ALEP EN SYRIE
1861. — Nous empruntons au Portafoglio de Malte les correspondances suivantes qui font connaître l'enseignement public donné par les Franciscains dans le collège qu'ils ont fondé en cette ville l'année dernière (1860).
{Du 11 juin 1861).
On ne saurait passer sous silence le grand bien que les Révérends Pères de Terre- Sainte font en cette ville d'Alep, pour l'instruction et l'éducation morale de la jeunesse studieuse. Ils ont établi sur une hauteur un collège où ils enseignent plusieurs langues et tiennent une école gratuite pour les pauvres; et cette école a atteint en peu de temps un tel degré de perfectionnement, grâce au dévouement et aux efforts de ces habiles religieux, que, malgré les inquiétudes et les vexations que leur font souffrir les leurs, même pendant les heures de classe, elle peut rivaliser avec les établissements européens.
Le 5 juin M. Yillecroze, français d'origine, fort zélé pour l'instruction et l'éducation de la jeunesse, a envoyé au P. Michel Archange de Putignano et au P. Pascalin de Lecce, professeurs de langue italienne, quatre décorations en argent, sur lesquelles sont imprimées les armes de Terre-Sainte, pour l'école gratuite, afin d'encourager les élèves ; et en effet, ces vénérables Pères eurent soin, il faut le dire à leur louange, de décerner ces décorations à quatre, jeunes gens qui s'étaient distingués. La récolte promet d'être abon-
dante: néanmoins le commerce est dans un calme plat; dans ma prochaine lettre je vous donnerai de nouveaux détails.
{Du 30 juin).
A l'occasion de la fête de saint Louis de Gonzague tous les élèves du collège ont fait leur première communion ; et tous nos zélés Pères ont donné un dîner, auquel assistaient M. Chatry de la Fosse, consul de France, le chevalier Vincent Tommassini, consul d'Italie , et le consul d'Espagne, ainsi que plusieurs autres personnages. M. Antoine de Gantuz Cubbe, qui a fait ses études à l'université de Pise, prononça ensuite un discours que je vous transmets ci-après et qui à été souvent interrompu par les applaudissements des élèves, de MM. les consuls et de tous les autres convives.
Probi tas laudati'.,- et alget. Ju vénal.
{On tante la vertu et on la laisse se morfondre).
Aux Révérends Pères Bernard d'Orléans, de la province de France, et Perpétue de Castel San Pietro, de la province de S t- Thomas de Turin , dignes fondateurs du Collège.
» Si dans beaucoup d'occasions la bonté du Dieu suprême s'est manifestée à notre ville par des signes visibles , elle me paraît aujourd'hui, Messieurs, se montrer de la manière la plus éclatante. En effet, que nous soyons enfin arrivés au moment où pourront être arrachées les profondes racines de l'ignorance grossière, malheureusement répandue dans ces terres classiques par le fanatisme impie des faux croyants et des aveugles sectateurs du grand imposteur de l'Arabie, et où désormais pourra être déployé librement Fétendard de la science, de l'érudition et de la civilisation, voilà certainement ce qu'on ne saurait attribuer qu'à une faveur divine toute particulière.
» Car, en vérité, Messieurs, il n'y a, ce me semble, rien d'aussi merveilleux que de voir deux religieux zélés, soumis aux célestes règles du Séraphique St-François, pleins de confiance dans la Providence divine, se mettre en route, l'un du centre de la France, l'autre de l'extrémité de l'Italie, seulement avec le pauvre vêtement qui les couvre, les reins ceints d'une corde, la poitrine armée de la croix, leur unique espérance, privés de toute autre ressource, pénétrer hardiment dans ces pays infidèles et barbares, après avoir vaincu les plus grands obstacles et surmonté toutes les difficultés, chaque jour nouvelles, que leur opposaient l'envie et une haine brutale, puis entreprendre et mener enfin à terme l'œuvre la plus importante dont l'on ait jamais pu concevoir l'idée en faveur de cette ville.
C'est pourquoi, Messieurs, la chose la plus vile, l'ingratitude la plus noire qu'on pût imaginer, serait de ne point signaler et de ne point louer une œuvre si éminemment utile à la société humaine. En effet, les avantages
que cet établissement salutaire a déjà commencé à produire pour l'Orient sont innombrables , tandis qu'auparavant la jeunesse de cette ville , faute d'avoir un moyen facile de s'introduire dans le temple sacré de la science , source unique de la véritable civilisation et présent de la religion catliolique, était obligée d'entreprendre de longs et pénibles voyages pour aller à la recherche de la sagesse , ou bien, faute de moyens pécuniaires , était condamnée à l'ignorance, où elle devait croupir dans la honteuse léthargie des passions les plus abjectes, unique science et seule étude en honneur dans ces contrées. •
Mais à vrai dire, Messieurs, vouloir considérer tous les avantages que naturellement la science a toujours produits, serait chose trop longue , malaisée, et aussi peut-être de nature à fatiguer votre bienveillante attention dans ce jour solennel. Je tâcherai donc et m'efforcerai , autant que me le permettront l'infériorité de mes forces et les limites du temps pendant lequel il me sera donné, grâce à votre particulière indulgence, de vous entretenir de ce sujet, je tâcherai, dis-je, de vous paraître le moins ennuyeux qu'il me sera possible.
