‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 36 sur 67 · MESSIEURS , MESDAMES · texte numérisé non relu

MESSIEURS , MESDAMES

Si je ne me trompe, le sujet que j ai Fhonneur de trai ler ce soir en votre presence est d une haute importance ; c est proprement Fhistoire de cette contree que nous habitons, appclee Terre-Neuve, pays natal ou patrie adoptive de vous tous qui formez aulour de moi une noble couronne. Car, en verite, aucun autre sentiment, apres celui de la Religion, n est aussi puissant sur le coeur de I homme que celui de la patrie. C est pourquoi les anciens disaient : Dulce et decorum pro patria mori : II est doux et beau de mourir pour sa patrie : paroles que nous entendons repeter par tous les peuples modernes; et certes, Jesus- Christ ne les blama point , puisque nous lisons de lui dans TEvangile, qu un jour, du haut de la montagne des Oliviers, il contempla avec compassion le temple, les tours et les murs de Jerusalem , ville capitale de son pays natal , et predisant la destruction qu en feraient les Rornains, jusqu a ne pas y laisser pierre sur pierre, parce qu obslinee dans Tini-

(1) Lectures on Newfoundland , by the M l Rev. D r Mullock , Bishop of S 1 John s. Lecture 1. Printed and for sale at the Patriot office. Price Is.

quite , elle ne voulut point reconnaitre le bienfait de la visite de Dieu, Jesus, dis-je, se mit a pleurer amerement. Je crois done ne pouvoir mieux faire que de vous parler ce soir de Fhistoire de votre patrie , afin de ranimer , speeialement dans le coeur des jeunes gens qui m ecoutent, le sentiment de la foi catholique au foyer de 1 amour de la patrie, la Terre-Neuve.

Oui, cette terre que vous habitez non-seulement est fecoude en richesses immenses, inconmies encore, mais elle est glorieuse puisque son peuple est issu des illustres nations de FAngleterre , de FIrlande et de 1 Ecosse , dont un grand nombre d habitants, s etant etablis ici et s etant reconnus, donnerent naissance a une race admirable chez laquelle on trouve a la fois la vive et poetique imagination des Celtes, la fermete et la Constance dans les desseins des Saxons, et la douceur et Famour de courir sans cesse a de nouvelles entreprises, caractere qui a rendu celebres les Bretons du Nord. Ce peuple, a vrai dire, est pen nombreux jusqua present, puisqu il compte a peine 150,000 ames; mais il est des tine, sans aucun doute, a se multiplier et a s accroitre jusqu a plusieurs millions , afin de dominer dans Fhemispherc occidental auquel il aura la gloire d avoir donne des habi tants. Je vous rapporterai done en abrege 1 hi stoire de tout ce qui est arrive jusqu a nos jours, me reservant d exposer dans une autre conference la topographic du pays et les esperances de son avenir.

Chaque pays , Messieurs , a son histoire , et plusieurs peuples out laisse des traces imperissables de leur gloire et de leur grandeur, comme entre autres, les Assyriens, les Grecs et les Romairis ; ccs derniers neanmoins se sont acquis une gloire que nul autre peuple du mondc n a jamais pu surpasser. Oui, on pent affirrner que ce sont eux qui ont repandu la civilisation chez tons les peuples qui leur ont succede. En eifet, ce fut a Rome, capitale et centre de 1 univers, que se refugierent les restes des nations detruites qui y introduisirent on parlie la civilisation orientate ;

dans la suite , conduiles par la main de la Providence , les hordes barbares du Nord vinrent s y precipiter a leur tour. Du melange de ces deux mondes , feconde par Fesprit nouveau du christianisme, naquit et surgit FEurope moderne, destinee a propager et a faire penetrer sa puissante influence d un bout du globe a Fautre et a s assimiler toutes les na tions. Ce n est done point etonnant que les habitants de ce grand centre de la famille humaine se soient montres nonseulement les premiers et les plus habiles a poursuivre le developpen\ent de Fintelligence et de Findustrie, mais que pleins de vigueur, et ne pouvant resistcr a la necessite de s etendre au dehors, ils aient encore tente des entreprises, etabli des relations commerciales et cherche des terres nouvelles au dela des terres connues. C est ce qui arriva en effet par le moyen des Italiens, des Espagnols et des Portugais.

Oiii, Messieurs, ce fut un Italien, je veux dire Fimmortel navigateur Genois , Ghristophe Colomb , qui Fannee 1 492 , apres avoir entendu la messe avec tout Fequipage de ses navires, et recu dans Feglise des Fils de Saint-Francois de Sainte-Marie de la Rabida , dans FAndalousie , la sainte com munion des mains de son tendre ami , le Frere Jean Perez , Gardien du Couvent , arbora au haut du grand mat de son vaisseau le pavilion de Leon et de Castille, puis quitta le petit port de Palos et s elanca vers cet Ocean tenebreux qu aucun homme n avait jamais vu si ce n est en imagina tion et avec une sorte de terrcur. Lorsqu enfin il cut trouve le Nouveau-Monde , il en fit don a FEspagne. DC la meme maniere un autre Italien , Cabota de Venise , cinq ans plus tard , decouvrait la Terre-Neuve !

Mais bien que ces deux grands hommes soient regardes a juste litre comme ceux qui ont decouvert FAmerique, il est cepcndant certain que les parties septentrionales de cette contree avaient deja ele visitees au moyen-age et avaient sans doute ete habitees par les peupies du Nord. En effet, il existait une tradition tres-antique , bien que vague et pen determinec , que les cotes occidentals de FEurope ne

marquaient pas les extremes limites du monde; en outre la legende de Saint-Brandon, eveque de Kerry, au sud de llrlande, qui, apres avoir traverse FAllantique, aurait decouvert File des Benedictins et Tile de TAtlantide de Platon , se rapporte certainement a un fait historique dont elle tire son origine. Nous savons en outre que Colomb visita I lslancle afin de trouver parmi les traditions des Naturels quelques notions concernant les mysteres de 1 Ocean. Bien que les memoires de la vie de ce grand homme ne disent absolument rien des renseignements qu il obtint de ce peuple, les recentes investigations des savants ont mis hors de doute Fexistence de ces traditions au sujet de 1 Ocean. Parmi ces doctes rechercbes celles du professeur Rafu meritent une mention speciale. II rassembla la plupart des chants des poe tes scandinaves ou sont racontes plusieurs voyages que fit ce peuple vers 1 Occident et ou Ton semble, en quelque sorte, indiquer FAmerique. C est pourquoi les historiens de ce pays ne peuvent faire moins que d en prendre connaissance. II est utile et agreable de savoir que quel ques -uns de ces chants ont etc traduits en anglais par M. Beamisk de Corck.

Cependant d autres conjectures ne manquent point. En effet, tout le monde sait comment, dans Fannee 981 ou 982, Henri-le-Roux de Norwege decouvrit le Greenland (Terre Verte), ou fut erige un siege episcopal en 1021 qui fut occupe, comme nous le savons , par une serie rion interrompue de pasteurs jusqu en 1407, a 1 epoque ou, toute communication entre les deux pays etant interrompue, s eteignit a la fin le germe de la civilisation que 1 Evangile y avail jete. Neanmoins, on y voit encore quelques ruines de murs qui indiquent assez clairement le terrain que la colonie occupait. II est done bien naturel dc conjecturer que ces hardis navigateurs, lesqucls s etaient tant de fois avances dans 1 Islande et le Groenland, aient de la pousse jusqu au continent Americain qui n est pas eloigne de plus de cinq cents milles de la cote occidentale de la Terre-

Verte. Meme il est parle de voyages en Helluland , en Vinland (Terre de Vin) , en Markland (Terre de Marc) , et au Mikla d Islande, et de colonies qui se sont rendues dans ces contrees. Or Helluland, a bien considerer, n est autre que la cote rocheuse et aride du Labrador, et Vinland , ou Winland, la Terre-Neuve. Toutefois, parce que la vigne ne se cultive point dans ce pays , il y a des savants qui pretendent que Winland devait plutot se trouver dans une partie occidentale des Etats-Unis , opinion neanmoins fortement combattue par d autres qui soutiennent que les navigateurs du Nord donnerent le nom de Terre-Neuve a ce pays, a cause de 1 abondance des framboisiers qu ils y trouverent. Quant a Markland, quelques-uns croient que c etait la Nouvelle-Ecosse , et le Mikla d Islande , ou bien grande Islande , le continent principal de 1 Amerique, c est-a-dire les Etats- Unis.

Qu on ne croie point que ces conjectures soient des reves d une imagination trop vive , car comment serions-nous jamais parvenus a savoir tous les noms propres des navigateurs auxquels on attribue ces memorables voyages , et jusqu aux noms de leurs ills , meme d un endroit ou leur vaisseau fit naufrage, savoir le Nouveau Kell, au cap du Vaisseau, dans la baie de Buonavista (Bonne Vue) ? Get endroit fut dans la suite marque a 1 aide du solstice d ete, qui sert a preciser la latitude septentrionale , avcc une certitude absolue. En examinant tous ces diifercnts details, pour moi, je suis convaincu que les naviga leurs susdits fonderent des colonies dans le Greenland et dans 1 Islande , et passerent de la dans notre contree appelee Terre-Neuve.

Mais du petit nombre d habilants qu ils amenerent avec eux, quelques-uns abandonnerent le pays parce quil n offrait point un lieu habitable, et d autres perircnt dans une guerre centre les Esquimaux. La cause pour laquelle d autres colonies ne leur ont point succe de fut sans doute que les hommes du Nord avaient trouve ail leurs des climals plus agreables et des terres plus convenables a leurs emigrations.

Nous voyons, en fait, qu ils se rendirent maitres d une des plus belles parties de la Gaule. qui etait la Normandie, et s etablirent dans le Comte de Northumberland , le long des rives fertiles du Shannon et des estuaires de Liffers. et de Suir, a Limerick, a Waterford, a Cork, a Dublin, a Wicklow et dans beaucoup d autres villes Danoises de llrlande. Us y trouverent les restes de 1 Empire Romain , ce qui servit admi rablement a donner une nouvelle vie a la langue , aux arts et aux sciences des provinces conquises. II est facile de presumer qu ils auraient prefere continuer leur marche vers les rives riantes de la Seine et les campagnes fertiles de Flrlaiide et de 1 Angleterre, plutot que de porter leur vue vers les redoutables cotes du Groenland et de 1 Islande (Terre de Glace) , et vers les contrees incultes de la Terre-Neuve et du continent septentrional de rAmerique. Les regions occidentales tomberent done bien vite dans 1 oubli, puisque ces aventuriers ne furent plus excites a tenter le perilleux trajet de 1 Ocean , sur des vaisseaux a peine aussi grands que nos plus petits bateaux de commerce , taadis que dans des contrees plus voisines et plus agreables ils pouvaient s etablir sans danger et meme longer facilement avec leurs bateaux, presque semblables a des canots, les cotes de TEurope.

Neanmoins on raconte qu un eveque du Groenland, nornme Henri, visita Tan 1121 le VViuland dans le but de rappeler au christianisme ses compatriotes qui, depuis longtemps abandonnes a eux-memes dans ces regions lointaines et desolees , ou ils elaient arrives apres une navigation aventureuse , avaient oublie toute idee de la religion catholique. Mais ce n est la, a vrai dire , qu une vague et obscure tradition qui , tout en excitant la curiosite , ne suffit pas ensuite pour la satisfaire. C est pourquoi nous sommes d opinion que Fhistoire des pre mieres emigrations des peuples du Nord en Amerique ne sera jamais aussi bien connue qu on le desirerait. Ces peuples n y laisserent aucune trace de monuments ni meme de maisons, parce que, ainsi que tous ceux qui ont du bois en abondance, ils s en sont servis pour batir leurs habitations au

lieu cTemployer la pierre.Ce que nous possedons, ce sont les chants des Scaldes et les histoires d Adam de Breme et d autres auteurs qui vecurent plusieurs siecles apres 1 etablissement de ces peuples dans ces contrees, et ne firent autre chose que recueillir les traditions , faits et fables en meme temps, qu ils avaient puisees dans les legendes et les chants du peuple. De sorte que sur ce point nous ne pouvons savoir rien de bien certain ; laissons done le domaine des romans et des mythes, pour en venir aux donnees positives de 1 histoire.

