‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 35 sur 67 · HEROISME DU MISSIONNAIRE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

HEROISME DU MISSIONNAIRE CATHOLIQUE

Nous croyons qu il ne sera pas sans utilite pour ceux de nos con freres qui se. sentiraient appeles au service dc.<? Missions, ni sans odi-

fication et satisfaction pour nos lecteurs , d inserer ici un article d un courageux Franciscain , touchant Theroisme de 1 apostolat catholique parmi les divers peuples de la terre. Voici cet article :

Oii va-t-il done ce pauvre Frere qui , le baton a la main et le cru cifix sur la poitrine , semble se diriger vers les plages les plus lointaines du globe? II a appris qu il existe des peuples, esclaves des erreurs les plus monstrueuses et les plus cruelles , et que le vice dans ses plus tristes manifestations acheve de les abrutir. Cela lui a sum* : et sans retard, il marche vers eux afin de les eclairer, de les civiliser, affrontant avec intrepidite les cruautes de la barbaric, 1 obstination des prejuges, la repugnance de la nature qui, au sein des angoisses auxquelles elle s expose, n est point soutenue par la gratitude ou par 1 applaudissement des spectateurs.

Rien n arrete ses pas , ni 1 inclemence des saisons , ni Tinsalubrite d un climat funeste, ni la ferocite du sauvage, ni la difflculte ou 1 inceriitude de son voyage ; mais se confiant en Dieu , et sans autre escorte que son propre coeur, il se met a la recherche de conversions et de douleurs avec une ardeur beaucoup plus intense que celle avec laquelle 1 avide marchand va a la recherche d immenses tresors. Partout ou il y a une tribu stable ou errante, ou s eleve une vttle, partout ou un golfe ou un port s ouvre au commerce, la aussi se trouve la cabane du Missionnaire , la aussi s eleve 1 eglise pour le culte catholique. N ayant d autre but que la charite pour son semblable , et etant libre par la meme de toute autre affection , le Missionnaire sejourne indifferemment dans une contree sterile ou fertile, dans les regions abandonnees du com merce ou dans celles qui sont le plus frequentees, dans les iles marecageuses ou sur la cime des plus hautes montagnes ; il deploie sa tente a cote des ruines des villes detruites , comme il creuse sa caverne avec les tro glodytes des mines. Le voyageur le plus hardi ne manque jamais, dans ses peregrinations et dans ses ascensions, de rencontrer le Missionnaire catho lique. II le trouve a Bassora et a Memphis, a Bagdad et a Carthage, sur les rives de 1 Euphratc et du Niger, de 1 Ohio et du Marangon, sur le sommet des Andes et aux pieds de 1 Himalaia, chez les sauvages -Patagons et chez les Negres de la Cafrerie, pres de la cataracte de Niagara, et sur la cote du Labrador. Ni 1 amour de la science, ni 1 avidite du gain n arriverent encore la ou le zele des ames emporta le Missionnaire, et Tinterieur de la Chine, de la Cochinchine, du Thibet, du Japon et d une bonne partie de 1 Afrique et de 1 Amerique est jusqu a present uniquement explore ct parcouru par ce propagateur de la Foi. En fin, aucuucile, auutm rochcr

n echappe a ses recherches laborieuses, et comme autrefois les empires manquaient a 1 ambition d Alexandre, dit Chateaubriand, aujourd hui la terre manque a la charite inepuisable de nos apotres.

L ceil seul de Dieu voit souvent ce magnanime soldat de 1 Eglise entrer dans des forets eternelles qui aboutissent a d autres forets vierges , cheminer par des pres fangeux et des deserts sablonneux , sans limites , ou 1 homme s egare eomme au milieu de 1 Ocean, s enfoncer jusqu a la ceinture dans les marecages , gravir des roches escarpees , glisser sur la glace, se trainer sur les pieds et les mains, ou courir haletant, visiter dans les antres et les precipices des repaires ensanglantes ; environne de betes fauves et de reptiles venimeux, en proie aux elements et sans abri , expose ensuite aux dents du tigre, aux etreintes du monstre alligator, a Tavidite de 1 anthropophage et aux fleches empoisonnees de 1 Iroquois. Le sauvage est mefiant de 1 Europeen, et lorsqu il le rencontre sur les bords d un fleuve ou d un lac, souvent il lui refuse sa pirogue ou son canot pour le transporter a Tautre rive, et le Missionnaire est oblige de se jeter it la nage ou de fendre 1 onde sur un tronc informe. D autres fois, I liomme barbare le poursuit dans la foret, et ne pouvant le rejoindre, il y met le feu. Mais le voyageur evangelique ne se decourage point, et marche toujours en avant. Parfois cependant, il est force de recommencer ses aventures deja passees, de retourner en grande partie sur ses pas, d errer 1 espace d une centaine de lieues dans ces solitudes effrayantes, et parmi des peuples divers, tantot pour calechiser une famille, tantot pour suivre les pas de sa tribu errante.

