‹ Annales des missions franciscainesChapitre 32 sur 81 · NATURE DU MARTYRE · texte numérisé non relu

NATURE DU MARTYRE

Les croix où furent attachés les saints martyrs étaient comme les nôtres, mais portaient vers le bas, à la hauteur des pieds, une pièce transversale en bois , pour les appuyer, et au milieu une espèce de billot pour se tenir comme assis. Ces croix furent dressées en un lieu élevé voisin de la ville de Nangasaki, sur un promontoire à peu de distance de la mer, près de l'hôpital de Saint Lazare et du couvent des Erères, sur la grande route qui conduit à Méaco. C'est là qu'on exécutait ordinairement les malfaiteurs. La manière de crucifier est la suivante : *

On étend la croix sur terre, et on place dessus le martyr. Puis avec des anneaux de fer au cou, aux bras et aux jambes, on l'attache et le fixe étroitement à la croix. Quelquefois on lui rompt les os des bras et des jambes, afin de le faire mourir plus vite et plus péniblement. Quand il a été ainsi bien attaché , on l'élève , on fixe soigneusement en terre l'instrument du supplice , afin qu'il y soit solide ; puis on donne au patient deux coups de lance, c'est-à-dire qu'on lui traverse le corps de deux lances aiguës qui forment comme une croix ; on enfonce l'une des lances dans le flanc gauche, en la faisant sortir à l'épaule droite , et on enfonce l'autre dans le flanc droit pour la faire sortir à l'épaule gauche , en forme de bufneteries militaires. Si ces coups de lances ne suffisent pas pour achever le patient, on redouble jusqu'à ce qu'il meure.

Voici l'orde dans lequel furent placés ces vingt-six martyrs. Dix japonais sur une ligne, l'un derrière l'autre, d'un côté, et dix sur une ligne de l'antre côté, laissant l'espace de deux ou trois pas entre une croix et la suivante ; au milieu , les croix des six Religieux étrangers , aussi alignées : on eût dit une procession de crucifiés. On les laissa sur place environ trois mois, en faisant le guet; et jamais on ne sentit de mauvaise odeur. Enfin, les chrétiens ayant enlevé peu à peu des portions des reliques, les Religieux prirent ce qui en restait , pour l'exposer à la vénération des fidèles.

Lettre de Pere Moiieggio^e , de la Compagnie de Jésus , aux Saints Jlartyrs , peu de temps avant leur glorieuse passion.

Jésus, Marie! La paix de Jésus-Christ. — Mes bien aimés Pères, et mes très-chers Frères, que le Saint-Esprit soit avec Yos Révérences! Il sait avec quelle ardeur j'envie votre sort et celui de ces chrétiens qui ont heureusement triomphé du monde et d'eux-mêmes , et combien je désirerais vous accompagner à la victoire. Mais il n'a pas dépendu de moi de le faire, et surtout je n'ai pas mérité que Dieu m'accordât une si grande faveur. Ainsi, j'attends en pleurant l'heureux jour, où je ne dis pas que je doive devenir martyr (je n'ai pas même "l'hardiesse d'y penser, et je suis trop indigne de cette grâce), mais où j'achèverai cette triste vie, où je déposerai mon misérable corps, où je mourrai pour cette sainte église du Japon. Et puisque voici de si beaux commencements, des signes si consolants , je puis bien espérer qu'un jour j'aurai moi-même ma part de ce bonheur.

En attendant, mes Pères et très-affectionnés Erères , je vous prie, au nom du Seigneur pour l'amour duquel vous souffrez , de me pardonner les peines que je vous ai causées, les mauvais exemples que j'ai dû vous donner; et quand, par la miséricorde de Dieu, vous vous trouverez en sa divine présence , je vous supplie de vous souvenir de ceux qui restent en cette vallée de larmes, et particulièrement de moi qui en ai plus besoin que tous les autres.

Oh! de quel cœur j'embrasserais toutes Vos Révérences, si cela m'était permis! Mais au moins, comme adieu, obtenez-moi, je vous prie, du Seigneur que, lorsque je mourrai, je vive en lui, puisqu'il a, par sa mort, enrichi son église ! Maintenant je ne désire rien plus que cette grâce.

