PREMIÈRE PARTIE
HISTOIRE ANCIENNE
PALESTINE
LES KAKISMITES, OU CARISMIENS, A JÉRUSALEM, OU ILS CAUSENT LA PREMIERE RUINE DE L'ŒUVRE DES FRANCISCAINS.
a Quand on voit, dit un récent écrivain, au commencement du treizième siècle, les Mongols de G engiskhan , cet horrible fléau, ne jamais songer à se précipiter sur la Palestine, on croirait que, pendant quelque temps, les possessions chrétiennes ont dû respirer un peu, après les invasions ennemies qui les avaient jusque là fait trembler et leur avaient souvent causé tant de préjudices. Mais les maux que leur épargnèrent les Mongols vainqueurs leur furent apportés par les Carismiens vaincus et chassés de leur pays natal.
» Le nom de Carismiens leur venait de celui de leur territoire primitif, nommé Carisme ou Cavaresme. Cette contrée asiatique, qui faisait partie du Turkestan, s'étendait au sud de la mer d'Aral (l' ancien lac Chorasmien), entre l'Osque et la mer Caspienne, du Khorasan au pays des Turcomans.
// Les barbares qui l'habitaient furent soumis, assez longtemps, à la loi Musulmane, et obéirent aux Seldjoucides jusqu'à 1097, année où l'esclave Turc Got-Eddin-Moliammed , échanson à la cour des sultans régnants, ayant eu le gouvernement du Carisme, se l'appropria et y fonda une dynastie, qui dura cent trente quatre ans. Eddin mourut en 1127, et eut pour successeur son fils Asiz jusqu'en 1155. Illarslan gouverna jusqu'en 1172; et son fils Mahmoud jusqu'en 1192, où. il fut détrôné par son frère Ala-Eddin-Tucs, autrement Aladin. Mohammed, fils d' Aladin, commençait à régner en 1200, lorsque ses états furent envahis par Gengiskhan avec une armée si nombreuse qu'elle ferait l'effet d'une fable, si on ne réfléchissait que les hordes Mongoles et Tartares tout entières formaient les unes et les autres une double race de combattants.
» Mais la puissance du souverain du Carisme avait à cette epoque pris un accroissement extraordinaire; il avait déjà conquis tout le Turkestan, la Bukharic, l'Aderbijan, la Perse alors nommée le Pars, et le Kerman avec tous les pays qui s'étendent de rindus à la mer Caspienne. De ce côté, l'intrépide Mohammed opposa aux corps septentrionaux de l'armée de Gengiskhan quatre cent mille des siens. Une terrible bataille fut livrée à Caracun. Les Carismiens combattirent en désespérés : plus de cent mille d'entre eux mordirent la poussière ; mais ils durent finir par céder. Mohammed se réfugia dans une île de la mer Caspienne, et y mourut en 1220, maudissant son orgueil, qui lui avait fait mépriser les dons de Gengiskhan et manquer à ses promesses avec d'infâmes et vils assassins.
« Gelaleddin, fils de Mohammed, rallia ses troupes, et dispersa encore deux armées Mongoles, commandées par deux chefs subalternes. Enfin, le grand Khan marcha contre lui en personne, avec des forces énormément supérieures. Le Carismien parvint, toutefois, à battre l' avant-garde; mais, quand il se trouva en face des troupes innombrables de Gengiskhan, il ne put soutenir leur choc. Retiré dans sa province natale, il obtint encore quelques légers avantages sur les forces Mongoles, et continua même sa lutte inégale dans l'Arménie et dans le Kurdistan jusqu'en 1229, année où il périt assassiné. Avec lin prit fin l'empire Carismien, et sa mort assura le triomphe de Gengiskhan.
" Les vaincus, cirasses de leur territoire par les vainqueurs, se réunirent sous la conduite d'un chef, nommé Barbakhan, et vinrent se ruer sur l'Asie Mineure et sur la Syrie, clierchant dans leur marche , où rien ne put les arrêter, à se venger des dommages que leur avaient fait essuyer les Tartares1. »
Il faut rappeler ici que, durant la trêve que Frédéric II, roi de Jérusalem, avait conclue avec le sultan Malek-el-Kamel en 1229, les chrétiens étaient retournés à Jérusalem; et que, non contents d'y demeurer tranquilles, de relever les murs et de restaurer les églises, ils s'unirent bientôt aux maîtres de Damas, de Carac et d'Emèse, contre le sultan que ces princes se préparaient à combattre2. Ce n'était plus Malek-el-Kamel, mort en 1238, mais son fils aîné Malek-Saleh-l^odgemeddin-Ayoub, que les chroniques Latines nomment Melek-Sala, et Salahad. Ce prince
*) Pèlerinage historiq. et descript, de Terre-Sainte, par le P. Alexandre Bassi, Mineur Observantin. Vol. II, pag. 321.
