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EGYPTE

Lettre du Père Erasmo de Sasso, Missionnaire Apostolique M. 0. en

Egypte, au Reverendissime P. Box avente re de Solerò, Custode delà

Terre-Sainte, sur son second voyage dans V Isthme de SuezK.

Da mi et te, le S mai 18G2.

Reverendissime Père Gardien,

Je satisfais volontiers au désir que vous m'avez manifesté à Alexandrie, d'avoir une relation exacte de mon dernier voyage le long du canal maritime de l'Isthme de Suez.

Comme vous le savez, depuis que je demeure à Damiette, je me suis transporté plusieurs fois à Porto Saïd et ailleurs, soit pour y célébrer la Sainte Messe, soit pour y administrer le baptême, et j'ai toujours rencontré, parmi les habitants, beaucoup de chrétiens qui voulaient se confesser. Comme le temps pascal approchait, je pensai que c'était le moment où je pourrais faire le plus de bien aux fidèles épars çà et là le long du célèbre canal, et je résolus d'y faire un second voyage pour leur donner la facilité de remplir les devoirs de tout bon catholique.

Avant de partir cependant , je jugeai convenable d'en parler à M. Voisin, Vice-Consul de France à Damiette, ingénieur en chef et Directeur-général de tous les travaux de l'Isthme, et de lui demander son avis à cet égard. Or, non-seulement il approuva et loua mon projet, mais il ajouta que je répondais tout à fait à ses désirs et qu'il me priait de ne négliger aucune escouade d'ouvriers. En conséquence il ordonna qu'une barque fut mise à ma disposition, et écrivit en même temps, à tous les chefs, d'avertir de mon prochain passage tous les hommes placés sous leurs ordres, afin que ceux qui désireraient remplir leurs devoirs de bons chrétiens pussent s'y préparer, leur prescrivant d'ailleurs de contribuer, autant qu'ils le pourraient, à faciliter mon transport d'un lieu dans un autre.

Je m'embarquai donc dans la matinée du Jeudi Saint, sur le Lac de Manzele, tout joyeux de l'espoir de réussir dans ma mission. Mais, comme si l'enfer se fut déchaîné contre la sainte entreprise, après cinq heures de navigation, un violent coup de vent vint frapper à l'improviste notre barque, qui faillit sombrer; le mât fut brisé et emporté loin de nous. Nous parvînmes à grand'peine , et non sans péril, à nous approcher d'une île déserte et à y jeter l'ancre. Comme le mauvais temps continuait, il nous fallut rester en ce lieu jusqu'au vendredi soir, et si nous n'eussions pris ce parti, nous aurions certainement péri comme dix autres barques qui voguaient dans la même direction.

*) Pour le premier, voir le N* 1 de cette année, pages 38 et suivantes.

La nuit du vendredi au samedi, comme le vent baissait, je priai les mariniers de se remettre en route; ils obéirent, et grâces à Dieu, après avoir heureusement franchi deux détroits difficiles par lesquels il fallait absolument passer et qui étaient formés par des îles remplies de tarentules venimeuses, nous abordâmes le samedi matin à Porto- Saïd, presque morts de faim et de soif.

Je dis presque morts de faim et de soif, parce que, pensant effectuer le trajet en douze ou seize heures tout au plus, nous n'avions emporté de provisions d'aucune espèce. Même le jeudi soir, après avoir fait une légère collation, je donnai le surplus aux marins, de sorte que je fus obligé de passer le vendredi tout entier sans autre nourriture que deux harengs qui m'étaient restés par hasard. Ce que nous avions d'eau douce était contenu dans un vase qui fut brisé par le choc du mât que le vent avait rompu et emporté.

Ces souffrances furent abondamment compensées par la manière aimable et affectueuse avec laquelle on m'accueillit à Porto- Saïd. Je fus fêté avec les signes de la plus vive allégresse par tous les ouvriers qui s'y trouvaient, et qui me conduisirent, en grande pompe, au logement construit par la compagnie pour les prêtres qui seront destinés à diriger cette nouvelle et importante paroisse et mission. Il n'est pas besoin de dire qu'ils désirent tous que ces prêtres soient des Franciscains de la Terre- Sainte.

