FLORIDE
Le P. Jean Suarez (qui avait fondé une mission au Mexique dès 1524), accompagné de beaucoup d'autres Franciscains, suivit l'expédition de Pamphile Narvaez en Floride. Ils y abordèrent le 16 avril 1628, et se mirent solennellement en possession de la baie de Santa-Croce, actuellement nommée Pensacola. Le P. Suarez était revêtu non-seulement du titre de Supérieur de la Mission, mais encore de celui d'Evêque de la Floride, qui fut le premier de l'Amérique Septentrionale.
L'histoire des prémices de l'apostolat dans la Floride est douloureuse, car les sauvages y sont d'un caractère plus féroce qu'ailleurs. Aussi tous ceux qui prirent part à cette première expédition périrent-ils , à l'exception de quatre hommes. L'Ordre des Dominicains, toujours émule du nôtre, vint ensuite se mettre à l'œuvre , sans plus de succès. Les fils de St-Ignace parurent à leur tour : mais eux aussi, après plusieurs années d'efforts et de sacrifices, n'aboutirent point à de meilleurs résultats. Il ne restait donc plus aux Franciscains qu'à tenter de nouveau l'entreprise , et ils la menèrent effectivement à bonne fin en 1573. De sorte qu'en 1592 douze Franciscains accouraient au secours des premiers ouvriers évangéliques , dont la moisson s'était singulièrement accrue.
1) Voir Roselly de Lokgues , Hist . de la vie et des voyages de Colomb, etc.
Sur ces entrefaites le P. François Pereja, Mexicain, composait un abrégé de Doctrine chrétienne dans la langue des Yamassi , et ce fut le premier ouvrage en langue indienne qui ait paru dans l'Amérique Septentrionale. La parole de Dieu commençait donc à fructifier parmi ces tribus sauvages, et l'on vit en peu d'années s'élever des villages réguliers de néophytes , qui cessèrent de plier le genou devant le Soleil et le Peu, presque semblables aux bètes errantes dans les forêts, et guidés comme elles par le seul instinct de la nature corrompue. Mais l'ennemi de tout bien ne souffrit pas longtemps que les ministres du Seigneur gagnassent si tranquillement pour le ciel tant de fils des forêts. En 1597, le P. Missionnaire de Corpa dut publiquement réprimander le fils du Cacique, qui avait été un des premiers à se convertir , et qui , déchu de son ancienne ferveur , était ensuite retombé dans tous les excès d'une vie désordonnée ; cette sévérité était nécessaire afin d'arrêter le scandale, qui menaçait d'entraîner à leur perte tous les autres néophytes. Le coupable irrité court sur-le-champ à un village voisin , y réunit un grand nombre de sicaires, se jette pendant la nuit sur Zolemato, et envahit la chapelle où le saint Missionnaire priait à genoux devant l'autel, et où les brigands l'abattent d'un coup de tomahawk. Puis, décidés à continuer le massacre avant que les autorités espagnoles de Sant'Agostino en soient informées, ils fondent à l'improviste sur la Mission des Zopoqui, gouvernée par le P. Rodriguez, et après lui avoir appris la fin tragique de son confrère, ils lui enjoignent de se préparer, lui aussi, à mourir. Stupéfait à cette nouvelle, il ne laissa pas de les détourner de leur horrible dessein, leur promettant de leur obtenir pardon de leur crime, pourvu qu'ils s'arrêtassent. Mais il en fut pour ses frais d'éloquence; alors il demanda en grâce qu'on lui permit de célébrer la messe avant de mourir, et chose étonnante quoique vraie, il l'obtint, de sorte que, malgré leur animosité, les sicaires attendirent patiemment qu'il eût achevé le saint sacrifice; puis, ils l'égorgèrent à l'instant même. De là ils passent dans l'ile de Puale, où le Cacique, ami des Pères Aunon et Badajoz, n'ayant point réussi à les sauver, leur rendit le pieux onice de les ensevelir comme martyrs. Courant ensuite à Asao, et furieux de ne pas y trouver le P. Velascola, qui plus que tout autre s'était concilié l'esprit des Indiens, ils lui dressent une embuscade , le surprennent à son retour et l'immolent à leur rage avec la dernière cruauté. C'est pourquoi aussitôt que le P. Avila, qui était à Ospa, eut connaissance de l'approche de ces forcenés, il prit la fuite; mais poursuivi et accablé d'une grêle de traits, il fut saisi et vendu comme esclave à quelques sauvages païens. Maintenant vous pouvez vous imaginer quelles furent la terreur et la consternation des autres missionnaires cà l'annonce de ces funestes nouvelles. Heureusement, avant que les perfides pussent exécuter leurs projets d'extermination générale, ils furent attaqués et défaits par la garnison de San-Pietro, de sorte qu'ils durent mettre un terme à leur sanguinaire fureur.
