MISSION DE L'ESQUIXA GRANDE
Sur le territoire occidental du Berméjo, à quarante-cinq ou cinquante lieues d'Oran, près de l'embouchure du Dorado qui, bien que réuni au Valle, se dessèche pendant l'hiver, est un terrain aride et mêlé de nitre , presque sans végétation , où l'on ne voit que quelques arbres connus sous le nom à'Espinillo et de Palosanto , outre quelques saules et palobobos sur les bords du Fleuve. Et cependant ce sol ingrat est habité par quelques famiiies d'Indiens-Matacos , dispersés çà et là et gouvernés, grands et petits, par leurs Caciques. Elles forment une population totale d'environ cinq cents âmes. Ces Indiens vivent de pêche pendant certains mois, puis de chasse et de fruits sauvages pendant le reste de l'année. C'est là le lieu si désiré où après tant de voyages et de fatigues, parvint enfin tout joyeux le Père Franciscain Joseph Puigdcngolas. Il établit sa demeure sous l'ombrage d'un arbre non loin du fleuve. Voyez-le seul, dans la plus profonde misère, dépourvu de tout secours humain, passant des mois entiers dans le dernier dénuement et au milieu de privations de toute espèce , sans autre société que les cousins et autres insectes qui le tourmentent nuit et jour, et les sauvages qui lui volent le peu qu'il possède encore ! 0 vertueux solitaire ! Dieu seul a pu t'inspirer ces sentiments héroïques d'humanité et d'amour pour tes semblables ; lui seul soutient tes forces dans un si complet abandon !
Mais que fai sait- il dans ce désert? Ce qu'il y faisait ! il instruisait avec charité les sauvages, cherchant le meilleur moyen d'obtenir leur confiance ; il polissait doucement et patiemment leurs mœurs , et souffrant tous les outrages, avec une patience à toute épreuve, il mettait tous ses soins à gagner leurs cœurs. Ayant ensuite reçu des bestiaux à titre d'aumône, il acheta quelques terres , en obtint d'autres du gouvernement de Salta , traça une enceinte autour du champ qu'il voulait ensemencer, y construisit une maison en bois à l'entrée de laquelle il éleva un autel, et, tous les jours, bien que tourmenté par d'innombrables insectes, il y offrait un sacrifice de mortification pour lui-même, de propitiation et de salut pour tant de malheureux qui gémissaient dans les ténèbres de l'erreur. Manquant encore de moyens de subsistance, il se rendit à Yungas , dans la république de Bolivie, avec 'intention d'en rapporter à Esquina des plants et des semences de cèdres , de cacao, de café, de pins, afin d'y développer l'agriculture, et de se pro-
curer par là le nécessaire , pour lui et pour les Indiens , qu'il se proposait d'amener au christianisme et à la vie civile.
Il partit d'Esquina au mois d'avril IS57, au moment où, grâce à la sollicitude du gouvernement de la Confédération et de celui de la province de Salta, ainsi qu'à celle de l'excellent prêtre et docteur Isidore demandez, un assez grand nombre de Missionnaires de l'Observance régulière de notre Patriarche Saint-François arrivaient d'Italie. En même temps, le collège apostolique de la Propagation de la Poi s'établissait dans la ville de Salta, pour la conversion et la civilisation des sauvages infidèles de Chaco. Cette consolante nouvelle lui étant parvenue en route , il m'écrivit aussitôt , de Potosi, la lettre suivante :
Potosi, le 13 mai 1857.