Ce logement se compose de cinq belles chambres et une terrasse ayant vue, au levant, sur le Golfe de Péluse, et au couchant, sur la ville nouvelle qui touche au lac de Manzèle. Une chapelle commode et une sacristie à l'avenant sont jointes à cette demeure. En vérité, je me trouvai on ne peut mieux logé. Ajoutez à cela, que M. Laroche, ingénieur en chef de cette division , eut l'attention d'attacher un homme à mon service pendant tout le temps de mon séjour en cet endroit. Mais ma plus grande consolation provint de l'abondante moisson spirituelle que j'eus le bonheur d'y faire et qui dépassa de beaucoup mon espérance. Pendant les trois jours que j'y passai, je fus occupé, matin et soir, à confesser un grand nombre de ces bons ouvriers , et tous reçurent la sainte communion pendant la Mc^se que je célébrai chaque jour au milieu d'un concours extraordinaire dépeuple. Le jour de Pâques, la chapelle ne fut pas assez grande pour contenir tous les fidèles, dont plusieurs furent forcés de rester dehors, en s'arrangeant le moins mal possible; après le dîner je baptisai un enfant.

Porto- Saïd est une cité naissante comptant environ douze cents Européens, la plupart Français, et quelques milliers d'Arabes. On y trouve une fonderie, des machines à forger le fer, à scier et à travailler les bois de toute manière. Le port, peu sûr jusqu'à présent, a été amélioré par la construction d'une île artificielle au milieu de la mer. A cette île doit se joindre 3e môle qui s'élève rapidement.

Le soir du 22, je m'embarquai sur le nouveau canal , et j'arrivai, au commencement de la nuit, à Ras-El-Esce, campement placé clans une île du lac, autrefois déserte et éloignée de Porto-Saïd d'environ 12 kilomètres. Le lendemain matin, je suivis le canal, je visitai en passant les petits campements de Kaban, Àtuan et Capo, et arrivai, après avoir fait vingt-cinq kilomètres, à Kantara, où je passai le jeudi tout entier. J'y baptisai un enfant et visitai l'ancien cimetière, ainsi que les ruines d'une antique cité que beaucoup de personnes prétendent s'être appelée Maddalon. Enfin, le matin du vendredi, je partis pour El-Guisr, une lieue par terre au delà de Fardan, jusqu'où M. Bichon, chef de ce campement, avait absolument voulu m'accompagner avec sa barque. A mon arrivée, je fus accueilli et salué par tous avec les marques de la plus vive allégresse.

Ce campement est le plus grand et le plus peuplé après celui de Porto- Saïd. Il contient six cents Européens et vingt mille Arabes, logés sur le penchant de la montagne. Là réside un gouverneur égyptien, soit pour maintenir l'ordre, soit pour accélérer les travaux.

Comme cette ville est très-exposée au vent du désert, les maisons construites en pierres et en briques cuites au soleil n'ont qu'un rez de chaussée. L'air y est sain néanmoins, ainsi que dans le reste du désert.

Le logement destiné aux prêtres qui doivent bientôt venir l'habiter est composé de cinq chambres; l'église, dont je bénis la première pierre au mois de septembre dernier, est plus grande est plus belle que celle de Porto- Saïd. J'y restai pendant trois jours, afin que tous eussent le temps de s'ap proeher du sacrement de pénitence.

Le dimanche suivant 27 avril, tous les chefs de la compagnie vinrent, de toutes les divisions, se réunir à Guisr, sous la présidence du comte Sala, Vice-Président de la compagnie, et de M. Voisin , Vice- Consul français à Damiette. A dix heures du matin, je, célébrai la Sainte Messe au milieu d'un immense concours de peuple de toute nation et de tout rite. A trois heures, nous montâmes dans une voiture du pays, trai née par des dromadaires, et nous allâmes au bord du lac Timsah, à cinq quarts de lieue de distance, poser et bénir la première pierre de la ville de Timsah, qui se construit avec la plus grande activité, et dans laquelle sera transporté le bureau-central de la compagnie, actuellement à Damiette. Là, comme dans les deux campements dont j'ai déjà parlé, ne manqueront ni l'église, ni le logement des religieux auxquels sera confié le soin spirituel des habitants.

Le lac Timsah est alimenté par un canal d'eau douce que la compagnie a fait creuser en trois ans, le long de l'Uadi, dans la région de ( autrefois donnée par Pharaon au père et aux frères de Joseph. Ce canal traverse le désert et communique avec le Nil, près de la ville de Zagazig. Dans quelques années la ville de Timsah sera suffisamment peuplée et ap-

provisionnée de récoltes et de fruits de tonte espèce , grâce aux vergers et aux jardins qu'il est facile d'y établir. Ces jardins seront arrosés par l'eau douce que le nouveau canal fournit en abondance.