II n y a point de moyen qu il ne tente, de ruse qu il n emploie pour gagner a soi les hommes mefiants et cruels et pour se faire pardonner sa presence. Pour se concilier 1 affection du sauvage , il se munit d instruments de musique et d art, et tour a tour il chante, joue et peint; pour radoucir le Cafre et le Hottentot, il leur distribue les bagatelles de nos villes. Dans la Chine, il est savant avec les Mandarins; en Egypte, il suit les coutumes orientales ; avec les sales Esquimaux , il dort sur des outres de veau marin ; avec Inhabitant du Greenland et de 1 Inde, il e nourrit d huile de baleine et de gibier puant a moilie cuit. Avec 1 Arabe, il monte sur le chameau ; au Madure , il se revet des habits de 1 Indien peni tent. Ici il est chasseur, la pecheur, ailleurs gardien de troupeaux, et toujours il est medecin, fabricant, architecte. Pere et bienfaiteur universel, il alterne souvent 1 enseignement religieux avec 1 enseignemerit de la politique, de la morale et des sciences naturelles. Du sermon il passe a la charrue, de 1 administratiori des sacrements a la preparation

des medecines, de Tassistance des moribonds aux soius des infirmites physiques, du bapteme des neophytes a la fabrication d instruments aratoires, de la celebration de la messe au creusement de canaux pour rirrigation, de 1 ecole a la construction de cabanes solides , de 1 etude au four, de la scie a 1 aiguille, du rabot a la navette, de l enclume au scalpel , des fonctions de pacificateur au tribunal du magistral.

D innombrables obstacles se presentent a lui dans raccomplissement de ce double ministere religieux et social, et cependant sa charite parvient a les vaincre tous. II se trouve en face de la brutale vengeance, des incestes habituels et des concubinages deregles, des manages incertains et contracted avec promiscuite de parente, des haines couvees pen dant plusieurs annees. En somnie, il a contre lui une longue serie de coulumes barbares diametralement contraires non-seulement a la morale chretienne , mais meme a la morale naturelle ; cependant la douce piete, la patience, les procedes les plus affectueux et les plus conciliants rendent le Missionnaire peu a peu victorieux. Y a-t-il des indociles? II prie, conjure et donne de la force a ses exhortations par des fails et des recits pathetiques ; il frappe leur imagination par les craintes et les esperances d un autre monde, les attire a lui par les bienfaits les plus genereux dont son coeur est capable, jusqu a ce qu il reussisse dans le but qu il s est propose.

Des difficultes non moms" graves viennent entraver 1 enseignement religieux. Comment secouer et clever aux idees sublimes de la theodicee chretienne 1 intelligence stupide et grossiere du sauvage Americain, du Maure Africain , prives parfois meme des mots qui se rapportent a Dieu et a une vie future? Mais le Missionnaire s ingenie a etudier, afin de pouvoir leur donner des vocables clairs et distincts pour representer les idees nouvelles qu il leur communique ; il se met Tesprit a la torture pour leur en faire comprendre 1 imporlance, anatomise, et pour ainsi dire, materialise ensuite chaque partie de son enseignement, en lutte continuelle avec la pauvrete d une langue qui se prcte mal a 1 interpretation de la morale et de la foi evangelique. Ou des obstacles semblables ne se rencontrent point , la des obstacles d un autre genre abondent. Souvent les esprits que le Missionnaire veut evangeliser sont nourris d un savoir arrogant, ou domines par un orgueil profond. Esclaves des habitudes et des prejuges, ils regardent comme un scandale et comme une folie un Dieu crucifie ; ils appellent barbare tout peuple etranger; ils tremblent a la pensee d abandonner le culte de leurs ai eux; en un mot, ce sont des intelligences a qui la doctrine catholique semble