Mon très-révérend Père Pietro Pellici,
Pendant que je me rendais en Bolivie, afin d'en rapporter quelques plantes très-précieuses et très-utiles pour l'œuvre que j'ai dernièrement commencée dans l'Esquina- Grande, j'ai appris que vous arriviez d'Italie avec quelques religieux de notre Ordre. Cette nouvelle m'a rempli de consolation. Je m'empresse de vous faire savoir que j'ai eu le bonheur d'inaugurer, auprès duBerméjo, l'œuvre dont je viens de parler, ayant à cet effet obtenu du gouvernement de cette province quatre lieues de terrain du Nord au Midi, sur une largeur égale , de l'Orient au Couchant. Pendant que j'étais en ce lieu, les Tobas nous ont donné une alerte, de sorte que je me vis forcé d'aller trouver notre excellent gouverneur et de le prier de nous accorder des armes et des munitions pour les distribuer aux habitants chrétiens les plus voisins, afin de nous défendre contre ces barbares. Il y consentit aussitôt. A mon retour, je vous communiquerai les instructions du gouvernement. Vous y trouverez la preuve de son vif désir de voir promptement mener à bonne fin mon œuvre ; j'espère y réussir, à mon retour, grâce aux plants et aux semences que j'ai recueillis, tout en restant, bien entendu, membre du nouveau Collège. — Votre confrère, Pr. Joseph Puigdengolas.
Il revint de Bolivie quatre mois après, et, dans une lettre d'Oran du 10 septembre, il me donna les détails de son heureux voyage et de son retour à Esquina , avec les plantes et semences si précieuses qu'il voulait y acclimater, de peur de perdre le fruit de ses fatigues. Il me priait de lui prêter tout le concours possible, comme Commissaire-Préfet, dans le dessein qu'il avait d'établir, en cet endroit , une colonie de chrétiens qui pussent l'aider à faire marcher rapidement son entreprise. Grands étaient les projets du Père Joseph pour le bien des Indiens, de la province, de la Nation.
Il voulait transformer cette terre aride en de fertiles et agréables jardins, peupler cette région déserte, et assurer la prospérité de ces malheureux
qu'accable une affreuse misère. Mais les espérances ne se réalisèrent pas entièrement. La colonie de chrétiens ne put se former; car ceux qui s'étaient engagés à en faire partie manquèrent de parole. Le terrain, faute de pluie et d'irrigations , ne rapporta pas en proportion des fatigues et des dépenses qu'il avait coûtées. Enfin, les Indiens se montrèrent très-indociles, et n'aidèrent nullement le bon père, dans les peines qu'il se donnait pour leur bonheur. Néanmoins ses travaux persévérants aboutirent à un certain résultat. Car quand, au mois d'août 1858 , j'allai visiter YEsquina '-Grande, je fus ravi de trouver le jardin rempli de plantes d'espèces variées et verdoyantes ainsi qu'une jolie pépinière de Cotonniers, d'Amandiers, de Pins, de Cèdres, de Caféiers, bien que l'aridité et la nature saline du terrain ne leur promissent pas une grande vigueur.
Mais ce n'était point là l'unique , ni même la principale occupation du Pere Joseph dans ce désert. Animé, avant tout, de l'esprit de charité qui le pressait, il passait souvent sur la rive occidentale du Berméjo, près de la frontière de Salta, du côté du Pleuve Vaile, pour visiter les divers établissements chrétiens.