Le lundi matin, je m'embarquai sur ce canal et me dirigeai vers les campements placés sur ses rives. D'abord, je m'arrêtai à Ramesse, antique cité détruite maintenant, où les travailleurs trouvèrent, en creusant le sol. une grande quantité de momies et de précieux débris de grande valeur. On y voit encore une statue antique ayant deux faces, et l'on prétend qu'elle est placée à l'endroit d'où partirent les hébreux , lorsqu'ils quittèrent l'Egypte pour la terre promise. La nuit nous surprit au campement de Marama, sur les bords du lac de ce nom, et je logeai chez M. Caso, qui surveille les travaux avec un certain nombre d'employés placés sous ses ordres. Le lendemain matin, toujours dans la même voiture trainée par des dromadaires, je me dirigeai vers Tel- Chibir, premier village arabe que l'on rencontre au delà du désert. Ce lieu appartient à la compagnie, qui l'a acheté des fils de feu Abbas-Pacha; il est vaste et fertile, mais, jusqu'à présent, mal cultivé par les habitants du village. C'est là que réside M. Guichard, agriculteur en chef, à qui la compagnie a confié la direction de la culture de ce vaste terrain.

Enfin, remonté en voiture, je retournai à Zagazig , où j'arrivai à onze heures du soir. Le lendemain matin je pris le chemin de fer, jusqu'à Bennah et jusqu'au Caire, où j'espérais trouver l'excellent Mgr Pascal Vuicic, délégué apostolique de l'Egypte, et lui rendre compte de ma mission; mais il était déjà parti pour Alexandrie, où je me transportai également, heureux d'y remplir ce devoir.

Je suis, mon Reverendissime Père, en vous baisant la main, de votre paternité Reverendissime,

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Fu. Erasme de Sasso,

Missionnaire apostolique, Mineur Franciscain.

CHINE

Lettre du P. Eusèbe-aTarie de Dongo. Mineur de la stricte Observance de la Province de Lombardie , Missionnaire Apostolique en Chine, au R. P. Constantin de VaicamonicAj sur la situation des Missions Franciscaines dans le Vicariat- Apostolique d'U-nam.

Siau-tun , novembre IS01.

Mon biex-aimé Confrère,

J'ai été bien heureux de recevoir, le 13 du courant, votre aimable lettre du 26 juin dernier, avec celle y incluse de ma sœur, qui me prouve une fois

OQO

de plus la sincérité et la constance de son affection pour moi, et l'empressement qu'elle met à m'informer de tout ce qui se passe dans notre cher pays, à l'égard duquel aucune nouvelle ne me trouve indifférent, quelle soit bonne ou mauvaise; car, dans le premier cas je rends grâces au Seigneur, et dans le second, j'implore sa miséricorde et sa clémence. Je ne puis cependant vous dissimuler que les trois événements que vous m'apprenez ont profondément affligé mon cœur ! D'abord , la perte de notre bien cher P. Vincent, dernier représentant de l'ancienne Province de Brescia, et grand Promoteur de la nouvelle Province de Lombardie ; puis, la mort prématurée du P. David; et enfin, les grands troubles qui agitent l'Italie. Heureusement j'ai reçu à ce sujet, il y a peu de temps, une lettre de notre digne Vicaire-Général, le P. César Daleggio, observantin de la province des Marches, me faisant espérer une paix prochaine, avec l'exaltation de notre Sainte Mère l'Eglise Catholique. Veuille le Seigneur que mes désirs, à cet égard, aient bientôt leur accomplissement !

Quant à notre situation , mon très-cher Père , il m'est pénible de vous avouer qu'elle ne s'est pas améliorée — depuis la paix conclue par les puissances occidentales avec l'Empereur de ce pays. Au contraire, dès que ce traité de paix fut publié , dans toutes les villes de l'Empire , les ennemis de notre religion, qui sont les nobles de la nation, fort puissants dans cette contrée, entrèrent en fureur, menaçant d'exterminer tous les chrétiens, ainsi que tous leurs adhérents futurs. Ils ont tourné en dérision dans des libelles infâmes nos saintes cérémonies et nos Prêtres Européens , en leur donnant les Epithètes de He-lao-ie, c'est-à-dire, V homme noir, et Si-Jam Knei-z, ce qui signifie le Démon Européen!

Ils ne se sont pas bornés aux railleries et aux menaces. A Hen-Kion-Fu, lieu de notre résidence, un pauvre néophyte, qui avait essuyé quatre-vingts soufflets, quatre-cents coups de bâton et cinq mois de prison, fut, il est vrai, mis en liberté par ordre du Mandarin supérieur; mais tandis qu'il retournait dans sa famille, il fut inhumainement massacré par nos implacables ennemis. Quand ses parents portèrent leurs plaintes au tribunal supérieur, il leur fut répondu que les Mandarins ne pouvaient protéger les chrétiens et leur rendre justice, au milieu delà réprobation générale dont ils étaient frappés.

