‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 43 sur 67 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Notice historique sur Terre-Neuve

DANS L AMERIQTJE SEPTENTRIONALE ET SUR LES FRERES-MINEURS QUI Y ONT INTRODUIT LA RELIGION CATHOLIQUE (1).

(Suite et fin. J oir paye 309).

" Et ici, Messieurs, je crois utile de vous exposer brievement la situa tion ou se trouvait alors 1 Eglise catliolique a Terre-Neuve. EUe etait tresmalheureuse. Le protestantisme etant la seule religion reconnue par le gouvernement anglais, les principales colonies avaient, il est vrai, des Ministres de la religion, mais reforinee, et non point catliolique. Quant aux pretrcs catholiques , ils devaient s introduire furtivement , deguises en seculiers et non sans peril. A cet effet, ils s embarquaient sur les bateaux pecheurs qui venaient chercher fortune en ces parages, et retournaient avec eux dans leurs pays , sauf a profiter du meme mode de transport ou de quelque autre semblable pour faire une nouvelle appari tion. Voila de quelle maniere les Eranciscains , specialement ceux d lrlande , sont parvenus a empeclier pendant longtemps que le flambeau de la foi ne s eteignit dans ces contrees. Mais enfin la liberte de conscience ay ant ete proclamee en 1784 par Georges III , la catliolicismc entrevit un avenir plus heureux. Cette annee meme, le P. O Donnell, franciscain d Irlande , arriva a Terre-Neuve , et il se mit aussitot a y fonder la vraie Eglise, aujourd liui si florissante. Ce digne fils du Serapliin d Assise merite done d en etre nomme le Pere et le fondateur.

Ne a Tipperary , comtc d Irlande, en 1737 , il passa une grande partic de sa vie dans le convent irlandais de Prague en Boheme, d ou il fut enfin tire pour gouverner comme Superieur celui de Waterford dans sa patrie ; il dcvint dans la suite Ministre provincial. Ce fut done lui qui le premier profita de la liberte legale pour venir a Tcrre-Neuve comme missionnaire ;

(1) Cette notice est extraite a la lettre d une conference de Mgr Thomas Mullock, mineur observantin, eveque de ce diocese.

et veritablement , personue n y a deploye plus de zele dans 1 interet de 1 Angleterre. II n empecha pas seulement les colons irlandais d ecouter leurs sentiments de haine contre un gouvemement qui les persecutait j usque dans le sanctuaire de la conscience ; mais il conserva a la couronne britannique la possession de ces contrees , en apaisaut la mutinerie de 1 armee revoltee contre le colonel Skerret. Un semblable exploit vaudrait de nos jours 1 eminente dignite de Pair du royaume a un ministre anglican , plus une pension superbe ; le franciscain O Donnell reput pour recompense une rente viagere de 50 livres a peine ! Mais le pretre catholique agit non dans des vues terrestres, mais par devoir de conscience. C est elle qui 1 oblige a rendre et a faire rendre a Cesar ce qui est a Cesar et a Dieu ce qui est a Dieu. Toutefois il est penible de voir des gouvernements qui se disent civils, prendre conseil des passions ignobles et laisser sans recompense des actes glorieux et utiles au bien public.

Le P. O Donnell s etablit done dans cette mission en qualite de Prefet apostolique, avec des facultes et une jurisdiction quasi- episcopale; mais bientot , grace a son zele , elle acquit tant d importance et d eclat qu on crut necessaire et convenable de lui donner un Eveque.

