‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 49 sur 67 · FRERE JEAN-PIERRE DE BERGAHB · texte numérisé non relu

FRERE JEAN-PIERRE DE BERGAHB

Miss. Apost. des Mm. Obs. Ref.

CHINE

Lettrre de grande importance touchant les Missions de la Chine, de Moriseigneur Louis Celestin Spelta, Mineur Observantin Reforme, de 1 Ordre de Saint Franpois, Vicaire Apostolique de Hou-pe, et Visiteur Delegue par le Saint- Siege de toutes les Missions de la Chine , au Tres-lleverend Pere Bernardin de Montefra/ico , Ministre General de tout 1 Ordre Franciscain.

Hou-pe, le 26 mars 1861.

MON TRES-REVEREND PERE

Je suis arrive sous la protection du Seigneur, le 20 novembre dernier, dans ma residence de Tien-men, du Vicariat apostolique de Hou-pe, d ou je vous ecris. II me serait infiniment agreable de vous donner quelques bonnes nouvelles , autant de mon voyage que de tous nos bons Confreres ainsi que des progres que fait la Religion Chretienne dans cette contree, ou s eleve enfin 1 aurore d une paix douce et sereine et d une liberte nui

semble promettre d avoir de la stabilite. Mais la persecution qui sevit dans mon Vicariat meme, pendant mon absence, m oblige a ne vous parler que de fuites, de captures, de coups, de proces, de martyrs et de morts. D abord je vous entretiendrai de la capture de quatre chretiens de Sin-zam, et du martyre de Maitre Paul Warn, chretien de Hoa-kiakou; ensuite de la fuite et de la mort prematuree de notre tres-Reverend Confrere, Pere Faustin Bugazzi de Plaisance; et en dernier lieu, du proces et des tourments endures par le pretre Jean-Baptiste Cheng de Mien-iam et par le professeur de langue chirioise, Paul Ko de Kienchang.

II faut done savoir qu au printemps de 1 an dernier, a Han-Kou, port de U-chan-fu, ville capitale de la Hou-pe, on afficha un Memo randum que Sena-Warn, chef de milices et cruel adversaire des chretiens et des Europeens, avait adresse a 1 Empereur dans le but de 1 exciter centre eux. Ce Memorandum, traduit dans notre langue, est ainsi concu : " Dans toutes les provinces de 1 empire il y a des homines perfides qui enseignent et propagent la religion du ciel en aneantissant la raison et les droits. Ces hommes par leurs longs discours sur la doctrine de Jesus - Christ tachent de seduire le coeur des simples et achetent les savants avec de 1 argent. De sorte qu en peu d annees , ils ont gagne du terrain d une inaniere effrayante, d ou il suit que la doctrine de Mencius et de Confucius est deja tellement abandonnee que le monde s en va a sa ruine. Oui, il est certain que, si un jour ces sectaires atteignent leur but, on verra que le nombre des hommes seduits sera infini, et que le peuple chinois deviendra une horde d assassins. Get ecrit etait dans la meme ville accompagne d un edit du vice-roi de Hou-pe, par lequel il enjoignait a tous les Mandarins qui lui etaient soumis de faire une diligente inquisition parmi les chretiens gouvernes par un certain Europeen surnomme Ean , dans lequel , d apres les renseignements et le por trait qui etait joint a 1 edit, on reconnut la personne de Monseigneur Desfleches, qui passait par Kin-chou-fu, en se rendant a son Vicariat de Ssu-chuen, et qu on croyait etre le visiteur de tout 1 empire Chinois. Puis , on publia encore d autres edits centre la societe de temperance, ou de la Nymphe de la fleur blanche, de la fleur jaune et de la lleur rouge. Dans Tun de ces edits on parlait encore des chretiens comme s ils etaient des adeptes de ces societes secretes.