*) Voir notre Histoire Universelle des Miss. Francise. , liv. I, chap. VII, et Mickàud, Ilist. des Croisades, liv. XIII.
était monté sur le trône en 12-10, après en avoir chassé son frère puîné Malek-Àdel, auquel, à la mort de Malek-el-Kamel, le
peuple avait décerné l'empire, au détriment du premier. Pour lors voyant les Latins, unis aux Musulmans de Syrie, se disposer à envahir l'Egypte, le nouveau sultan se tourna vers les Karismites, qui se présentaient à point pour lui offrir un puissant concours contre ses ennemis, les prit à sa solde, et s'en étant formé une légion auxiliaire d'environ vingt mille chevaux, les lança, sans frein, sur leur proie. Ils partirent des derniers confins de la Mésopotamie, mettant d'abord à feu et à sang le territoire de Tripoli et la principauté de Galilée; en sorte que bientôt les flammes dévastatrices, qui s'élevaient partout à leur arrivée, annoncèrent à Jérusalem sa ruine prochaine.
Et en effet, avec des fortifications à peine commencées et garnies d'un très-petit nombre de guerriers Chrétiens, comment aurait-elle pu repousser les attaques d'un si formidable ennemi ? Aussi la population prit-elle le parti de fuir, sous la protection des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, ne laissant dans la ville que les malades et quelques habitants qui n'avaient pu se décider à abandonner leurs parents infirmes. C'est alors que survinrent les Karismites, tels qu'un effroyable météore; ils entrent l'épée à la main, et mettent à mort, avec barbarie, tous ceux qu'ils rencontrent sur leur passage1.
Leur rage, cependant, ne se trouve pas satisfaite du carnage de ce petit nombre; et voici par quel terrible stratagème ils songèrent et réussirent à fournir des victimes à leur fureur. Ayant arboré au sommet des tours les étendards de la croix, ils font en même temps sonner à grandes volées les cloches de toutes les églises de la ville. A ces sons, à cette vue, la multitude des fuyards qui dirigeaient leur douloureuse marchevers Jaffa, en ne cessant d'espérer que le ciel se montrerait propice et opérerait quelque miracle, s'arrête tout-à-coup : transportés d'allégresse, ils s'écrient que les barbares ont tourné ailleurs leurs armes, ou qu'ils ont été repoussés, grâce à un prodige, par le petit nombre de chrétiens restés à Jérusalem, et sept mille d'entre eux rétournent vers la ville, en bénissant le Seigneur !
Mais ils n'y furent pas plus tôt entrés, que les Karismites en commencèrent le carnage le plus affreux et le plus atroce ! Au premier choc, ils en passent plus de cinq mille au fil de l'épée, ne pardonnant ni à l'innocence des enfants, ni à la faiblesse des femmes, ni à l'impuissance des vieillards ! Puis
l) Voir notre Histoire Univers, des Miss. Francise, liv. I, chap. VII.
se jetant dans le couvent du Mont-Sion, et de là sur l'église du Saint Sépulcre, où beaucoup d'infortunés s'étaient réfugiés avec les Franciscains, ils éventrent les uns sans miséricorde et coupent la tête aux autres, en criant : » Répandons le sang des chrétiens, là où ils offrent à leur Dieu le Dieu qu'ils disent y avoir été pendu1! »
Ensuite, ils dépouillent l'église de la Résurrection., brisent le Saint Sépulcre, ouvrent les tombes des Rois Français placées sous le Calvaire, et livrent aux flammes leurs ossements : plus féroces, dit une lettre d'Acre datée de cette même année, que tous les Sarrasins qui, à vrai dire, ont toujours conservé quelque respect aux Lieux Saints du Seigneur2.
C'est donc ainsi que, pour la première fois, la terre sacrée de Jérusalem fut baignée du sang des fils de Saint François, qui devint la semence de tant de vertus dans les rudes travaux de cette Mission que le ciel leur avait confiée ; de sorte qu'on peut bien affirmer, sans crainte s'être taxé de vanité, qu'il n'y en a pas d'autre qui lui soit comparable.
