BULGARIE
Origine et developpement rapide des Missions Tranciscaines chez les Bulgares. Court aperyu du mouvement slave, et de ce qui vient de se passer tout rccemment chez ce peuple toucliant son retour a 1 Eglise Romaine.
En laissant de cote pour le moment tout autre travail sur la partie anciennc de nos Missions , nous croyons qu il sera utile et agreable en meme temps de terminer cette sixieme livraison, qui complete la premiere annee de nos Annales Franciscaines , par un apercu des premiers labeurs que les fils de S^Francois entreprirent au XIII e siecle en Bulgarie , afin de determiner le peuple de cette contree, qui s etait separe de 1 Eglise romaine et dont les croyances avaient deja ete alterees par Tinvasion de Fancicn schisme grec, a rentrer dans le giron de la veritable Eglise. Nous avons 1 cspoir que cet article plaira a nos lecteurs; car il nous parait dc la plus grande opportunite de parler en ce moment des evenements de ce pays , evenements par lesquels nous attentions le retour sincere de toute la nation au bercail de Jesus-Christ. Avraidire, on n avait pas perdu tout espoir d obtenir dans ce pays une heureuse destinee pour le Catholicisme , mais cet espoir etait bien diminue. Nous voulons avant tout, selon notre methode, donner quelques
courtes notices sur Forigine des Bulgares, faire connaitre de qnelle maniere et a quelle epoque ils embrassercnt le christianisme , comme aussi les causes qui les entrainerent an schisme. Mais afin de ne pas tomber dans des redites, puisque nous avons traite le meme sujet dans le premier volume 1 et les suivants de notre Histoire universelle des Missions Eranciscaines , nous nous servirons ici de la belle et savante disser tation qu a lue eette annee (1861) , lors d une des solennelles rentrees de FAcademie de la religion catholique a Borne, le tres-illustre abbe Etienne Ciccolini, autrefois Professeur de belles-lettres au College de la Propagation de la Eoi et qui remplit aujourd hui avec la plus grande distinction les memes fonctions au College des cadets des milices pontificates. Aussi savant qu erudit (1 Italie tout entiere le connait a cause de ses nombreux travaux litteraires) , il a etc tres-poli et tres-courtois a notre egard, en nous permettant de faire largement usage de son travail pour nos Annales 2 ; aussi , nous croyons que cellesci n en acquerront par la que plus d interet.
// Elle fut cependant bien admirable // dit-il , // Feconomie de la Providence , quand elle poussa des peuples barbares et des nations inconnues hors de leurs contrees lointaines au sein meme de notre Europe; car en extirpant les vices incarnes par la corruption romaine dans les habitudes de la vie sociale, ils sont venus purifier Fancienne societe, laretremper et Fanimer d^une nouvelle vie, en la rcndant clii etienne. Parmi les peuples, qui coopererent a atteindre ce but eleve , nous distinguons les Bulgares. Ils appartenaient a la grande famille des Tartares ; celle-ci, ori;inaire des bords du Vol^a dans la Sarmatie Asia-
tique , versa dans le coeur des contrees occidentales d abord les Huns , puis a de courts intervalles , les Avares , les Cliazares , les Pettininges , les Huzes et les Comans , qui , apres
4 ) Chap. X.
2 ) II nous a encore donne u consulter, pour les sources de notre His toire, les deux volumes in-fo, que le tres-celebre Pere Theiner dc 1 Oratoire a publics recemment sur la Hongrie et qui portent ce litre : Cetera Monumenta Historica Hungarian sacram illusirantia , maximam partem nondum edita ex Tabulariis Vaticanis, etc. Komee 1860. Nous en sommes d autant plus reconnaissant , que uotre extreme pauvrete ne nous avait pas permis d en faire 1 acquisition.
avoir eu des vicissitudes plus ou inoins heureuses, plus on moins longues, disparurent du sol europeen, n y laissant aucune institution qui merite d etre citee avec honneur, mais imprimant partout les traces de la mine et de la destruction. Les Bulg-ares seuls, qui faisaient partie de la race Tartare, n eurent pas le ineme sort. Se trouvant mal a Taise au Nord, dans la contree ou au commencement ils s etaient etendus et meme au Midi, jusqu oii, en audacieux nomades, ils s etaient aventures, ils se replierent sur la Basse-Illyrie et la ils s etablirent entre le Danube, la Mer Noire, la Eoumanie et la Thrace, dans la province proprement appelee Mesie inferieure par les Eomains. Mais avantd y arriver, ils n acheterent leurs succes qu au prix de beauconp de sang, et ils demeurerent victorieux apres ces devastations que Fhistoire nous montre se succedant sans cesse alors que la preponderance de la force vent ce que la raison desapprouve. Apres s etre signales par ces ravages, ils commencerent a s habituer aux formes de la vie civile, et batirent sur les ruines de la patrie de TEmpereur Justinien 1 la cite qui devait etre la capitale d un royaume , qu ils se flattaient de fonder. Cette cite etait Acride. Ainsi, avant de se constituer solidement, ils eurent a soutenir de longues guerres; cependant les armees des empereurs d Orient ayant ete plusieurs fois detruites, a compter depuis Leon risaurien jusqu a Leon TArmenien, Constan tinople elle-meme devant soutenir un siege et menacee de tomber au pouvoir des Bulgares, les Cesars de Byzance s^apercurent enfin qu il valait mieux entrer en composition avec line nation aussi inquietante", bien que d une maniere deguisee, plutot que de lutter continuellement centre elle. L Empereur Michel III, forcement genereux, leur accorda tout le territoire qu elle demandait et reconnut les Bulgares comme une nation independante. Alors ils acquirent une si grande importance, et leur gouvernement prit si bien la forme d un etat souverain et autonome, que ce ne fut que de 730 a 860 qu ils eurent a se faire respecter par les armes, et que depuis cette epoque jusqu en 1017 ils parvinrent, par une succession non interrompue de rois et tout en devant se defendre encore
*) Tauresium (aujourd hui Ghiustendil) dans la Dacie d Aurelien.
(Note du traducteur).
quelquefois , a se fixer (Tune maniere durable, quoique pla ces dans des conditions telles quails auraient pu etre maltraites par les hordes belliqueuses qui venaient les entourer.
" Le plus grand de leurs rois , qui a un genie entreprenant
dans la guerre joignait ce sens qui, traduit dans les lois,
donne aux nations de la stabilite, occupait le trone, quand les
Bulgares obtinrent Findependance dont nous avons parle.
