de moi. Je pense à vous tous , et dans certaines nuits où je ne puis dormir, je me mets à repasser la litanie des mes anciennes connaissances , et je les recommande au Seigneur.

Il y a deux ou trois mois qu'est parti de Salta (non loin de Tarica) pour l'Europe le P. Pierre Pellicci , ancien missionnaire de l'Amérique et de la Chine. Il vous donnera de mes nouvelles, dès qu'il sera arrivé à E orne.

En attendant, vivez bien portants et heureux, en tâchant de servir Dieu en vérité dans ce misérable songe de la vie , afin qu'il nous soit donné de nous revoir et de nous réunir tous au Paradis. Je suis toujours

Votre très- affectionné fils, Fr. Alexandre Marie de Rome , Miss, apost. dans l'Amérique Méridionale.

AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE

Lettre du P. Pamphile de Magliaio , Min. Ois. réf. au compilateur de la Chronique , sur V histoire des Franciscains aux Mats- Unis. NOUVEAU MEXIQUE.

(Suite. — Voir la livraison précédente, page 44). Reprenant l'histoire des Missions Franciscaines dans l'Amérique Septentrionale , je crois important de commencer par faire remarquer que c'est un excellent Franciscain italien qui a été le héraut de la civilisation chrétienne au Nouveau Mexique , au Texas et dans Ja haute Californie, je veux dire le P. Marc de Nice, qui est venu au Mexique en 1531. Ce religieux, enthousiasmé par les récits de ceux qui, en petit nombre , avaient survécu à l'expédition de Pamphile Narvaez , résolut de pénétrer dans les régions inconnues du Nord , comme il le fit , accompagné d'un nègre , nommé Etienne , et d'un frère laïque , avec lesquels il partit de Culiacan en 1539. Son compagnon étant tombé malade, il ne perdit point courage ; il le laissa à Petatlan et s'avança hardiment dans le désert qui s'étend jusqu'au Gila ; puis traversant ce fleuve large et profond, il continua sa marche fatigante jusqu'à Cibola (la Zuni des

Indiens). De là errant parmi des tribus vêtues de peaux et de manteaux de coton, le courageux enfant de l'Italie sentit s'accroître à tel point ses espérances, qu'il donna le nom de Scm-Francesco à ce vaste royaume, que, dans ses désirs, il voyait déjà converti à la foi et devenu le siège d'une nouvelle résidence pour les Missionnaires de son ordre. Le royaume de San-Francesco , ainsi que l'observe le chevalier Shea, n'existe que dans sa narration. Néanmoins, comme pour effectuer son désir, il y a maintenant une ville portant le nom de Scm-Francisco , et dans cette ville, qui est la Carthage de l'Océan Pacifique , les Eranciscains sont parvenus à établir des missions qui occuperont toujours une place glorieuse dans les fastes de l'Eglise. Il est vrai qu'il ne fut donné au P. Marc de terminer aucune conquête comme missionnaire ; mais il parvint à aplanir les obstacles pour d'autres tentatives; car si l'on considère que c'est lui qui , quoiqu' ayant survécu seul à ses compagnons , eut le bonheur de planter la croix sur les hauteurs d'une ville telle que Cibola , puis de retourner sain et sauf par la même route qu'il avait si bravement parcourue , on ne saurait douter que son entreprise ne reste , comme le dit le chevalier de Courcy , l'exploration la plus difficile qui ait été tentée jusqu'ici même dans des régions connues.

Lors de la seconde expédition , que provoquèrent les intéressantes relations du P. Marc, le P. Jean de Padilla et le Er. Jean Della Croce, arrivés au Nouveau Mexique , y restèrent pour convertir les sauvages et refusèrent de revenir sur leurs pas avec l'aventurier Coronado et ses compagnons ; mais ils ne tardèrent pas à tomber tous deux victimes de leur zèle pour le salut des âmes , et furent ainsi les premiers martyrs qui aient répandu leur sang pour la foi dans la partie de l'Amérique Septentrionale dont nous parlons.

Cependant on n'avait plus osé entreprendre une nouvelle exploration dans le Nouveau Mexique jusqu'en 1581, où, sur les instances du frère lai Augustin llodriguez, on y envoya une nouvelle mission régulière, composée du P. Erançois Lopez , du savant et érudit Père Jean de Santa Maria et du Er. Augustin susnommé, avec dix soldats et six Indiens Mexicains. Mais bientôt fatigués du voyage , les soldats retournèrent en arrière, de sorte que les Missionnaires seuls, poussés par l'esprit de Dieu, songèrent et réussirent à établir leur mission parmi les Tehuos. Le succès qui couronna leurs efforts accrut tellement leurs espérances que le P. Jean fut envoyé au Mexique pour solliciter l'aide d'autres ouvriers évangéliques. Plein de courage et de confiance dans les ressources de son esprit , il partit seul , la boussole en main , pour essayer de gagner le port le plus voisin. Malheureusement , trois jours après son départ au moment où il demandait un peu de repos au sommeil , il fut surpris et égorgé par quelques sauvages errants. Le P. Lopez périt ensuite sous les coups des