Toutefois il était impossible que les effets les plus funestes d'une pareille catastrophe ne se fissent pas ressentir, et pendant trois ans les Missions parurent comme abandonnées. Mais 1601 vit arriver neuf Franciscains, et dès cette époque leur nombre s'accrut si rapidement que, douze ans après, ils avaient déjà une résidence sur tous les principaux points du pays, et jusqu'à vingt couvents qui formèrent la Province de Ste-Hélène, du nom du premier couvent fondé à Sant'Agostino. Aussi parvinrent-ils en peu de temps à convertir et à civiliser la plupart de ces cruels sauvages de tant de tribus diverses, qu'ils avaient retrouvés en Floride et en Géorgie, et ils les gouvernèrent de la manière la plus heureuse, avec l'autorité de pères sur leurs fils.
Telle fut la prospérité de nos Missions jusqu'à 1703 ; à cette époque, les anglais, trop fameux dans l'histoire par leurs persécutions contre les catholiques et par le pillage de nos biens, firent la guerre aux naturels, que malheureusement ils vainquirent , et massacrèrent ou vendirent comme esclaves tous les indiens qui avaient embrassé le catholicisme. Ainsi, de la tribu des Alamacchi , qui en comptait sept mille, il n'en resta que quatre cents ; et les autres n'eurent pas un moins triste sort , les pasteurs comme le troupeau. Après diverses vicissitudes de guerre, la Floride fut définitivement occupée par les Anglais en 1765, et leur triomphe mit le comble au malheur des Missions catholiques : tous les Franciscains, avec la plupart des Espagnols qui y étaient établis, furent forcés de se retirer; et les quelques indiens qui avaient survécu furent chassés des savanes qu'ils avaient défrichées et cultivées avec tant de soins et de fatigues , et repoussés jusque dans les forêts iuhospitalières joù ils devaient vivre au milieu des bêtes féroces. De là vient que de tant de tribus nombreuses il ne resta que quelques milliers de sauvages, désignés seulement sous le nom de Sêminoles, c'est-à dire nomades, et réservés peut-être parla justice divine, comme des instruments de sa vengeance ; car , malgré leur petit nombre , ils n'ont pas cessé d'être le plus terrible fléau de la puissance Anglo- Saxonne.
Après cela il est facile de comprendre que la Floride, qui de fait comme de nom , était vraiment un paysyfe?«7 au temps des Missions Franciscaines, se changea presque en un désert , et même après qu'en 1820 elle eut commencé à faire partie des Etats-Unis, on ne la vit plus prospérer. Aujourd'hui la Floride est un des Etats qui se sont révoltés contre le gouvernement de Washington, et nous verrons à la fin de la guerre ce qui en adviendra. En 1857 le Souverain Pontife régnant Pie IX y a érigé un vicariat apostolique, dont il a chargé Mgr F. de Farland, qui , ayant donné sa démission , fut remplacé par Mgr Augustin Vérot, sacré évèque in partions le 20 avril 1S58; mais quand ce dernier fut transféré au siège de Savannah, le vicariat de la Floride resta vacant.
Pour les Franciscains , la Floride est encore comptée sous le nom de
Sainte-Hélène au nombre des provinces de leur Institut ; mais en fait il ne s*y trouve actuellement aucun religieux de notre ordre. Seulement il y a encore dans l'ile de Cuba environ dix Franciscains , qui y sont restés après la suppression des couvents prononcée par le gouvernement Espagnol, et peutêtre représentent-ils cette antique province , bien qu'ils n'aient pas de Mission dans la Floride. Il est bon d'avertir ici que dans les Annales de Tordre la Floride est considérée comme une ile , tandis qu'elle n'est qu'une partie du continent Américain. Si ce pays n'est plus aussi florissant que dans le passé, s'il ne se montre pas à la hauteur des autres Etats, il n'en conserve pas moins une grande importance , il n'en a pas moins été le premier berceau de la civilisation chrétienne dans l'Amérique septentrionale , principalement grâce au zèle des Missionnaires Franciscains. (A continuer).
BERMEO EN BISCAYE.