II n est personne d entre vous , Messieurs , qui ne sache comment les decouvertes de Christophe Colomb exciterent un immense enthousiasme dans toute FEurope : et ce fut bien avec raison , puisque avoir trouve le Nouveau- Monde fut plus qu une decouverte , ce fut , pour ainsi dire , une creation. Aussi toutes les nations, tant marilimes que commercials , s en emurent an point d equiper des vaisseaux dans le but de participer aux fruits du nouvel heritage dont rimmortel Genois avail si richement dote FEspagne. Parmi ces nations se trouvait 1 Angleterre ou, grace a Dieu, la guerre des Roses elait enfin terminee, parce que les pretentions des deux families royales d York et de Lancaslre s etaient reunies dans la personne de Henri VII. Et comme il arrive toujours apres une longue guerre civile, on vit Fancienne aristocratic , presque entierement perdue , se relever et le trone plus solidcment etabli. Le peuple, las de verser le sang humain, ceda, remettant sa liberte entre les mains de la famille royale de Tudor : il n aspirait plus qu a la paix.

Or, on sait que precisemcnt a cette epoque deux freres Venitiens , appcles Cabota , ayant leur residence a Bristol , se presentment a Henri et s offrirent pour aller a la decou verte de terres jusqu alors inconnues dans 1 Ocean Occiden tal, ou ils croyaient trouver en meme temps un cbemin vers les Indes. Cette proposition ayant ete acceptee, Sebastien Cabota, sans plus tarder, se mil en voyage, ct bientot il decouvrit la Terre-Neuve.

Au premier cap qui s offrit a ses regards il donna le nom

de Buonavista (Bonne Vue), qu il porte encore aujourd hui. Dans le courant de la meme annee, il retourna en Angleterre , menant avec lui quelques Naturels de Tile , race presque entierement eteinte a present. Ici il est a propos de dire quelques mots concernant les vrais aborigenes du pays.

On croyait jadis , Messieurs , que ce peuple tirait son origine des nations du Nord dont je vous ai parle tout a 1 heure; mais les progres de la science ethnographique ont demontre 1 erreur de cette opinion ; car Inspection du crane de ces aborigenes prouve, sans aucun doute, qu ils appartiennent a la race Americaine ou Mongolienne , et non pas a la race Caucasienne dont les habitants du Nord etaient une ramification. (Test pourquoi il est possible, ainsi que cela arrive parfois , qu un peuple d abord civilise devienne ensuite sauvage ; mais non jamais (a moins qu il ne s eteigne par une tres-longue suite de generations provenant sans cesse de manages persistants contracted avec un autre peuple) que la forme de son crane change jusqu au point de presenter des signes qui sont les marques distinctives d une autre race, Cependant admettons, s il le faut, qu une goulte de sang des peuples du Nord se soit melee a celui des Naturels, mais de maniere a ne pas produire chez ceux-ci la moindre modification, modification dont toutes les traces ont meme disparu en peu de temps.-

Les aborigenes neanmoins s appelaient Boethi et se peignaient le corps avec de la cire rouge a Finstar des anciens Bretons de Guado, cause pour laquelle leurs descendants furent en dernier lieu appeles Indiens- Rouges. Us portaient des vetemenls de peaux , et avaierit pour armes , comme tous les peuples barbares, un arc, des fleches et une lance. Us se nourrissaient de gibier et conservaient la chair salee des daims. Pour prendre ceux-ci ils elevaient des haies enormes , qui avaient parfois une etendue de trente milles , en tout semblables a celles au moyen desquelles les peuples de Ceylan font la chasse aux Elephants. Ils tracaient ces haies autour d un terrain determine par ou les daims devaient passer, et le

nombre qu ils en preuaient elait si grand qu ii leur fournissait en meme temps la nourriture et les vetements. II parait que leurs cabanes etaient fort spacieuses et que chacune d elles pouvait contenir plusieurs families. Quant a leur religion, nous n en savons rien , seulement on rapporte que dans une de leurs maisons une tete humaine sculptee a ete trouvee, d ou Ton pourrait conjecturer que, quoi qu il en soit, ils etaient Idolatres. Mais voici comment un auteur Florentin, Rucella i , dans un Atlas clu monde orne d une carte geographique , bien que tres-imparfaite , de Tan 1560, parle de la Terre- Neuve et de ses habitants.

Ils sont barbares , dit-il , et sauvages et se nourrissent de poisson qu ils mangent avec une grande avidite, specialement celui qu on nomme Baccala, et de chair crue , meme de chair humaine. (Mais quant a manger de la chair humaine, cette assertion est enlierement fausse; non, jamais ils n ont ete en realile cannibales.) Ils adorent, poursuit-il, le soleil, les eloiles et n importe quel autre objet dont leur imagination est frappec. Par ces paroles de Rucellai, il est manifeste que 1 opinion qui soutient qu il y avail en ce temps la des Boethi dans ce pays est tout a fait fausse. Aussi, on n a jamais songe a porter la civilisation parmi eux. Ceux-ci d ailleurs , farouches comme ils etaient, resisterent de toutes leurs forces aux Anglais et aux Indiens pour les empecher de penetrer dans leurs pecheries et dans leurs champs. Cependant ces barbares, armes seulement d arcs et de fleches, pouvaient mal soutenir le feu des fusils qui causait parmi eux un ter rible carnage. La justice reclame que nous rappelions ici que le gouvernement Anglais reconnut trop tard son erreur en laissant ce peuple malheureux a la merci de la cruaule des Micmachi et des Indiens, mille fois plus barbares que les sauvages. De la il advint que toute leur race peril, a Fexception de quelques individus ; ils n ont laisse aucune trace en Terre-INeuve, si ce n est des debris de leurs tombeaux et des resles de leurs cabanes el des haies dont nous avons parle plus haut. Quant a moi, autaut qu il a ete en mon pou-

voir, j ai employe tous les moyens, parmi notre peuple et ensuite parmi les Indiens qui servent le gouvernement, pour decouvrir quelque trace de ces anciens aborigenes, mais tout frit inutile ; car apres avoir bien examine tous les lieux qu ils occupaient, on ne decouvrit autre chose que les tornbeaux mentionnes ci-dessus , sur lesquels 1 humanite a grave la honte ineffacable du gouvernement de ce temps qui ne se donna aucune peine de conserver et de civiliser ces malbeureux.

II parait que le petit nombre d aborigenes, echappe comme nous venons de le dire, se trouve dans 1 interieur du La brador. En effet, il m a etc raconte dernierement comment les Naturels de cette contree virent un jour, a une dis tance d environ cinquanle milles de la cote, arriver une troupe dlndiens etrangers , vetus de longues robes de peau et qui fuyaient rapidement. S e tant mis a les poursuivre sans qu il leur flit possible de les atteindre , ils demeurerent stupefaits a la vue de 1 empreinte de leurs piecls sur la terre et de la longueur extraordinaire de leurs pas ; d ou ils jugerent que ces sauvages ne pouvaient etre ni des Micmachi, ni des Montagnards , ni des Esquimaux, mais bien des homines d une race de la plus haute taille ; c elaient sans doute les debris de la nation Boelhique, qui fuyaient precisement les Naturels du Labrador, parce qu ils compterent toujours parmi leurs ennemis les hommes de couleur, blancs ou rouges.

Mais pourquoi, dira-t-on, 1 Angleterre ne s est-elle pas mieux ingeniee qu elle ne le fit , pour tirer profit d un si beau pays dont Cabota lui avail fait don ? A quoi on pent facilement repondre que, peu apres qu il fut de couvert, le malheureux Henri VIII, ayant commence la reforme, eut bien d autres occasions de prodiguer les iminenses tresors que lui avail laisses son pere Henri VII. Ce fut ce meme Henri VII qui ne rougit point de donner en recompense a Cabota pour une si belle acquisition la somme de dix livres sterlings. Depuis lors seulement on donna au pays

le nom de Terre-Neuve, nom tellement ridicule que le long usage seul a pu en quelque sorte le faire agreer. Ainsi , comme cette conlree fut presque abandonnee par les Anglais , les Biscayens, qui en connaissaierit 1 existence meme avant la decouverte qu en avail faite Cabota , les Bretons et les Portugais venaient s y enrichir an moyen de la peche abondante que fournissent les cotes de cette contree. Pendant ce temps, Henri VIII dissipait vainement ses richesses avec ses nobles, dans la pompe inutile du Camp du Drap d Or, et dans les guerres contre la France. Puis, pour couvrir ses depenses, il depouiliait FEglise de ses biens ! Cest a cette epoque qu un capitaine Anglais lui eerivait du Port de Saint- Jean, le 5 Aoiit 1527, qu il avail trouve en ces lieux onze vaisseaux Normands et trois vaisseaux Bre tons, tout occupes aux travaux de la peche. Mais passons a un autre sujet.

Lorsqu eut lieu la decouverte de i Amerique par Christopbe Colomb, et de Terre-Neuve par Sebastien Cabota, grace a la misericorde de Dieu , presque toute TEurope etait catholique. Ensuite 1 histoire de ces navigations nous presente le doux spectacle des noms imposes aux premieres terres apercues par les navigateurs. Ces noms rappellent ou le Saint a la fete duquel elles furent decouvertes, ou ramenent Tesprit a quelque lieu plus cherement aime du pays natal, ou tomberent des levres de ces grands hom ines, arraches a leur coeur par la vive emotion qu ils ressentirent en se voyant heureusement arrives au but de leurs desirs et de leurs voyages. II est doux de rapporter ici ces noms , qui font si bien ressortir la legeretc vulgaire des navi gateurs modernes en pareille circonstance. Qui pourrait nous exprimer I emotion qu eprouva dans son coeur Cabota, lorsqu il naviguait, impatient de rencontrer la terre sur rhorizon occidental et qu un marin du haut du grand mat du navire en annonca 1 apparition? Trompe plus d une fois par le brouillard , quand il vit en realite le cap de ce pays , les vagues qui sc brisaient contre ses ecueils et la charmanle ver-

dure des forets dont le cap se montrait tout convert, dans Telan de la joie qui le pressait interieurement , il s ecria avec le doux accent de sa langue harmonieuse : Buona Vista! (Bonne Vue). Pareillement Gaspero de Cortereale, aussi pieux que valeureux chevalier Portugais , ayant une devotion partieuliere pour la Sainte-Vierge et pour Saint-Franc.ois d Assise , lorsqu ii eut decouvert la baie de la Conception , voulut qu elle fut designee sous le nom de ce doux mystere et dorina le nom du Patriarche seraphique au cap peu eloigne de cette baie, appele cap de Saint-Francois. Cest ainsi qu il a donne les noms de Saint-Louis et de Saint-Francois aux baies du Labrador. Oui , Messieurs , parcourez a loisir les cotes de Tile , et vous trouverez partout des monuments eclalants du sentiment calholique qui premierement y inspira son souffle de vie immortelle. Les baies de la Con ception , de Sainte-Marie , de Notre-Dame, de la Trinite, de Saint-Bonaventure , de Sainte-Cathaline ou Catherine , de Sainte-Claire (maintenant Saint-Georges) , de Saint-Jean , de Saint-Pierre , de Saint-Jude (a present Judy) et des Trepasses ou de Tous les Saints , portent des noms qui respirent tous des souvenirs et des effusions de Tesprit catholique. D une autre part, comme ils sont chers et charmants les noms de Plaisance ou Placenzia, et de Formosa ou Fermeuse , provenant de Famenite et de la beaute des lieux auxquels ils ont ete donnes, ainsi que tant d autres qu il serait trop long d enumerer. Maintenant , mettez a cote de ces noms ceux qu on a recemment donnes : de Baie du Desespoir et de la Fortune, du port Pizzica Gola (prince George), de trou du joueur de chalumcau, de vicille Bou tique^ de Pain, de Fromage , etc., et dites chez qui se trouvait plus de sagesse et de delicatesse de sentiments, ou chez les anciens catholiques ou chez les philosophes modernes !