Là il élevait un autel , réunissait les habitants voisins , offrait le divin sacrifice, administrait les sacrements, assistait les infirmes, et prodiguait à tous des consolations. Puis il retournait dans sa demeure solitaire. Cette conduite lui avait gagné l'estime et l'amour des sauvages, même les plus éloignés. Sentinelle avancée, il contribuait bien plus par son humilité et sa charité à calmer la fureur, empêcher les meurtres et arrêter les excursions de ces barbares, que n'eussent pu le faire toutes les forces du Chaco. Il offrait une gracieuse hospitalité aux voyageurs; sa maison était un refuge, un asile respecté par tous, chrétiens et sauvages. Il faut, à ce propos, rappeler que dans cette même année 1853, le bateau- à- vapeur Berméjo, étant échoué sur le sable, à environ trente lieues d'Esquina, avait à craindre d'être assailli par les barbares. Aussi voyait-on incessamment passer des soldats et des habitants courant pour lui porter secours. La maison du pauvre missionnaire franciscain était ouverte à tous. Il accueillit chacun avec un véritable amour, allant jusqu'à se priver des aliments nécessaires afin de nourrir ses hôtes affamés. De plus , il arriva chez lui plus de soixante Indiens B elei as , auxquels il donna, pour satisfaire leur faim, toute sa provision d'un an, qui consistait en deux génisses qu'il avait reçues naguères en aumône pour sa propre subsistance. Ce qui ne les empêcha pas de lui voler quelques chevaux et un captif qu'il avait racheté. Cependant le bateau- à- vapeur resta dans le voisinage de Y Esquina-Grande plus d'un an, et, comme ce lieu servait continuellement de passage à ceux qui y allaient ou qui en revenaient , le père consomma le peu qu'il possédait et qu'il destinait à secourir les voyageurs qui se rencontraient dans ce désert.
Mais quelles étaient donc les ressources du Père Joseph , pour pourvoir
aussi abondamment à ses besoins et à ceux des autres? — La Divine Providence. — Seulement durant quelques mois de 1S5S et 1S59, dix onces d'argent qui lui furent données par un soldat du Giaco , dont cette somme était la solde. C'est cette pauvreté qui l'empêcha de pousser plus loin la partie matérielle de son œuvre de civilisation et de conversion des sauvages. En effet, sans secours suffisants, comment construire des maisons et des églises? Comment former un peuple? Comment vêtir autant de personnes nues , nourrir autant d'affamés qu'il existait d'Indiens dans l'Esquina ? Mais son zèle pour le spirituel ne se ralentissait pas. S'il apprenait qu'un de ses Indiens fut malade, il courait le visiter, le consoler. Toutes les fois qu'il le pouvait, il rassemblait autour de lui petits et grands, leur enseignait les vérités de la foi , récompensait par des présents ceux qui apprenaient le mieux quelques parties de la Doctrine-Chrétienne et promettait davantage pour l'avenir. Il eût voulu en baptiser beaucoup, mais il différait de leur administrer ce sacrement, excepté en danger de mort, regardant comme nécessaire d'en faire d'abord des hommes , afin qu'ils pussent se montrer ensuite de vrais chrétiens et non pas des apostats ou des barbares baptisés, comme l'immortel Benoît XIV appelait un grand nombre d'indiens de l'Amérique. Il a conféré le baptême, m'écrivait-il, à huit personnes en danger de mort, dans l' Esquiaa- Grande : trois hommes, une femme et quatre enfants. Deux des hommes sont morts en fervents chrétiens, les six autres ont recouvré la santé.
Là ne se bornent pas les signalés services rendus par le Père Joseph à l'humanité et à la religion, dans la province de Salta. 11 était en outre, dans l'Esquina , l'organe qui faisait connaître au gouvernement les besoins et les événements du Giaco. Tout cela ne lui faisait pas oublier les Tobas, premier objet de la sollicitude apostolique. En effet, à peine fut-il revenu de Bolivie, qu'il entreprit un long voyage à travers les montagnes et les déserts, dans l'espoir de les y rencontrer. Il y parvint, après avoir parcouru plus de quatre-vingts lieues au milieu des tribus sauvages. Ils étaient dans un lieu nommé CangaUé , où s'était établie autrefois une colonie d'Indiens Belelas. Il sut tellement gagner leur amitié, qu'ils lui témoignèrent d'euxmêmes le désir d'avoir un Missionnaire; bien plus, ils lui cédèrent deux captifs de la province de Santiago, et consentirent à conclure un traité de paix avec la province de Salta, jurant de ne plus lui causer aucun préjudice, pourvu que l'on acceptât quelques conditions qu'ils proposèrent. Et c'est ce qui a eu lieu en effet jusqu'à ce jour. A partir de ce moment, le P. Joseph eut de fréquentes communications avec ces barbares, dont il désirait racheter tous les captifs des provinces de Santiago et de Cordova, tombés entre leurs mains. Mais le manque de ressources ne lui permit pas de mettre ce projet à exécution. Cependant, loin de perdre courage, il retourna à l'Esquina et employa toutes les ressources de son esprit pour