C etait Bogoris qui , conduit par une voie miraculeuse a em-
brasser le christianisme, fit en sorte que son peuple, en renon-
cant au culte du demon, se courbat sous la Croix. Mais s aper-
cevant que ceux qui avaient ete envoyes de Constantinople,
pour eclairer son peuple dans la foi , n etaient pas capables de
dissiper les tenebres qui Fenveloppaient, et desireux d ailleurs
d arriver a un meilleur resultat, il s adressa a Louis-le-Ger-
manique. Celui-ci, ayant invoque a cette fin Fappui de son
frere Chaiies-le-Chauve, roi de France, fit donner a des
inissionnaires les instructions necessaires , les munit de livres ,
leur remit des vases sacres et de Fargent , pour cooperer a la
sainte ceuvre a laquelle Tinvitait le prince Bulgare. Ce dernier
s etait egalement adresse au successeur de S^Pierre, et lui avait
envoye une ambassade composee des personnages les plus
nobles du pays, parmi lesquels se trouvait meme son fils. II
faisait connaitre au Pape, en lui exposant Fetat de la nation
qu il avait a gouvemer, coinbien il desirait que le S t -Pere
pourvut a ses besoins spirituels; de plus, il donna commission
a ses ambassadeurs de consulter le Pape au sujet de six-cents
chefs de doctrine. La deputation arriva a Eome au mois
d aout 866 , et grande fut la consolation du Pontife ; quelques-
unes de ses lettres qui en font mention, d autres qui parlent de
ces heureuses circonstances, toutes demon trent que le S*-Pere
en eprouva une joie indescriptible. Aussi, F affaire ne sounrit
aucun retard; les messagers royaux retournerent en coinpa-
gnie des legats du Pape. Les Missionnaires remains se rendi-
rent en Bulgarie, et cette foi, qui se professe immaculee pros de
la tombe de Pierre, fut annoncee dans toute cette vaste contree.
Mais les reponses aux questions qui lui avaient ete soumises,
reponses que le Pape avait redigees et qu il avait confiees
a ses Legats, Paul, eveque de Populonie en Toscane et For-
mose, eveque de Porto, lequel arriva dans la suite au Siege
apostolique, sont des documents d un si grand interet, qu il faudrait les soumettre a des commentaires etudies avec soin 1 . Je nuirais au savoir de ceux qui m^ e content , si je m arretais a demontrer avec combien de justice le titre de Grand fat decerne au Pape saint Nicolas l er ; mais aujourd hui que les etudes historiques sont approfondies et que Fon remonte aux causes qui produisent les faits et les resultats que ceux-ci obtiennent; maintenant que Ton aime apeser les doctrines en les soumettant a F appreciation de I histoire, qui en demontre F influence, ou elle eut et pouvait avoir lieu, surles conditions civiles des peuples , qu y a-t-il de plus utile que de voir iin Pape mille ans apres dieter des principes si solides de droit naturel, civil et social, discourir des peines et des formalites judiciaires, blainer la torture, rendre constante la deposition des temoins, entrer dans les rapports qui doivent regler la famille , conferer des moyens par lesquels la necessite de la guerre doit etre adoucie par la charite , enfin s^interesser jusque dans Fart et Fenseignement militaires , et la OIL il trouvait bon d^ adopter les lois romaines , tacher de faire en sorte que la moderation et Fhumanite vinssent les temperer et les traduire en faits? Ce sont la des documents de la plus haute sagesse , par lesquels le siecle ecoule, parce qiFil en produisit quelques-uns qui n^etaient que le fruit de la pure raison humaine, croyait etre en droit de s en enorgueillir, en revendiquant le titre d eclaire et de savant.
// Les Missionnaires remains repondirent si bien a Fattente que le Pape IMicolas l r avait concu d eux , que la Bulgarie ne tarda pas a avoir beaucoup de ses enfants regeneres par le bapteme; le roi Bogoris , apres avoir chasse les Missionnaires des autres nations, envoya a Eome une nouvelle ambassade, pour demander au Pape pour arclieveque ce meme Pormose, qui avait si bien merite de son royaume, et d autres, pretres pour continuer et etendre Fccuvre entreprise par ses predecesseurs. Mais le Pape ne consentitpas a laisser partirPormose, parce que la discipline de cette epoque ne souftrait pas qu un eveque
*) Nous avons deja touchc cc point dans notre Histoire des Missions Pranciscaines, liv. 1, chap. X.
fut enleve de son siege pour passer a un autre ( il est remarquer que parmi les causes , qui firent fletrir indignement la memoire de Eormose, on fit intervenir celle que cet eveque avait ete transfere de son siege de Porto a celui de Borne ) , et pour repondre a la demande de pretres qui lui avait ete faite , il envoya Dominique eveque de Trivento et Grimaud de Polimarzo, auxquels il recommanda de clioi sir parmi les clercs indigenes un nomine d une conduite exemplaire, qu on put elever a la dignite hierarchique. Au moyen des auxiliaires que la cour de Rome avait envoyes , le peuple Bulgare aurait ete en etat de devenir le modele des nations chretiennes ; mais il e"tait voisin de Constantinople : ainsi expose a subir Finfluence des Grecs, il fut conduit par eux vers une mer orageuse, et oblige de lutter pendant dix siecles contre F agitation de ses flots ecumants et de ses tourbillons redoutables. II lutte encore, ce peuple, surmontant ces flots de temps en temps , pour redevenir sans cesse jusqu a nos jours le jouet de leur fureur.
// Pendant que ces evenements s accomplissaient, Photius patriarche intrus de Constantinople occupait ce siege. II convient d examiner ici de combien de soucis Freuvre des latins pres des Bulgares etait pour lui Fobjet; car nous y trouverons Fexplication des difficultes qui ne tarderent pas a surgir et qui empecherent la constitution de FEglise Bulgare selon les desirs et les pratiques du Siege Apostolique. Elles serviront en ou tre a montrer le caractere des vexations auxquelles les Bulgares furent constamment en butte de la part de TEgiise Photienne. En vaillant investigates, comme il Tetait, Photius, indigne du succes qu^obtenaient les Occidentaux, ecrivit une lettre encyclique aux Eveques d Orient , dans laquelle il disait entre autres : // II parait que les heresies sont eteintes, puisque la foi s est etendue de la cite imperiale jusque sur les nations encore ensevelies dans la nuit du paganisme. Les Bulgares, nation barbare et ennemie du nom de Jesus-Christ, ont renonce a leurs superstitions paiennes pour suivre la loi de FEvangile ; deux annees se sont a peine passees depuis leur conversion, que deja un essaim d hommes impies et execrables (de quelles autres qualifications pouvait-il designer un chretien?), sortis inopinement des tenebres deFOccident, ah!