Mon vénérable Evêque, Mgr Michel Navarro, des Observantins Espagnols, a failli subir le même sort, à Hen-Kion-Eu. Avant le meurtre de notre néophyte, Monseigneur essaya de se présenter au tribunal, afin d'implorer la protection du Mandarin en faveur de ce malheureux; or, non-seulement on lui en interdit l'entrée, mais il fut accablé de mille injures et outrages par la multitude accourue pour le voir, et peu s'en fallut qu'il ne tombât victime de leur fureur. Tous criaient comme des démoniaques! Mort à l'Européen! Morta l 'Européen! Ce n'est que par une assistance spéciale de la divine

Providence qu'il put s'enfuir, dans une barque, jusqu'à la ville de Hen- Kon, province du Hu-pè, où résident les Consuls Européens, par l'entremise desquels nous espérons une carte de sûreté de la ville royale de Pékin.

Je fus appelé à ce sujet, ainsi qu'un Père Chinois nomme André Kum, devant le tribunal supérieur de Kiam-xa, capitale de cette province. Je m'y rendis aussitôt, accompagné par un Mandarin de Sian-tun. Mais à peine mon arrivée fut-elle connue, qu'un immense concours de peuple chercha à me voir, et je fus obligé de me présenter plusieurs fois à ses regards, sous peine de mort. Comme ces gens-là ne pouvaient se déterminer à croire que je fusse Européen, s'imaginant peut-être qu'en ce cas, je devrais avoir d'autres formes que les miennes, ils se mirent à fouiller la chambre que j'occupais, en furetant partout et d'une manière fort peu amicale. Ce fat au point que je fus obligé d'implorer le secours du Mandarin, qui, en effet, envoya quelques soldats pour notre défense. Loin de cesser alors, les clameurs n'en devinrent que de plus en plus furieuses, et le tribunal, trèsheureusement pour moi, jugea nécessaire de me transporter, pendant la nuit, dans l'enceinte de ses bâtiments, où la populace ne put pénétrer ; et c'est ainsi que nous eûmes un moment de repos.

J'ai su depuis que ce peuple projetait ma mort. En conséquence, le lendemain de mon départ qui n'était pas encore connu, une foule immense se rassembla et força les portes du tribunal, où j'avais asile, résolue d'exterminer également tous les chrétiens de la ville. Mais la Divine Providence a déjoué ces mauvais desseins, en me faisant partir la veille. 0 cher Père Constantin, comment pourrais- je vous promettre de vous écrire une autre fois, vivant au milieu de pareils ennemis du nom chrétien? Le passe-port royal ne nous sera d'aucune utilité contre des brigands, qui ne craignent aucune puissance. Aussi tout notre espoir est-il dans la Divine Providence : qui confidit in Beo, non confunditur. Ces hommes, mon Père, ne craignent nullement les Européens, tant qu'ils n'en ont vu aucun vaisseau. Ils ne nous respectent que là où les Européens ont débarqué et peuvent user de leurs armes. Voilà pourquoi on ne pense même pas à eux dans cette Province de Hu-pè, et l'hostilité contre la religion chrétienne ne fait qu'y croître en toute liberté. De toutes parts on n'entend que cris, blasphèmes, imprécations et calomnies contre nous ; ce qui non-seulement fournit aux autorités publiques l'occasion de nous mépriser, mais encore détourne de leur projet tous ceux qui avaient manifesté l'intention de se convertir à la vraie Eoi.

On va jusqu'à nous accuser de favoriser les rebelles qui parcourent cet empire dans tous les sens en se livrant au pillage, se sont rendus maîtres des meilleures provinces, et ne sont plus qu'à environ cent milles de nous. Plus d'une fois cette calomnie a porté les Mandarins à envoyer leurs soldats visiter notre résidence, craignant que nous ne cachions des munitions de guerre; mais toujours, grâces à Dieu, on a reconnu notre

innocence. Ce qui fait croire au peuple que nona avons des rapports avec Les rebelles, c'est qu'il ne sait pas distinguer notre très-sainte religion de celle de ces sectaires qui se donnent le nom de Tien- Chu- Kiao , c'està-dire chrétiens; ou pourrait peut-être en conclure que ce sont des prosélytes des sociétés protestantes d'Angleterre. Ce qui est certain, c'est que, partout où ils passent, ils détruisent les Miao, c'est-à-dire les temples des farne Dieux , massacrent tous ceux qui leur résistent , pillent les les maisons et enlèvent les jeunes gens des deux sexes, qu'ils traînent à leur suite en triomphe. Il est également certain que les sociétés dont je viens de parler, travaillent à faire pénétrer leurs doctrines perverses même dans ces contrées, surtout au moyen de livres, que leurs ministres répandent avec profusion partout où ils peuvent se fixer. Mais je suis sûr qu'ils gagnent peu de prosélytes, encore n'est-ce qu'à prix d'argent, parce que ni leur doctrine, ni leurs exemples, ne sont propres à convaincre les Chinois de la vérité de la religion anglicane.