Il est à propos de remarquer ici, une fois pour toutes, que, dès le moment où ces hommes généreux s'établirent dans ces contrées, ils furent principalement, et plus que tous les autres chrétiens dont ils avaient la direction spirituelle, condamnés à la cruelle destinée de se voir souvent chassés , à la suite de nouveaux désastres, de ces lieux sacrés, et qu'ils y en retournèrent toujours avec courage. En effet, nous verrons que, quelque rudes et effroyables que fussent les épreuves qu'ils eurent plus d'une fois à subir, elles ne les détournèrent jamais de leur pénible Mission. Dès ces premiers temps ils s'attachèrent de cœur et d'âme aux sanctuaires qu'ils s'étaient chargés de garder, et au soin du petit troupeau chrétien qu'ils étaient destinés à sauver au milieu des affreuses catastrophes qui se succédèrent dans le cours des siècles, jusqu'à nos jours, comme les flots de la mer en courroux. Aujourd'hui en prison, demain de plus belle en faction près de la tombe sacrée du Rédempteur ! Aujourd'hui bannis loin de leurs pacifiques hospices, peu après y retournant pour les sanctifier de nouveau par l'exercice de leur vertu !
Aussi cette Mission devint-elle, dès sa naissance, celle de l'Ordre Franciscain tout entier ; il n'y a de Frère Mineur d'aucune Province qui, dans les dévots soliloques de son zèle pour le salut des âmes et la gloire de Dieu et de l'Eglise, ne brûle d'accourir en Palestine, afin de répandre une goutte de
*) Hist. Univ. des Missions Franc, loc. cit. — 2) Ibid.
son sang et de le mêler à celui de ses nombreux frères qui v périrent glorieusement pour la garde du Saint Sépulcre du Christ !
Tout l'Orient et l'Occident furent saisis d'épouvante et d'une profonde tristesse, à la nouvelle du terrible désastre causé par les Karismites ; chacun redoutant, tous les jours, un traitement plus affreux de la part d'une nation si valeureuse et si cruelle. Ils coururent ça et là par la Palestine et la Syrie, mettant tout sens dessus dessous, tuant, persécutant, conquérant1. Et pourtant, au milieu d'une pareille désolation, de ce carnage et de cette terreur, ces bons religieux ne se maintinrent pas seulement avec constance dans tout ce pays, pour soutenir une infortunée chrétienté si durement maltraitée par les ennemis de la Croix; mais à peine ceux-ci eurent-ils passé avec l'impétuosité d'un torrent furieux, qu'ils trouvèrent moyen de retourner sur la Montagne de Sion, et de s'établir de nouveau près du Saint Sépulcre, point de ralliement cher à leur cœur. A dire vrai, ils y furent tolérés par Malek-Saleh- Nodgeddin-Ayoub , qui, il faut l'avouer, n'avait pas une âme cruelle, et se montra digne fils de Melealin, ou Melek-el-Kamel. Ce dernier, comme on l'a dit, fut un grand ami de Saint François, par qui il avait entendu prêcher la foi chrétienne. Ce n'est qu'à la barbarie et à la férocité de leur nature qu'il faut attribuer les énormes excès que commirent à Jérusalem les Karismites. On voit, en effet, que ce sultan chercha à s'en justifier près du pape Innocent IY.
EGYPTE
Lettre de Salahad, ou Melek-Saleh-Xodgeddin-Ayotjb, à Ixnocext IY, qui, à la suite du massacre ci-dessus rapporté, avait envoyé un Franchrinn. e ii mission vers lui.
Dès que ce pontife, successeur de Grégoire IX dans la chaire Romaine, eut appris le malheur et le carnage dont les maiheureux chrétiens d'Orient avaient été victimes , ainsi que leurs saints consolateurs les Franciscains, il jugea qu'il était du devoir de sa charge d'envoyer, sans délai, au sultan Melek- Saleh-Xodgeddin-Ayoub, un Xonce chargé de se plaindre, en
Ji HiH. Univ. des Missions Francise, loc. cit.
son nom, des actes de barbarie auxquels s'étaient livrés les Karismites, et de l'inviter dans les entrailles du Christ à conclure avec les chrétiens une paix sincère, paix qui ne pourrait réellement produire tous ses effets que si, répondant aux inspirations de la grâce divine, il se mettait en devoir de connaître et d'embrasser la foi de ce même Sauveur.