pourrai-je 1 enoncer? viennent comme mi tremblement de terre, tombent comme line grele epaisse, ou mieux encore s elancent comme un sanglier, pour devaster de leurs pieds et de leurs dents, c est-a-dire de leur vie ignominieuse et de leur doctrine perverse, cette nouvelle vigne bien-aimee du Seigneur, et pour corrompre en elle par le venin de leurs erreurs la purete de la foi ! // Ici il se met a enumerer ces pretendues erreurs , qui ne sont que les chefs opposes a sa doctrine schismatique; ensuite il poursuit : // Yoila Fimpiete et cPautres abominations encore que ces eveques des tenebres repandirent comme une ivraie dans la nation Bulgare. Lorsque la nouvelle en parvint jusqu a nous, nous en fumes emus j usque dans nos entrailles, tout com me un pere qui voit devant ses yeux sa propre race tourmentee par des serpents et des betes feroces, et nous ne pumes nous donner du repos, avant de n avoir sauve des embiiches ces pauvres brcbis. Cependant ces nouveaux precurseurs de Tapostasie, ces ministres de FAntechrist , ces homines dignes de mille morts, ces corrupteurs publics, ces seducteurs et ces ennemis de Dieu, nous les avons condamnes dans un concile ( c est le fameux concile chimerique, invente par Photius, mais qu il fit accrediter et dans lequel il excommunia le Pape J^icolas l er ), en prononcant de nouveau centre eux les anathemes des Apotres et des conciles, que ces malheureux ont attires sur eux 1 ... ]N T ous esperons ramener les Bulgares a la foi; mais ce ne sont pas les seuls qui ont embrasse le Christianisme. Les Bus ses, peuple renomme pour sa barbaric et sa cruaute, qui, apres avoir subjugue ses voisins, assaillit Tempire remain, eux aussi, se sont convertis et ont recu un eveque d ltalie. Nous vous ecrivons tout cela , nos tres-chers freres , afin que vous puissiez prendre une deliberation en commun sur cette ques tion, lorsque vous serez assembles en concile general. // Les lettres que les empereurs Michel et Basile ecrivirent au roi des Bulgares etaient de la meme teneur ; sans hesiter , ce der nier envoya tous ces documents au Souverain Pontife en les confiant a une ambassade composee avec soin.
4 ) Tel est bien le langage que tiennent tous les schismatiques et les heretiques. Ce n est certey pas celui de la charite et de la vraie Eglise de Jesus-Christ.
C est alors que Nicolas ecrivit aux eveques de Prance et d Allemagnc , aim que, de commune voix, ils refutassent les noires accusations lancees par les Grecs centre les Latins. Aussitot Ton vit les principales eglises tTOccident contribuer activemenfc et concourir de toutes leurs forces a ce mouvement de polemique apologetique a propos d un evcnement qui venait de se passer chez les Bulgares. Cependant il n eut point les consequences qu on pouvait en atteiidre : la chute de Photius, le retablissement de St-Ignace, la mort du Pape Nicolas qui arriva bientot apres, jeterent dans Foubli les accusations les plus odieuses et les plaintes que Ton faisait entendre d autre part; mais en mettant de cote la question de juridiction, on la compliqua pour la rendre plus brulante. Car, en ne disant mot de la purete de la foi, restait la question de savoir auquel des deux Patriarclies serait soumise la nouvelle Eglise, si ce serait a celui de Constantinople, entre la circonscription territoriale duquel le royaume de Bulgarie etait coinpris , ou au Pontife Eoinain, auquel le Eoi Bogoris avait demande des Missionnaires , qu^il avait recus et dont il avait suivi la doc trine. C ; est ce qui donna lieu, apres que les Missionnaires latins furent chasses , a de longs demeles ; ils commencerent par les debats que soutinrent les Legats du Pape Adrien II au 8 e concile oscumenique assemble a Constantinople et durerent jusqu a la deputation envoyee par le Pape Jean VIII, qui menaca le Patriarche Ignace lui-meme de 1 excommunication, s^il persistait dans son opinion d avoir jurisdiction en Bulgarie. Une pareille question, dans laquelle les raisons du Siege Apostolique ont ete triomphalement vengees, peut se voir traitee d^une maniere etendue dans plusieurs ouvrages ; nous ne dirons rien des anciens, pour ne parler que des ecrits que les polemiques ont mis au jour et qui sont plus particulierement relatifs aux developpements extremes des erreurs repandues contre la hierarchic ecclesiastique. Nous citerons entr autres FAnti- Febronius de Zaccaria et le Pouvoir de 1 Eglise par Bianchi, Franciscain de 1 Observance. Deux points etaient done en litige entre Constantinople et Koine par rapport a FEgiise des Bulgares, a, savoir le clerge qui aurait mission d evangeliser, le siege qui devait avoir la jurisdiction; un troisieme vint s y aj outer, il portait sur la question de savoir quelle etait la
langue qui aurait eu la preeminence dans les rites. Lorsque Constantin, dit le Philosoplie , qui echangea ensuite son nom centre celui de Cyrille, partit de Thessalonique, accompagne de son frere Methodius, pour porter la lumiere de FEvangile chez les Cazares et les Mo raves, il sejourna aussi pendant quelque temps chez les Bulgares : ils etudierent la langue de ce peuple, doterent d un alphabet distinct, portant le nom d? Alphabet GyrilUen , les nations quin en avaient point encore, et a 1 aide de nouveaux signes ils arriverent a donner de la consistance a cet idiome, qui fut ainsi place dans les condi tions necessaires pour former une litterature propre et determinee. On connait les discussions qui resulterent de Fadoption de la langue slave, et Fon sait que Jean YIII, ayant appele devant lui les deux missionnaires Cvrille et Methodius, sane-
tionna ce qu ils avaient i ait et, apres avoir ajoute quelques conditions afin de prevenir les erreurs qui auraient pu en re suiter, accorda Fautorisation de conserver la langue slave dans la liturgie.
// Apres ces explications , les phases de FEglise de Bulgarie se pretent a se laisser renfermer dans un cadre qui, en les exposant sommairement , nous les montre au milieu du contraste des elements que nous avons expliques. L Eglise autonome et autocephale de Bulgarie fut etablie a Acride; le roi Simeon , fatigue de la puissance souveraine qu avaient exercee les Grecs , obtint du Pape Eormose ( c^est le meme que nous avons vu plus haut travailler de tout son pouvoir en faveur des Bulgares) Fautorisation d instituer une hierarchic independante et poui- lui-meme Finsigne honneur d etre couronne roi de cette nation. Ses successeurs jouirent du meme privilege de la part de leur peuple. Les rapports qui maintinrent le lien entre Borne et Acride durerent aussi longtemps que FEmpire Bulgare luimeme, c est-a-dire jusqu a Fannee 1017, ou Jean Yladislas, vaincu par Fempereur grec Leon II, vint clore la serie des rois Bulgares; alors, comme leurroyaume devint une province de Fempire Byzantin , FEglise perdit aussi son independance et fut soumise au Patriarche de Constantinople.