Adieu, mon Père Commissaire, Frère Pierre Baptiste! Adieu, mon Père, Frère Martin ! Adieu , mon Père , Frère François Bianco ! Adieu , mon Frère, Frère Philippe! Adieu, mon Frère, Frère Gonzalvé , Adieu! mon Frère , Frère François ! O bienheureuse votre mort , qui surpasse de fai-

blés mérites tels que les miens ! A Léon , à Còme , à Paul , à Thomas , à François et à tous les autres , mes salutations ! Courage ! Pères bien aimés , jusqu'à ce que votes voyiez Dieu !

MoREGGIONE ,

Prêtre indigne .

Lettre du Reverendissime Fvéque du Japon , Monseigneur Pierre Marti nez, de la Compagnie de Jésus , au Père Provincial des Franciscains Déchaussés à Manille , au sujet du glorieux supplice des Saints Martyrs du Japon.

Très-révérend Père en Jésus-Christ !

Pax Christi! Je ne puis manquer de me réjouir, avec Votre Paternité ainsi qu'avec ses saints religieux , de la très-heureuse mort des six religieux de votre ordre, à savoir : du Père Pierre Baptiste, Commissaire, (du roi catholique) , du Père Martin , du Père François Bianco , et des Frères Philippe, Gonzalve Garcia et François, qui furent ici, à Nangasaki, crucifiés par ordre de Taiko-Zama, sous l'inculpation d'avoir prêché au Japon notre sainte Foi. De telles fautes sanctifient leur mort, dont nous rendons tous d'infinies actions de grâces à Notre Seigneur, jaloux d'un si heureux sort et de l'exemple qu'ils nous ont laissé.

Sous leur sauvegarde sont également parvenus à une fin bienheureuse trois Frères de la Compagnie de Jésus et dix -sept chrétiens Japonais {Tierçiaires Franciscains) qui, tous réunis aux saints Frères (26 en tout), sont entrés en Paradis , nous en avons la pieuse conviction , le 6 février, jour de sainte Agathe. Ils ont triomphé du tyran qui les a fait périr, et de la mort qu'il leur a donnée ; ils se sont honorés ainsi que leur Ordre , et nous ont laissé un éclatant exemple de charité et de force, afin qu'animés à la vue du sang qu'ils ont répandu, nous nous tenions disposés à combattre vaillamment, et à offrir même notre vie pour une cause si sainte, si glorieuse pour notre divine foi.

Les Portugais sont restés très-édifiés des paroles que les Pères ont prononcées en mourant sur leurs croix. Quelques-uns récitaient des hymnes et des psaumes ; d'autres demandaient pardon à Dieu pour leurs bourreaux ; ceux-ci disaient : in manus tuas , Domini; ceux-là embrassaient leur croix avec tendresse , et se proclamaient indignes d'une si grande faveur.

Le Père Pierre donna une preuve particulière qu'il était un grand serviteur de Dieu. Tandis qu'on lui liait le bras à la croix avec un anneau de fer, lui-même, montrant du doigt (gauche) la paume de sa main (droite), dit au bourreau : frère , enfonce-là un clou !

Je né parle pas à Votre Paternité de ceri aines autres particularités de ec martyre, ni de la tyrannie dont l'empereur fit preuve envers le vaisseau le Saint Philippe, pour lui éviter de lamentables détails. Si ces Faits font souffrir celai qui les rapporte, pensez combien durent souffrir davantage ceux qui en étaient victimes! Il y a ici des témoins oculaires, ci Votre Paternité doit être grandement consolée et heureuse de ces bonnes nouvelles au sujet de la glorieuse mort de ses confrères. Qu'elle me tienne pour très-dévoué à son Ordre, et se serve de moi pour tout ce qui pourra è ire utile à l'Ordre, ou à elle-même!

Enfin, dans ses ferventes oraisons, qu'elle me recommande vivement au Seigneur ! De Votre Paternité ,

P/humble serviteur en Jésus -Christ, Pierre , Hhéqite du Japon.

NangàsaM , 27 février 1597.

Page 1