Le Pape Pie VI de sainte et glorieuse memoire jugea qu on ne pouvait mieux pourvoir a ce besoin qu en elevant a cette dignit6 le P. O Donnell lui-meme. En consequence il fut elu le 5 Janvier 1796, sous le titre d Eveque de Tliyatire in partibus , et consacre a Quebec le 21 Septembre de la meme annee. Rome posa done ainsi la pierre fondamentale de cette Eglise de Terre-Neuve, aujourd hui, Dicumerci! deja si glorieuse. Ce resultat ne devint possible que parce que le P. O Donnell parvint a donner consistance a la colonie irlandaise jusqu alors tout a fait precaire. En effet ceux qui y faisaieut fortune se liataient de regagner leur pays pour y jouir en paix du fruit de leurs travaux et de leur industrie; et le petit nombre de ceux qui restaient n observaient aucune forme de societe civile. Pas un seul college ne fut construit anterieurement a cette epoque , pas un hopital , pas une ecole , pas un asyle pour les pauvres soit catholiques , soit protcstants; personne n aimait d y fixer sa residence. D ailleurs cela n entrait pas non plus dans les vues du gouvemement anglais, de sorte que , pour realiser son projet d y creer un troupeau uni par les liens de la religion, le magnanime apotrc cut a surmontcr uue foule d obstacles et a lutter contre 1 opposition des Gouverneurs. Nous en avons une preuve irrefragable dans la lettre suivante que lui adressa le gou-

verneur Milbank, en reponse a 1 autorisation qu il avait sollicit6e de pouvoir batir une eglise. M. le Gouverneur fait savoir au P. O Doimell que , loin de consentir a la multiplication dcs lieux consacres dans cette He au culte catliolique remain, il al intention d cn restreindre le nombrc. Le Pere ne pent ignorer que la Grande-Bretagne n a pas interet a favoriser le sejour des etrangers a Terre-Neuve pendant 1 liiver; et sans la facilitc que les residents out ici de pratiquer leur religion, tous les deux ou trois ans au moins ils retourneraient dans leur patrie pour y recevoir 1 absolution. Quoi ! Le P. O Donnell pretend-il au contraire en determiner un plus grand nombre a hiverner ici ? A bord du Salisburry , 2 novembre 1790. </

Telle etait, Messieurs, il y a 70 ans apeine, la condition de la colonie et de 1 eglise de Terre-Neuve. Quelle difference entre ce temps la et le notre, et entre le Gouverneur actuel, 1 honorable Sir A. Bannerman et Milbank! Mais surtout, je ne puis m empecher de mentionner specialement ici 1 ancien administrateur du pays, le lord catlio lique O Brien , qui , bien loin de vouloir diminuer le nombre des locaux affectes au culte catliolique, s employa plutot a I augmenter, en y contribuant de son bien; c est ainsi qu il donna 100 livres sterling pour la construction de la nouvelle eglise de Tarbay. Oh ! oui , remercions le Seigneur de ce que ces tristes temps sont passes, ct dc ce qu enfiu il nous est donne de jouir de la liberte civile et religieuse proclamee par Georges III , mais sans effct ; cettc liberte nous egale aux protestants devant la loi , quoique pas completement , comme la justice le voudrait. Apres cela qui se permettrait de reprochcr au peuple de Terre-Neuve d etre dans un etat moins prosperc que les autres colonies? Pour nous, nous admirons en lui des vertus dont peu d autres nous ont donne 1 exemple ! Apres avoir ete persecute sans relaclie par le Gouvcrnement qui aurait du le proteger; apres avoir ete soumis a tant de vexations tyranniqucs de la part des Amiraux de la peche et des Gouverneurs qui pretcndaient prouvcr leur affec tion jxrar l Angleterre en empecliant 1 accroissement d unc de ses colonies , ri est-ce pas merveille que Terre-Neuve n ait pas etc entieremcnt ruinec ?

Et cependant, parec qu elle recevait de temps a autrc la visite de qaelques missionnaires iVanciscaius ct qu cnfin clle reneontra un Pere ri un Protccteur dans O Doimell aide de ses confreres, il lui a suffi d uu petit nombre d annees pour croitre et se multiplier pvodigieuscment ;

elle a elevee des villes, des villages, constmit de magnifiqu.es edi fices comme dans les contrees les plus cultivees de 1 Europe, entre autres la belle eathedrale de S. Jean qui est une des plus remarquables ; elle a organise le vapeur , le telegraphe , les communications postales ; en un mot , elle a acquis une forme sociale si parfaite qu elle n a rien a envier a quelque autre pays que ce soit. Voila le fruit du sentiment religieux et du zele de la religion catholique, qui toujours ct en tout temps a etc I institutrice des peuples. Et remarquez le bien, voila ce qu elle a opere dans une contree sauvagc , dont le climat est sain , mais dur a supporter. Que de difficulty s n eut-elle done pas a surmonter pour s y implanter definitivement ? Qui pourrait par consequent nous dire toute la reconnaissance que nous devons a ces missionnaires et a ces predecesseurs qui nous out ouvert et fraye la voie vers cette grandeur religieuse et civile a laquelle nous tendons a grands pas ?