A toutes les difficultés que rencontre la rapide propagation de notre sainte religion en Chine, vient se joindre le vice de fumer l'opium; vice presque universellement répandu , parmi les femmes comme parmi les hommes, et justement condamné par la Sainte Eglise Catholique. En effet, les personnes qui ont contracté cette habitude ne veulent pas y renoncer, et par conséquent nous ne pouvons pas les initier à la foi, fussent-elles disposées à abandonner l'idolâtrie et à embrasser le christianisme.

Dans votre excellente lettre, mon bon Père, vous me recommandiez d'écrire à notre cher confrère, le Père François de Gorla, Missionnaire au Hu-pè et pro-vicaire de Mgr Célestin Spelta, pour l'engager à témoigner plus de commisération à ses parents et amis, en leur donnant de ses nouvelles. Hélas! je dois vous apprendre, le cœur brisé et les yeux pleins de larmes, qu'il est passé à une meilleure vie, récompense de ses fatigues apostoliques. Tous ceux qui l'ont connu ont déploré sa fin prématurée, arrivée vers la fin du mois de juillet dernier. Notre province de la stricte Observance de Lombardie a bien le droit de se glorifier et de se réjouir dans le Seigneur, au souvenir de ce glorieux fils et missionnaire qui Ta tant honorée, et nous n'oublions pas de demander dans nos prières que son âme bénie repose en Jésus-Christ.

Mon bon compagnon de voyage et de mission, le Père Candide de . des Mineurs Observantins réformés de Toscane, m'a quitté pour aller à la Mission de Hu-pè. J'en ignore la raison, et en éprouve une grande tristesse. Ce qui me console un peu, c'est de savoir qu'un autre Missionnaire vient d'arriver d'Europe, et qu'un second est en route pour cette province d'U-Nam, et que tous les deux sont Napolitains. En ce moment, sans compter notre Evêque , nous sommes douze prêtres, tant européens qu'indigènes, qui ne manquons pas d'ouvage dans cette vaste

province chinoise. Ici, très-cher Père Constantin, je finis ma lettre, déjà trop longue, en me recommandant à vos prières et à celles de tons nos bons confrères, amis et bienfaiteurs, pour lesquels je prierai à mon tour au Saint Sacrifice de la Messe. Et croyez-moi toujours, tel que je me plais à me redire ,

Votre bien affectionné ami et confrère,

Er. Eusèbe Marie de Daxgo,

Min. Obs. réf. Miss, apost. en Chine,

Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être exagérées les difficultés dont parle notre Missionnaire, pour la propagation de la Eoi en Chine, après le traité de paix conclu entre cet empire et la France; mais le rescrit impérial suivant , obtenu récemment par M. Bourboulon, ambassadeur de France à Pékin, et signé du prince Kong, premier ministre, rend un irréfutable témoignage de la vérité de ce qui précède.

Edit impérial du sixième jour du troisième mois du règne de Tong-Tcke (± avril 1S62J.

Dans une de ses précédentes communications, le ministre des affaires étrangères m'avait fait connaître que, les missionnaires français n'ayanl d'autre but que de prêcher le bien, l'Empereur Kang-hi avait autorisé le libre exercice de la religion catholique. C'est pourquoi je publiai alors un édit ordonnant ta tous les magistrats de mon empire de juger dorénavant avec justice les affaires des chrétiens, quelles qu'elles fussent. Mais, contre mon attente, j'apprends par une communication du même ministère que beaucoup de ces magistrats n'ont tenu aucun compte de mes ordres, ni des instructions qui les accompagnaient.

En conséquence, j'ordonne de nouveau, aux vice-rois et gouverneurs de chaque province , de veiller plus efficacement à ce que tous les magistrats soumis à leur juridiction obéissent à l'instant même à cet Edit, en montrant l'équité la plus parfaite dans toutes les affaires regardant les chrétiens, affaires qu'ils devront terminer dans le plus bref délai possible, sans s'occuper de leur opinion personnelle , afin de prouver que notre bienveillance est égale pour tous.

