PAR LE PERE EMMANUEL CASTRUCCI DE VERNAZZA
Min. Obs. Ref. Miss. Apostolique dans I Amerique Meridionale.
(Suite. Voir page 73.)
Je me remis ensuite en route pour les pays des infideles: c etait m exposer a de bien graves dangers, mais nion office de Missionnaire m cn faisait un devoir. Je m embarquai au port d Andoas, en compagnie de trois Indiensconvertis qui elaient prets a braver lous les perils pour la Foi de J.C.
Arrives a proximite de la iribu des Zapari, nous fimes halte, le premier jour, sur un point des rives du Pastaza ou j avais deja fait defricher un pan de forets pour y semer des denrees. Le lecteur devine le, but que je m etais propose.
Ces terres nouvellement gagnees devaient elre confiees a ceux des infideles qui embrasseraient la religion cbretienne.
Ledeux Juin, nous laissames le Pastaza pour entrer dans le Bobanaza. La, il fallut nous meltre en garde contre les pieges qu auraient pu nous tendre les Givari. Nous fimes senlinelle, toute la nuit. Le 3, en longeant le fleuve, nous rencontrames force arbres a cacao, de la meilleure qualiie.
Le 4, une pluie lorrentielle fit deborder le Bobanaza. Nous n en continuames pas moins noire voyage; nous ne primes terre que le 6, au soir. Dieu nous permit de passer une nuit tranquille. Cependant, le matin, de fort bonne heure, les aboiements de noire chieri nous eveillerenl. 11s semblaient accuser un ennemi du cote de la moniagne, et 1 animal s elanc.a dans celte direction. II devait y avoir quelqu un dans le voisinage. Nous nous hatames de passer a Tautre
live du lleuve, de pour d etre viclimes de queique attaque impievue. Le jour se passa sans autre alerle. Le lendemain, nous retournarnes a noire gile de 1 avant-veille el la pensee nous vint de nous enquerir de la cause de notre emoi. Nous recounumes, a queique distance du lieu oil nous avions fait halte, les traces des pas des Givari qui avaient reellement projete de nous surprendre, a minuit. Nous etanl remis en route, nous anivames, le 6, a la cabane d un Indien conveni, du norn d Emmanuel Marino. Nous etions deja, le 7, au milieu de la premiere peuplade des Zapari, nommee Buffea, etablie sur les rives du Bobanaza. Accueillis par ces infideles, sans avoir ele 1 objet ni d insultes, ni de soup^ons, notre premier soin fut de sonder leurs dispositions vis-a-vis du christianisme; ils ne nous parurent pas reveches. Nous leur confiames notre canol ammarre a la berge el, le i2, irois hommes de cette tribu nous guiderent vers les monlagnes voisines, habitees par des sauvages de la meme race.
Le i3, nous eumos a supporter des contrarietes sans fin: une pluie diluvienne nous assaillit, nous avions a traverser un bois epais, sans chemin fraye, entrecoupe de broussailles ei nous ne pouvions parfois avancer qu en rampant. A la tombee de la nuit, nous parvinmes a une colline, oil nous passames la null, en nous couvrant de feuiiles de palmier. Les trois Indiens qui nous accoinpagnaicnl, coucbes sur le sol, doimaienl presque nus. Us refuserent UN inanteau quo je leur offrais, disanl qu ils ne prenaienl jamais auiremcnt leur gommeil.
Le 44, la pluie lombait toujours. Nous traversarnes six ravitjs profosid* cl fangeux ct jc fus conlraint d oter mon froc, On ne pourrail, avec eel habit, sonir de ces b</ui biers berisses d epines. Enfin la route devint un pen plus praticable, mais le sol etail si impregne d eau, qu a cba<jue pas, nous glissions et risquions de lomber. Une pctile eminence que nous atlcignimes nous fournit pour la nuit suivante un repos tranquille.