réussir dans son dessein. Il eut recours à la charité des diverses stations de la frontiere de Salra, dans la partie proche du fleuve Valle et de la rive occidentale du Berméjo; il écrivit à Salta même, demandant au gouvernement de vouloir bien ouvrir, à cette fin, dans la ville, une souscription, qui eut lieu en effet. C'est ainsi qu'il parvint à réunir bon nombre de pièces de bétail, de moutons, d'instruments aratoires et autres dons de toute espèce, et revint, vers la fin de 1859, retrouver les Tobas. Hélas! tous ces soins, toutes ces peines ne lui donnèrent pas les moyens d'atteindre le but de ses désirs. Car ces barbares, ayant abandonné le lieu qu'ils habitaient et emmené leurs prisonniers, étaient partis pour aller combattre une autre tribu de sauvages. Il ne rencontra qu'un seul de leurs Caciques, ainsi qu'il me l'a dit dans la lettre suivante datée du 19 mai 1S59 :
Mo>* Révérexd Père Préfet,
Dans mon voyage chez les Tobas, j'ai éprouvé que la patience est nécessaire, moins encore pour supporter les fatigues et les souffrances de la route, que pour endurer avec courage et tranquillité les insolences des sauvages que l'on rencontre en chemin. Quant aux captifs, je n'ai pu maintenant en délivrer aucun, ces Barbares étant allés combattre les Bélélas et les punir de leurs rapines. Je n'ai pu m' aboucher qu'avec un seul de leurs Caciques, qui m'a promis de me rendre les prisonniers.
S'il vous plait d'avoir des détails sur le caractère, les usages et les défauts de ees Indiens, vous pourrez vous les procurer chez son excellence le Gouverneur Gùemes, à qui je les ai transmis dans un dialogue entre un Indied du Berméjo et le Majordome,
Je suis toujours votre affectionné confrère, Ir. Joseph Puigdexgolas.
Je demandai cet écrit, mais il me fut impossible de me le procurer. Cependant le Père Joseph, désolé du malheureux résultat de son entreprise , retourna à l'Esquina , pensant nuit et jour aux captifs dont il désirait si ardemment la délivrance. Afin de l'obtenir, il eut soin de continuer ses relations avec les Tobas, qui lui firent dire, quelques mois après, de leur envoyer les chevaux nécessaires et qu'il recevrait en échange ces infortunés prisonniers. Cette nouvelle lui remplit le cœur d'une joie incroyable. Il voulut faire le voyage en personne, et pour éviter les désagréments du chemin de terre, ainsi que ceux causés par les barbares qu'on y rencontre, il attendit à Esquina Don Emilio Palacios, qui se rendait par eau à Corrientes avec une cargaison de tonneaux et de bois, afin de se joindre à lui.
Au mois d'août 1SG0, je visitai la rive orientale du Berméjo et les divers Caciques qui y demeuraient ; puis, je passai le fleuve et gagnai Esquina. J'y rencontrai Dont Santiago et Dom Emilio Palacios, dont je viens de
parier; mais je n'eus pas le bonheur d'y trouver le Père Joseph. Il était allé, je ne sais pour quelle affaire, à une stai ion du fleuve Valle, appelée Trampa-del-Earo, à vingt-cinq ou trente lieues de distance. J'entrai dans sa maison et vis ce qu'il avait fait : une maison d'école et une chapelle étaient commencées. Je l'attendis quelques jours, et comme il ne revenait pas, je lui écrivis en ces termes :
PÊVÉREXD PÈRE JOSEFII ,
Les terrains que Votre Paternité avait en partie achetés des sauvages, et en partie obtenus du gouvernement, n'appartiennent plus à la Mission, ayant été adjugés par acte public au général Miler. En conséquence, pour ne pas perdre vos peines et conserver le droit de la mission sur les terres de l'Esquina , il me paraît bon que vous passiez sur l'autre rive du fleuve où vivent les Indiens des Caciques Escalante, Joachim et Nicolas, et où le sol est plus fertile qu'ailleurs. Quant à moi, je m'offre à vous aider en tout ce qui me sera possible.