// Un peu plus d un siecle et demi s etait ecoule, quand les Bulgares, impatients de secouer le joug des Grecs, tenterent courageusemerit de revendiquer leurs droits de nation inde-
pendante et reussirent meme a etendre leur territoire au-dela dc ses limites primitives. En effet le soulevement a la tete duquel se trouvaient deux freres Pierre et Asan, descendants de la race des anciens rois, se communiqua a la Valachie qui etait limitrophe, et des deux regions unies deriva F empire dit des Bulgares-Yalaques. Les auteurs de cette revolution, prevenus par la mort, leguerent le fruit de leur entreprise hardie a leur frere Joannitz ou Calo-Jean (Beau- Jean); celui-ci choisit pour capitale du nouvel Etat la ville de Trinobis ou Ernoe , plus favorablement situee que la premiere; ayant recueilli les anciennes traditions , dans lesquelles il vit comment sa nation avait gagne en lionneur et en gloire , il etablit que la nouvelle metropole aurait tous les avantages qui recommandaient Fancienne. Comme consequence de cette mesure, se renouerent entre les Bulgares-Yalaques et le Pontife remain les relations qui avaient ete commencees entre Bogoris et Nicolas I er et Eormose. Le Siege apostolique etait alors occupe par Innocent III, qui accueillant avec une effusion d amour le retour d^un troupeau si nombreux a Funite catliolique, ouvrit bientot cette serie d enquetes sur les intentions du roi, les dispositions des peuples, que Fliistoire dans une foule d actes a conservees pour rendre temoignage de la prudence avec laquelle gouvernait ce grand Pontife et qui se terminerent par la legation solennelle du cardinal Leon Brancaleone. Ce prince de FEglise, recu avec des marques innnies d^allegresse, arriva a la nouvelle capitale au mois d octobre de Fannee 1204 et, apres avoir proclame Trinobis la metropole et la ville primatiale de Fempire, il en consacra Farcheveque Basile. Le lendemain il donna Fonction royale a Joannitz ; le diademe dont il le ceignit et le sceptre qu il lui mit en main etaient des cadeaux du Pontife, qui y ajouta meme Fetendard de Saint- Pierre.
// Ce retour fortune vers une epoque de grandeur nationale, religieuse et politique ne fut malheureusement que de courte durec. Les occasions qui sollicitaient du nouvel empire une alliance politique avec Constantinople etaient trop multipliees; d un autre cote, les Grecs etaient trop arrogants et trop envieux de Rome pour ne pas saisir Foccasion de faire valoir leurs pretentions religieuses. Comme les vertus dont ils devaient
donner Fexemple ne suffisaient pas, ils flattererit bassemenfc les descendants de Calo-Jean, domines plus d une fois par des princesses grecques avec lesquelles ils s etaient unis par le mariage, pour qu ils se fussent opposes avec force a un honteux retour an scliisme. Meme parmi ces empereurs laches et enerves par 1 esprit byzantin, it y en eut qui se livrerent aux debordements du libertinage. Celui qui se distingua entre tous fut Asan, qui donna libre carriere aux infamies. Ce fut sous son regne que la Bulgarie devint le foyer de toutes ces sectes qui etaient issues du Manicheisme. Les Petrobrusiens ou Henri ci ens, les Cathares, les Bogomiles ou Bogarmites, les Joviniens, les Albigeois, les Patarins y trouverent pro tection et toute espece d assistance ; dignes ancetres par les doctrines, les arts, les emblemes, les intentions, des Franc-macons de nos temps modernes. Ce fut dans les montagnes desertes de la Bulgarie que se tenait cache ce pape mysterieux que les Albigeois de Erance allaient, dit-on, consulter, et qui peut etre regarde comme le veritable predecesseur du Grand Orient des loges et des boutiques des sectaires modernes. C^est pourquoi toutes les especes d^heresies politico-religieuses que nous avons mentionnees se trouvent tres-souvent comprises dans les auteurs sous la denomination generique de Bulgares , ou comme disent nos eveques, de Bugeres.
a Mais cette coupable protection devint la source de nouveaux malheurs pour cet empire. Celui qui est instruit des conditions sociales de 1 epoque dont nous nous occupons, et qui se rappelle ce qu etaient ces heretiques , ne s etonnera pas que le Pape Gregoire IX d abord, puis Innocent IV se liguerent aux rois de Hongrie, aim de mettre un terme aux maux que soufTrait la societe chretienne de la part de ces coupables sectaires. Les documents que nous possedons de cette epoque ne mettent pas en lumiere toutes les phases de cette lutte. Ceux qu a decouverts reccmment apres des recherches minutieuses le Pere Theiner et qui ont servi de sources pour le grand ouvrage qu il a public sur la Hongrie Catholique, s ils ajoutent quelque lumiere, ne dissipent cependant pas les tenebres. Quoi qu il en soit, c est un fait acquis a Thistoire que cette conduite des rois Bulgares dut faire tomber leur Etat
sous la dependance des rois de Hongrie. Aussi nous voyons que de 1271 a 1399 ces derniers firent valoir leurs droits de souverainete sur la Bulgarie, et qu ils contraignirent les rois de cet Etat a etre sous leur sujetion.
// Cependant la vigilance des Pontifes Eomains dans le cours de ces deux siecles pour maintenir les Bulgares dans F unite de la foi, ou les y rappeller quand ils s en seraient ecartes, cette vigilance est prouvee par une serie remarquable de pie ces que nous fait connaitre le P. Theiner 1 dans son ouvrage cite plus haut. Dans toutes brille surtout le zele des Papes Gregoire IV, Innocent IV, Nicolas IV et Benoit XII. Ce zele fut si pressant qu il condescendit jusqu a. proposer des mediations, afin de faire triompher la verite dans Tame de ces peuples.
n Ici , je m impose le devoir de ne pas passer sous silence les titres imprescriptibles que les Ereres-Mineurs ont acquis a la reconnaissance des fideles, en concourant au maintien de la foi Catholique en Bulgarie a cette epoque pleine de perils et de dangers de tout genre. Depuis Tannee ou Innocent IV les envoya au roi Colmann, successeur d ? Asan, c est-a-dire en 1245, jusqu a la mission de Legat Apostolique confiee en en 1451 par le Pape ISIicolas V au Erere Eugene da Somma, ces huinbles disciples du Pauvre d Assise, qui vont les pieds nus, la tete rasee et n ont qu un habit grossier, ont rendu des services signales a la cause catholique. Ils parcoururent la contree dans tous les sens, Tarroserent de leurs sueurs, la rougirent de leur sang, qu ils eurent plus d^une fois la gloire d y verser pour rendre temoignage de la verite de la foi, et y firent eclater des prodiges admirables d^un zele dont Tenergie s augmentait en raison meme des difficultes quails rencontraient et qui redoublaient leurs forces. Strascimire, le dernier roi des Bulgares, apres avoir invoque temerairement pour s affranchir du joug des Hongrois, le secours d Amurat I, se fit le sujet d un Musulman, pour etre reduit ensuite par Bajazet, avec tout son peuple, a une cruelle servitude et se voir dechu de ses droits a la royaute; dans ces conjonctures les Eranciscains donnerent une grande partie de leurs soins aux Bulgares.