COLLÈGE FRANCISCAIN OUVERT A BERMEO (ESPAGNE ) POUB VENIR EX AIDE AUX MISSIONS DE LA HAVANE.
Nous avons parlé plusieurs fois dans notre Histoire universelle des missions Franciscaines, et aussi dans cette Chronique, du grave préjudice que les gouvernements ennemis des instituts réguliers causent , en en décrétant la suppression, non- seulement aux peuples soumis à leur autorité, qu'ils privent ainsi des secours spirituels que les religieux leur procurent par leur parole, par leurs exemples et par l'exercice de leur saint ministère , pour les fortifier dans les épreuves si rudes et si nombreuses de cette vie, et pour faciliter leur marche dans les voies du progrès moral et social ; mais surtout à l'œuvre des saintes Missions chez les peuplades du monde encore barbares ou sauvages. Or personne assurément ne voudrait nier que ce ne soit là l'œuvre la plus humanitaire, comme on dit aujourd'hui, la plus utile et la plus glorieuse même aux pays d'où partent les Missionnaires, qu'ait jamais pu mentionner l'histoire de la civilisation. Malheureusement, il est rare que les nations, séduites par de fausses doctrines, une fois qu'elles ont mis le pied dans l'erreur , sachent vaincre leur orgueil et incliner la tête à la voix de la sagesse, qu'on s'efforce de leur faire entendre,
« Pour qu'elles découvrent le mauvais sentier où elles sont engagées. " Si che reggiano il loro mal sentiero1 .
Et voilà pourquoi , semblables à des moutons stupides , qui marchent à la queue l'un de l'autre , toutes aspirent à la triste gloire de se préci-
d) Dante. Divine Comédie. Purgatoire. Chant XII.
piler dans l'abîme , malgré les expériences douloureuses qu'ont déjà faites leurs devancières.
Or tout le monde sait qu'un de ces gouvernements a été celui d'Espagne, qui inaugurait sa régénération constitutionnelle en chassant à main armée les religieux, des couvents, dont une loi des Cortes décrétait ensuite rentière abolition, et parfois en égorgeant un grand nombre. Comme partout ailleurs, la plupart étaient des religieux mendiants, spécialement des Franciscains, qui , vivant an jour le jour des dons spontanés de la charité du peuple , étaient loin de lui être à charge, et occupaient de nombreuses Missions, à la grande gloire de l'Espagne, en Chine, en Cochinchine, en Palestine, en Egypte , en Afrique , aux Philippines , et principalement dans toute l'étendue des immenses provinces des deux Amériques.
L'Espagne, on le sait, revendique d'anciens privilèges sur le royaume latin de Terre- Sainte. Or la suppression de l'ordre Eranciscain devait nécessairement menacer d'une prochaine exstinction les religieux de cet Institut, qui de tout temps avaient été en Palestine comme les représentants de l'Espagne ; le gouvernement espagnol comprit que si les premiers disparaissaient, il perdrait probablement par là même les seconds, et mieux éclairé dès lors sur ses intérêts , il consentit volontiers à ce qu'on fondât à Priego pour les fils de St François un collège destiné à pourvoir aux Missions de Palestine et ensuite à celles de l'Afrique. Durant la dernière guerre faite au Maroc , il a vu combien, pour l'accomplissement de ses desseins sur ces contrées , il tire et pourrait tirer d'avantages de plus en plus grands de l'œuvre des missionnaires Franciscains , qui , après avoir accompagné ses soldats et leur avoir fourni tous les secours spirituels, fixèrent leur demeure au milieu de ces barbares , pour y exercer leur ministère apostolique1 .
Après tant d'antiques colonies, couronne si riche et si belle dont la nation Espagnole se ceignait le front , on sait qu'elle possède encore les îles Philippines : là nous voyons fleurir une grande province de Franciscains , qui y remplissent les fonctions de curé dans les parties du territoire, qu'ils ont déjà amenées par leurs travaux à la vie chrétienne et sociale, et de Missionnaire apostolique dans celles qui sont jusqu'ici restées sauvages2. Eh bien ! cette province aurait dû aussi être frappée de mort par le décret des Cortes; mais le gouverneur des Philippines écrivit aux ministres à Madrid qu'il ne pourrait le mettre à exécution avant qu'on lui eût envoyé une bonne armée de soixante mille hommes, à moins de perdre à l'instant même les Philippines, où l'influence des fils de St François était seule capable de détourner les peuples d'une insurrection générale. De sorte que le gouver-
r) Annales des Missions Franc, De année, no 2, p. 101 et suiv. 2) Il/td., num. 3, p. 179.
nemeiit justement alarmé décida que la loi ne devait point y avoir sou effet; puis, afin de maintenir des ouvriers si nécessaires à ses intérêts, il permit qu'on ouvrit pour eux un collège à Pastrana, où l'ordre recevrait des novices qu'on enverrait ensuite dans ces contrées.