un outrage, un sacrilege, ou qui 1 envisagent comme une affaire de peu d importance. Eh bien! il faut que le Missionnaire se presente a ces hommes, muni de la science philosophique et theologique de leurs peres, qu il en demontre les defectuosites, les absurdites , les abomina tions ; qu il saisisse chaque occasion pour faire sentir la superiorite, non de son propre genie , mais de la nation meme a laquelle il appartient ; il est necessaire qu il satisfasse aux interrogations continuelles et ennuyeuses des plus curieux , qu il rassure les timides , qu a ceux qui sont doues d une imagination vive il explique toute la puissance poetique de notre culte, qu il frappe I esprit des indifferents par des exemples et des raisons, que ceux qui sont mefiants et chancelants il les attire par la douceur de ses precedes, les etonne par le courage de sa foi, la confiance et la serenite de son ame et par la saintete de sa vie.

Au milieu de tant d efforts genereux il arrive encore bien souvent qu il doive travailler a vaincre les habitudes grossieres , la negligence, 1 indolence , 1 imprevoyance, 1 instabilite de ses neophytes; qu il se resigue aux moqueries du sauvage pendant que, tout en sueur, il lui enseigne a ensemencer la terre, et qu il recommence ses fatigues perdues par la rapacite et 1 impatience. Quelquefois les soins qu il a donnes pour attacher au sol, d une maniere permanente, sa tribu assemblee et entretenue au prix de tant de peines, deviennent inutiles, et la tribu. ennemie du travail, sans inquietude pour le lendemain , pourvu qu elle ait assez pour le jour present , se disperse et transporte ses tentes ailleurs : le Missionnaire infatigable , loin de se decourager, la suit, bien decide de triompher de ces mobiles volontes. Combien de fois la faim , fruit de cette vie errante , vient-elle moissonner la colonie ! Alors il redouble de prevoyance pour faire face aux besoins. Sa charite le rend invenlif , et il fait si bien qu il parvient enfm a sauver du terrible fleau sa pauvre et imprevoyante famille.

Et comme si cette lutte centre tout ce qu il y a de sauvage , de barbare, de meurtrier dans la nature ne suffisait point, souvent le Mission naire est persecute par les lois publiques , menace du dernier supplice, poursuivi par les sbires. Bien que la vie lui devienne plus rude, elle n est pas moins agreable pour lui, parce qu il a toujours 1 oeil tourne vers le Roi des Martyrs et vers les recompenses eternelles qui lui sont preparees. Tour a tour il se voit expose, au milieu de rochers et de pre cipices , a des fuites precipitees et de courts repos , a des sommeils interrompus et des veilles prolongees , a une faim canine et une soif ardente ; tantot un antre lui otl rc un asilc , tantot la forel le cache aux recherches