Disons toutefois en poursuivant que, 1 annee 1557, cette ile fut visitee par le celebre navigateur Francois Jacques Cartier, qui donna des noms a plusieurs caps et baies; et qu en 1585

Fanglais Humprey Gilbert prit possession du Port de Saint- Jean, y eleva les armes de la reine Elisabeth et prescrivit un livre de prieres communes qui devait servir d unique regie pour le culte divin dans 1 ile entiere. II semblait pourtant qu a cette epoque la Providence voulut favoriser ce pays d un sort plus heureux ; mais , en realile , cela ne ue s est point effectue dans la suite. Cependant sir Georges Calvert , cree noble d Irlande , obtint du roi Georges la plus grande partie du terrain qui s elend depuis la baie des Boeufs jusqu au cap de Sainte-Marie. Sir Georges, philanthrope aussi eclaire que catholique zele et sincere , decreta la tolerance generate pour la religion dans la nouvelle colonie de Terre de Marie; unique contree dans ce siecle ou, aussi longtemps que dominerent les catholiques, il y cut liberte de conscience selon la loi et ou, pour jouir du droit de cile ou obtenir un emploi , on ifexigeait aucune espece de profession religieuse. Georges Calvert fonda depuis encore une autre Colonie dans le Ferryland. II y jeta si bien les fondcments d un etat que, si des evenements imprevus nV avaient point mis obstacle, ce serait a present un des plus florissanls que Ton conaaisse. Puis desirant unir a Tamour du catholicisme 1 amour de sa chere Angleterre, il voulut, pour ainsi dire, eterniser a la fois la memoire de Tun et de Tautre par le nom d Avalon qu il donna a la Province. Car il existe une tres-antique tradition anglaise , qui dit que Joseph d Arimathie, apres 1 Ascension du Sauveur au Ciel, fuyant la cruelle persecution que les Juifs susciterent contre les disciples du Christ, vint se refugier dans la Grande-Bretagne ct se iixa a Avalon , nomme ensuite Glastonbury dans le comte de Somerset, ou il erigea une eglise qui fut toujours regardee par les Bretons, les Saxons et les Normands comme le herceau du Christianisme dans ces contrees. Plus tard on vit s y clever une splendide Abbaye qui comprenait pres de soixante acres de terre : monument detruit comme tous les autres par la malheureuse reforme commencee par

Henri VIII ! Calvert voulut encore inaugurer la Terre- Neuve par un autre nom , cher egalement a la patrie et a la religion catholique , celui de Verulam , ville ou le Protomarlyr de la Grande-Brelagne, Saint-Albin , versa son sang pour Jesus-Christ : nom quil se plaisait a dormer a la ville capitals de la colonie fondee par lui, et qui dans la suite, ainsi que tous les noms francais et espagnols, fut corrompu , et change d abord en Ferulam , et plus tard en Ferry land.

Ce magnanime seigneur consacra ainsi a ses genereuses entreprises plus de trois-cent mille livres sterlings. II travailla avec ardeur et devoument a la regeneration du pays , quand le don qu on lui fit d un territoire plus agreable et plus fecond, les incursions des Indiens et les guerres des Francais I engagerent a abandonner la Terre-Neuve. II alia fonder Maryland (Terre de Marie), dite plus tard la Reine du roi Charles, et la ville de Baltimore, ainsi nominee de son litre de noblesse et de son domaine en Irlande auquel ce titre se raltachait. Le depart de Calvert fut une perte tres-grande qui retarda de pres de deux siecles la civilisa tion de ces contrees. Sur ces entrefaites, de Tautre cote de la peninsule, les Francais fonderent la vilie de Plaisance , qu ils nommerent ainsi parce que les collines sur lesquelles elle est batie, et les deux bras de mer qui 1 entourent presenlent de la ressemblance avec les terres de leur pays qui bordent le Rhone. Lieu vraiment agreable ; car bien que la baie soit toujours couverte de brouillards , neanmoins un ciel serein et riant s etend au-dessus de la ville. Voulant profiler de celte circonstance , et considerant le grand avantage qu ils pouvaient en tirer, les Francais appliquerent aussitot leur esprit et mirent la main a Foeuvre pour Ten tourer de forteresses inexpugnables , qui n offrent plus aujourd hui qu un aspect de ruines sur lesquelles on a bati quelques maisons de pierres et de briques. Meme le grand fort, demi-lune, qui dominait Tentree du port n est plus qu un amas de decombres; c est ainsi que Ton voit insensiblement

disparaitre tous les restes du chateau qui s elevait jadis sur la montagne de Crevecoour. Mais une chose digne de remarque , c est que maintenant encore il y a des individus possedant des biens a Plaisance en vertu de litres originaux concedes par la France. Du temps de Louis XIV, on regardait cette colonie comme une possession si importante que tous les conlrats, sans exception, qui la concernaient etaient signes de la propre main du roi, et contresignes par son ministre Philip peau,

Surtout il convient de remarquer ici, a la gloire des ills de la France , quels grands soins ils eurent d inaugurer leur colonie sous Finfluence de la religion catholique. Des 1 annee 1680, on y fonda un convent de Franciscains , dependant de celui de Notre-Dame des Anges etabli a Quebec. Ce convent s eleva precisement a Tendroit ou se trouve a present Teglise et le cimetiere des protestants. Cependant on y voit encore quelques tombes de Francais qui y ont etc placees de 1680 a 1690; c est la tout ce qui reste de la maison des fils de Saint-Francois. Car la plupart de ces pierres sepulcrales ont etc employees par les Anglais a un vil usage ; ils s en sont servis pour la construction de foyers et de seuils de maisons ! Quant a la juridiction spirituelle, la Terre-Neuve a cette epoque dependait de 1 Eveque de Quebec, et en 1689, le se cond eveque de ce siege , Monseigneur S l Vallier, accompagne du Pere Georgieu et de plusieurs autres membres de la famille Franciscaine du meme lieu, fit sa sainte visite a Plaisance. Le souvenir de ce fait, ainsi que celui de la fondation du couvent dont nous avons parle , se trouve dans les archives de rarcheveche de Quebec.

Ainsi deux nations egalement grandes et puissantes , mais differant entre elles de politiqtie , de but et de religion , s etaient etablies sur les plages de Terre-Neuve. Ce qui, a vrai dire, loin de leur etre avantageux, ieur occasionna plutot du dornmage. Dans de telles conditions, il etait impossible de poursuivre 1 oeuvre de la civilisation dans cette contree, car cV tait une guerre continuelle, et sur mer et sur terre.

qui se termina seulement lors de la paix signee a Utrecht Fan 1715, quand les Francais las de combattre cederent tout le pays a FAngleterre , en se retirant de Saint-Jean aux petiles iles de S l Pierre et de Miquelon , qui leur resterent avec le droit de peche depuis le cap de Buonavista le long de la cote septentrionale , jusqu au Point-Riche sur la cote occidentale.

De cette maniere FAngleterre demeura seule maitresse absolue de Terre-Neuve , non certes avec Fintenlion d y cultiver et d y faire progresser les colonies, mais seulement pour grossir ses tresors au moyen des produits de la peche que ce pays fournissait en si grande abondance. Aux Francais qui s y etaient etablis on accorda , il est vrai , la liberte du culte , mais ce fut avec cette clause qui en etait la destruc tion : Pour autant que cela soit tolere par les lois de FAngleterre ! Le Gouverneur Edward profitant de cette clause , persecuta les pauvres fils de la France ainsi que leur clerge , jusqu au point de les contraindre presque tous a vendre leurs biens et a abandonner le pays. La colonie perdit ainsi d un coup une foule d utiles citoyens. Ce dommage s accrut encore par un statut de Guillaume III qui y causa la plus grande confusion. Ce fut alors que trois capitaines de la Pecherie prenant, Tun le titre d Amiral, Fautre celui de Vice-Amiral et le troisieme celui de Conlre-Amiral , se proclamerent supremes magistrals autant des causes civiles que des droils de la peche. Qu on s imagine, si Ton peut , de quelle nature devaient etre les lois qiuls promulguerent a leurs esclaves et aux habitants que tous, sans exception, ils auraient voulu aneantir.

Enfin en 1765, cest-a-dire il y a 97 ans, on cut Theureuse idee de faire le recensement du pays, qui comptait 15112 habitants : 4995 catholiques, et 8517 protestants, mais tous n y avaient pas des demeures permanentes; a peine 6000 d entre eux y passaient Fete, allant vivre ailleurs pendant Fhiver. Leur condition etait du reste tres-precaire; sans lois ni siirete personnelle, ils etaient livres au caprice des Amiraux dos

peoheries dont nous avons parle plus haul. Cest pourquoi Lord Verd Beauclerck , commandant en chef des forces marilimes de 1 Anglelerre , crut qu il elail de son devoir de faire connaitre au gouvernement le veritable etat des choses , et de demander un Gouvcrneur en litre pour le pays, ce qu il obtint en effet dans la personne du capitaine Osborn. Cette nomination deplut extrememenl auxAmiraux, qui se virent ainsi depouilles de tout pouvoir. Aussi mirent-ils tout en ceuvre pour rendre pendant quelques annees cette institution inutile, ct ils finirent par atteindre leur but. En effet on ne reconnut d autre aulorile que la leur , sans laquelle , selon le lemoignage des personnes qui vivent encore a Saint-Jean , on ne pouvait jusqu a ces derniers temps ni balir, ni meme reparer sa propre maison ! Ah ! Messieurs , je vous ferais fremir d une jusle indignation , si je vous racontais les tyran nies et les persecutions que le peuple de ces conlrecs eul a souil rir de la part de ces miserables! Mais laissons la ces tristes souvenirs, et passons plulol a Fannee 1784, quand un arrete de Georges III , du 24 Octobre , accorda finalement la liberte de conscience a tous les habitants de Terre- Neuve, avec le libre exercice dc toutes les religions lolerees par la loi , a la condition que le peuple se bornerait a pratiquer en paix les divers cultes admis el ne donnerail aucun motif de plaintc au gouvernement. Par cet actc seul il ful permis au catholicisme d exister, el ainsi cesserent les persecutions aiixquelles il avail cle expose.

(A cont inner.)

AMALES DBS MISSIONS FRMCISCMES,

PREMIERE PAETIE.

HISTOIRE ANCIENNE

Commencement des missions fraiiciscaincs en Armenie et en Georgie. Les freres Andre de Perouse et Jacques de Rossano , cliefs de la mission ; court apercu de leurs travaux apostoliques et de la continuation de 1 ocuvre jusqu a la fin de 1258. Un mot toucliant le mouvement actuel de la nation armenienne vers le catliolicisme , et toucliant le pere Miclielange , de Santangelo dans La Pouille.

L Armenie, comme on salt, se divise toujours en deux parties, la Grande Armenie et la Petite, surnommee par les ecrivains du pays Aschar. Celle-la confine an nord avec 1 Albanie, la Georgie et la Colcliide, et compte quinze territoires, nommes : Haute Armenie , Quarte Armenie, Alzuia, Turuberanie, Moca, Corgie, Persarmenie, Yaspuracanie , Simiie , Arzakie, Pedagaranie , Uti on Uda, Cugarie, Talk ou Taia, et Ararat; ces quinze territoires sont subdivises en cent-quatre-vingttreize provinces. La Petite Armenie , situee a 1 ouest de TEuplirate, n en compte que cinq, savoir : Premiere Armenie, seconde Armenie, troisieme Armenie, Comazene et Cilicie. Cette derniere contree, la plus vaste et la plus importante , renferme pour villes principales Aia sur les bords de la Mediterranee, vers les corifins de la Sjrie; Mamestin, nominee par les historiens grecs et latins Mopsuestin, au nord-ouest Germanicie ou Chermanigh , aujourd hui Marasso ou Marasc, au nord-ouest d Alep, sur une belle colline baignee par un affluant du Giun; et Sis, jadis capitale de toute r Armenie

Mineure. Cette ville, desFannee 1294, devintle siege supreme du patriarche, qui y demeura jusqu en 1772. A cette epoque le patriarche Abraham Pierre I, a cause de la guerre qui lui etait suscitee par les Armeniens dissidents, dut se retirer sur le Mont-Liban, ou il fixa sa demeure pour gouverner de la les Armeniens catholiques confies a ses soins. C cst encore la le siege du patriarcat , si dignement occupe aujourd liui par le venerable vieillard Gregoire Pierre YIII (1).