Rendu bientôt de plus en plus sage , le gouvernement se persuada qu'un autre collège du même genre pourrait lui servir beaucoup à reconquérir une partie de son ancienne influence en Amérique, et il ne s'opposa donc point à ce que le P. Marien d'Estarta, de l'observance Franciscaine, fondât celui de Bermeo en Biscaye, pour venir en aide aux Missions de la Havane; nous nous ne voulons, du reste, pas nier qu'il ne faille attribuer en grande partie ces dispositions à l'insigne piété de la reine Catholique, Isabelle II.
Bermeo est un gros bourg d'environ 4500 habitants, sur la baie de ce nom au nord- est de Bilbao, avec un port profond défendu par trois petits forts ; c'est la patrie du poëte D. Alonzo de Ercilla y Cunygan, auteur de VAraucana, et les Franciscains y avaient anciennement une résidence. Maintenant nous laisserons le Père de Estarta susnommé nous raconter comment s'effectua cette fondation, dans des lettres qu'a réunies une à une notre illustre confrère le P. Vincent Albignana, commissaire apostolique qui représente à Rome, cette capitale de l'univers , les maisons de notre ordre existantes en Espagne ; il me les a communiquées avec la plus grande obligeance pour que je pusse m'en servir à étendre le présent article.
»Mon révéré et très- Révérend Père, depuis que je vous ai écrit le 13 septembre 1859, je n'ai plus voulu vous écrire, avant d'être sûr de l'heureux et important résultat de mes démarches. Il y a fallu beaucoup de temps, mais aujourd'hui l'affaire est définitivement arrangée, puisque sa Majesté la Reine, par un décret royal du I de ce mois, dt-jà transmis aux Ministres et aux autorités compétentes, ordonne que je sois mis en possession du couvent de notre Père St Prançois, à Bermeo (province de Biscaye), afin d'y ouvrir avec mes religieux un collège de missionnaires pour Cuba, et d'exercer en même temps le ministère apostolique dans la Péninsule. J'espère donc que le jour de la fête de notre Saint Patron (le 1 octobre) nous y célébrerons pour la première fois l'office divin en nombre suffisant, et que vers la fin da mois nous y serons complètement installés comme une communauté en règle conforme à notre Institut. Béni soit le Seigneur qui a bien voulu nous consoler! »
L'espoir du digne Missionnaire ne fat point trompé : car le 9 du même mois il m'écrivait, le cœur plein de joie : « Mon vénéré Père, c'est eu effet le jour de notre Patriarche que nous avons inauguré notre collège, au nombre de vingt-cinq religieux, par une fête très- solennelle, à laquelle assistaient en cérémonie une députation de toute la Seigneurie de Biscaye et plus de 150 prêtres séculiers, oatre des milliers de personnes de tout âge et de toute condition. Quand, Inter Mismrvm soient nia . je parus en chaire avec le
saint habit que j'avais été contraint de quitter il y a vingt ans, une émotion extraordinaire s'empara de toute l'assemblée. Je prochai, et j'eus lieu d'être assez content de mon sermon. Beni soit le Seigneur qui m'assiste si puissamment de sa grâce et continue à m'en faire don! La messe terminée, on fit avec le Très-Saint Sacrement une procession solennelle, au retour de laquelle on chanta le Te De ion. En vérité, il serait difficile de décrire l'allégresse du peuple qui n'avait jamais vu une pareille solennité. » Qu'on vienne dire ensuite que les peuples ne veulent pas des ordres réguliers! Apres tant de blasphèmes et tant de calomnies qu'on a vomis contre les religieux , à peine relèvent-ils quelque part un couvent, que les peuples accourent , en versant des larmes d'attendrissement, pour les voir, pour baiser leur saint habit et pour recevoir leur bénédiction !