de 1 ennemi. Pour eluder la vigilance des tyrans, tantot il est sur les montagnes les plus escarpees, tantot ilse cache dans les bles des champs. Parfois il se deguise en porte-faix ou en batelier, contrefait sa voix et change ses traits ; d autres fois il s introduit dans les pays a la faveur des tenebres ou s y rend cache sous la protection d un de ses affides. S il arrive que par exces de zele , ou par la faiblesse et 1 imprudence de ceux qu il a convertis, il soil pris comme un agneau entre les dents des loups, il se voit livre a des tortures raffmees. Traine partout, enchaine , donne en spectacle aux idolatres, il voyage de prison en prison; ici il gemit sur le chevalet, la il est agonisant sous la Cangue. Quelquefois il a les membres tout meurtris par les coups , souvent on defigure et Ton mutile son corps. La mort lui est-elle infligee, il se rejouit, en loue Dieu et expire avec des paroles de joie et de pardon sur les levres. S il resiste aux longues annees qu il passe dans des prisons qu il conviendrait d appeler cavernes d animaux plutot qu habitations des hommes, eh bien, au milieu de tant de detresse, une seule pensee le trouble, c est-a-dire I impuissance forcee dans laquelle il se trouve de garder le petit troupeau confie a ses soins et d eclairer 1 esprit de ses ennemis et de ses persecuteurs. Si apres etre rendu a la liberte, il est conduit, escorte de sbires, aux confins et relegue dans quelque port ou factorerie Europeenne , les tourments en dures ne 1 ont point intimide ; la charite du Christ 1 aiguillonne ; et peu de temps apres, le voila de nouveau a son ancien poste, occupe a consoler sa tribu affligee. Les gouvernants restent stupefaits a 1 aspect de tant d audace pour affronter des perils que tout autre fuirait avec horreur ; ils no peuvent s expliquer comment le desir de propager le culte du Crucifie soil assez puissant sur 1 ame de ces etrangers, pour les rendre insensibles a tant de malheurs et les engager a prodiguer leur vie meme, a une distance deplusieurs milliers de lieues de leur chere patrie et de leurs bien-aimes parents. Cependant plus ces gouvernants redoublent de vigi lance et plus ils inventent des pretextes pour donner lieu a une cruaute raffinee et subtile, afm de parvenir a lasser la Constance de nos mar tyrs, ou au moins pour en decimer les rangs, plus ils les multiplient, de sorte qu ils les rencontrent a chaque pas, sous leurs yeux memes, au sein de leurs capitales.

S il arrive cependant que les betes fauves, ou le bourreau qui sait en imiter la ferocite , epargnent parfois notre pelerin apostolique, d autres bourreaux ne laissent pas d en faire 1 office. Des epidemics inconnues, de diflerentes especes et d une nature presque louj ours maligne, attaquent la source meme de sa vie . (lea ulceres gangreneux corrodent ses mem-

bres et les deferment, de sorte que pour lui la mort naturelle n a plus rien a envier a la mort violente. Et cependant, d autres missionnaires, n ignorant aucun de ces deboires, accourent joyeux sur ses traces, et puis d autres encore succedent, afin de participer aux memes angoisses et de subir le meme sort, renforcant ainsi les rangs de cette arm6e sacree, unique et digne d admiration, qui jamais, a cause de la defection de ses soldats , ne diminue , et qui vole sans cesse de victoire en victoire.

Tel est le type du vrai Missionnaire, et telles sont les douceurs auxquelles chaque jour, par toute 1 etendue du globe, aspirent les membres nombreux de ces Ordres religieux que les soi-disant regenerateurs modernes des peuples voudraient bannir de la terre.

DfiPART DE MISSIONNAIRES.

Mars et Avril 1861 .

Pour le Maroc en Afrique , le Pere Etienne Basarte, Observantin de la Province de Burgos en Espagne, de la sacree Congregation de la Propagande, constitue en dignite de Prefet Apostolique de ces Missions Franciscaines pour remplacer le Pere Joseph Sabate defunt (1) : religieux de beaucoup de merites, deja depuis 15 ans Missionnaire Apostolique de langue arabe en Terre-Sainte , ou il avail aussi Foffice de Penitencier en langue Turque dans le couvent de Saint-Sauveur a Jerusalem. Pour Tripoli en Barbaric, les Peres Raimond de Settefrati du Couvent de Saint-Bonaventure a Rome, Pacifique de Sezze et Louis de Forano, avec le Frere la ique Faustin d Oliveto, de la Province Romaine des Observantins reformes. Pour la Chine, les Peres Felix de Palma, Obser vantin reforme de la Province de Naples, et Pascal de Florence, de celle de Toscane. Pour Constantinople, le Pere Leonard de Jesi , Observantin reforme de la province des Marches. Enfin pour la Palestine, le Pere Alphonse M. de Rogiano, Observantin reforme deJa Province de la Calabre Citerieure.

(1) Voyez la 2 e livraison de ces Annales page 104 a 108.

QUATRlME P ARTIE.

Notices historiques sur la Terre-Neuve dans I Amerique Septentrionale , et sur les Freres-Mineurs qui y introduisirent le Catholicisms, extraites litter alement d une conference lue au peuple par I illustre Monseigneur Thomas Mullock des Freres-Mineurs de I Observance, Eveque de ce diocese (1).

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