*) Wading avaifc dej:\ fait connaitre plusieurs de ces documents que le P. Theiner ne fait que reproduire.
La Societe des Freres-Pelerins pour Jesus-Christ, admirable institution due a la charite chretienne du XIII e siecle, fut remise en vigueur, et les premiers pas que fit Tltalie furent diriges vers ces contrees illyriennes en proie a la desolation et ou il fallait soutenir la Croix. Tons ceux qui ont ecrit sur les affaires de Bulgarie jusqu a la fin du siecle dernier, ont rendu, pour des bienfaits du meme genre, un temoignage honorable aux humbles disciples de S* Francois : et les ecrivains de notre epoque n en out pas dit un mot! //
Ici finit le discours du Professeur Ciccolini, que nous remercions sincerement de la justice qu il rend, par un pareil langage, a FOrdre des Franciscains , relativement aux mis sions de Bulgarie. Maintenant, en poursuivant , nous devons citer des noms particuliers et parler des O3uvrcs apostoliques qui ont etc accomplies dans cette contree : c est ce que nous allons faire dans cet article et dans d autres qui suivront, en commencant a, Fannee 1245 , car ce fut reellement en cette annee que nos Franciscains s y rendirent pour la premiere fois, sur un ordre d lnnocent IV, avec la lettre suivante adressee au roi Colmann.
Places comme nous sommes, dit le souverain Pontife, sur le Siege Apostolique, d ou nos regards se portent sur le monde, nous ne pouvons nous dispenser de souffrir cruellement et de nous sentir Tame troublee, quand nous voyons quelques membres se detacher du corps et, ce qui plus est, deja en quelque sorte frappes de mort, lorsque nous ne les entendons plus pleurer sur les maux de leur separa tion. En effet, nous pensons qu j il n existe meme pas un seul heterodoxe ignorant qu^il n^y a sur la terre qu une seule tete a laquelle se rattache le corps tout entier de TEglise militante : ce qui est selon la nature , car elle ne comporte pas deux tetes sur un meme corps sans monstruosite... (II apporte a Fappui les figures de Tancien testament dans lesquelles on voit quelle doit etre la constitution de 1 Eglise) . II est certain qu un seul Adam fut commis a la garde du Paradis et qu ; il eut une seule epouse (Eve); ils reprcsentent Jesus-Christ, notre unique Seigneur, cree dans la justice et dans la pure verite, et son unique Vicaire sur la terre (le Pape) , puis son unique epouse , TEglise ; temoin TApotre S fc Paul qui dit : ce sacre-
ment est grand,, je le dis en Jesus-Christ et dans FEglise. Tandis qu au contraire Lamech , qni signifie Immilic , en partageant en deux le corps de sa femme, devint sanguinaire et meurtrier du fruit qu elle port-ait en ses entrailles. De la meme maniere , cenx qni provoqnent un scliisme dans FEglise tuent les ames de ses enfants. En outre, nous lisons qu il n y exit egalement qu une settle arclie de sal lit clans laquelle , sous la direction d un seul patriarche qui en etait le pilote , un petit nombre d hoinmes echapperent au deluge qui devastait toute la terre. En rappelant ce fait mysterieux, FApotre Pierre dit : huit ames portees par Farche de Noe se sauverent sur les eaux ; c est a cela que repond aujourd hui le bapteme qui nous donne le salut. La meme verite, annoncant la vocation des peuples, affirme qu il n y aura un jour sur la terre qu un seul troupeau. sous un seul et meme pasteur. Appele par la clemence divine a diriger le bercail, Saint-Paul enseigne et preche que nous devons rapporter notre foi et notre amour a un seul chef ; puis, en nous avertissant d^eviter les schismatiques et tous ceux qui par desobeissance s eloignent de Tuiiite du corps de TEglise, il termine en ces termes : que personne ne vous trompe a plaisir, sous pretexte d^humilite ; a Taide du culte superstitieux des anges , en s ingerant dans des choses qu il ne voit pas ; vainement enorgueilli de ses pensees charnelles , il perd dc vue la tete pour laquelle le corps tout entier , dispose et arrange au. moyen des articulations et des jointures , croit et se fortifie en Dieu. Or, jamais aucun fidele n^arevoque en doute que Jesus- Christ est le Chef non-seulement de TEglise militante, mais encore de TEglise triomphante. A cause de la nature humaine qu il avait revetue, il devait mourir pour ses brebis et remonter ensuite vers son Pere apres sa resurrection , en donnant ainsi aux membres 1 espoir d^amver au. Ciel ou est leur tete. Ann que le corps de FEglise enseignante ne semblat pas rester sans tete, par suite de Tabsence materielle de Jesus-Christ, il laissa sur la terre un Yicaire special. Et ce ne fut pas dans la per sonne de Jacques ou de Jean, qui semblaient des colonnes, ni dans cclle de Paul , si savant et si profondement verse dans la science des lois (ami que personne ne put se glorifier en sa presence), mais ce fut dans celle de Simon , qu il appela Pierre. C est done lui qu il mit a sa place comme pasteur universe!