Par une lettre du 7 Décembre, le P. Marien rendait ensuite compte, dans les termes suivants, du règlement intérieur du collège. » Le matin, de 5 à 6 heures oraison mentale , suivie de la récitation des heures canoniales Prime et Tierce ; à 10 heures un quart, récitation de Sexte et None, suivie d'une conférence morale et mystique jusqu'eà 11 heures *■/$. A 2 heures les Vêpres et le chapelet, et à 5 h. 3/A, compiles et prière jusqu'à 7 heures. Quant aux messes, elles se célèbrent dans l'ordre suivant : la Ire à 4 h.; la 2e à 5 h.; la 3e à 6 h.; et la messe conventuelle à 8 h. aux jours fériés, et à 9 h. aux jours de fête. Inutile de vous dire que nous menons une vie tout à fait commune et que nous observons dans le couvent la discipline la plus rigoureuse , suivant les prescriptions des statuts de l'Ordre. «
Et il ajoutait dans une autre lettre du 16 Janvier 1860 : » Nous avons jusqu'ici un novice laïque, un autre novice de chœur, deux prêtres étudiants en théologie, trois prêtres aspirant à vêtir l'habit, et plusieurs choristes. Prions Dieu, mon Révérend Père, qu'il daigne nous donner sa sainte bénédiction. "
Il est bon et juste de remarquer ici que, si ces faits ne suffisent pas pour convaincre le monde que rien n'est plus doux aux religieux que de rester dans le silence sacré de leurs cloîtres à louer le Seigneur et à se sanctifier par la pratique de toutes les vertus , afin de pouvoir les prêcher aux peuples par la parole et par l'exemple , on ne sait en vérité quels arguments il demanderait pour en être convaincu.
Oh ! fasse le Seigneur que les nations plus éclairées comprennent enfin les moyens d'arriver à leur véritable bonheur; et en attendant, qu'il daigne bénir ce nouveau collège Franciscain d'Espagne pour l'avantage de cette Péninsule et des Missions Américaines.
CHINE
lettre de Mgr Michel Xayaero, Min. Obs. , Vicaire apostolique de Hu-Nam, au Reverendissime Père Général de V Ordre, sur la situation de la foi et des chrétiens dans ces contrées.
Ean-Kou, province de Hu-jpé} ce 7 août 1361.
I\évére>"disse\ie Père,
En fait de nouvelles concernant les intérêts de la foi et la situation des chrétiens dans mon Vicariat apostolique de Hu-Aam. je vous dirai que depuis le 5 mars de l'année courante, jour où le traité de paix a été publié dans la ville de Heng-Cheu-fu, près de laquelle se trouve notre Eglise avec le Séminaire, chaque jour y accourent en foule les païens, désireux de voir les Européens et de s'enquérir de leur religion ; il n'en manque point pourtant parmi eux qui ne viennent que pour monter des cabales et pour exhaler la haine qu'ils ont contre le christianisme. Quant aux premiers, ceux qui voulaient seulement nous voir, ils ne purent point satisfaire leur désir ; car, étant tous dépourvus d'une carte de sûreté, nous jugeâmes prudents de ne point nous montrer en public ; les autres furent satisfaits , car nous consentîmes à entamer avec eux des discussions comme ils le demandaient, et il en résulta que plusieurs se firent catéchumènes, notamment un capitaine de milice avec toute sa famille.
Mais quelques lettrés, venus dans l'intention plutôt de nous nuire que de connaître la vérité , et voyant qu'au lieu de remporter la victoire qu'ils se promettaient, ils étaient honteusement battus par ceux que dans leur orgueil ils appelaient des ignorants , et par de tout jeunes gens de notre Séminaire, en conçurent un violent dépit et en jurèrent vengeance. Ils tinrent parole ; car, lorsque le 30 avril nous eûmes baptisé plusieurs de ces catéchumènes, et parmi eux ce capitaine de milice, qui, jouissant d'un grand crédit et ayant beaucoup d'amis , eût déterminé un grand nombre de ses compatriotes à suivre son exemple , ils le dénoncèrent aussitôt au gouverneur de la ville de Chin-Chiuen-Shien, ennemi déclaré de la foi catholique. Comme les fêtes de Pâques étaient proches, ce capitaine resta trois jours dans notre résidence afin d'en voir les cérémonies, puis d'assister au baptême de sa femme, qui reçut ce Sacrement le 31 mai. Mais à peine était-il rentré chez lui et avait-il quitté ses vêtements, qu'une foule de satellites s'empara de lui, le garrotta et le traîna comme un malfaiteur au tribunal. Le juge lui demanda ce qu'il avait fait pendant les trois jours qu'il avait passés près des Missionnaires; il répondit quilles avait passés clans l'église parce qu'il était chrétien, et le juge furieux ordonna qu'on lui donnât 40 soufflets, auxquels dans une seconde séance il fit ajouter 400 coups de canne de bambou.