Et j'ordonne en outre qu'à partir d'aujourd'hui l'on fasse droit à tout ce que contient la requête qui m'a été adressée à ce sujet. B.espeetez cet edit.

Pour traduction conforme :

Le Secrétaire interprète de la légation française en Chine,

Signé : H. Eoxtaxiei,1.

l) Rosier de Marò', 20 juillet 1862.

SYRIE

Lettre du Père Frakçois d'Ascoli Min. Obs. de la Province des Marches , au Rédacteur des Annales , sur taie Ecole de Sœurs de Nazareth, ouverte dernièrement à Saint- Jean d'Acre pour V éducation des jeunes filles dans cette ville.

Très-estimè Père Marcellin ,

Encore cette année, après avoir fini mes prédications annuelles an Caire, je me suis plu à parcourir la Syrie , la Judée et la Galilée , afin d'y visiter nos confrères occupés à travailler à la vigne de Jésus-Christ. A Saint- Jean d'Acre, autrefois Ptolemaïs, ancienne cité de la Syro-Phénicie, au nord du Mont-Carmel, à l'extrémité d'une presqu'île sur la Méditerranée, j'ai trouvé l'école des jeunes filles si utile et si bien ordonnée, que je n'ai pu m'empêclier de vous en dire quelques mots, afin de la faire connaître, par vos Annales, aux bons catholiques d'Italie.

Cette école a été ouverte, le 21 novembre de l'année 1361, par les excellentes sœurs de Nazareth, d'institution française, qui en avaient déjà d'autres à Nazareth , Sciufamar, Caifa et autres lieux. Dès le lendemain, plus de cent jennes filles catholiques remplissaient la maison, heureuses de recevoir l'instruction qui doit les rendre le soutien et l'honneur de leurs familles. A celles-ci se joignirent bientôt beaucoup de jeunes filles juives et musulmanes, tant les maîtresses ont su parleur bonté acquérir l'estime et l'affection universelle. Ces maîtresses sont au nombre de cinq, qui enseignent, non-seulement la couture et la broderie, mais encoreladoctriue Chrétienne, la Géographie, l' Arithmétique et la langue Arabe.

Mais je ne dois pas vous laisser ignorer qu'un tel bienfait a été procuré à cette ville par les soins du Père Bonaventure de Cardito, missionnaire apostolique et directeur de la maison qu'a notre Ordre en cet endroit. Ayant rencontré d'abord les plus grandes difficultés , il est parvenu à les vaincre , et à force de persévérance , il a conduit à bonne fin sa louable entreprise, dont il est recompensé aujourd'hui par des bénédictions unanimes. Curé des Latins, il a encore été nommé directeur de cette pieuse institution, et c'était justice , car la fondation lui en est due, et cette nomination contribuera certainement à la faire prospérer de plus en plus.

Je vous serai bien obligé, très-révérend Père, si, pour la gloire de Dieu et l'honneur de la Mission Eranciscaine en Terre- sainte, vous voulez bien publier cette lettre dans vos Annales , si utiles à notre Institut et à la propagation de la foi, et me recommander chaque jour au Seigneur, comme

de mon côté, je ne cesserai de le prier d'accorder à votre paternité salut et consolations spirituelles. Veuillez me croire

Votre très-humble et très-dévoué confrère, Fr. François d'Ascoli, Min. obs.

Jafa, le 15 juillet 1862.

AFRIQUE CENTRALE

Lettre duT. Bernardin de Vérone, ohservantin de la province de Venise, a/'. P. Raphael de Pontecchio, reverendissime général de V ordre, rapportant la mort du P. Jean Reinthaler de Ducla, Pro-vicaire apostolique de V Afrique Centrale , et de sept autres missionnaires , sur les trentetrois partis avec lui pour cette contrée.

Schellal, le 29 mai 1862.

Reverendissime Père ,

C'est avec la plus grande douleur que je me vois obligé de vous adresser cette lettre , qui contristerà bien profondément votre cœur.