Le climat de FArmenie est varie , ici doux, comme les brises suaves du printemps, la tres-dur, comme le plus rude hiver. Sa douceur est indiquee dans les termes suivants par Moise de Khorene parlant de Semiramis : // Comme on etait alors en etc, dit-il , elle quitta la partie des monts qui regardent le midi , pour se rendre clans la vallee et dans les campagnes fleuries. La remarquant la beaute du sol et la douceur du climat, ainsi que le murmure des sources et des fleuves qui portaient partout la fecondite ; // C est ici, dit-elle, c est sous cette temperature, c est au milieu de ces terres fertiles et si bien arrosees qu il // nous plait d clever une cite et des habitations royales , aim n d y passer agreablement la quatrieme partie deFannee (Fete) ; // durant les autres saisoiis , nous nous tiendrons a Fabri du froid a Ninive (2). // Mais le meme ecrivain nous apprend que dans d autres parties le froid est si intense que pour ce motif Nembrot exhortait Haic a abandonner le pays, en lui disant : // Yous avez habite au sein d une temperature glaciale (3). // Ce qui concorde avec les dire de bien d autres historians , comme Elisee(4), Tacite (5), Stabon (6), Plutarque (7), Thomas Arzerunite (8), Diodore (9) et saint Jean Chrysostome. Ce der nier ecrivait de son exil de Curnane a la diaconesse Olympie : L hiver est de retour, a la verite , avec ses rigueurs accoutumees en Armenie. .. Aussi nous efforcons-nous d^en ecarter les incommodites , en tenant constamment le feu allurne , et en calfeutrant nos appartements , outre que nous avons soin de nous bien couvrir et de nous tenir toujours renfermes (10). u

(1) Voyez notre Histoire univ. des Missions francisc. , liv. I , chap. ix.

(2) Liv. I, ch. xvi. (3) Ibid. (4) Liv. I, cli. xi.

(5) Liv. XII, ch. L. (G) Liv. XI. (7) In Vit. Lucul.

(8) Liv. XIV. (9) Liv. IV, ch. xi. (10) Lett. IV.

L Armenie cTailleurs est richement dotee, plus peut-etre qu aucune autre contree de la terre, en fleuves et en montagnes celebres. Quant aux fleuves, il suffira de mentionner FAras, FEuphrate, le Tigre et le Phison, qui, d apres les saintes ecritures, auraient arrose le Paradis terrestre; d oii vient que plusieurs pensent que ce jardin de delices etait situe en Armenie (1) . On y remarque en outre le Cir et les mers ou lacs de Yan , de Gabud, de Gelam, de Carin, de Mezamor, et bien d autres. Pour ce qui est des montagnes, qui ne connait le Taurus, le Caucase , les inonts Cardues ou Cordues , les Parkars ou Bariatris, les Mosquites, les Eniocliit et surtout le Masis ou Ararat, an sommet duquel, d apres laGenese (2), s arretaFarche apres le deluge, et ou Noe, lorsqu/il en sortit avec ses fils, eleva un autel en pierre pour offrir avant tout un sacrifice au Seigneur ? Les Armeniens ont une telle veneration pour cette montagne, que des qu ils Fapercoivent ils se prosternent pour baiser la terre. Ils lanomment Meseswat , c est-a-dire montagne de FArclie; son sommet divise en deux parties est toujours convert de neige et enveloppe de nuages qui le derobent aux regards de Fobservateur. A sa base on ne voit qu une plaine de sable mouvant, interrompue ca et la par quelques maigres tapis de verdure, on les troupeaux viennent chercher une rare pature; un pen plus liaut ce ne sont que des roclies escarpees et nues, superposees les unes sur les autres, oii les tigres et les corbeaux trouvent cependant a se nourrir. Son ascension est tres-penible a cause de sa conformation , de Fabondance de sable et du manque d eau. Mais rien iFest grandiose comme cette montagne lorsque, les rayons du soleil illuminant sa cime, on la contemple de loin dans toute la majeste de sa masse gigantesque. Le voyageur en y fixant les yeux se sent penetre de respect, presque sans s en apercevoir; ce qui a fait dire a quelques-uns que, meme abstraction faite des divines Ecritures, les peuples de ces contrees auraient dd en venir naturellement a supposer qu^elle a etc le theatre de quelque grande catastrophe de Fhumanite, tant a cause de sa forme unique dans le monde, que de son aspect severe et religieux, et

(1) Voyez r Armenie de Joseph Cappelletti. Venise. 1841.

(2) Gen. VII.

surtout de sa prodigieuse elevation qui surpasse meme celle du Mont Blanc en Italic (1).

Les Armeniens, idolatres comme tons les autres peuples de la terre avant la venue du Sauveur, recurent la nouvelle du bienfait de la Redemption de 1 apotre saint Barthelemi. Mais en realite ils ne constituerent une societe chretienne que lorsqnc leur roi Thiridate se convertit a son tour et fut baptise. Get evenement cut lieu en 311 ; on le rapporte de la manierc suivante. Adversaire outre, dans le principe, des disciples du Sauveur , ce roi persecutait avec fureur dans son royaume tout ce qu il pouvait decouvrir de sectateurs de la nouvelle religion , et il en fit mettre a mort un grand nombre , entre autres beaucoup de jcunes vierges, qui perirent dans les plus cruels supplices pour conserver intacte leur cliastete (2). Dieu le punit de ses cruautes d une maniere misericordicuse : il perdit 1 usage de la raison , et la recouvra ensuite a la priere d un cliretien , nomme Gregoire , qu il avait fait pen auparavant cruellement tourmenter. Ce Gregoire, surnomme dans la suite Fllluminateur pour avoir eclaire cette nation de la lumiere de FEvangile , fut fait eveque, sur les instances du roi, par saint Leon de Cesaree, ou, selon une opinion plus probable, par le papc saint Sylvestre, et en devint le premier patriarclie. C est lui qui commence la serie des pontifes Armeniens qui s est perpetuee sans interruption jusqu a nos jours (3).

Le bon peuple Armenien persevera avec plus de Constance qu aucune autre nation de T Orient dans la profession de la foi catholique jusqu au Concile de Clialcedoine, et ne se laissa pas encore seduire par 1 Arianisme qui s etait cependant repandu dans le monde entier. Mais ay ant ensuite embrasse les erreurs de Dioscore, d Euticlies et de Jacques de Syrie, il ne tarda pas a se separer de TEglise romaine, en refusant de reconnaitre la condamnation qu elle porta dans le susdit Concile centre FEuticliianisme , qui niait la nature liumaine de Jesus-Christ, sous pretexte de venger Vunite de sa personne des attaques de

(1) Bore, Correspondence et Nemoires d wn voyageur en Orient, torn. I. Voyez aussi 1 ouvrage cite de Cappelletti, t. I.

(2) Spend, ad an. 311.

(3) Histoire nniv. des Missions francisc. , liv. I, ch. xi.

Nestorius : double heresie egalement funeste a FEglise, en taut que , non-settlement elle divisait les esprits , mais viciait en outre, on plutot detruisait la notion eatholique de la Redemption. Les Souverains pontifes a diverses reprises deployerent toute leur sollicitude pour ramener ces malheureux a F unite eatholique , et a Fegard de quelques-uns leur esperance lie fut pas decue ; mais en fin de compte la plupart s obstinerent dans le schisme, dans lequel ils persistent encore , malgre les peines et les fatigues que se donnerent les Missionnaires envoyes de Rome pour les faire rentrer dans la voie du saint.

N ayant a parler ici que de ceux qui appartiennent a FOrdre de saint Francois , nous dirons que le premier delegat apostolique en Armenie fut le frere Andre de Perouse, qui fut envoye avec quelques compagnons par Innocent IV, en 1247, au Patriarche de cette nation, nomme Constantin I (1). Quant a la ville ou eut lieu Fentrevue, Fhistoire n en dit mot; il est bon de remarquer toutefois que le siege du Patriarcat a cette epoque etait Hromglac , sur la rive gauche de FEuphrate (2). I/histoire garde le meme silence sur les details des conferences qu ils eurent ensemble pour aviser au moyen dc ramener toute la nation aFunite eatholique. II est vrai que nous trouvons une lettre que , en egard aux circonstances dans lesquelles elle est rapportee par les Annalistes, nous avons juge, dans notre histoireuniverselle des Missions Eranciscaines , avoir ete donnee par le patriarche Constantin, lettre dans laquelle on reconnait la primaute non sculement d honneur, mais meme de juridiction du pontife Romain sur toutes les eglises. En voici la teneur : i\ T ous avons recu F elegante lettre (qui nous a ete apportee par le Ererc Andre) , parole sainte sortie de vos livres et ecrite par vos ordres. L ayant recue dans nos faibles mains et placee sous nos yeux, nous nous sommes eerie, a Fexcmple du vieillard Simeon , qui porta notre Seigneur Jesus-Christ dans ses bras : Nos yeux ont vu votre immense bonte pour nous. Maintenant done, Seigneur, pardonnez a votre serviteur ses peches; parce ({lie dans vos mains est la puissance de lier et de delier, et Feconomie de tons les mvsteres de notre foi. Oh! oui, nous

(1) Raynald. ad an. 1247, n. xxx. Wading., ibid. Cappclletti, loc. cit., vol. I.

avons lu avec une joie ineffable tout ce qu il vous a plu de nous ecrire; aussi nous reverons vos ordres : notre bouclie ne saurait suffire pour vous louer, ni notre langue pour exprimer votre gloire; nous somines effraye de votre excellence, car le Seigneur vous a veritablement rendu grand (1). // Et apres avoir mentionne differentes clioses qu il n j a pas lieu de repeter ici et que nous avons rappelees d ailleurs dans notre Histoire deja citee , il continue en ces terines : // Pour en venir aux Freres Mineurs, vos cliers Fils, nous vous dirons que ce sont des religieux tres-distingues entre tons, par leurs ceuvres et leurs vertus , au point de meriter que tout le monde les traite avec le plus grand respect , et digues d entendre un jour de la bouclie de TAuteur de la vie ces belles paroles : Courage , bon et fidele serviteur ; parce que vous avez etc fidele dans les petites clioses , je vous etablirai sur de plus grandes, entrez dans la joie de votre Seigneur ! Vous saurez done par eux , c est-a-dire par le frere Andre et ses compagnons, ce qu ils out vu et entendu parmi nous T^ous vous envoy ons par leur entremise un ecrit que nous avons apporte du coeur de TOrient, c est-a-dire de Sis (plusieurs lisent Sin , et d autres Sion) , et un autre ecrit sur la foi, de la part de 1 arclieveque de Nisibe, souscrit par deux autres archeveques et trois eveques. ISlous vous faisons avec eux une seconde priere pour Tarcheveque de Jerusalem , qui est de notre nation, et pour nos freres les chretiens orientaux , qui sont a Antioche , a Tripoli , a Acre et dans les autres places , afin que vous les recommandiez pour les garantir des vexations auxquelles ils sont exposes dans ces lieux (2) . //

Or, nous pensons qu^ily a lieu avant tout de faire ici quelques remarques au sujet de cette lettre. Et d abord nous devons dire qu on n est pas certain du contenu de cet ecrit que le patriarclie Constantin I (si c^etait bien le patriarche d^Armenie) dit avoir apporte // du coeur de ^Orient; // cependant s^il faut lire reellement Sis, et non pas Sin, ou Sion, on pourrait conjecturer avec fondement que c etaient les canons disciplinaires promulgues par un concile national reuni en 1213 dans cette ville (3). Quant au coeur de I Orient, c^est une expression

(1) Raynald., loc. cit., n. xxxn. Wading., ibid.

(2) llaynald. ct Wading., loc. cit.

(3) Cappelletti, loc. cit., torn. III.