Je ne puis maintenant m empecher , Messieurs , dc toucher une autrc preuve qui vous convaincra encore mieux de cc que j ai dit jusqu ici. Vous savez de quelle importance est 1 administration de la justice en tout lieu civilise ou sauvage. Sans elle point de societe possible. Or ici a Terre-Neuve elle dependait de 1 arbitraire brutal des Amiraux dc la peche et des Gouverncurs , sans qu aucunc loi leur servit de regie. C est settlement en 1792 que,- sur les instances du P. O Donnell, on y institua une Cour supreme pour juger legalemcnt les citoyens. La presidence en fut confiee an Sieur Reeves, qui remplit loyalement cette fonction, malgre les deboires que lui causa la repression d abus nombreux et inviteres. En 1817, Terre Neuvc jouit du grand bienfait d une imprimerie. Alors parut la Royal Gazzette and Newfoundland adver tiser ; d abord ce fut le journal de la colonie et au bout de deux ans celui de la poste. De cette maniere le Gouvernement Anglais commei^a a rcconnaitrc au peuple de Terre-Neuve le droit de se constituer en societe , en lui accordant pen. a peu les institutions sans lesquelles les rapports sociaux ne sauraient exister.

Pour en revenir au P. O Donnell, j ajouterai, MM. que, poursuivant sa penible tache , il fit si bien qu il obtint du gouvernement la permission de louer pour 99 ans un certain espace de terrain ou il sc mit sur le champ a batir une eglise. Ensuitc il visita a di verses reprises toutes les colonies de 1 ilc , nc negligeant rien pour perfectionner 1 oducation religieuse et civile de son iroupeau. II se composait sous son episcoj>;il prcsqnc uniquemcnt d Anglais, d lrlandais ct d Ecossais. Le disirici

ratholique de S. Jean comprenait la cote meridionale de la bale de Conception , jusqu a la Manclie vers Eerryland. On y comptait a cettc epoque 17 ou 18 manages par an; le nombre s en eleve maintenant a 260. Ce fut alors aussi que se repandirent dans Terre-Neuve des doctrines d imc impiete si criante que , protestants et catlioliques , tons en furent revoltes. En effet on jeta parmi le peuple des milliers d exemplaires du Siecle de la raison par Paine ( Paine* s age of Reason ) qui nie toute revelation. Airisi a mesurc que le commerce florissait et que 1 argent abondait davantage , le vice etcndit aussi ses ravages,

Bans ces circonstances deplorables , les ministres anglicans de S. Jean d Harbour -grace , de Trinity et de Ferryland , s efforcerent de preserver leurs adeptes , en leur distribuant les traites imprimes dans ce but par la Tract Society. Pour Mgr O Donnell , il envoya partout oil il en etait be som ses pretres, afin de combattre 1 erreur par le moyen de la predication : ce mode a toujours etc prefere par 1 Eglise catliolique a la lettremorte de la presse. Cependant, parvenu a sa 70me annee, il se jugea hors d etat de continuer a soutenir dignement le poids de sa charge. C est ce qui 1 engagea a demander au S. Siege la permission de rentrer dans sa patrie. II y mourut 4 ans apres et fat inhume dans l ancienne eglise paroissiale de Clonmel. On lui donna pour successeur le P. Lambert, son confrere , qui appartenait aussi a la province franciscaine d Irlande.

Certes, MM., cet eminent religieux avait combattu le bon combat aux jours des tenebres et du danger ; aussi ne doutons nous pas qu il n ait repu la couronne de justice du Supreme Remunerateur.