Votre très- affectionné,
Fu. Pietro Pellici.
Il est certain qu'à la lecture de cette lettre , le cœur si sensible du bon Père Joseph fut extrêmement troublé ; car il voyait perdus le fruit de tant de peines et l'espoir d'acquérir pour le ciel les âmes des sauvages. Mais d'où tout cela venait-il? On le verra par le court exposé que je crois utile de faire. En 1S25, quatre lieues de terrain furent concédées au général Miler, vis-à-vis du Bermejo, mais sans désignation d'un lieu déterminé. Or, ce n'est qu'en 1SG0, après avoir fait mesurer les campagnes environnant Bsquina- grande , qu'il pensa à en occuper une portion à la distance de deux lieues et demie du côté supérieur du fleuve, lorsque déjà le Père Joseph y avait inauguré sa mission depuis plusieurs années. Il est vrai qu'en 1858 , le général Miler et son intendant prétendirent se mettre en possession du terrain du Père Joseph, et que celui-ci s'empiessa d'en écrire au Gouverneur Dom Martin Gûemes, ainsi qu'à moi comme Préfet, afin d'obtenir la permission de passer de l'autre côté du fleuve. Mais le Gouverneur lui ordonna de ne pas abandonner l'Esquina, et de faire plutôt mesurer les terres de cette mission , afin qu'on pût lui en assurer la possession par un titre.
Malheureusement sur ces entrefaites, le gouvernement vint à changer de dispositions, et sans prendre conseil de personne, avec une ingratitude sans exemple, on dépouilla en 18G0 le pauvre missionnaire qui avait servi la province au prix de tant de privations et de sacrifices, et on lui fit perdre ainsi, en un instant, le fruit de ses épargnes et de tous les soins qu'il avait pris pour le bonheur de ces malheureux sauvages. Cette inconstance et ces tergiversations du gouvernement du pays ôtent toute confiance dans
ses résolutions et ses promesses , trompent les espérances de la nation, compromettent l'honneur des Missionnaires, les rendent timides et incertains dans la poursuite de leurs laborieuses entreprises et enlèvent aux sauvages toute sécurité; car ils soupçonnent les Missionnaires de s'entendre avec le gouvernement pour s'emparer de leur terre natale, sous prétexte de religion ! Sans stabilité des lois et des concessions tout se perdra comme la mission de l'Esquina- grande s'est déjà perdue. Mais continuons notre récit.
Lorsque j'eus quitté l'Esquina, pour aller à la mission située de l'autre côté du fleuve, et que Dom Emile Palacios fut parti pour Corrientes, le Père Joseph revint, et, sans se montrer fâché de la nouvelle qu'il recevait, il me fit la réponse suivante :
Mox Révéeexd et très-estime PÈSE, Aussitôt après la réception de votre vénérée lettre, que je trouvai chez moi, je m'empressai d'envoyer mes barques de peaux et tout le reste à San- Giuli ano, afin de passer de l'autre côté du fleuve et d'y établir la Mission auprès des Caciques Escalante et Xicolas , qui me paraissent plus humbles et plus dociles que les autres. En attendant, tandis que Votre Paternité priera le gouvernement de nous concéder quatre lieues de terrain, je ferai tous mes eiïbrts pour délivrer enfin les captifs et sortir de ce labyrinthe qui m'a coûté tant de dépenses et de fatigues.