Melek-Saleh-"Xodgeddin-Ayoub fit un excellent accueil au courageux Franciscain choisi par Innocent pour une si délicate mission. Il est grandement regrettable que l'histoire ne nous ait pas transmis son nom, ni celui de sa patrie qui, assurément, aurait fort à s'en honorer. Le sultan n'eut pas pour moins agréables les lettres qui lui furent présentées au nom du pontife. De vive voix et par écrit, il se plut à y répondre par des sentiments de profond respect, s'excusant, comme nous l'avons dit, près de l'envoyé, sur ce que le massacre accompli à Jérusalem et autre part, en Syrie et en Palestine, par les Karismites, avait eu lieu contre sa volonté, et déclarant au peuple qu'il était tout disposé à renouveler la paix que jadis son père, Melek-el-Kamel, avait conclue avec l'Empereur Frédéric, et que lui-même observerait fidèlement comme étant le plus grand bien que son cœur pût désirer. Mais quant à y joindre de nouvelles clauses, comme semblait le désirer le pontife, il ne pouvait, disait-il, s'y déterminer avant qu'elles eussent été proposées à l'Empereur lui-même, témoignant que, si ce souverain les agréait, il travaillerait, de son côté, de grand cœur à consolider toujours, de plus en plus, une semblable réconciliation dans l'intérêt général. Enfin, quant à se faire chrétien, tout en admettant volontiers tout ce que lui disait le nonce , au nom du pontife, sur le salut des hommes opéré par le Christ rédempteur, il répondit, un peu en barbare, que là-dessus les Musulmans pouvaient agir en maîtres envers les chrétiens, et qu'ainsi ils n'avaient pas besoin de conseils.
Mais il nous parait intéressant de rapporter ici littéralement la réponse de Malek-Saleb-Xodgeddin-Ayoub, quand ce ne serait, dit de Gubernatis, que pour montrer quelle était, à cette époque, l'influence du nom du pontife Romain jusque chez les Sarrasins, ces ennemis déclarés du nom chrétien. En voici la teneur :
» En présence du Pape, noble, grand, spirituel, affectueux, saint, le treizième des apôtres, mainteneur universel de la parole des chrétiens, vénérateur delà Croix, juge du peuple du Christ, guide des fils du baptême et souverain pontife des chrétiens, que Dieu conserve longues années et rende heureux, les présentes lettres sont envoyées par le très-puissant sultan, qui retient sous
son joug les nations, et possède les deux forces de l'épée et de la plume, avec les excellentes choses qui sont, par dessus les autres, la justice et la doctrine; par le Roi des mers, seigneur du Midi et du Nord, monarque du pays d'Egypte, de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Mèdie, de ridumée et d'Ophir, Saleh-Bel-Eort-Ayoub , fils du Sultan Treimel-Hebmevaffar- Mahamed, lequel fut fils du sultan Hael-Beobeore, fils d'Ayoub, de qui le règne est cher à Dieu!
//Au nom de Dieu, toute bonté, qui use de miséricorde, nous furent présentées les lettres du Pape, noble, grand, spirituel, affectueux, saint, treizième des apôtres, mainteneur universel de la parole des chrétiens, adorateur de la Croix, juge du peuple du Christ, Souverain Pontife des fils du baptême, que Dieu mette au nombre de ceux qui désirent et font le bien, en y persévérant, et Faide en tout ce qui se rapporte à Futilité de ceux qui sont «le sa religion!
// Xous avons attentivement lu les lettres susdites, examinant avec soin les chapitres qu'elles contenaient; et, à vrai dire, elles nous ont beaucoup plu; aussi notre oreille s'estelle fort réjouie à les entendre. I\ous nous sommes empressés de recevoir avec honneur, affection, dévouement et révérence le ]Nonce que ledit saint Pape nous a envoyé , et l'ayant admis, d'une manière très-bienveillante, en notre présence, nous l'avons écouté volontiers, lui accordant pleine confiance en ce qu'il a trouvé bon de nous annoncer du Christ (qu'il soit notre salut, bien que cependant nous le connaissons et le glorifions beaucoup mieux que vous) ! comme encore au sujet du désir que vous dites avoir de repos et de tranquillité, et de vos raisons de convier les peuples à la paix : c'est précisément ce que, nous aussi, nous souhaitons ardemment, sans qu'il nous vienne la fantaisie de vous y contredire, puisque nous l'avons toujours voulu et désiré.
// Mais le Pape, que Dieu veuille soutenir, sait bien comment, entre nous et l'Empereur, il y a familiarité, affection réciproque et concorde parfaite, dès le temps du sultan notre Père (que Dieu admette à sa clarté); nous n'avons donc pas jugé convenable de faire de nouveaux pactes avec les chrétiens, avant d'avoir reçu le conseil et l'adhésion de l'Empereur. C'est pourquoi nous avons trouvé bon d'en écrire à notre ambassadeur qui réside à sa cour, lui communiquant les raisons que nous a exposées le Xonce du Pape, et les clauses et propositions qu'il nous a apportées. Cet ambassadeur se rendra lui-même près de vous en notre nom, et vous expliquera de vive voix cha-