(lout on pourrait se rendre compte , en remarquant que la bnlle du Pape saint Sylvestre , qui institua saint Gregoire rilluminateur Patriarch e de la nation Arrnenienne, Fetablit en meme temps son Yicaire dans cette REGION MOYENNE DE i/AsiE (ilium etenim in Asia media ilia regione nostrum Ticarium instiluimus) , en lui conferant les pouvoirs les pins amples sur les antres pays lointains. II est bon de les rapporter ici textuellement : // En consequence, dit saint Sylvestre, nous Tavons beni an nom de la tres-sainte Trinite , en posant snr sa tete venerable la main droite deTapotre saint Pierre etle saint Siiaire de Jesus-Christ, rinstituant ainsi , et ses successenrs dans sa personne , Patriarche supreme de tons les Armeniens. Nons vonlons done que desormais ce soit lui qui confere 1 J ordination a celui des Georgiens, etqu ilaitle pouvoir d instituer d autres eveqnes pour les Armeniens disperses cliez ii importe qnelles nations chretiennes ; nous voulons de meme que le pays des Alvares ait son gouvernement special sous la juridiction d un Patriarche propre, lequel, sur la presentation du roi de cette nation, receive la consecration du susdit Patriarche d Armenie. En outre, lorsque les trois Patriarches (TAlexandrie, d^Antioche et de Jerusalem auront a instituer un nouveau Patriarche , que cela ne se fasse qu avec Tassentiment et le concours du Patriar che Armenien, auquel le nouvel elu communiquera sa profession de foi, qui doit nous etre transmise, attendu que nous Favons etabli notre Yicaire dans cette region moyenne de l } Asie (1). //

Telles sont les considerations qui peuvent porter a croire que la lettre rapportee plus haut appartient veritablemcnt an Patriarche Armenien. Cependant une etude plus detaillee des clioses qui concernent FEglise Armenienne ainsi que le contexts entier de ce document nous a amene a 1 opinion , on plntot a la certitude qu il doit etre attribue an Patriarche des Nestoriens. Et en eft et, nous rcmarquons d^abord qu il se nomme Eaban Ara , Calholicos d } Orient, qualification qui nVst certainement pas celle du Patriarche Armenien, mais bien le titre que s arrogeait ce Patriarche heretique et sous lequel il est designe par les ecrivains ecclesiastiques de TOrient. Ensuite la forme meme de la lettre montre que c etait la premiere fois

(1) Galan., part. I, pag. 34.

que le (lit Putriarche correspondait avec le pape; ainsi , penetre d une profonde veneration , il va jusqu ft dire : // Ayant recu , 6 saint Pere, votre lettre dans nos faibles mains, et Fayant placee sons nos yeux, nous nous sommes eerie, a Fexemple du vieillard Simeon.... Nos yenx ont vn votre immense bonte pour nous. Maintenant done, Seigneur, pardonnez, etc. n Or, il faut en convenir, cela ne pourrait aisement s ? entendre du Patriarclie Armenien Constantin I, lequel, des 1 annee 1239, avait etc decore du pallium par Gregoire IX, et protege dans ses droits de Patriarclie centre les pretentious du Patriarclie latin d Antioche (1), de sorte qu il etait en relations trop frequentes avec le Souverain Pontife pour se livrer a ces exclama tions et a ces demonstrations si vives de respect; bien qu on puisse observer, en sens oppose, que frere Andre lui ayant ete depute par le nouveau pape Innocent IV, et celui-ci ayant daigne lui ecrire le premier, il ne parait pas impossible qu il ait fait eclater ses sentiments en termes tres-expressifs. En troisieme lieu on ne peut avec verite affirmer que Sis soit situe au cceur de TOrient, d oCi ce Patriarclie dit avoir apporte un ecrit d une liaute importance a envoyer au chef supreme de FEglise ; d^autre part , les canons disciplinaires portes dans le concile de Sis par le Patriarclie Armenien en 1213, et dont nous avons fait mention plus haut , ne nous scmblent pas uue chose digne desi grande attention. Quatriemement, ce Patriar clie envoie au meme pontife un autre ecrit encore de 1 archeveque de Nisibe; or, celui-ci etant Nestorien , il est tout a fait vraisemblable qu^il se soit adresse a cet eftet a son propre Patriarclie plutot qu a celui d^une autre nation. Enfin il recommande au pape Tarcheveque de Jerusalem, qui est, dit-il, de notre nation; or nous ne trouvons nulle part que les Armeniens eussent un siege dans cette ville , bien qu il semble qu nnciennement leur Catholique cut autorite sur le Patriarclie de Jerusalem, comme sur ceux d Alexandrie et d Antioclie (2). Par contre , nous sommes d avis qu a proprement parler par le ccenr de t Orient il faut entendre la Chine, ou les Nestoriens s 7 t3taient etendus considerablcment et possediiient bon nombre

(1) Cappcllolli , VArmenie, etc.,, torn. III. Idem, ibid.

de sieges, comme nous Favons longuement demon tre dans notre Ilistoire; et en lisant Sin, an lieu de Sis, le nom exprirae precisement eette contree. Le Patriarche Nestorien, y ayant apparemment fait une visite a ses sufFragants , en avait rapporte Fecrit qn il envoyait an. pape par Fentremise de frere Andre. Nous ne sommes entre dans cette dissertation que par amour pour la verite et dans un but d erudition; au reste, quelque sentiment qu on adopte , il n y a pas un mot a changer a notre Histoire : il est toujours vrai que frere Andre a ete en Armenie et y a laisse des compagnons ; qu ensuite il visita le Patriarche Nestorien ainsi que celui des Jacobites , et qu il en rapporta les professions de foi que nous avons transcrites plus haut.

Mais reprenons notre chronique. Le Frariciscain, chef de cette mission , etait charge par Innocent IV d une delegation non-seulement pour 1 Armenie, mais anssi pour Iconinm, pour le royaume de Babylone ou de Bagdad , pour la Grece et la Turquie , les Patriarcats d^Antiochc et de Jerusalem , en un mot pour tons les schismatiques de ces contrees (1). C est pourquoi, apres avoir parle de ce qu il fit en Armenie, il ne sera pas hors de propos de rappeler brievement les autres fruits de sa mission. Nous rapporterons d^abord la profes sion de foi qu il obtint du patriarche des Jacobites ; elle etait ainsi concue : // Au Pere des Peres, le tres-saint Innocent, occupant la chaire du bienheureux Pierre , le Prince des apotres, a qui Jesus-Christ a conne les clefs du royanme des cieux , et qu^il a etabli le fondement de son eglise , Ignace , humble serviteur des serviteurs du Christ, etabli par le Saint- Esprit pasteur de la Syrie et de tons les Jacobites de 1 Orient, sincere veneration de corps et d esprit. Nous vous faisons savoir, 6 saint Pere et Seigneur universel apres notre Pere et Seigneur qui est aux cieux , que votre sainte lettre nous est parvenue par la main de frere Andr6, hornme vraimerit saint, sage et orne de toutes les vertus : je Fai levee par respect sur notre tete, afin d en recevoir la benediction, coinme si c etait Timage de Jesus-Christ. Quant a ce que vous avez ecrit touchant la paix et la charite commune, qui est-ce qui ne sc rejouirait pas de la concorde? Mais persuade comme nous lr

(1) llaynald. ct Wading., loc. cit.

sommes que cette paix est parfaite , nous montrerons tVabord la verite de notre foi, que nous professoiis ; et Dieu nous est temoin que ce que nous croyons de coour, nous le confessons de bouche et le retracons par ecrit. Nous disons done que nous cliretiens d Orient, nommes Jacobites, nous croyons le Pere, le Eils, et le Saint-Esprit, une seule nature et trois personnes... la seconde desquelles , savoir le Yerbe, Eils unique du Pere, par sa volonte et celle du Saint-Esprit, est descendu et a habite dans le sein de la Yierge Marie , et qu il est ne dans le temps, comme de toute eternite il est sorti du sein du Pere, ne d elle liomme parfait, avec une ame douee de raison, en tout semblable a nous, excepte lepeche; par consequent Dieu parfait et liomme parfait, sans melange ou confusion d aucune sorte; un seul Dieu, un seul Christ, une seule personne , ainsi que Fenseignent Athanase et Cyrille En sorte que nous confessons que Marie est vraiment Mere de Dieu, puisqu elle a mis au monde Dieu incarne, ne pour notre saint... lequel souffrit et mourut selon la chair, et est ressuscite le troisieme jour, Dieu parfait et liomme par fait, soit lorsqu^il agissait selon sa divinite, soit lorsqu il agissait selon son humanite. Nous repoussons done avec horreur ceux qui separent la divinite de 1 humanite , ou qui admettent un melange , une confusion , comme Fexcommunie Eutiches. Mais nous sommes unis a tons ceux qui suivent la foi du bienheureux Pierre Prince des apotres et la voie tracee

par le concile de Nicee Telle est notre foi, et celle des

Egyptiens , des Armeniens , des Libiens et des Ethiopiens. Nous confessons en meme temps que la sainte Eglise romaine est la mere et la tete de toutes les Eglises... // Et apres avoir sollicite du Souverain Pontife quelques faveurs propres a maintenir la paix entre sa nation et le saint Siege , il conclut en disant // Enfin nous faisons connaitre a votre Saintete que du moment ou vos benis freres Mineurs ont mis les pieds dans notre pays , ils ont fait preuve d un amour tres-genereux envers le peuple , lequel se fait un merite de les assister dans tons leurs besoins, dans la delivrance des esclaves et des captifs, ct dans cVautres oeuvres semblables de charite chretiennc (1 ) . Une semblable profession de foi fut envoyee par le

(1) llaynald. et Wading., loc. cit.

primat du meme peuple , nomine" Jean , ainsi que le lecteur pent le voir, s il le desire, dans Kaynald et Wading; nous Fomettons ici ponr etre pins court.

JXFeanmoins nons ne ponvons passer sons silence celle de Farcheveque Nestorien de Nisibe, qui disait: // Moi Crotaib, archeveque de Nisibe, atteste que ma foi touchant Jesus- Christ est telle qu il suit : qu il est Dieu parfait et homine parfait, fils unique de Dieu et de riiomme en line seule personne : non pas qu il ait etc d abord un pur homme qni se serait uni ensuite a la divinite , mais de telle sorte que chaque partie de son hunianite a toujours etc nnie a sa divinite; d ou il suit que Marie enfanta un fils unique, Dieu parfait et hom me parfait, qui est Jesus-Christ. Et cette union ir* est pas simplement accidentelle et telle qu elle puisse se dissoudre , mais permanente et perpetuelle , si bien que Jesus-Christ a toujours reuni les proprietes de la nature humaiue et de la nature divine. II est mort en taut qu homme, mais sans que cette union en souffrit, ni sur la croix, ni dans le sepulere. I/ame an moment de la mort se separa a la verite du corps , mais non la divinite de F human! te ; la divinite resta unie a Fame separee et au corps cracifie. Cette union commenca au moment on Fange vint annoncer le divin mystere a Marie Mere de Dieu, et on celle-ci donna son consentement en disant: qu il me soit fait selon votre parole. En affirmant done que Marie enfanta Jesus-Christ, nous entendons qu elle cut pour fils Dieu lui-meme, une des trois personnes divines, unie a Fhomme, de qui il est dit dans FEvangile qu il est fils de David, (F Abraham et de la Vierge Marie. Lorsqu ensuite nous affirmons qu elle enfanta le Christ, nous voulons dire que son fils, Tils de Dieu, est revetu de Fhumanite qu il avait prise.... car le mot Christ signifie Dieu parfait et homme parfait, et le mot Dieu indique aussi la Trinite , vu qu il designe egalement le Pere , le Kls et le Saint-Esprit. Par consequent, cette formule : Marie a mis au monde le Christ, le Yerbe unique, comprend en pen de mots Fhumanito et la divinite, en sorte que Jesus est un senl Christ, un seul Pils divin ethuinain, unseul individu, une personne unique (1).

(1) Rayuald. ct Wading., loc. cit.

De ces faits il re suite que notre frere Mineur Andre de Perouse recueillit des fruits importants et tres-notables de sa mission aupres des peuples de 1 Orient. Saint-ement joieux de ses succes , il revint aupres du pape Innocent qui F avait envoye; mais ses compagnons , an lieu de revenir, continuerent leur ministere apostolique pour la plupart en Armenie, et les autres cliez les Nestoriens et les Jacobites. Us furent bientot secondes par de nouvelles recrues, qui se dirigcaient a Fenvi vers V Orient, soit pour renforcer les stations deja existantes, soit pour en former de nouvelles ami de repandre la foi cath clique dans tons ces royaumes. ISFous avons a mentionner ici specialement la Georgie , limitrophe de FArmenie , ou , du vivant meme de notre patriarche saint Prancois , avait deja penetre le frere Jacques de Rossano (1), lequel, en compagnie de plusieurs autres missionnaires , la parcourut en tons sens , et obtint du monarque regnant de pouvoir y ouvrir des maisons de son ordre, pour le bien spirituel des peuples. Ravi d un si heureux resultat, le frere Jacques accelera son retour en Europe, afin <Ty recueillir d^ autres compagnons qui pussent faire face a Fentreprise, les premiers ne suffisant pas a Fabondance de la moisson. Ceci se passa en 1232, pendant que le pape Gregroire IX gouvernait FEglise. Des que frere Jacques eut rassemble une troupe assez nombreuse de missionnaires, le Pontife voulut bien les encourager par lettre aux travaux quails allaient entreprendre pour la propagation de la foi (2), et par une autre lettre les recommander an roi de Georgie , qu il remerciait en mt A me temps de la faveur dont il avait deja lionore le frere Jacques : // C est avec une grandc joie, disait le Pape, que nous avons appris de notre bien-aime fils, frere Jacques de Rossano, de Fordre des Preres Mineurs , porteur de nos presentes lettres, les sentiments dont vous etes anime; reconnaissant que vous tenez de Fauteur de toutes clioses le tronc gloricux sur lequel vous etes place, vous avez eu grande veneration pour les religieux dudit ordre, ou pour mieux

(1) Rossano cst une ville asscz import-ante de la Calabre Citericuro , patric de saint Nil, du philosophc Paramat, du poetc Grec, du cclebro juriscousultc Amarellis et du pape Jean VII.