sur la terre avec la charge de paitre toutes ses brebis, en disant : pais mes brebis, et il nous Findiqua a nous comme le chef de toute FEglise, par ces autres paroles : tu fappelles Cepha, qui signifie tete. Comme dans la tete Immaine est placee la plenitude des facultes qui se repandent dans toutes les parties du corps , au moyen de canaux caches , ainsi les trois ordres des fideles de FEglise, qui sont les Prelats, les celibataires et les gens maries,... dependent de Pierre, lui demandent les moyens de faire leur salut et , avec patience et sagesse, comme sans contestation et sans resistance orgueilleuse, le prient de les delivrer de tout scrupule provenant d un doute qui leur serait venu par suite des tenebres de Fesprit humain. II est vrai que S*-Paul, s appuyant sur ces paroles du Seigneur adressees sans distinction a tous les Apotres : les peches seront remis a ceux a qui vous les remettrez et ils seront retenus a ceux a qui vous les retiendrez , exerca un ministere de dignite avec S^Pierre. Neanmoins, il reconnut en celui-ci le depositaire de Fautorite supreme, grace a ces autres paroles que Jesus-Christ adressait particulierement a St-Pierre, en disant : tout ce que tu lieras sur la tcrre sera lie dans le ciel et tout ce que tu delieras sur la terre sera egalement delie dans le ciel. C est pour ce motif qu il se rendit a Jerusalem aupres de St-Pierre comme etant le primat et la source de FEvangile du Seigneur, et la il eut avec lui et avec d autres des confe rences sur la doctrine qu il prechait selon la revelation, afin de voir s il etait dans le bon cliemin et pour ne pas s en ecarter. Cette autorite de St-Pierre est rendue bien plus manifeste encore par ces autres paroles qui lui sont adressees a lui seul par le Christ : Conduis la barque au large; puis aux autres : jetez vos filets pour la peche. Ainsi done St-Pierre seul, pour avoir reconnu, par Fexcellence de sa foi, deux natures en Jesus -Christ, au moment ou il lui dit : tu es le Christ, Fils de Dieu vivant, recut sur la terre les clefs du royaume celeste. Et puisque le chef de FEglise militante est unique, il faut conclure que le Seigneur le designa comme chef de cette meme Eglise qu il avait formee avec Paul et les autres apotres et qu il le nomma son Vicaire et son veritable successeur. Puis le Seigneur, prevoyant la mechancete avec laquelle son Eglise serait opprimce par les tyrans, attaquee par les
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hereques et dechiree par les schismatiques, ajouta les paroles suivantes : J ai prie pour toi, 6 Pierre, afin que ta foi ne cliancelle pas et que toi-nieme, deja converti une fois, tu raffermisses tes freres. On voit clairemeut par la que c est devant le Siege de Pierre que doit etre portee toute question en matiere de foi. C est sur ce Siege que la disposition de la grace de Dieu nous a appele a presider, sans aucun merite de notre part, et nous ne pouvons nous dispenser de nous affliger profondement en voyant que quelques membres se sont detaches d un corps doniine par une tete si pleine de gran deur. Nous voulons paiier des Egiises des Grecs et des Bulgares qui, s etant separees de leur tete par desobeissance, ne participent plus a la vie reelle, puisqu elles se sont soustraites a 1 unite. En consequence, comine nous somrnes le garant du salut de tous , le serviteur des serviteurs de Celui qui ne vent pas qu une seule ame soit perdue, le coeur touclie de compassion pour toi et tes sujets, nous avons pris les senti ments d affection de S^Paul, docteur des nations, lequel, sacliant que le Createur de toutes clioses ne fait pas acception de personnes, se fit malade avec les malades et se donna tout entier a tous, aim de les gagner tous a Jesus-Christ. Nous te prions done et nous te conjurons dans le memo Seigneur Jesus-Christ de ne pas tarder a retourner a, Funite de la S^Eglise Bomaine et a ne pas traiter avec legerete les mesures que nous prenons aujourd hui a ton avantage, par inspiration divine et avec le conseil de nos freres, desirant ton salut et celui de ton peuple. Au reste, nous ne recherchons ni vos royaumes, ni vos ri chesses, mais nous ne vou lons que gagner vos ames a Jesus-Christ. Non, nous ne convoitons rien de ce que vous possedez; notre intention n est pas de dominer votre grandeur; nous nous employ ons au contraire, autant que la justice de Dieu le permet, a vous elever et a accroitre Teclat dont vous etes entoure. Aussi, avec la grace de Jesus-Christ, notre ccour se remplira d une sainte afl ection, si toi, qui es le chef et le prince de ce peuple, appli quant la perspicacite d esprit qui te distingue de la multitude, tu ecoutes avec bienveillance les propositions qui te seront faites de notre part par les messagers de paix, et si tu retournes a Funite de FEgli.se catholique, en devenant ainsi comme les
premices de ton peuple qui reviendra egalement. S il te venait a T esprit de dire que cela ne pent se faire sans un concile, nous repondons que nous sommes pret a le convoquer a ta demande et d y appeler les eveques Grecs et Bulgares. Nous vous y accueillerons, ainsi que vos procureurs et vos nonces avec toute espece d honneur et avec une joie extraor dinaire. Nous rendrons ainsi ces membres au corps de FEglise, en la revetant de la premiere etole de justice et d integrite. Ensuite nous tuerons le veau gras, afin d offrir un banquet general aux fideles, et nous leur annoncerons avec joie et bonheur que FEglise a repris tout son lustre comme dans les premiers temps, qu elle est belle, comme une vigne florissante, que ses enfants Fentourent, comme les rejetons nouveaux qui font une couronne a Folivier, et quails attendent le moment dialler au-devant de leur Sauveur Jesus-Christ. Ainsi, nous te prions et meme nous t enjoignons, an nom de Dieu, Pere Tout-puissant et de son Eils, Jesus-Christ, qui nous a rachetes de son sang, de recevoir avec bienveillance nos chers fils, les Ereres de Fordre des Mineurs, porteurs des presentes , hommes de grandes vertus, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps sous la regie de Fobservance reguliere et qui sont tres-verses dans les Saintes-Ecritures. Nous les avons choisis parmi tons les autres, pour te les envoyer, parce que nous les avons cms plus aptes a atteindre le but de cette mission.
// Lvon, le 21 mars de la 2 e annee de not-re Pontificat 1 . //
Par une autre lettre datee du meme mois, et intitulee : // Aux Ereres de FOrdre des Mineurs qui partent pour les terres des pa iens, des Grecs, des Bulgares et des Comans, etc. // il accordait des pouvoirs tres-etendus dont ils feraient usage pour le bien de ces peuples, afin de les ramener plus promptement dans le sein de FEglise 2 .
Mais quels etaient ces Eranciscains et combien etaient-ils ? Quand arriverent-ils dans ces contrees? Comment furent-ils
*) Apud Wading, Annal. torn. Ill, ad an. 1245. Raynald, ibid. Theiner, Vetera Monumenta historica Hungariarn sacram illustrantia, etc. torn. I, pag 1 . 196. Romse, typis Vatican! 1860. Histoire universelle des Miss. Francisc. liv. I, chap. X.