x\ujourd'hui 28 mai sont arrivés ici les trois missionnaires Antoine Fische, Joseph Pernloche et François Herzoch, partis pour Chartum en décembre 1861, et nous rapportant les nouvelles les plus désolantes. — Ce sont : d'abord, l'état de maladie où se trouvent tous nos confrères résidant à Santacroce et à Heli-Kaba ; trois d'entre eux sont en grand danger de mort , et peut-être, en ce moment, déjà passés dans l'éternité! Ils sentaient, du reste , eux-mêmes le germe du mal jusque dans la moelle de leurs os , lorsqu'ils ont pénétré sous ce climat meurtrier. Puis surtout, la mort de sept autres de ces chers confrères, parmi lesquels le très-révérend P. Jean Reinthaler de Ducla, pro-vicaire apostolique et chef de la Mission. Voici comment arriva ce malheur : la jambe gauche commença par s'enfler ainsi que le pouce de la main droite, soit à la suite de la morsure d'un animal venimeux, soit pour toute autre cause que nous ignorons. Peu de temps après , ce pouce fut tellement malade , que le bon père ne pouvait plus tenir la plume, tandis que les muscles de la jambe, sortant des chairs, de la longueur d'une demi-paume pour le moins, présentaient à la vue quelque chose de vraiment effrayant. Il lit appeler un médecin arabe qui arriva trop tard, quand déjà le mal avait atteint l'épine dorsale, en sorte qu'il n'y avait plus de remède! Les autres missionnaires que nous avons perdus, sont Pierre, de Naples; Roch, du Tyrol; Otma, de Salsbourg; Franz Substancie, de Goritz; Ferdinand Vlagoski, de Bohême;' François Pichler, de Styrie; et Erhard Kisnar, d'Allemagne.

Les trois Miss'onnaires dont je vous ai parlò plus haut, arrives ce malin a Schellal, ont quitté Chartuni le ~7 avril, et ceux que nous avons perdus, à l'exception du Père Reinthaler, reposaient dans la tombe dès le courant du mois de mars dernier. Nous espérons qu'aucune autre victime ne sera tombée dans ces trois mois, et cependant nous avons des motifs bien sérieux de craindre le contraire; car cette saison, plus que toute autre, moissonne en ce pays les pauvres missionnaires.

Joignez à ces pertes celle du Père Jean, notre chef, et votre paternité reverendissime comprendra facilement quelle doit être notre consternation et la douleur de nos confrères de Santa-Croce et de Heli-Kaba, tous restés orphelins d'un tel père!

Ce dont nous nous croyons certains, c'est qu'il jouit maintenant dans le ciel de la récompense de tant de fatigues et de souffrances endurées pour l'amour de Jésus-Christ. Néanmoins, sachant combien il est terrible de paraître au tribunal du juge suprême des vivants et des morts, et le Père Jean ayant eu le malheur de mourir sans le secours charitable et fortifiant d'un ministre delà religion, j'ai ordonné aussitôt la célébration solennelle de l'office des morts avec une messe chantée de Beqîtiem pour le salut de son âme bénie. J'y ai ajouté trois cents Pater, Ave et Requiem, dits par chaque frère lai et tertiaire, et une messe par chaque Pri tre Missionnaire.

Je termine ici cette lettre, vous priant seulement de vouloir bien nous bénir, moi et toute votre famille séraphique.

Votre très-humble et très-dévoué fils en Jésus-Christ,

Pk. Beuxaudin de Tèsone,

Miss. Ajpost. de V Afrique Centrale.

Une autre lettre du 2 juin, écrite par le même Père, suivit celle qui et nous fit connaître le lieu où mourut le Père Jean Reinthaler. Ce fut à Berber, situé à trois journées de marche environ du désert, sur le chemin de Korosko. Il y était arrivé de Chartum, après onze jours de marche , et retournait en Europe pour y recruter des prêtres de son ordre et les ramener dans cette importante mission. Le Père ajouta que la fatale nouvelle ne pourra parvenir aux Missionnaires des stations du fleuve Blanc que dans deux ou trois mois et qu'il prévoit toute leur désolation.

Quant a moi, conclut-il, bien que profondément contriste, je n'ai pas perdu courage, et suis prêt à partir, soit pour Chartum, soit pour le il ut Blanc, afin de consobr ceux de nos confrères qui attendent vainement leur père bien-aimJ-, et d'assister le peu de fidèles qui s'y trouvent et qui partageront la consternation de ces prêtres à l'annonce de eette louvelle. Ah! que cette entreprise deviendrait plus facile , si d'autres

confrère; d'Europe , animés du véritable esprit évangélique et mus par un zèle sincère pour le salut des âmes, venaient se joindre à nous, dans ce champ du Seigneur, dont la culture est si laborieuse !

Ainsi termine le Père Bernardin de Vérone.

Nous verrons quelles mesures la sacrée congrégation de la Propagation de la foi et l'ordre Franciscain jugeront convenable de prendre pour réparer un si grand malheur , et nous les ferons connaître à nos lecteurs dans les numéros suivants.

YI.

NOUVELLE ZELANDE.

Lettre* où le Fr. Sante-Renzoni de Poggio d'Orciano, Frère-Lai Prof es des M. 0. de la province des Marches , attaché aux Missions Franciscaines de la Nouvelle Zelande, raconte à son père le genre de vie des Franciscains dans cette contrée.

