ALBANIE
Lettre du Pere Valentin de Plaisance, de I Ordre desFreres- Mineurs Observantins re formes y Miss. Apost. en Albanie, au tres-Reverend Pere General de I Ordre y pour le prier de lui faire obtenir la faculte de retourner en Italie a cause d une maladie grave occasionnee par les fatigues du minister e apostolique.
Cattaro, le 2 Avril 1861.
TRES-REVEREND -PERE
Je vous demande d abord la benediction seraphique avant de commencer a vous rendre compte dans cette lettre des causes qui ont altere ma sante au point de me mettre depuis pres d un an dans 1 impossibilite de remplir les devoirs attaches au ministere des Missions. Vous verrez en meme temps dans quelle ibret sauvage, apre et epaisse, comme dit le Dante, les pauvres fils de Saint-Francois doivent travailler dans ce pays.
L an 1857, quatre mois apres mon arrivee de Rome dans ces contrees, notre Pere Prefet me destina a la Mission de Marturi, qui est la paroisse la plus vaste du diocese de Pulati, et ou deux pretres suffisent tout au plus a remplir les devoirs de la direction spirituelle des fideles. Malgre les embarras et les voyages incessants a travers des lieux sauvages, et au milieu des dangers de toute espece auxquels je devais m exposer chaque jour, je jouissais d une sante parfaite, dont je remerciais Dieu comme d un don tout particulier de sa Providence , lorsque revenement que je vais raconter vint ouvrir la serie de nies infortuncs, et elles sc multiplicrcnt au point
que je dois a un veritable miracle du Seigneur d etre encore
en vie.
Un matin, par une pluie torrentielle , on m appelle tout a coup pour aller confesser un malheureux blesse a mort d un coup de fusil. Je me mets en route a 1 instant pour faire un trajet de plus de six heures, sous une pluie battante chassee par un vent dont la violence menacait de me suffoquer en chemin. J arrivai enfin aupres de cet infortune, que je trouvai fremissant de eolere et grincant des dents contre son ennemi d une maniere vraiment effrayante. Je m approchai de lui , et apres lui avoir adresse les paroles qui me semblaient les plus propres a m ouvrir la voie de son cceur, je 1 invitai a se confesser et a pardonner a celui qui 1 avait mis dans cet etat; cette derniere proposition le mit tellement hors de lui qu il me repoussa du lit avec indignation en proferant des propos qu il vaut mieux taire. Alors, et sans insister davantage, je pris le crucifix dans mes mains, et m etant mis a genoux, je priai pour son ame Celui qui, du haut de la croix, pardonna a ceux qui Favaient crucifie. Mon attitude 1 emut profondement ; des larmes coulerent bientot de ses yeux : il demanda a se confesser, pardonna genereusement a son meurtrier et me pria de le preparer a la mort. Elle arriva apres trois heures , qu il passa avec resignation en recitant toutes les prieres que 1 Eglise a ordonnees avec tant de sagesse pour les agonisants.
Apres cela , je me remis en route vers mon eglise , accompagne pendant deux heures par un jeune homme que les parents du defunt curent 1 attention d envoyer pour me guider pendant ce trajet, dans la crainte que je ne vinsse a m egarer. C est pourtant ce qui m arriva des que mon guide m eut quitte : je me trouvai tout a coup au milieu de montagnes elevees et de precipices effrayants. Je les gravis avec courage, esperant qu une fois arrive a la cime , je pourrais au moins decouvrir le lieu de ma Mission. Ce fut en vain : au dela de la montagne que je venais de franchir s en presentait une autre plus elcvee et plus escarpee. Pour surcroit de malheur, la nuit
venait , si bien qu il me fallut retourner sur mes pas , an n de ne pas me perdre tout a fait et m en aller au hasard a vine mort certaine.