Le 15 au matin, le ciel se rassenera. Nous poursuivimes noire chemin par des sentiers boueux et couverts de buissons qui nous conduisirent a un veritable precipice. II fallait le franchir. Nous demeuramcs jusqu a qualre heures du soir a en operer la descente. II s agit ensuile de traverser un torrent fort rapide : a cet effet, nous
abaliimes un arbre qui devait nous servir de pont. N ayant pu reussir a garder Tequilibre, en le passant, je tombai a Keau, ou j aurais etc noye sans le secours de mes Indiens. Harasses de fatigue, nous nous disposames a passer la nuit, au meme endroit ; mais les rugissements des tigres nous empecherent de fermer 1 oeil.
Le lendemain ne nous oifrit pasune perspective des plus rianles. Une plaine fangeuse de plus d une lieue d etendue, puis une sorte de lac etaient devant nous. Force nous fut de nous y engager. Nous dumes nous depouiller de nos hardes et les porter suspend ues a deux batons pour ne pas les raouiller. Le grand danger elaitdu cote des viperes, des crocodiles et des Yacu-Mama, sorte de serpents fort communs dans les eaux stagnantes. Nous traversames encore, le meme jour, le fleuve Tigriaco et, le soir, nous primes gile sur ses bords. Une profonde inquietude vint alors ajouter sa torture a toutes nos fatigues : nos vivres commengaient a se corrompre, et comment nous en procurer dans ces deserts ?
Cependant, apres avoir renouvele un acte de confiance en la bonte divine, nous poursuiviincs notre route, le lendemain, 17. Toujours des bourbiers, des marecages ou nous courions, a chaque instant, le risque de perir. A trois heures de Tapres-midi, la pluie recommenea. Parvenus, a cinq beures, au sommet d une colline, nous disposames des feuilles de palmier en forme de tente pour nous reposer quelque peu sous cet abri. Mais les ligres recommencerent letir musique infernale qui nous tint, loute la nuit, en eveil.
Le 18, nos provisions de bouche etaient completement gatees ; jugez de notre desolation. Deux de mes guides proposerent de tuer mon chien : cet avis ne fut pas adopte. La Providence qui n abandonne jamais ses enfanls, nous fit enfin rencontrer deux singes et une tortue; c eiait de quoi preparer un repas des plus abondants. Nous fimes encore balte, la nuit, sur une monlagne, toujours menaces par les rugissements des tigres.
Le 19, nonvelles plainesbourbeuses, nouveau passage du Tigriaco, sur deux troncs d arbre, nouvelle etape sur ses bords ; mais il ne nous restait plus rien des deux singes et de la tortue.
Le 20, nous eumes encore a patauger continueilement dans lafange ou dans des marecages ou nous avions de Peau jusqu a la
ceinlure. Nous nous retrouvames pres du Tigriaco qui nous fournit hull beaux poissons de ceux que les Indiens appellent Molas. C etail de quoi nous nourrir pendanl deux jours.
Le lendemain, nous ne fimes que monter et descendre des montagnes esearpees, dos ravins, des precipices. Une cabane abandonnee nous servitd asile pour la nuit. Nous decouvrimes, dans un coin, quelques bananes encore vertes ; mais nous avions si faim qu elles nous parurent delicieuses. Malheureusement la peur que nous avions des tigres gatait le plaisir de notre regal.
Enfin, le 22, apres avoir, encore une fois, passe le Tigriaco, nous arrivames a une plaine qui nous conduisit a une ancienne station d infideleset, de la, aun territoire des Zapari nornme Supeyurco. Je fus rec,u par un Indien appele Zarun, qui me conduisit, a huit heures du soir, au lieu destine a mon repos. J etais a peine couche, que jesentissous moi unsol inegal et montueux. .Fen demandai laraison, le matin suivant, el on me dit avec beaucoup de nai vite que cette parlie de Inhabitation recouvrait le corps d un Curuca (chef) de la tribu, mort il y avail six mois. Je restai quatre jours dans ce village; le 26, je me mis en route pour un autre. A quatre heures du soir, nous fumes arreles par un grand lac et nous vimes un affreux crocodile se promener a sa surface. Je n eus pas le courage de me risquer dans 1 eau tant que ce terrible animal prenait ses ebats si pres de nous. Quand il se fut eloigne, riotre petite caravane se mil a la nage, non sans peur. Nous passames la nuit a quelque distance de Taulre bord.
(La suite au numero suivant).
ARIULIS DES MISSIONS FRANCISCAIPS,