3 ) Wading, loc. citat. et Theiner ibid. pag. 193.
accueillis par le prince? Quels furent les resultats de leur Mission? Chose douloureuse a dire, mais pourtant vraie! de tout cela, les chroniques de Fepoque, anssi bien celles de FOrdre que les autres, ne disent pas un mot 1 . Et si qnelque lumiere ne nous arrival t lieureusement d ailleurs relativement a cette Mission, nous devrions absolument rester dans les tenebres et nous contenter des renseignements incomplets que nous donnent sur sa destination les lettres apostoliques citees plus haut. Mais ce que nous aliens rapporter nous permettra de decouvrir d une maniere ou de Fautre quelque trace de ces Missionnaires. Leurs noms et leurs faits sont restes, comme nous Favons dit, dans une obscurite profonde a cette epoque, peut-etre a cause des revolutions si faciles dans ces pays, ou plutot a cause des changements rapides qui, sous F influence du schisme d Orient, rendaient ces na tions si pen stables dans la Poi Eomaine.
ISFous lisons done que, deux annees apres leur depart pour la terre des Bulgares, la reine de Hongrie envoya aupres du Pape deux Preres-Mineurs de son royaume, c j est-a-dire, frere Jacques, ministre provincial, et frere Homain, charges de traiter avec Sa Saintete des moyens de reconcilier avec Eome le roi de Bulgarie et son peuple, ainsi que Fempereur Yatace 2 . Or, il nous parait que cette reine n aurait pu arriver a une pareille resolution, si elle n avait eu des preuves certaines des bonnes dispositions du roi et de la nation de Bulgarie a Tegard de TEglise catholique, avec laquelle elle desirait ardemment de les voir reconcilies definitivement. Mais ici nous posons la question de savoir qui, dans ces entrefaites, plia ces ames a des sentiments d union? En effet, il n y avait que quel que temps quails avaient renonce a F ami tie de Borne et qu ils s etaient ligues avec les Grecs centre les Latins, qui etaient alors maitres de Fempire d Orient. Nous pensons pouvoir expliquer ce retour de la maniere suivante. Les Missionnaires Francis cains, envoyes en Bulgarie par le Pape Innocent, non-seulement arriverent dans ce pays et le parcoumrent, mais
J ) Voir le DC Gubernatis, de Miss, antiq. lib. I. cap. IV.
2 ) Voir le De Gubernatis, DC Miss, antiq. lib. I, cap. IV, no 56. Wa ding, Annal. torn. Ill, ad an. 1247, 11 VII, ct notre Hist, univers. des Missions Franciscaines., loc. cit.
durent traiter avec le roi Cblmann du but de leur Mission. Mais par la mort de ce monarque, arrivee precisement quand on negociait la conciliation 1 , les Missionnaires se virent obliges d attendre jusqu a ce qu il plut a son su.ccesseur de les recevoir et d ecouter ce quails lui exposeraient. Cependant ils supporterent avec impatience le retard force qni leur etait impose, quoique, comme il resulte de la lettre me me que le Pape leur remit, ils se fussent diriges sur la Tartarie 2 ; pour ce motif sans doute ils ecrivirent a la reine de Hongrie, dans les Etats de laquelle FOrdre des Eranciscains etait deja norissant, pour lui demander de leur envoyer quelques freres, aim de continuer Foeuvre qu/ils avaient commencee. Ceux-ci arriverent, et les premiers poursuivirent leur route pour une Mission plus eloignee. Nous pensons que les Ereres nouvellement arrives furent Erere Jacques, ministre provincial, et Erere Eomain, que nous avons vu envoyer par cette meme reine de Hon grie au Pape Innocent IY a Lyon,. avec la charge de communiquer au Saint Pere ce qu elle jugeait de plus opportun afin d^arriver 4 l a meilleure conclusion possible, non-seulement par rapport aux Bulgares, mais encore a toutle peuple grec, a leurs cbefs, dont elle etait la fille. Le Pontife souscrivit a cette proposition et en fut fort satisfait, comme il conste de la reponse qiFil envoya aussitot a la reine par Fintermediaire de ces memes Ereres Mineurs, en lui exprimant sa reconnaissance de la sollicitude qu elle prenait du triomplie de la religion, et en meme temps il excitait encore sa ferveur pour mettre tout en oeuvre, afin de pouvoir arriver enfin a Faccomplissement de cette union tant desiree de tous les dissidents. II ajoutait qu^il Faiderait de son autorite dans cette entreprise, qui rendrait la paix et la joie a FEglise. Cette lettre est si iinportante qu ; il est utile de la rapporter ici tout au long, puis-
*) En effctil monrut en 1245. Yoir le grand Diet. Gcog. au mot Bul gares, Venise, 1846.
2 ) Voici en effct la conclusion de la lettre du Tape a Colmann : " Done, puisque sur tout ce dont j ai parlc anterieurement ct en particulier sur les articles qui regardent la paix, le traite a ete avantageux, vous aurcz soin que les memes (Freres) suivent dans leur voyage et au retour unc route sure et soicnt pourvus du necessaire, afin de pouvoir se rendre cliez les Tartarcs et autres nations plus eloignees.
qu elle donne des eclaireissements serieux sur les evenements solennels qul s accomplirent alors, d autant plus que Thistoire n en donne pas tons les details.
/ Avec une joie ineffable de notre coeur, 6 illustre Kerne, s ecrie Innocent, a la haute satisfaction de nos fils, Jacques, Ministre Provincial, et Bomain, tous deuxde FOrdre des Freres Mineurs, nous avons entendu et nous avons proclame, en rendant gioire a Dieu, qu avec toutes les forces dont tu es capable, tu travailles a faire retourner Vatace et le peuple qui lui est soumis au giron de FEglise notre Mere. Nous t en renclons d autant plus graces, que tes efforts tournent a la plus grande gioire et louange de Jesus-Christ, a Fallegresse et a la consolation de son Epouse, a notre avantage et au tien, et a un lionneur extraordinaire. Done, 6 tres-chere fille en Jesus-Christ, afin qu^il nous soit donne d obtenir en prati que quelques resultats, nous te prions d envoyer le plus tot possible au susclit Yatace des legats d une vertu et d une pru dence eprouvees , afin que par leurs paroles persuasives et leurs attentions, il soit convaincu et pret a se soumettre a Funite de notre Mere la Sainte-Eglise. Pour nous, de notre cote, en vue de Testime et de Famitie que nous t avons vouees, nous sommes disposes a faire tout ce qui sera en notre pouvoir pour lui etre utile en Thonneur de Dieu et de son Eglise. De Lyon , le trente de Janvier de la quatrieme annee de notre Pontificat 1 . //
Mais comment repondirent les Bulgares et les Grecs, dont les premiers suivaient la communion religieuse, a ces genereuses pensees dela Eeine de Hongrie et duPapc Innocent, a la sollicitude des Ereres-Mineurs, qui tous travaillaient a, leur salut? Force nous est de dire avec douleur que, d apres I histoire, toutes ces entreprises echouerent. Aussi Tinfortune dans laquelle furent plonges ces peuples dans la suite fut tres-grande, et la barbaric ou ils tomberent fut jugee sans remede, des que se fut accompli le schisme grec, auquel ils s etaient laisse en trai ner, enfin leur mine fut achevee par la servitude dans laquelle ils furent reduits par les Musulmans. Cependant les Pils de
*) Apud Wading, Annal. torn. Iliad an. 1247 etTheiner, Vetera monumenta, etc. loc. cit., pag. 203.