Mon très-chee, Pèee, Votre très-chère lettre m'est parvenue à la fin d'août 1S61 et m'a comblé de consolation. Si je ne vous ai pas répondu aussitôt,, ainsi que j'en avais l'ardent désir, c'est parce que j'étais alors malade. Mais avant promptement recouvré la santé, j'ai pu faire plusieurs courses dans la Nouvelle- Zélande, et dès le mois d'avril de l'an dernier, je me suis rendu avec mes confrères Franciscains à une Mission située au Nord du pays. Cetteprovince se nomme Kokianga et le lieu où s'élève notre cabane, Purokam. Ce lieu qui, à l'exception de quelques colons Européens, n'est habité que par les Maori, ou naturels du pays, touche d'une part à la mer et, de l'autre, aune immense forêt. Notre nourriture y consiste en pain, que nous faisons nous-mêmes, en patates, café, thé et en eau fraiche. Mais il nous est arrivé plus d'une fois d'être réduits à l'eau pure pendant une journée entière, en sorte que nous dûmes souffrir de la faim, au point de devenir maigres et pâles, comme les Pénitents du désert. Néanmoins cela nous paraissait doux; car nous savons que telle doit être la vie du missionnaire , vie de privations et de sacrifices , offerts pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Les Maori dont je viens de parler viennent tous les dimanches à la Messe et font juscpi'à vingt ou quarante milles pour s'y rendre. Ordinairement ils viennent par mer, sur de petites barques qui leur appartiennent , et qui ne sont autre chose que de gros et longs troncs d'arbres creusés.

x) Cette lettre nous a été gracieusement communiquée par l'excellent Père Provincial de l'Observance des Marches, le Père Ernest de Recanati.

\ 5SÎ est-il dangereux d'y voyager, surtout lorsque la mer est orageuse. 11 est bien rare cependant qu'ils périssent ainsi, car ils nagent comme des poissons. Les premières fois que je les vis monter ces barques, je tremblais pour eux, maintenant je suis tranquille. Quant à leur nourriture, elle consiste en poissons, patates, maïs ou blé de Turquie, qu'ils laissent se putréfier et qu'ils mangent lorsque déjà il exhale une odeur fétide. Leurs maisons sont en paille ou en jonc, sans cheminée, sans chambres séparées, ni lits. Elles sont tellement sales, que je doute qu'en Italie on voulut y loger même les vaches. Sans cesse occupés à fumer, hommes et femmes, ils sont revêtus, les hommes, d'une misérable couverture qui leur tombe, tantôt à droite, tantôt à gauche; les femmes, d'une robe, le plus souvent déchirée, pire que celles des plus pauvres en Italie. Tous vont nu-pieds. Quant h la religion, ils font vraiment pitié; car la plupart vivent dans les ténèbres du paganisme, d'autres sont protestants, et les quelques catholiques qu'on trouve sont presque sauvages, et manquent. entièrement, ou peu s'en faut, d'instruction religieuse, faute de prêtres. Après avoir demeuré dix mois à Ko-Kianga, je retournai à Auckland, capitale de la Nouvelle- Zelande, à plus de trois-cents milles de distance, et environ deux mois après je vins à la Baie des Iles, ou je suis actuellement a cent-cinquante milles d'Auckland, par mer, c'est une des stations assignées à nos Missionnaires Franciscains. Je n'ai avec moi, dans ce moment, que le Père Nivard Jourdan, et les catholiques ne sont que quinze ou seize; mais avec l'aide de Dieu nous espérons voir ce nombre s'accroitrê bientôt. Lorsque je connaîtrai mieux les mœurs de ce peuple, je vous en donnerai de longs détails. Aujourd'hui il ne me reste qu'à vous embrasser ainsi que mes frères, sœurs et autres parents, vous priant de présenter mes respects au Père Gardien Ricci, et à tous les autres religieux de Poggio, et de les supplier de nous recommander à Dieu, moi et mes compagnons. Je termine en vous demandant votre bénédiction, et suis pour toujours,

Votre fils très-affectionné,

Fn. Sante-Rexzoxi de Poggio d'Oeciano,

Lai, M, 0., attaché aux Missions de la Nouvelle-Zélande,

Kgrarareka ou Baie des îles, le 3 mars 1802,

— ouj —

YIL AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.

Lettre du Père Pamfiiile de Magliaio, M. 0. de la stride Obseroanee, an rédacteur des Annales, sur V Histoire des Franciscains, dans les Etats- Unis.

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