(2) Voyez notre Histoire univ. des Missions francisc., liv. I, chap. vi.

dire, 1 esprit qui agit en eux; parce que vous avez vu, comme nous croyons, que Celui qui veille sur les petits a daigne, de nos jours, pour la confusion de Fheresie, montrer la divinite de son Eglise par des prodiges et des miracles, au moyen de ces homines. Car plus ils s abaissent eux-memes par la pauvrete et la simplicity , plus il se plait a faire eclater leurs vertus. Si done vous voulez recevoir la recompense du juste et du propliete , ayez soin de favoriser les entreprises des dits freres Mineurs et de les secourir dans leurs besoins ; car si vous vous montrez soumis a ce Eoi supreme qui viendra juger au milieu du feu les vivants et les morts, il regardera comme fait a lui-meme tout ce que vous ferez au moindre des si ens. C est pourquoi nous prions... votre Serenite , et meme nous vous enjoignons par les presentes lettres apostoliques... de recevoir affectueusement et de trait er avec charite le dit frere Jacques, notre bien-aime fils, et tons les autres religieux du meme ordre , lesquels, voues a une pau vrete volontaire, viennent comme des envoyes de Jesus-Christ vers ces peuples qui ne connaissent pas encore le vrai Dieu et prcnnent son nom en vain. En agissant de la sorte, vous honorerez en eux I oeuvre de Celui qui s est donne lui-meme pour nous, de Celui qui nous a rachetes de 1 esclavage de la corruption et nous a appeles a la liberte des enfants, a F heritage de la gloire (1). //

Et en effet , ainsi recommandes par le pape , les saints Missionnaires furent accueillis avec beaucoup d honneur par ce monarque qui s^etait deja montrc si bienveillant a leur egard. xVussi des la meme annee de nouveaux confreres les suivirent dans ce champ apostolique (2), oii, comme en Armenie, ils formerent bientot une province tres-norisante d^ouvriers apostoliques qui servit considerablement a la propagation de la foi catholique dans toutes les contrees de TAzie, et nous fournira de gracieux recits pour les niirneros suivants de ces Annales des Missions Franciscaines. Pour le moment nous terminerons ici notrc article en disant un mot du mouvc 1 ment salutaire vcrs le catholicisme qui se manifesto depuis quelques annees chez les Armeniens.

(1) Welding., Aiand., torn. II ad an. 1238, et Raynald., ibid.

(2) Wading., loc. cit.

Et cTabord en 1829 on les a vus sortir cle Constantinople an nombre de 30,000, et partir ponrTexil avec leurs fcmmes et leurs enfants, en abandonnant lenrs biens, leurs maisons et lenr commerce, plutot que de communiquer avec le patriarclie schismatique qui avait provoque centre eux cette violence dn Sul tan (1). Dieu a recompense leur fidelite, car 1 annee suivante, 1830, le Saint-Siege lenr donna a Constantinople meme nn primat auquel en 1850 furent assignes cinq eveques suffragants. Puis tout le inonde se rappelle les faits arrives il y a qua: tre ou cinq ans en Syrie , savoir le retour inattendu au sein de TEglise catliolique de Fevequc scliismatique d Alep , Nico las, avec tout son troupeau; bien que le pasteur ait eu ensuite le malheur de retomber dans le schisme, ses ouailles au moins n en demeurerent pas moins fermes dans la profession de la vraie foi. Leur exemple fut imite dans la suite par plusieurs autres villes du meme diocese, lesquelles, s etant declarees pareillement catliolique s , envoy erent des deputes aux peres Franciscains de Terre Sainte pour en obtenir quelques-uns qui les instruisissent dans la vraie religion. C est ce qui se fit. Parmi les religieux qui tons se montrerent animes d un zele et d une sollicitude vraiement apostolique, nous devons line mention speciale an pere Jesuald de Genes , de la province des observantins qui prend son nom de la meme ville. Deux cents autres families se declarerent aussi catholiques a Arabguir, et quatre-vingts a Bidlis dans le Curdistan (2) ; sans parler de nouvelles conversions tres-recentes , sur lesquelles nous attendons un rapport detaille de Don Michel Gasparian, Procureur du Patriarclie Armenien a Borne, parti naguere pour la Syrie. Get excellent ecclesiastique, ecrivant de la au pere Antoine Marie de Rignano , ex-pro cureur general de notre Ordre a Sainte Marie d^Ara Coeli et Consulteur des principales Congregations Eomaines, se plaisait affirmer, entre autres clioses, que Funion la plus cordiale continue a regner entre les freres Mineurs de Syrie

(1) Rolirbacher , Histoire univ. de 1 Eylise catliolique^ liv. 73.

(2) Voyez I UNIVERS dc Paris de cette annee; - - la CIVILTA CATTOLICA, Hie serie, vol. IX , pag. 384, et notre Hist, vniv. des Missions francisc.j vol. II, ch. xiv.

et les Armeniens, telle qu elle exista des r entree cle ces religieux en Armenie an XIII 6 siecle , et cela an grand profit de la religion. Aussi le patriarche Gregoire Pierre VIII , en preuve de son amour pour les Pranciscains et pour le pere Antoine , voulnt avoir son portrait et le placer dans le salon dn Patriarcat, ce qui fut applaud! par tons les siens. Le pere Antoine de son cote , tout en lui temoignant sa gratitude, en prit occasion de raviver les anciennes affections qui concourent si efficacement an sncces de Fapostolat catholiqne dans ces contrees , et lui rappela en finissant le souvenir d un de ses confreres de la province des observantins de Sant Angelo dans La Ponille, lequel, il y a pen d annees, contribua an progres du seminaire Armenien du meme pa triarche an Mont Liban : // On n a pas encore tout a fait oublie, lui dit-il, le nom du pere Michelange de Monte Sant^Angelo, qui etait missionnaire de Terre Sainte il y a nn certain nombre d annees , enseigna assez longtemps les liumanites ainsi que la langue italienne a la fleur de la jeunesse Armenienne qui se destinait a Tetat ecclesiastique. // Pnissent tons nos confreres se sentir afficacement stimules a imiter de si beaux exemples donnes par nos peres qui, anciennement comme de nos jours, ont mis tons lenrs soins a procurer la gioire de FEglise et de FInstitut par la saintete de lenrs ceuvres !

SECONDS PAETIE.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

CHINE

Lettre du Pore Louis DE SAINT- JUSTE , Observaiitin de la province des Marches, Missionnaire apostolique dans le Chensi en Chine, auT. Ii. Pore BERNABDIN DE MONTEFBANCO , General de 1 Ordre. Recit des souffrances qu il a endurees dans 1 exercice de son ministere aposto lique pendant 1 annee 1860.

Hong - Kong , le 28 mars 1861.

TUES-REYEIIEXD PERE ,

Je vous aclresse de Hong-Kong une relation des douloureuses aventures que j ai en a traverser 1 annee derniere dans F empire de Chine. J ai passe la plus grande partic de cette annee entre les mains des satellites du gouveniement , par lesquels j ai eu le raalheur d etre decouvert et arrete. Aven tures etranges que vous prendriez aisement pour des fables on des recits romanesques, quoique je n aie garde d y aj outer un seul mot qui put le moins du monde en alterer la verite.

Missionnaire apostolique depuis plus de vingt ans clans la province de Chensi, je recus Tordre de notre vicaire aposto lique , Monseigneur Ephise Chiais , Observantin de notre pro vince de Saint-Thomas de Turin, d aller evangeliser le district de Hang-Chiun-fu, En consequence, des le 10 de juillet, je

quittai la residence de Turn- Juen-fang , et je me mis en route avec denx de nos chretiens, nommes Jean Sie et Matthieu Lv,

et le vicaire -general du prelat, le Pere Jacques de Gambatesa, qui se rendait pour le meme motif, par ordre superieur, avec son domestique Joachim Chang,, dans le district de Pong- Chiang-fu. Arrives a ]a ville de Kim-Jam, celebre entrepot de commerce, je louai trois portcurs de litieres, et un portefaix, et nous arrivames de la sorte le 11 a la ville de Ly- Ciuen, le 12 dans le Kin-Tsun, et le 13 a Ki-ssan, oujeme separai, non sans quelques larmes, du vicaire -general. Conti nuant ensuite ina route, je me dirigeai avec les miens, touiours a 1 Occident, vers la ville de Pao-ki, ou j arrivai le jour suivant 14 juillet. J y fus dans le cas d administrer aussitot le sacrement de penitence a unc pauvre femme mourante. Apres Y avoir fortifiee pour le passage de la vie eternelle , nous reprimes notre route, et nous touchames le 15 le territoire de Hang-nieu-pu , entre Touest et le midi, et le 16, la ville de Pong-Kien; dela, nous repliant entre le midi et Test, nous arrivames le 17 a T^an-Sin; nous y passames la unit, ainsi que la journee du 18 , a cause de la pluie battante qui nous forca de faire halte; et le 19, au soir, nous nous trouvames a Leu-pa-ting.

C est ici, mon T. E. Pere, que commenca la serie des vi cissitudes pleines d amertumes que j^ai a vous rapporter. Le maitre de Fauberge nous avertit que le gouverneur devait venir la nuit prendre coiinaissance des etrangers arrives pendant la journee. A dire vrai, nous ne fimes guere attention a cet avertissement , supposant qu il ne s agissait que des informa tions usitees par la police chinoise; mais cette fois il en etait tout autrement. Ce jour la meme , le gouverneur avait recu ordre, de la metropole de la province, de faire une severe per quisition dans tonics les auberges , attendu qu un grand nombre de rebelles de la province de Ssu-Cioan s etaient jetes dans celle-ci, pour la soulever. 11 est bon de remarquer que ce gouverneur, Tartare (Forigine et nomme Kim, etait arrive depuis quelques jours seulement a Leu-pa-ting, ou il avait etc transfere d un autre siege , et qu il s etait permis de mettre en liberte un des trois rcvolutionnaires qu^il y avait pris et qu il avait amenes avec lui , si bien qu^il etait menace d une desti-

tution. II s imagina done qu il lui serai t peut-etre avantageux, pour reconquerir les bonnes graces de 1 empereur , de s emparer de ma personne.

En effet, a miniiit sonnant, il arrive avec un cortege de dix satellites , et i rappe violemment a la porte de notre auberge. Eveilles en sursaut, les deux chretiens, mes compagnons de voyage, s empressent d ouvrir. Le gouverneur, a peine entre, se met ales interroger brusquement : // D ou etes-vous? // De la ville de Cao-Lin, /* repondent-ils ; c etait en effet le siege de notre station. Ou allez-vous? // // A Haii-Chum-fu. // // Dans quel but? // // Nous sommes des marchands. // // Que portez-vous dans cette caisse? // // Des vetements. // // Ouvrez-la. // -A cette injunction, mes deux chretiens commencerent a trem bler des pieds a la tete, attendu que la caisse renferrnait les ornements sacres et tons les objets necessaires a 1 exercice de mon ministere apostolique. C est pourquoi, sautant du lit et me lancant au milieu d eux, je dis d un ton deci de: // Ces bagages ni appartiennent. // Et qui es-tu? // demande le gouverneur. // Un predicateur de la religion cliretienne, repondis-je. //A quoi servent ces ornements et ces livres ? // //A ofFrir cliaque jour le sacrifice au Seigneur. // Puis a} r ant jete les yeux sur le Missel: // Je veux, ajouta-t-il, que demain, au pretoire, tu me donnes le sens de ce livre ; // et sans plus de facon , il ordonne aux satellites de nous emmener avec les porteurs de litieres et le porte-faix. Les satellites, se saisissant de nos personnes , executent a la lueur d une lanterne Tordre supcrieur, et nous conduisent avec tons nos bagages dans un trou situe en face de la cour du tribunal. Deux d entre eux furent preposes a notre garde , jusqu^au retour du gouver neur, qui continuait ses visites dans les autoes auberges. II revint apres une heure d^attente , et il decida qu^on apposerait les sceaux du gouvernement sur nos malles, et que nous serious menes dans les prisons publiques , sans que Ton put communiquer Tun avec Fautre.