ne se relacherent pas du zele avec lequel ils avaient entrepris la Mission; aussi il nous sera agreable et edifiant a la fois de les voir toujonrs de plus en plus consumes du feu de la charite, redoubler d efforts, multiplier les ressources de leur intelligence, verser meme leur sang pour arriver a des moyens de reconcilier cette contree avec Dieu et afin de la sauver de Fanatheme de la malediction divine. C est pourquoi, ce que nous avons expose jusqu ici, n est que le commence ment de cette osuvre grande, laborieuse et heroique, qui s y accomplit depuis des siecles , et dans d autres articles qui suivront, nous Pexammerons en y mettant toute la clarte possible.
Cependant nous ne pouvons terminer celui-ci, sans dire un mot touchant la position actuelle du peuple Bulgare et les grandes esperances qu il a fait concevoir recemment de son retour sincere a notre Mere la Sainte-Eglise. On sait qu un grand mouvement, de jour en jour plus rapide, s est produit parmi tous les peuples Slaves. Ce mouvement, adroitement seconde par la Eussie, a amene non-seulement la reforme, mais encore Tunion en une seule famille de toutes les na tions sous son autorite, dans la religion des descendants de Pi erre-le- Grand. Dans cette rcuvre elle fut efficacement secondee par bon nombre de journaux, qui a cette fin furent engages ca etla a donner de Peclat a ces negociations, comme le Nord, le Messager liiisse, VAbeille du Nord. Ces organes des sectes ennemies de Eome s accordent presque tous a exalter, a Texces, ce mouvement de tous les peuples Slaves; ils veulent a toute fin persuader a TEurope que la France, plus que toute autre nation, est appelee a la part la plus active de mediation, afin d amener tous les peuples d origine Slave, qui s etendent depuis la Mer Noire jusqu a la Mer Baltique et ceux qui habitent les immenses regions que baigne la Mer Blanche, a s unir ensemble et a se placer sous la protection du Czar, qui ferait tomber le croissant des Minarets de Constantinople, pour y faire flotter son pavilion.
Mais, nous demandons-nous, seront-ce bienlales desseins de la divine Providence? Quoiqu il ne nous soit pas donne, a nous pauvres mortels, de sonder du regard les profondeurs des desseins de Dieu, nous avons cepcndantla ferme confiance que la France, par esprit de foi, par tradition, par instinct catlioli-
que, quelle que soitla forme de son gouvernement, ne contribuera jamais par son influence a realiscr cet evenement, qui serait, a vrai dire, sa propre mine et celle de tout FOecident : nous esperons qu elle combattra de toutes ses forces cette funeste politique, et que, s il le faut, elle rameneraune seconde fois ses armees, deja couvertes des lauriers de Crimee. A cette nouvelle gloire Finvitent de preference ces memes peuples Slaves, la Lithuanie, la Galicie, la Russie Blanche, la Pomeranie , la Boheme , la Hongrie , la Croatie , la Yalachie , la Moldavie, la Servie, la Bulgarie, qui toutes reclament leur autonomie propre, la liberte universelle et Findependance*. Ils s agitent, il est vrai, dirons-nous en continuant a citer le discours de Tillustre professeur Ciccolini, ils sont en mouvement, ces peuples; mais dans leur agitation, les uniates mettent leur confiance en Borne; les dissidents regardent la Yille eternelle comme le pliare unique qui puisse les sauver de la tempete qui me nace de les engloutir. II ne peut en etre autrement, si nous considerons de pres le mouvement slave actuel . Ce mouvement est traditionnel , il a son fondement dans Fhistoire. Et ou 1 histoire accuse-t-elle la grandeur et la puissance nationale des Slaves? Est-ce a Moscou, a S^Petersbourg, a Constantino ple ou a Rome? La reponse que maintenant 1 esprit humain donne a cette question, Fevenement Faura donne dans un temps peu eloigne , si ce n est pas a nous , du moins a ceux qui viendront apres nous. Cependant que Fon veuille observer que les premiers Slaves, auxquels les apotres Cyrille et Methodius precherent la foi, furent les Bulgares, et qu eux encore ont ete les premiers a donner Fexemple du retour a la foi qui leur avait ete revelee, et qu ensuite leurs actions sont populaires parmi leurs voisins. // En effet, nous-memes nous les avons vus tout recemment s incliner devant la chaire de Pierre et la reconnaitre pour leur mere. Qu importc que le malheureux prelat, qui etait venu recevoir a Rome des mains memes du Souverain Pontife actuel la consecration solennelle de pasteur de son peuple , ait, aussitot apres son retour a Con stantinople, apostasie dc nouveau de la foi catholique et se soit jete dans les bras de la Russie? II ne constitue certainc-
*) Ciccolini, Dissert, cit.
ment pas a lui seul tout le peuple Bulgare, que nous savons se tenir inebranlablement soumis a FEglise romaine; il sera d autant plus raffermi par la defection de ce malheureux, qui presente une nouvelle preuve de la revoltante abjection, dans laquelle tombe tout pretre schismatique, des qu il s est separe de Rome 1 .
Nous concluons avec Fecrivain que nous avons plus d une fois cite. a J adore les secrets conseils de la Providence, qui a voulu que S^Cyrille vint porter ses depouilles mortelles dans cette cite de Pierre. Une legende tres-touchante raconte que la mere de cet apotre demanda la translation des precieuses reliques dans sa patrie, la ville de Thessalonique, etque le corps venerable du saint leva la main pour signifier qu il voulait demeurer a Rome. Jusqu a present ce precieux tresor demeure cache dans Feglise de St-Clement. Quand ce sera la volonte du Seigneur, il pourra sans doute etre Fobjet de la veneration publique; nous croyons que cette tombe deviendra le sanctuaire vers lequel les Slaves se rendront en pieux pelerinage, quand, libres et affranchis de Foppression schismatique, ils viendront exprimer leurs sentiments de gratitude au lieu meme de la confession de S^Pierre. //
*) Jusqu ca present rien n est venu confirmcr 1 Apostasie du prelat Bulgare; et tout porte a croire plutot a un infame enlevement qu a une perfide apostasie. (Note du traducteur}.
DBUXIEME PAKTIE.
HISTOIRE CONTEMPORAINE
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