Apres avoir brievement effleure 1 histoire civile et religieuse de Terre- Neuve et rend u au fondateur de cette Eglise, au P. O Donnell, un juste tribut de louanges, je veux, MM. terminer cette premiere con ference par une consideration qui ne vous sera certainement pas desagreable, a vous qui pour la plupart , vous glorifiez de clescendre du peuple irlandais. La voici : c est que 1 histoire aussi bien que la foi nous inontre a 1 evidence que I liomme ne peut rien en ce monde , quels que soient son genie , sa puissance , ses richesses , sans le secours du ciel : Nisi Dominus cedificaverit domum , in vanum laboravenmt qui cedificant cam. Ce pays-ci en fournit la preuve la plus manifesto.

Par deux fois au inoins on chercha a y planter solcnnement la foi cath clique , sans qu elle put prcndre racine. La premiere fois, ce fut par les soins de 1 anglais Sir Georges Calvert de Eerryland, qui se proposait de faire de Terre-Neuve un asile assure pour les catlioliques

persecutes, comme les Puritains avaient fait dans la Nouvelle Angleterre en faveurs de leurs coreligionnaires ; mais comme nous avons vu , ce genereux dessein avorta des sou debut. Le plus grand roi dont s enorgueillit la France, je veux dire Louis XIV, eut le inerite et la gloire d une seconde tentative. II ordonna d y fonder une eglise et un convent de Franciscains ; mais le lys franpais ne put prendre racine dans ce sol ; Terre-Neuve fut cedee a 1 Angleterre , et avec 1 autorite frai^aise disparurent les etablissements qu elle avait crees. D autre part, voycz cc petit nombre d ouvriers irlandais qui , defiant les dangers de 1 Ocean , viennent cherclier leur pain sur cette plage. Ce sont des gens grossiers et sans lettres , pesecutes dans leur patrie par un gouvernement ennemi du nom catholique et vexes, opprimes ici-meme. Us sont depourvus de science, de ricliesse, de protection. Et neanmoins ils reussissent a y faire germer la foi de leurs peres, n ayant pour tout soutien que les visites de quelques franciscains de leur pays , faites a la derobee et par intervalles. Le gouvernement s aper9oit qu ils ont construit quelques chapelles de bois a 1 ecart pour y pratiqner les exercices de la religion ; il se hate de les faire bruler et redouble ses persecutions contre eux ; il n importe : a force de perseverance et le ciel aidant , ils finissent par triompher de 1 epreuve ; Georges III est oblige d accorder la liberte de conscience a toute la colonie ; un missionnaire franciscain vient s y fixer legalement, il est ensuite cree J^veque par le S. Siege et fonde eel to Eglise que vous voyez et qui, grace a Dieu, commence a s elevcr, pleine de fecondite et a etendre an loin ses rameaux , riche d une superbe cathedrale commencee avec 1 obole de la genereuse piete de vos peres et conduite par votre zele a son entiere perfection. Qui ne voit dans ce fait la main de Dieu? Ce que la puissance d un Calvert et d un Louis XIV n a pu , quelques pauvres peclieurs irlandais 1 ont obtenu par leur Constance dans la foi et la piete catliolique ! Oui, MM. vos Peres ont etc cet arbre beni du ciel , qui , plante par la main de Dieu ct arrosc des eaux de la grace, a grandi merveilleusment , malgre les tcmpetes qui ont voulu le briser et le deraciner. II a produit, il produit encore et il produira toujours des fruits plus abondants pour 1 honncur de 1 Eglise; ses feuilles ne se fletriront pas; ses rameaux s eleveront toujours avec plus de vigueur. C est la, a mon avis, un grand snjet de gloire pour vos families et pour 1 antique Irlande votre patrie.

Le P. MILAN 1 3 Mineur Observatin de S. Francois, professeur de langue arabe a V universite de Rome.

Nous sommes charmes de pouvoir publier la lettre suivante du sa vant orientaliste Michel Ange Lanci dont la reputation n est pas seulement italienne, mais europeenne, et dans laquelle il nous donne , a notre priere, quelques renseignements sur un de nos confreres, professeur public de langue arabe a 1 universite de Rome.

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