Mais c'était peu pour apaiser les lettrés : c'est pourquoi ils réunirent en conseil tous leurs collègues, pour se concerter avec eux sur le moyen d'abolir entièrement la religion chrétienne, ou du moins d'empêcher qu'à l'avenir personne l'embrassât ; à cette fin ils convoquèrent par des écrits affichés sur les murs de la ville toute la milice urbaine, qu'ils voulaient rendre complice de leurs desseins pervers. Voyant un pareil orage s'amasser sur la tète des pauvres chrétiens, je cherchai le moyen de le détourner, si c'était possible. Je me présentai donc le 5 juin à la porte de tous les magistrats, mais il n'y en eut pas un seul qui daigna seulement me recevoir. L'émotion du peuple était d'ailleurs si vive que je crus ma vie en danger, et je me décidai à m'embarquer , alin d'aller demander justice au vice-roi à Hu-quam, et voilà comment je me trouve dans la province de Hu-pé.
Cependant , après mon départ , les lettrés , poursuivant leurs desseins impies, destituèrent nos chrétiens soit dans la milice, soit dans les emplois civils, et placèrent une croix sur la voie publique devant le tribunal pour les forcer de la fouler aux pieds ; ils envoyèrent ensuite dans tous les villages des messagers chargés de notifier à toutes les familles païennes qu'elles eussent, si un de leurs membres se faisait catholique, à le contraindre d'apostasier, et en cas de refus à le tuer. Puis ils répandirent à foison des écrits anonymes pleins de toutes sortes d'injures contre notre sainte religion, suivant la pratique déjà adoptée par les premiers persécuteurs de l'Eglise ; ils se rendirent plusieurs fois tout armés dans notre maison et dans notre chapelle pour rechercher les Européens , et enfin par une proclamation, lancée au nom de leur Idole, ils appelèrent le peuple aux armes pour la destruction du Christianisme.
Il y a déjà deux mois, Reverendissime Père, que ces graves événements se sont passés , et loin de se calmer , la fureur des bourreaux n'a fait que s'accroître. En effet, les lettrés de Heng-Cheu-fu ont pressé ceux de Chang-Xa, chef- lieu de la Province, à se joindre à eux pour l'extermination de nos fidèles. J'ai donc écrit à l'ambassadeur français à Pékin, au Yice-roi à Hu-quam, et au gouverneur à Hu-nam, quoique jusqu'ici je n'en aie obtenu aucun résultat. Vous voyez par là qu'on a bien crié la paix, la paix; mais Pax noìidhhi est nobis.
Quant à la province de Hu-pé, il est vrai qu'on jouit de la paix dans les lieux où les marchands européens ont déjà paru; mais ailleurs le peuple montre toujours le même fanatisme contre les chrétiens. Ainsi, à Mei-Kin- Ho, on a saccagé , puis brûlé leurs maisons, et il y en a un qu'on a égorgé. Dans un autre village, on a essayé de les chasser tous sans exception. Et cela, parce que le traité conclu avec les puissances occidentales ne plait point aux Mandarins ; de là vient qu'ils ne cessent de pousser le peuple au desordre, ou que, s'il se soulève de lui-même contre les chrétiens, ils font semblant de ne pas s'en apercevoir. Daigne le Seigneur nous donner vraiment sa sainte paix !
A la première occasion qui se présentera , j'écrirai aux religieux de mon Vicariat , pour leur transmettre suivant vos ordres votre bénédiction Séraphique. Et moi aussi , qui suis fils de St François et de votre Paternité Reverendissime, je la sollicite , Reverendissime Père, en me recommandant à
vos saintes prières.
Votre très-lmmble et très- obéissant fais,
Fr. Michel Navarro, M. O.
Evéque de Cucusi, Vicaire apostolique de Hu-nam.
NOUVELLE ZELANDE.
lettre du P. Octave Barsasti, Min, Obs. de la Province SérapJiique , Préfet des Missions Franciscaines de la Nouvelle Zelande, cm Très-Rév. Père Ugolin pe Macerata, Commissaire général de Terre-Sainte à Rome, sur V ordre de leurs travaux apostoliques en ces contrées.
Auckland, 7 avril 1561.