Sur ce, je suis votre bien affectionné. Eeère Joseph Puigdexgolas.
Il partit donc de l'Esquina par la voie de terre, afin de rejoindre Dom Emile Palacios, et de continuer avec lui sa route sur le fleuve. C'est ce qu'il fit peu de jours après; mais ensuite, leur voyage devint difficile et pénible au delà de toute expression. Ce fut au point qu'étant encore fort loin du Paraguay, les vivres leur manquèrent entièrement. Pour ne pas mourir de faim dans ce désert, il leur fallut tout abandonner et employer le peu de forces qui leur restait à atteindre le terme de leur voyage. Ils n'y parvinrent que quatorze jours après , et arrivèrent exténués et à demi-morts de faim et de fatigue. Et cependant là ne devaient pas finir les souffrances de l'apôtre franciscain. A son retour il se proposait dépasser par Cordova, chemin qui lui paraissait plus sûr ; mais ayant appris en ce moment que Dom Joseph-Marie Arze, chargé par le gouvernement d'explorer, à la tète d'un certain nombre de compagnons , la rive occidentale deBerméjo, dans le dessein d'ouvrir une route de Corrientes à Oran, se préparait lui-même à partir, il résolut de braver tous les périls et de le suivre , tant pour chercher un moyen de délivrer les prisonniers des Tobas, que pour se rendre utile à son pays, de quelque manière que ce pût être. D'après la relation de M. Arze, ils quittèrent Corrientes le 16 novembre, accompagnés de trente
hommes armés et marchèrent pendant six jours au milieu de marais dans lesquels les chevaux entraient jusques au ventre. Ce fut seulement après avoir fait trente lieues, qu'ils trouvèrent un terrain solide et les premières cabanes des Tobas. A l'aspect de ces barbares, la plupart des hommes qui les escortaient furent tellement épouvantés, que dix-sept d'entr'eux retournèrent en arrière. Nonobstant cette défection, M. Arze et les quelques hommes restés avec lui résolurent de pousser en avant, en compagnie de trois Caciques Tobas, dont deux étaient venus avec eux de Corrientes, et qui promettaient de les escorter sains et saufs jusqu'à Cangallé. Soixantecinq autres Indiens se joignirent à eux, sous prétexte de faire honneur à leurs chefs.
Le 30 novembre, ils étaient arrivés à plus de cinquante lieues de Corrientes, et à cinq du fleuve, quand ils furent tout- à- coup assaillis par des sauvages armés de flèches et de lances, qui se jettèrent sur eux avec tant de fureur, qu'ils les massacrèrent presque tous. Parmi les morts se trouva le bon Père Joseph Puigdengolas. Il avait été atteint à la tête par une flèche, et celui qui l'avait lancée était un cacique que le martyr venait de soigner avec une tendre charité à Corrientes, et de guérir d'une plaie qui mettait ses jours en danger î Sauvage ingrat ! comment avais-tu le courage de tremper tes mains dans le sang d'un pieux et innocent missionnaire, bon comme la charité même, et ton généreux bienfaiteur? Mais toi, mon doux ami, désormais tu te réjouis en Dieu qui récompense ainsi ta magnanime charité ! Elle seule t'avait fait, au mépris de la mort, entreprendre ce pénible voyage, dans l'espoir de délivrer tes frères souffrants et prisonniers des Tobas ; et aussi dans l'espoir d'arracher ces derniers aux ténèbres de la barbarie, et de faire briller sur eux la lumière de l'évangélique vérité. Et ce sont eux qui t'ont donné la mort ! Au moins, il faut le dire, ces assassins n'étaient pas de la tribu dont tu avais su te faire connaître et chérir.