Le gite qui me fut assigne ctait une cliambre d environ six coudees de haut, dix de long et sept de large, avec une mauvaise table haute de deux coudees ; elle n^ctait pas

du reste aussi inalpropre que le sont eommun&nent les appartements en Chine; mais elle etait pleine d insectes et il y regnait une puanteur revoltante. Pai cependant trouve les gardiens fort doux. Loin de me refouler au fond du cachot, ils m oterent les Hens des reins et des jambes, et eurent soin de s enquerir si je n avais pas d instrument propre a me donner la mort. A la muraille en face de la porte etait attachee une grosse chaine de fer, qui s allongeait jusqu en dehors du cacliot. On m^y attacha au moyen d une petite chaine, qui me serrait la gorge et qn on raccrocha a la premiere. O donees chaine s , que je portals pour le service de la religion catholique ! Nous etions done enchaines de la sorte tons les soirs un peu avant minuit; et on otait nos chaines le matin, lorsque les gardiens apres les heures de repos reprenaient leur service. Heureusemenfc et sans doute par une disposition bienveillante du Seigneur, j avais pu conserver pres de moi, sans que le gouverneur y prit garde., une petite cassette renfermant un peu d argent, un crucifix, le breviaire, le chapelet et une medaille indulgenciee pour F article de la mort. Cette cassette avait etc laissee, le premier jour, a 1 entree de la prison, mais le troisieme j^obtins sans peine qu/elle me fut remise, et depuis lors Ton ne m en dit plus mot. Oh ! quelle consolation ces pieux objets procurement a mon ame pendant ces jours de tribulation ! Que votre misericorde , 6 mon Dieu , soit benie a jamais ! Nonobstant cela, j etais grandenient en peine que nos chretiens ne pussent savoir raventure qui nous etait arrivee. Ils etaient eloignes de quatre journees au Nord et de trois au Midi; il n y en avait qu une seule famille a Leu-pa-ting , et elle fut tellement frappee de terreur qu elle n osa tenter de nous visiter; mais si nous ne pumes recevoir aucune consolation de nos freres en religion , nous etions bien fortifies par la presence de Dieu, celle de notre ange gardien, de Marie notre Mere, et de tous les saints que nous invoquions et dont nous ne cessames d experimenter le prompt secours. J etais aussi touche d une grande compassion pour les quatre payens arrctes en notre compagnie, et auxquels je procurais la nourriture a mes depens. Les malheureux! quel mal avaient-ils done fait? Ils ne con-

naissaient pas meme notre condition, et partant ils ne pouvaient etre le moins du monde complices de nos delits , si tant est qu il y cut delit. Mais telle est la justice ties Chinois !

Le lendemain de notre emprisonnement, nons fumes conduits au tribunal pour etre juges, et, apres avoir stationne a la porte pendant plus de deux lieures, je fus introduit le pre mier. Le juge etait assis avec line attitude grave et majestueuse, entoure de ses satellites et d une foule de eurieiix. Ceux-ci, cles qu ils m apercurent, s ecrierent: // Genou en terre ! // et comme j avais concu le ferme propos de ne pas me declarer Europeen, j obeis, quoique a contre-cojur , ra encourageant par Texemple du Tils de Dieu, qui, avant-moi , se tint deb out en presence du juge, slellt ante jiidicem. .11 n y avait pas grand meritc pour moi, son indigne disciple, a. 1 imiter en cela. Je me souvins aussi qu^il nous enseigna a etre prudent comme le serpent et simple comme la colombe, grudentes sicut serpentes et simplices sicut Colombo*, et comme lui, doux et humble de cceur, discite a me qiiia mitis sum et Jmmilis corde. Je ne crus pas trop m avilir d^ailleurs , attendu que les Chinois en realite ne connaissent pas la grandeur de notre dignite sacerdotale. Le juge se mit done a m^interroger : // D^ou es-tu? // // De Cao-lin. // // Quand en etes-vous parti? // // Le 20 de la seconde quatrieme lune. // // Ou vous rendez-vous? // //A Han- Chum-fu. // Dans quel but? // // Pour y visiter les cliretiens. // // Que leur enseignes-tu? // // A observer les commandeinents de Dieu, Funique maitre du ciel et de la terre. // Et j eus soin d^expliquer de mon mieux la sagesse, la bonte et la puissance de Dieu. Le juge me repondit en ricanant : // En verite , elle est grande la puissance de ton Dieu ( Tien-Chu ) ! // Ensuite sur sa demands , je fis unc courte exposition du decalogue, specialement du 4 e et du C e commandement , faisant observer toucliant le premier que nous autres cliretiens , nous sommes tenus d^honorer sous le nom de freres le soiiverain du pays et ses ministres , en leur pretant respect et obeissance , et toucliant le (5 e , que les cliretiens ne peuvent avoir cliacun qu^une scule femme, que non-seulement la pluralite des femmes , mais encore toute

oio

action, toute pensee en deliors de Fusage legitime du niariage leur sont interdites. A ce sujet il me demanda : // Astu une femme? // iN T on, repondis-je, car je suis pretre, et les pretres font voeu de chastete, afin de se livrer plus librement a Fexercice de leur ministere. Cette cliose lui parut dure a entendre. Einalement apres quelques autres inter rogations peu importantes , il me congedia , pour faire entrer les deux cliretiens mes compagnons, mais Tun apres Fautre, sans qu il nous fut possible de nous voir , ni de nous concerter sur la maniere de repondre aux diverses questions. L interrogatoire termine, nous fumes reconduits chacun dans notre cacliot. Mais le jour suivant, a une lieure deja bien avancee de la nuit, voila qu on nous traine de nouveau au meme endroit, et, apres une attente fort ennuyeuse, nous sommes soumis a un nouvel interrogatoire, eux d abord, et moi ensuite. La premiere demande que me fit de nouveau le juge, ce fut de savoir d ou j etais ; a quoi je repondis en temoignant mon etonnement: // De Cao-Lin. // // Cela n est pas vrai, reprit-il, c est la seulement que tu demeures, et je veux savoir quelle est ton ancienne patrie. // Mais je tins bon; car en effet, apres vingt ans d apostolat en Cliine et plus de seize ans de residence dans cette ville, je pouvais bien affirmer sans mentir que j etais citoyen chiuois, d ; autant plus que le cliretien a pour patrie la terre, quelle qu elle soit, qu^il habite , etant inembre d une societe repandue dans tout Funivers. II est bien clair, ajouta le juge, que tu n ; es pas Chinois, et, si tu persistes a mentir, je te ferai avouer la verite a force de tortures; tandis que si tu la confesses, je te renverrai libre a Cao-Lin. Je te donne jusqu a demain pour prendre ton parti. II est a remarquer ici que, tant a Leu-pa-ting que plus tard a Han-Chum-fu , toutes les fois que le juge me congediait, il ordonnait aux satellites de me traiter avec beaucoup d ; egards et de m assister dans tous mes besoins. II est a remarquer en outre, que, comme j avais etc arrete sous le soupcon d appartenir au parti des re voltes, le meme juge, (Tabord a Fauberge et ensuite au tribunal de Leu-pa-ting et de Han-Chum-fu, invita ceux qui m entouraient de faire bien attention pour voir si jo portals quelquc marque sous les cheveux ( c etait

une marque qui devait etre faite avec un fer rouge ) , ce qui ne s y trouva pas. Ajoutez que les rebelles avaient repandu le bruit qu ils e talent chretiens, et en outre que le neuvieme jour de la sixieme lune ils devaient venir de la province de Ssucham pour mettre a feu et a sang la ville de Han-Chum-fu. En sorte qu il n est pas etonnant que les employes du gouvernement usassent de severite a notre egard. Mais poursuivons notre recit.

Le troisieme jour vers les 3 lieures de rapres-midi , nous fumes encore une fois menes au pretoire , et les autres apres mp 1 . Le juge de nouveau me demanda d oii j etais. Or cette fois, pensant qu il ne con venal t pas de cacher plus longtemps ma condition d Europeen, je repondis en ces termes : "Deja a plusieurs reprises votre excellence m a interroge touchant ma patrie, et j ai repondu que j etais Chinois de Cao-lin. En realite, je n ai pas menti, car vingt ans de sejour dans le celeste empire et seize dans cette ville me conferent les droits d un naturel et d un citoyen du pays. Cependant, si votre excellence m avait demande ou j etais ne, sans aucun doute je lui aurais fait une autre reponse. C est ce que je vais faire presentement , pour lui donner une preuve de ma parfaite sincerite. Je suis done ne dans le village de Saint- Juste , diocese de Termo , dans les Etats du Pape. // Et ici je tachai de lui faire comprendre la double puissance dont le chef de TEgiise est invest! , celle de vicaire de Jesus-Christ et de pasteur spirituel des ames et celle de souverain temporel. Je ne manquai pas non plus de lui faire connaitre Tetat polyarchique de notre Italic. Alors il me demanda mon nom, et je lui dis : // Dans votre empire on m appelle Cum-Ssan-lin. // // Et clans votre pays natal? // Louis Martinelli. // II fit ensuite d ; autres interrogations qu il n y a pas lieu de rapporter ici, et anxquelles je satisfis en en prenant plusieurs fois occasion de lui suggerer quelque idee de la saintete et de la verite de notre divine religion. Finalement il demanda si je m etais mis en route pour Han- Chum-fu spontanement, ou par ordre d autrui. " C est ma volonte, lui repondis -je, d y aller; // et certainement il en etait ainsi. Mais il reprit aussitot : // Tu en as menti; ne serai t-ce pas Feveque qui t envoie?A ces paroles, je fus stnpefait,

ne pouvant coinprendre comment il en etait venu a savoir qu il y cut un eveque. Cependant tout en avouant que j agissais d apres ses ordres, j eus soin de lui faire remarquer la justesse de ma premiere affirmation, attendu que j etais reellement libre de me rendre en cette ville on non. Alors il s enquit de la demeure de Feveque; a quoi je repondis qu il est tantot ici, tantot la, pour visiter les cliretiens , de sorte qu il ne serait pas facile de deviner ou il se trouve. II parut satisfait, et dans la suite il me traita assez poliment. Je dois faire ici Faveu de ma simplicite. Ne croyant pas les Chinois aussi faux et aussi traitres qu ils le sont reellement, je lui donnai connaissance dans nos entretiens particuliers de bien des choses que j aurais du tenir cachees. Je m imaginais servir ainsi la cause de la religion, qu il m avouait etre a ses yeux la seule vraie et permise par Tempereur, si bien que je n avais rien a craindre ni pour moi, ni pour les cliretiens. Emalement il me dit : // Allez pres du secretaire , qui doit prendre note de tous les objets a vous appartenants aim que rien ne s egare , et indiquez lui le nom de ces objets qu il ne connait pas. // C est ce que je fis en entrant dans les plus grands details , au milieu de la foule des curieux , et a moitie mort de souffrances , de faim et de soif. Je me sentais defaillir, mais je demandai vainement de quoi me reconforter. Aux autres matix s ajoutaient les angoisses du coeur au sujet de mes compagnons cliretiens , lesquels se trouvaient en ce moment au tribunal, sans que je pusse savoir ce qui en adviendrait. Apres une heure j en vis sortir seul Matthieu Ly, tout en larmes et la bouche pleine de sang par suite des soumets qu on lui avait cruellement infliges. Qui pourrait jamais dire ce que j eprouvai a un pareil spectacle? Mais on le reconduisit en prison, et je ne savais pas encore ce qui en etait de son compagnon Jean Sie, et c est ce qui augmentait mes transes. Le lendemain cependant j eus occasion de le voir ; nous nous rencontrames par liasard dans le corridor de la prison, d ou nous etions sortis en meme temps. Mais dans quel etat je le vis ! II se trainait a peine a cause des entraves de fer qui serraient ses jambes avec une cruaute a Jc faire mourir. Comme le jour suivant, 23 de Juin , etait un jour consacre a je nc sais quelles superstitions, on nous