Or, Messieurs, parmi tant de connaissances excellentes que pourrait-on trouver de plus utile et de plus agréable aux hommes que la science des belles lettres et surtout que l'art de l'éloquence ? L'éloquence ne se déploie pas , comme les autres arts , en se renfermant dans des bornes déterminées, mais elle ne connaît aucune limite; tantôt elle traite des merveilles de l'univers, tantôt elle décrit la grandeur, l'orbite et les mouvements des astres, ou bien elle discourt sur les pierres , les métaux , les plantes , et parle avec étendue des animaux , des fleuves et des lacs. Mais prétends-je donc vous énumérer dans un temps si restreint les avantages qu'on a toujours vu découler de cette noble science ? Ce serait là un vain désir et presque une témérité ; car pour y réussir les forces humaines ne suffiraient pas : tant sont grandes et multiples les ressources de l'éloquence !
Tournons, je vous prie, Messieurs, nos regards vers les peuples primitifs, qui ne suivaient que leurs instincts sauvages et féroces : si, sortant de leur barbarie naturelle , ils ont embrassé une manière de vivre plus paisible , s'ils se sont unis par les liens de la société civile , s'ils ont adouci leurs mœurs , à qui faut-il en attribuer la gloire , sinon à ceux qui les ont persuadés par leurs discours et les ont charmés par l'élégance de leur parole? Comment, sans l'aide de la science, les plus sages législateurs auraient-ils pu arracher au vice , à la licence , à l'insubordination les peuples accoutumés à une vie déréglée , et les initier aux principes de l'honnêteté et de la justice, en les décidant à se soumettre volontairement au Modérateur Suprême ? Ainsi Evandre, qui a eu l'empire du Latium , ne l'eût pas obtenu sans la science, par laquelle il s'attacha cette nation. Et que dois-je dire de iSuma, qui, en établissant les lois immortelles des Romains, a démontré combien est grande , vraie et singulière l'utilité de la science ?
Si donc il en est ainsi, Messieurs, il faut forcément reconnaître que, sans le concours des sciences, on voudrait en vain arriver à la civilisation, sans laquelle on peut à bon droit comparer l'homme aux animaux des forêts, comme on aspirerait en vain à conquérir un jour l'estime publique sans l'aide des belles-lettres.
Que les plus grandes actions de grâces soient donc rendues au haut mérite de nos Révérends et zélés religieux, qui ont accompli en faveur des habitants de cette ville le plus bel acte de philanthropie qui fût possible , et su agir du manière qu'après avoir obtenu l'approbation unanime des gens de bien, ils transmettent leur nom à la postérité la plus reculée. Oui, tant que durera l'amour des sciences et des lettres, leur nom et leur éloge ne périront pas dans la mémoire des hommes sages et reconnaissants.
Et vous, chers jeunes gens, si plus d'une fois j'ai cherché par mes paroles et mes exhortations à vous exciter à acquérir de précieuses connaissances, sachez que je ne l'ai pss fait sans une raison grave et sérieuse. Car tout ce que nous admirons dans cette universalité de choses, doit certainement correspondre à la fin particulière pour laquelle tout existe. C'est en s'appuyant sur ce principe que l'illustre Cicéron disait : de même que le cheval est né pour la course, le bœuf pour la charrue, et le chien pour la chasse, de même V homme est né pour la fatigue, pour le travail et surtout pour V étude des sciences. Si d'ailleurs vous vous mettez à considérer avec attention les grands avantages qui en découlent, vous serez forcés d'avouer que c'est là l'unique voie dans laquelle vous pourrez vous anoblir.
Courage donc, dociles jeunes gens! Pourquoi tarder, pourquoi hésiter, pourquoi rester en suspens? Secouez toute mollesse d'âme, aspirez à la gloire, marchez d'un pas rapide à la sagesse. Mais dira peut-être l'un de vous, comment pourrons-nous y parvenir? Tandis qu'autour de nous tout chancelle, tout menace, tout fait trembler, comment pourrons-nous vaquer sans crainte à nos pacifiques études? Non, n'hésitez pas, je vous le dis, ô braves jeunes gens. 11 est vrai qu'un nuage couvre cette partie de l'Orient ; mais bientôt il sera chassé de ces régions australes vers les plages occidentales. Et alors, je vous le promets, vous pourrez, tranquilles sur le rivage, regarder impunément ceux qui sur la vaste mer lutteront contre les vents et contre les flots irrités : non pas que le spectacle des malheurs d'autrui doive jamais être pour votre esprit un honteux sujet de plaisir, mais parce que ce sera pour vous une espèce de consolation de vous sentir à l'abri d'un danger au milieu duquel vous en verrez d'autres qui gémiront pleins d'angoisse. Oh ! s'il en est ainsi, que le bonheur de votre sort est assuré et qu'il est digne d'envie ! Tandis que la guerre éclatera, comme un vaste incendie, presque sur tous les coins de l'Europe, et que toutes les nations se disputeront la richesse, l'empire, la liberté, et jusqu'à la vie même, en semant en tous lieux le carnage, la désolation, l'épouvante et la
mort, parmi vous tout sera calme et tranquille. ISTi le fracas des armes, ni la détonation des engins de guerre, ni le tumulte des assaillants ne viendront troubler votre repos.