sauvages ennemis. Le Fr. Rodriguez, qui était resté seul dans la mission, et se laissa transporter par un zèle trop vif dans sa résistance au vice , cueillit aussi à son tour la palme du martyre. Le même résultat suivit deux autres expéditions, Dieu voulant préparer ce sol, arrosé du sang de tant de champions , à devenir fécond en fruits de vie éternelle. Mais enfin, en 1597, on vit parfaitement réussir l'entreprise du P. Alonzo et de sept autres Franciscains , qui fondèrent définitivement les missions dont les fruits continuent jusque de nos jours , bien qu'ils aient été achetés par les sacrifices ordinaires en pareil cas. Comme d'ailleurs mon but n'est pas de donner ici uno histoire complète de ces missions , je me contenterai d'en reproduire le tableau succinct, que le Père Benavides en envoyait, environ trente ans après , à la cour d'Espagne. Or il annonçait qu'une nouvelle mission, la vingt- septième du Nouveau -Mexique, venait d'être tout récemment établie à Soeorro ; que tous les Indiens avaient été baptisés à Queres , et que beaucoup savaient déjà lire et écrire ; que quatre mille personnes avaient été baptisées à Tanos , deux mille à Taos, et beaucoup d'autres çà et là , en divers lieux de la même région ; que des couvents avaient été érigés à S. Antonio , à Soeorro , à Pilabo , à Sevilleta, à S. Francesco, à Isleta , chez les Topiras , les Teos, les Picuries , et à Zûni ; que déjà Santa-Fè , Pecos , S. Giuseppe et Queres pouvaient se vanter d'avoir des églises magnifiques ; et qu'enfin des missionnaires résidaient , non- seulement dans la difficile mission de Zûni , mais même à Acoma , ce lieu si souvent rougi du sang espagnol. C'est grâce à ces travaux apostoliques que la civilisation chrétienne fit des progrès si rapides sur les rives du Rio-Grande , que les Indiens , ou les Puebliens , comme ils furent appelés depuis , savaient lire et écrire , avant que les Puritains se fussent fixés sur les rivages de la Nouvelle -Angleterre.

Mais ces missions du Nouveau-Mexique essuyèrent à leur tour diverses vicissitudes , particulièrement en 1660 , quand, à la suite d'un soulèvement général opéré par les sauvages païens , les prêtres furent tués et les églises détruites ; néanmoins les Franciscains parvinrent bientôt à les relever , et quoiqu'elles n'eussent pas encore recouvré en 1748 leur première splendeur , la description que nous en a laissée Villasenor est assurément satisfaisante. «Les Indiens, disait-il, étaient vêtus d'étoffes t issues par leurs femmes, et l'industrie, la paix et l'abondance régnaient dans leurs villages. Leurs édifices, construits sous la direction des Pères Franciscains , pouvaient soutenir la comparaison avec ceux d'Europe. « Il émanerait ensuite les missions suivantes , qui existaient de son temps : Santa Cruz, Pecos, Galisteo , Paso, San Lorenzo , Soeorro, Zia, Candelaros, Taos, Santa Anna, San Augustin de Isleta, Tezuque , Nambe , San Idelfonso , Santa Clara , San Juan de Eos Càbaileros , Pecuries , Cochiti, Jemcs , Laguna , Acoma, Guadalupe, avec environ cent familles dans chacune d'elles.

Toutes ces missions ont duré jusqu'aujourd'hui , et bien qu'elles aient beaucoup souffert des continuelles révolutions du Mexique , après l'expulsion des Espagnols , surtout lorsque le Nouveau-Mexique fût devenu une partie des Etats-Unis, les Indiens sont restés, grâces à Dieu, catholiques, et civilisés au point que leurs députés à Washington ne se sont jamais montrés inférieurs à ceux des autres Etats de cette nation. Relativement à notre Ordre , le Nouveau-Mexique formait une Custodie , qui est considérée comme encore existante dans le tableau du chapitre général de 1856; mais en réalité il ne s'y trouve plus à présent un seul Franciscain.

Le Nouveau -Mexique passa dans la confédération des Etats-Unis en 1848 , lorsque déjà les missions ci-dessus désignées étaient privées de missionnaires; mais quand en 1850 on eut créé un Vicariat apostolique, dont fut chargé Mgr Lamy , fait évêque in partibus le 20 novembre , ce digne prélat obtint par son zèle des résultats tels , que le Saint-Siège put , en 1853, constituer cette Eglise en diocèse de Santa-Fè.

Je suis heureux de vous dire ici que je possède , concernant ces missions, un précieux manuscrit inédit du P. Sylvestre Delez d'Escalante ; il y a raconté , bien que succinctement , toute leur histoire jusqu'en 1778, et je me ferai un plaisir de vous porter ce manuscrit , en venant au chapitre général. {Sera continué.)

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