Au moment ou je descendais la montagne, en suivant un sentier tellement rapide qu il etait tres-difficile de s y tenir debout a celte heure avancee, la terre me manqua sous les pieds et je fus precipite, d une hauteur de vingt pieds environ, sur un roc ou je restai comme mort pendant plus d un quart d heure : je souffrais cruellement. Pendant la chute , je ne m attendais plus a m eveiller que dans 1 autre monde. Mais la misericorde du Seigneur voulut que je reprisse connaissance , pour eprouver neanmoins un martyre plus cruel encore. La nuit etait sombre : je me voyais seul, dans des lieux alpestres et deserts, repaire habituel des loups. Les larmes aux yeux, je me recommandai a la Tierge, aux Saints. Enfin je me mis a crier aussi fort que jele pouvais, dans 1 espoir qu il se trouverait aux environs une ame vivante qui voulut me secourir. Ce ne fut qu apres trois heures de pareille agonie qu une voix lointaine repondit enfin a mes cris. J avisai bien 1 endroit d ou elle venait, et tout en me trainant avec les forces qui me restaient, je m avancai dans cette direction. J arrivai a une cabane habitee par un patre qui me fit coucher sur un peu de paille. J etais plus mort que vif ; je perdis de nouveau con naissance. Puis un peu de lait chaud me restaura, le sommeil me prit et je goutai quelqtie repos. Le lendemain matin , je me fis conduire jusqu a ma paroisse. Je me mis au lit, et j eus a souffrir pendant plus de quatre semaines des convulsions violentes. Tous les ongles me tomberent aux pieds et aux mains a la suite de la secousse que j avais recue dans cette chute. J avais en outre des contusions aux bras, aux jambes et sur le reste du corps.
Malgre 1 e tat ou j etais, j ecrivis a notre Fere Prefet des Mis sions qu il m elait impossible de remplir les devoirs du ministere. Je le priai de me rappeler de la, d y placer un autre sujet , comme il le fit reellement, et il m envoya pendant ma con valescence a Kiri ? a deux lieux de Pulati. Apres ma gueri-
son, je repris les fatigues de 1 apostolat et je les supportai pendant pres de trois annees. Mais un beau jour, comme je m avancais sur le balcon de la maison que j habitais , il se detacha tout d un coup, et je fus precipite sur le sol. mon Dieu ! ce nouveau coup ranime toutes mes souffrances passees , et c est a la faveur du Ciel que je dois de ne pas etre reste mort sur le coup, enseveli sous les debris. Grace a la volonte du Sei gneur, je me remis encore de cette nouvelle infortune et je repris aussitot les fatigues de 1 apostolat. Mais qui le croirait ? Un troisieme malheur vint se joindre aux deux premiers!
Un jour que je me rendais de Scutari a Pulati avec d autres Missionnaires, un orage violent nous surprit en route : je perdis le sentier , et pendant plus de quatre heures j errai dans des precipices et des gorges sauvages ou je croyais Jaisser la vie. Si je ne la perdis point, ce fut par miracle, car j eus a passer a gue line riviere qu il fallait franchir. Comme j etais au milieu du courant, le sable glisse et manque sous mes pieds. Je disparais sous 1 eau. Bien que je ne sache pas nager, apres des efforts inouis, et a 1 aide d un parapluie que j avais avec moi, je parvins a gagner la rive par bonheur, et grace surtout a la misericorde de Dieu.
L animo mio, che ancor fuggiva, Si volse indietro a rimirar lo passo, Che non lascio giammai persona viva.
Mon esprit qui fuyait encore,
Se retourna pour contempler le passage
D ou jamais homme ne sortit vivant.
Ainsi, tres-Reverend Pere , tous ces accidents m ont accable de souffrances et enleve toutes mes forces , au point qu il m est impossible de m acquitter des devoirs de la Mission. Je vous prie done de vouloir me faire obtenir , si cela vous plait , la permission d aller me guerir dans notre cher pays. Je suis dispose a retourner a cette vigne apostoliquc, dont la culture
nous est confiee, des que ma sante sera retablie. En attendant accordez moi votre benediction et veuillez me reeommander dans les prieres que vous adressez au Seigneur.
De Votre Paternite R me Le tres-humble et tres-devoue fils en Jesus-Christ,
FR. VALENTIN DE PLAISANCE, Miss. Apost. en Albanie.
On voit par ce recit la vie rude et penible a laquelle les pauvres Missionnaires sont sans cesse et comme nalurellement soumis.
TROISlfeME P ARTIE.