C'est ainsi que vous pourrez dans un calme propice nourrir plus facilement votre esprit de connaissances utiles, en recueillant avec soin les précieuses leçons que vous donneront chaque jour des maîtres habiles et infatigables. Jeunes gens, faites votre trésor de la science, enrichissez- vous en ; car vous trouverez enfin l'occasion de faire valoir le trésor que vous aurez acquis. »
{Du S août).
C'est le 24 juillet qu'ont eu lieu les examens du Collège des Révérends Pères de Terre-Sainte à Alep : ils étaient dirigés pour l'arabe par Mr. Elie Farage et pour l'italien parle P. Michel Archange de Lecce; les examinateurs étaient les Pères du Couvent de la paroisse, joints à d'autres personnes.
Quant aux élèves, dits pensionnaires, ils se présentèrent à l'examen de la deuxième année scolaire les 29 , 30 et 31 du mois ; on examina d'abord ceux du premier et du second cours de français , sous la présidence du P. Bernard d'Orléans et d'un autre Franciscain de Paris ; le 30 on passa les examens des premier et second cours d'Italien , de l'un sous la présidence du P. Perpétue Damonte, italien, et de l'autre, sous celle dudit P. Michel Ange. Enfin le 31 eurent lieu le premier et le second examen d'Arabe, sous la présidence d'Elie Farage , et dans l'après-midi les deux examens de Turc, sous la présidence de Sciak-Taha-Calusi , professeur de langue turque.
Les examinateurs du premier cours français furent M. Vincent Marcopoli, consul d'Espagne et de Portugal; M. Désiré Yillecroze, négociant français, décoré du Medgidié; M. Auguste Geoffroy, M. A. Zanchetta, et Antoine de Gantuz-Gubbé; ceux du second cours, M. J. Paurriere, agent des Postes françaises , M. Isidore Yillecroze et un Père de la Paroisse. Les examinateurs du premier cours de langue italienne furent le chevalier V. Tommasini, consul d'Italie, le docteur Barnabei, et Antoine de Gantuz-Gubbé, qui prononça un petit, mais éloquent et beau discours pour encourager les jeunes gens. Les examinateurs du second cours d'italien étaient MM. Nicolas Marcopoli, Zanchetta et Frédéric Yoker, négociant; ceux des deux cours d'arabe, M. Marnach, poète d'Alcp, et une autre personne; ceux du cours de langue turque, un interprète, un Antabin et un Turc.
Le dimanche 1 du mois courant on a procédé à la distribution des prix, après deux représentations dramatiques, l'une en italien, de la pièce de Métastase intitulée : Joseph reconnu, et jouée par Benjamin Yillecroze (dans le rôle de Joseph), Georges Aggiuri (dans celui de Tanete), Gabriel Huri (dans celui de Juda), Alfred Gerardi (dans celui de Simon), Gozale Habib
(dans celui d'Asemeta) et Charles Sola (dans celui de Benjamin); l'autre, en français, débitée par les élèves eux-mêmes devant une nombreuse assistance, composée du fils du pacha civil, de Hafus, pacha militaire, des consuls des différentes nations et de beaucoup d'autres européens respectables avec leurs familles , qui se félicitaient des progrès faits par les élèves ; on distribua ensuite les prix , et la cérémonie se termina par de cordiaux remerciements adressés aux Révérends Pères.
Le 5 août, lendemain de cette solennité , le P. Bernard , le P. Perpétue et un autre partirent pour Beyrouth par la voie d'Alexandrette, afin de visiter cette capitale, le mont Liban et d'autres lieux. On espère que leur absence sera de très-courte durée.
Qui eût pu croire que dans ces deux années les Révérends Religieux fussent parvenus à faire prospérer l'étude non- seulement des langues européennes, mais même des belles langues orientales? Qu'ils vivent donc, ces excellents Pères, afin d'éclairer et de civiliser de plus en plus nos enfants, puisqu'ils ont poussé le dévouement et la charité jusqu'à quitter leur patrie, leurs parents et l'Europe, pour venir vivre dans les déserts et parmi des Turcs fanatiques.
DÉPART DE MISSIONNAIRES