laissa tranquille. Mais le gouverneur Kim commit une grave erreur a son detriment: car. avant fait visite an ti ibun

militaire, Tartare comme lui, ct Ini ayant parle de mon arrestation , il arriva que lorsqn il voulut dans la snite me mettre en liberte , aprcs avoir reconnii f[ne j etais tont aiitre que ce qn il pensait, la cliose ne fnt pins en son pouvoir, attendu que le tribun en avait ecrit snr-le- champ an superieur de Han-Clmm-fn , et de Si-ngan-fu , comme nous anrons occa sion de le voir dans la suite. Je ins done appele de nouveau an tribunal le 24 , et le substitnt du gonverneur me tint le langage que voici : // Votre cause est de pen d importance , settlement son excellence aime de vous conduire elle-meme a Han-Clmm-fu , on Fon vous fera voir une certaine personne nommee Leu, et suppose que vous ne la connaissiez en aucune facon, vous serez libre // Et aussitot il nous enjoignit de nous preparer tons an depart. Ceci se passa dans la premiere salle du pretoire , ou j eus le bonlieur de faire connaissance en ce moment avec un vieillard de Pekin , precepteur des enfants du gouverneur, homme aux manieres tres-douces , lequel se mit a m entretenir avec je ne sais quelle complaisance de beaucoup de chretiens de FEglise qui se trouvent dans sa ville ; et apprenant que nous avions soil , il nous fit apporter une tasse de tli6 , en disant qu il compatissait beaucoup a nos souflrances. Eiifiu, a 9 heures sonnant, on partit dans Fordre suivant : la litiere a trois, assignee au domestique du mandarin, a moi celle a deux , car on ne voulait pas que je fusse traite avec plus d egards que celui-la, le gouverneur Cliim dans une litiere a quatre; en dernier lieu mes deux chretiens a cheval; ordre a un des soldats qni nous escortaient d avoir un soin special de inoi pendant le voyage , et en realite il fut bienveillant et indul gent a mon egard. Uescorte se composait de dix homines inarchant les uns en avant et les autres en arriere , armes de haches , de lances , d epees et de fusils , veillant attentivement a ce qu aucun de nous ne put prendre la fuite. II n y a pas lieu de parler ici de la grande multitude des curieux rasseinbles snr la place du pretoire pour nous voir de filer. Entretemps j avais prie le gonverneur de laisser en liberte mes porteurs ct le porte-faix; mais il me fit repondre

qu ils devaient me porter jusqu a Han-Chum-fu ; ce qui fut fait. Cependant, comme ils etaient a la litiere du domestique du gouverneur, apres avoir fait un mille environ, un d enx reussit a s evader, apres en avoir substitue un autre a sa place, comme cela se fait souvent en Chine. Les satellites s en etant apercu, il en resulta line confusion qui dura presque line demi-heure; mais il n y avait pas de remede; qiielqu un fnt charge de se mettre a la poursuite du fuyard ; nous continuames notre route, mais si rapidement, qu apres line heure a peine nous arrivames a Fauberge de Ma-tao , a 2 heures de nuit, apres avoir parcouru plus de trente milles. Des que nous fumes cases , le gouverneur Kim voulut voir la cellule qui m etait assignee et demanda si j en etais content, ce a quoi je repondis affirmativement , presque sans F avoir vue moi-meme. Je la trouvai an contraire tres-lmmide et regorgeant de promises, qui pendant toute la nuit ne me laisserent pas un instant de repos. Avant de nous y installer, le Gouverneur vint s entretenir avec moi fort familierement Tespace d une heure environ, en compagnie de son domestique, nomine Chang, lequel, je dois le dire pour Famour de la verite, m a paru bon et prudent. J ; ai su depuis qu il engagea son maitre a plusieurs reprises a me mettre en liberte, en alleguant que ma captivite ne serait avantageuse ni a Fun ni a Fautre.

Le jour venu, nous nous remimes en marche, et nous arrivames vers midi a une autre auberge ou nous fimes halte pour nous restaurer. Le Gouverneur me fit monter a sa cliambre , et, son domestique present , il se mit a me dire : // Je vois que vous avez le visage fort defait, et cela me fait peine. Vous craignez peut-etre qu il ne vous arrive quelque iacheuse aventure? Mais rassurez-vous; car je veux a tout prix vous renvoyer libre dans votre mission. // C est en effet ce qn il se proposait de faire , mais il n en etait plus temps. Nous nous entretinmes ensuite de geographic, d astronomie et particulierement de FEurope. Enfin nous reprimes notre route, et ii six heures du soir nous arrivames au pretoire de la ville de Pao-chem; de la poursuivanta cheval, il alia jus qu a Han -chum, afm de parler en ma faveur au Gouverneiir de cette ville, avant ([lie nous y fumes. Mais, comme je Fappris dans la suite, il en

fut severement rebute, sans qu il lui servit de rien de se prosterner a ses genoux et de lui offrir mie grosse somme d argent pour que je fusse declare innocent. Nous fumes done menes a la porte du pretoire de Pao-chem, et apres y avoir fait une longue et ennuyeuse station,, nous fumes admis en la presence du Gouverneur, qui , apres nous avoir assigne d autres satellites et d autres porteurs de litiere pour le jour suivant, nous fit conduire a Fauberge, ou nous passames la nuit, gardes par des soldats en dedans et an deliors de notre chambre. Le lendemain , malgre une pluie battante , nous par times pour Han-chum, ou nous arrivames vers midi, apres avoir fait une vingtaine de milles de cliemin. La nous fumes inenes an second pretoire, oil nous dumes pareillement attendre assez longtemps a la porte, pour passer en definitif an premier, puis revenir de nouveau an second, et enfin efcre jetes an cacliot. Pas un chretien ne connaissait notre arrivee ni notre aventure ; mais parbonheur un pay en en ay ant parle a Fun d enx, ancien soldat et son ami, celui-ci intervint aussitot pour que de la prison proprement dite je fusse transfere dans une cellule voisine ; tandis que mes compagnons furent renfermes dans un cachot a 1 oppose : j y restai done plus de trente jours sans pouvoirles voir. Mais je fus promptement console par la visite et les attentions affectueuses des chretiens , qui accoururent de toute part a notre secours , leur charite sachant pourvoir surabondamment a tons nos besoins , et run d eux demeurant avec moi jour et nuit pour m^assister.

Le lendemain nous parumes en presence du juge, qui ayant expedie assez lestement les porteurs de litiere et le porte-faix , payens, nous retint plus longtemps. II me reitera toutes les questions qui m avaient etc faites a Leu-pa-ting, d ou les actes du proces avaient etc apportes ; toutefois cet interrogatoire ne se fit pas an tribunal, mais a huis clos et sans la pompe accoutumee des curieux. En finissant, il desira savoir a quelle epoque commence Tannee chez les chretiens. Je lui repondis : // En Chine, c est a la meme epoque que chez vous; en Europe, c estle onzieme jour apres le solstice d hiver. // 11 voulut aussi que je lui donnasse r explication de Fannee solaire ; ce que je tachai de faire de maniere a le contenter. Connais-tu F astro nomie? // reprit-il. - // J en sais un pen, lui dis-je. As-tu

femme? // // Non. // // Elle est morte, sans doute? // / Je n en ai jamais cue. Tu es done etranger aux femmes? // Indigne de cette impudente question : // Oui , repondis-je, et j espere qu il en sera tonjonrs de meme, avec la grace de Dieu. // // Tu n as done jamais de mauvaises pensees , toi ? // poursnivit-il. - // S il s en presente a inon esprit, je les repousse sur-le-champ. Mais qu as-tu a t enquerir de mes pensees P je n ai pas le droit de m occuper des tiennes, ni toi des miennes ; cela n appartient qu a Dieu. // Et apres quelques autres interrogations concernant 1 Europe, il me conge" di a. Les jours suivants nous fumes ramenes en sa presence encore cinq ou six fois , et Ton ne fit que repeter les memes clioses. S il nicest permis de dire la verite, ce juge, nomme Pang, de la province de Ssu-clman, se mon trait un homme leger et ridicule , au point que le domestique de celui de Leu-pa- ting , qui, comme je 1 ai deja dit, nous temoignait de Testime aux chretiens et a moi , sortit un jour du tribunal, en laissant apercevoir qu^il rougissait pour lui de la maniere dont il exercait la justice. Une autre fois encore il arriva que pendant un interrogatoire queje subissais en presence du man darin , prefet des prisons, ce meme domestique ne craignit point de dire publiquement qu^il m avait reconnu pour un homme sincere et lionnete, auquel ces vexations ne convenaient pas. J^ajouterai que je passai en outre pour un homme extraorclinairement savant aux yeux de tous les mandarins et de tons les gens de lettres avec lesquels j eus occasion de parler. En verite, j en avais en vie de rire; il n y a cependant la rien d etonnant lorsqu^on reflechit que toute la rlietorique des Chinois se borne a la connaissance de leur langue; tandis que moi, quoique d une capacite fort mediocre, j avais etudie un peu de pliilosophie, de theologie, d histoire, etc. Pour ce qui est de la moralite, ils me regardaient comme un etre surliumain ; ce en quoi ils sont dignes de compassion, les malheureux, eux qui ne possedent qu un peu de morale naturelle! Puis je remarquai chez tous ces juges et autres employes des tribunaux tant d aveuglement d esprit et de durete de coeur que leur conversion a la foi catliolique me parait presque impossible. En effet, comme j expliquais un jour au juge de Pao-chem les my stores de la vie de Jesus-Christ, il m arriva de lui citer ces paroles

dii Sauveur : Allezpar tout le monde ; preehez I EvangUea loute creature; celu i qui croira et qui sera baptise , sera sauve ; et celui qui ne croira point sera condamne. Eh bien? moi, repondit-il , je siiis de cenx qui ne croient pas ! // line aiitre fois m ayant demande sij avais de F argent, je lui repondis qu il ne me restait qne quelques petites pieces de monnaie qui passeraient bientot. Et alors, reprit-il, comment ferez-vous? // // Le Seigneur y pourvoira , dis-je : Deus prom-debit. // Et lui prenant de la occasion de plaisanter : n Tout de bon? dit-il, votre Dieu vous jettera de F argent du haut du ciel, n est-ce pas? // Ce a quoije ne repliquai que par ces mots : Le Seigneur y pourvoira.

Tandis que toutes ces clioses se passaient, je vis arriver 1 envoye de FEveque, qui, ignorant ce qui m etait advenu, m ecrivait en ces termes : Mon cher Pere Louis, je vous avertis que j ai recu avis de la metropole de la province que demain cinq commissaires du gouvernement doivent se rendre a Han-chum, pour y saisir les propagateurs de la religion cliretienne. Prenez garde a vous et aux votres ! / Moi, sans tarder, j en parlai des le lendemain an gouverneur Kim, qui m avait constamment assure que ma personne etait a Fabri de tout danger. II me dit qu^il etait bien vrai que ces commissaires devaient venir, pour chercher non pas les cliretiens , mais plutot d autres sectaires suspects au gouvernement; que pour ce qui est de la foi catliolique , elle etait permise par Fempereur. II eii fut reellement ainsi. Or il faut savoir qu une grande conster nation regnait en ce moment dans toute la ville , a cause de la nouvelle qui s^y etait repandue, savoir que le neuf de la sixieme lune elle serait envahie par les rebelles qui la livreraient au pillage et a Fincendie. C^est pour ce motif que dans une audience on me demanda ce que faisaient les cliretiens ce jour-la, s ils cclebraient quelque fete on ceremonie solennelle du culte. Je repondis que je n en savais rien, attenclu que je coinpte les jours d apres Fannee solaire, et non d apres Fannee lunaire a la maniere des Cliinois. Mais mon compagnon Jean Sie ayant ete cite aussitot, il dit que ce jour etait la fete de sainte Anne. 3 ajoutai que cette fete etait pea de chose, qu elle ne donnait lieu ii aucune reunion solennelle, que cliacun priait chez soi selon sa devotion. En m expliquant de la sorte, je n avais

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