Le Pere Joseph est donc mort ! Oui, certainement il a perdu la vie terrestre ; mais, couronné dans le ciel, il y jouit d'une éternité bienheureuse et sa mémoire sera toujours bénie par tous ceux qui l'ont connu! En effet, à peine la funeste nouvelle fut-elle parvenue à Salta, que la cité s'en émut tout entière. Tous croyaient avoir fait la plus grande perte possible dans cet homme de Dieu, et le gouvernement, reconnaissant des services signalés qu'il avait rendus à la nation, décida qu'il serait honoré comme un des plus grands hommes qui eussent bien mérité de la patrie. Un magnifique tombeau lui fut élevé aux frais de la République, et toutes les autorités civiles et militaires assistèrent à ses obsèques en grande pompe. Il reçut les mêmes honneurs du gouvernement national de Parana, sans parler des cérémonies religieuses célébrées par ses confrères Missionnaires de Corrientes. Le Père Puigdengolas est mort ! Mais son sang n'aura pas été répandu en vain, et la terre infidèle qui en a été arrosée, désormais fécondée
par sa vertu, ne tardera pas à porter les fruits abondants de vie éternelle; car, Tertullien l'a dit : le sang des Martyrs est la semence des Chrétiens. Certainement celui du Père Joseph crie fortement et éloquemment à ses confrères du collège de Salta d'imiter son exemple. Aussi, pleins de courage, brûlants de zèle et de charité, sans crainte des souffrances, des périls, ni de la mort, ils s'élancent au milieu des tribus idolâtres, annonçant à haute voix l'Evangile du Christ, et établissant cette religion sainte qui a créé la civilisation des peuples. N'est-ce point là le plus auguste triomphe auquel puisse aspi) er le soldat de la Croix ?
Quant aux dépouilles mortelles du martyr, elles ont été dévorées par les oiseaux de proie et les bêtes féroces; à peine en a-t-on pu recueillir quelques restes par les soins des infidèles eux-mêmes , qui les ont apportés à Corrientes. On espère les recevoir bientôt à Salta; et l'on compte les déposer avec de plus grands honneurs dans l'église de son Collège. A'oici l'inscription qui sera gravée sur la pierre tumulaire : « Ici sont conservés « les restes du P. Joseph Puigdengolas , Missionnaire-Pranciscain, né en « Catalogne, Apôtre de Y Esquina- Grande. Il exposa sa vie pour le rachat '•■ des prisonniers chrétiens , pour le bien de sa patrie et de toute la région, « et mourut martyr de sa charité , immolé par les barbares Tobas le " 30 novembre 1S60. » Tels sont les désirs des Missionnaires ses confrères, du peuple et du gouvernement de Salta. Pour mieux prouver la vérité de ce que j'avance, je citerai le passage clans lequel le Journal officiel de Salta., du 9 janvier 1S61, annonçait cette mort :
» Ce prêtre, disait-il, s'était consacré, depuis plusieurs années, au service du christianisme et de la civilisation, avec une abnégation évangélique digne de son ministère apostolique et de son sacré caractère. Il vivait au centre des déserts dans une telle pauvreté qu'on n'en pourrait imaginer une pareille dans un conta fait à plaisir, et cela pour convertir à la religion et reudre à la société les sauvages infidèles du Chaco. Bravant sans crainte les dangers de mort les plus graves et les plus certains, il restait constamment seul parmi ces barbares , afin de les adoucir et de les empêcher de piller les chrétiens. Sentinelle avancée, il surveillait avec soin tous leurs projets et toutes leurs démarches , jusqu'à ce qu'enfin il tomba victime de leur fureur, laissant vide un poste qu'il sera bien difficile à d'autres d'occuper fructueusement, s'ils ne sont pénétrés du même esprit que le Père Puigdengolas , et s'ils ne comprennent la grandeur de leur auguste mission, qui consiste à ne chercher que le véritable intérêt de la religion du Christ, h Voilà ce que disait le Journal. Mais cessons de parler du Père Joseph et de la Mission Franciscaine de l'Esquina, et passons sur l'autre rive du Bermejo.
(La fin au "prochain numéro).