Très-estime et très- aiaîé Père, Ne me crovez pas en défaut, parce que je ne vous ai pas encore donné de mes nouvelles. Dès notre arrivée j'ai écrit au Reverendissime Père général ; et en lui écrivant, j'ai entendu écrire à tous ceux qui, comme votre très'-Révérende Paternité, communiquent avec lui d'une manière spéciale. Mon cœur se sentait néanmoins pressé de remplir envers vous un devoir particulier de reconnaissance et d'amitié, et pour m'acquitter de ce devoir, je veux aujourd'hui profiter d'une occasion extrêmement favorable qui se présente. Toujours je me souviendrai du cher, doux et aimable P. Ugolin de Macerata, et je verserai volontiers une larme d'attendrissement et d'affection toutes les fois que son image vénérable apparaîtra à mon esprit, espérant qu'en échange vous voudrez bien aussi vous souvenir de moi , surtout dans vos prières. Vraiment mes besoins et ceux de mes compagnons sont si grands et si multipliés que pour y subvenir il ne nous reste d'autre moyen que de lever les yeux au ciel et d'implorer l'assistance spéciale d en haut. Nous ne pouvons pas nous plaindre du voyage, mais je dois dire de notre position actuelle que patientia nohis necessaria est, ut reportemus promissionem. Oui, la patience nous est nécessaire pour que nous méritions la récompense promise. Douces et toutes puissantes paroles qui, au milieu des bois, parmi des peuples cruels et sauvages, remplissent nos cœurs d'une joie telle que j'ai cru parfois savourer une goutte des délices qui mondent le Paradis! J'ai dit que nous ne pouvions pas nous plaindre du voyage, parce que notre navigation a été heureuse. Une fois seulement nous avons
vu s'élevei près des îles du cap Vert un tourbillon impétueux qui pendant une demi- heure nous a inspiré quelques craintes, mais ensuite le vent tomba. Nous avons eu deux autres fois une nier un peu grosse en face du cap de Bonne-Espérance, mais sans danger. Partis du Havre le 4 septembre, et arrivés sains et saufs à Auckland le 30 décembre, après avoir souffert, qui plus qui moins, du mal de mer, surtout dans les quatre premières semaines, nous avons donc fait la traversée en quatre mois. Nous débarquâmes à Auckland un jour de dimanche à 5 heures du soir, au fort de l'été, pour être assourdis par le chant des cigales. Nous fûmes reçus au port, non-seulement avec pompe et solennité, mais avec des démonstrations de sincère affection, et de là conduits par une foule de peuple à la cathédrale , où nous rendîmes de justes actions de grâces an Très-Haut. Nous nous sommes reposés deux mois, et maintenant nous allons bientôt nous mettre en route pour les Missions. Aujourd'hui même nous envoyons par mer nos effets à Purakau. Dans le courant de cette semaine tous les Missionnaires partiront, excepté moi , qui resterai encore quelque temps en cette ville pour régler toutes choses avec l'Evèquc, avec les magistrats et avec la Propagande. La partie que l'Evêque a assignée àia Mission Franciscaine est tout le nord de la Nouvelle Zelande. Je suis allé déjà visiter cette grande mission. Tant par terre que par mer , en courant des dangers évidents de mort , en souffrant de la faim, de la soif, de la chaleur, etc. J'y ai employé 45 jours, et je n'ai vu que d'immenses forêts, des terres incultes, réduites à l'état de nature primitive, et couvertes de fougères et d'une autre espèce d'arbres du genre des cyprès, mais ressemblants à nos bouleaux et appelés tïtri. Les Européens, hors d'Auckland, sont rares et tous pauvres; les Maori seraient assez nombreux , mais ils vivent tous dispersés dans les bois ou sur les bords de quelque langue de mer qui s'avance dans la terre. Nous avons résolu de fonder trois missions, chacune avec deux prêtres et un frère laïque. La première sera à Keroraneka, c'est-à-dire au lieu dit la baie des îles, à quatre journées de distance d'Auckland par mer; la seconde, à Yagaroa, à deux journées de distance de Keroraneka par terre, et à l'est de l'île; la troisième, dans TOkionga, à Purakau, aussi à deux journées de distance de Keroraneka, l'une par terre, l'autre par mer, au dessus d'une anse étroite à l'ouest de la Zelande. Il faudrait une quatrième station à Vangori, au centre du pays entre Auckland et Keroraneka; mais nous ne l'établirons que plus tard , si le Reverendissime général nous accorde encore deux autres - et: un frère laïque. Nous avons à évangéliser une région aussi grande que toute l'Italie; les habitants, soit Maori, soit Européens sont pour la plupart protestants. Dans le grand trajet que j'ai parcouru, en visitant tant de tribus, j'ai pu trouver environ deux cents catholiques, mais rien que catholiques; car il y a quinze ou vingt ans qu'ils ont été baptisés. Sans doute dans Les commencements, réduits a habiter des forêts et des broussail-
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les, sans maison, sans antre nonrritnre qne des pommes de terre, an milieu de peuplades tellement sauvages qu'elles n'ont presque rien de l'homme, nous aurons à souffrir; mais nous ne nous en effrayons pas, nous aurons toujours présente à l'esprit la sentence de l'apôtre : 7io?i sunt condignœ passiones kujus temporis ad fuhiram gloriarli quœ revelabitur in nobis ; les souffrances passagères de la vie actuelle ne sont rien en comparaison de la gloire future qui se manifestera en nous. Dans la suite, si Dieu et Saint François nous bénissent, nous nous promettons les plus heureux succès. La Nouvelle Zelande est naturellement fertile ; mais elle attend une main qui la fasse sortir de son état d'abjection et de misère. La plupart des émigrés sont des Irlandais ; ils tiennent des vaches, des cochons, de la volaille, mais seulement autant qu'il en faut pour leur propre usage : ils ont , mais quelques-uns seulement (et c'est le petit nombre), une petite hutte en bois, sans aucun ornement à l'intérieur. Les indigènes ne comprennent rien et ne savent rien , tant ils sont stupides. Ils ont le visage tatoué, surtout les chefs, se nourrissent de pommes de terre généralement douces et habitent des huttes ; ils vont nus, ou se couvrent soit d'une natte soit d'une couverture de laine; ils n'ont aucune tradition ; ils mangent , dorment , vivent , se multiplient connue les animaux , dont ils n'ont ni la timidité ni le courage , mais bien la force et la brutalité. Maintenant ils sont en guerre avec le gouvernement, parce qu'il prend leurs terres et les vend à qui il veut. C'est pour cela qu'en 1845 ils ont déjà brulé Keroraneka; aujourd'hui on craint qu'ils ne brûlent aussi Auckland. Mais une voix influente promet la paix. Notre évoque a fait tout ce qu'il a pu pour l'assurer , et il paraît que les Maori l'ont écouté de sorte que le gouverneur suspend tout préparatif de guerre. Quoi qu'il en soit, nous n'avons rieu à craindre , car c'est au sud de l'ile qu'on se bat , et la guerre est tonte civile. — Néanmoins priez le Seigneur afin que tout nous réussisse et que nous atteignions le but de notre mission ; autant dire afin qu'après avoir abandonné notre belle Europe et notre chère Italie , avoir choisi d'habiter parmi des peuples encore barbares et infidèles, dans les forêts et dans les déserts , pour éclairer les nations encore plongées dans les ténèbres de la mort, nous n'ayons point le malheur de nous perdre nous-même. Priez le grand Patriarche St François , pour que , ayant été parmi de si grands fondateurs d'ordres le premier à envoyer ses fils au bout du monde, il obtienne en notre faveur l'accomplissement des fidèles promesses que lui a faites le Seigneur, quand il lui a assuré que sa postérité serait comme celle d'Abraham et de Jacob, et que ses descendants se multiplieraient comme les étoiles du ciel et se répandraient dans toutes les parties du monde, sans jamais s'éteindre. Communiquez ma présente lettre à tous mes amis de là bas, à qui je n'ai pas le temps d'écrire , faites-en part aussi à l'abbesse de San-Lorenzo et à toutes ses religieuses, afin qu'elles prient pour moi. Veuillez saluer pour moi d'une manière particulière le Très-Révérend François de Lucques,
le Père Basile. Dom Pompilio, le digne professeur d'éloquence et de linguistique le P. Laurent Dantini, etc. Recevez ensuite vous-même mes salutations et celles de tous mes collègues, principalement des Pères Dominique et Joseph, et du Fr. Sante, lesquels se portent tous bien. Cependant le P. Dominique, (pie j'établis supérieur àPurakau, a beaucoup souffert du mal de mer. J'ai fait quelques additions au règlement de l'Evêque; si la Propagande les approuve, j'espère que la Mission opérera d'excellents fruits. Adieu, je vous embrasse, je vous salue et reste
Votre très- affectionné confrère ,
Fr. Octave B ausanti , M. 0.
Préfet des Missions Franciscaines dans la Nouvelle-Zélande .