On emprisonna done quelques-uns d entre eux a Sin-zam. comme directement frappes par ces decrets, et le vieux maitre Paul Wan fut

martyrise. Je vous domic ici la narration qui m en a ete faite par notre confrere, le Pere Philippe de Modene, dans une lettre qu il m adressa a cet effet. Le Mandarin de Kin-chou-fu ayant repu du Vice-roi 1 ordre d aller a la recherche de 1 Europeen Fan, visiteur suppose de tout 1 empire Chinois, confia cette charge a un certain Mandarin militaire qui, avec une bonne escorte de soldats, se mit aussitot en besogne. Celuici etait , il y a peu d annees , le premier voleur et assassin de tous les pays d alentour, et chef de plus d un millier de compagnons. II ne se passait pas de jour qu il ne commit avec eux des meurtres et des brigan dages, surtout sur le fleuve Cham. Plusieurs fois la justice avait ete sur ses traces; mais elle ne put jamais 1 atteindre, car il etait adroitement defendu par ses complices de vol. A la fin pourtant, il tomba dans le piegc et fut condamne amort. Neanmoins il sut se soustraire a cet arret en promettant que, si on lui faisait grace , il purgerait le district des voleurs qui lui etaient soumis, et paierait de sa vie si un seul autre assassinat se commettait encore. En effet, en moms d un an, tout le pays fut delivre des incursions de ces brigands. Ce service lui valut la dignite de grand Mandarin du celeste empire , qui en Europe cquivaudrait a celle de colonel. De plus il etait devenu, ainsi que tous ses collogues, riche et puissant outre mesure. Voila de quels hommes le gouvernement chinois se sert pour traiter les negoeiations les plus delicates!

Ayant quitte Kiu-chou-fu avec tousles honneurs diplomatiques , il se mit a parcourir toutes les terres et tous les villages afin de decouvrir 1 Europeen que le gouvernement recherchait. Comme plusieurs paiens ne savaient pas distinguer les cliretiens des dissidents, specialement des sectaires de la societe de temperance , il arriva que le voleur prit , parini ceux-ci memes, un grand nombre d individus dont plusieurs furent assommeset les maisons saccagees. Bientot il rencontra dans une place, nominee Sin-zam, quelques-unes de nos families neophytes, dont Tune surtout etait fort riche. Scmblable a un tigre affanie, al instant il s elance sur elle, la depouille de tout ce qu elle possedc, emmene prisonniers quatre de ses membres et ordonne qu ils soient tous egorges. Cependant a cet acte barbare tout le pays se revolte ; les paiens memes , dont quelques-uns avaient egalement ete depouilles par lui, les armes a la main, menacent de l exterminer s il ne rend point a la libcrte ces pauvres cliretiens. Mais s etant sauve a temps sur un de ses vaisseaux, il echappa a cette fureur, trainant a sa suite les quatre malheureux captifs dans la villedc Kin-chou-fu, oil il demand a a grands cris le prix de ses services.

Mais le Mandarin auquel il s adressa, au lieu de le recompense!-, lui fit des reproches tres-severes , disant que sa mission n avait point ete d emprisonner des Chretiens, mais seulement de s enquerir si sur le territoire de 1 empire il y avait des Europeans fauteurs de revolutions. Le scelerat, convert de confusion, se demit de son emploi et retourna chez lui. Qui croirait cependant que malgre tout cela ce Mandarin tint les quatrc chretiens emprisonnes au-dela de sixmois, et ne consentit ales laisser libres, pour vaquer a leurs affaires, que moyennant une grosse sommc d argent?

Mais ce que ne parvint point a effectuer le scelerat cite plus haut, dans le district de Kin-chou-fu, fut execute par un autre Mandarin militaire, egalement impie , expedie par le chef de Gan-lo-fu. Celui-ci alia, non a la recherche de 1 Europeen Tan, mais a celle des adherents de la societe de Temperance dans notre mission de Hon-kia-kou, soumise au gouvernement des deux districts de Kin-chou-fu et de Gan-lo-fu, ou malheureusement un chef de cette secte, nomme Ma-chen, avait sa demeure dans le voisinage de nos chretiens. En allant done a la poursuite de celui-ci (qui en eftet fut trouve , pris , et apres deux mois decapite a Kan-chou-fu), le Mandarin arriva par hasard dans la maison d un de nos neophites , appele Paul Warn, age de 65 ans environ, vivant dans la crainte de Dieu, liomme de lettres tres-estime et maitre d ecole depuis plusieurs annees, et 1 arreta. Deja averti du peril, il se disposait a fair le lendemaiu avec un fils adoptif, en se dirigeant vers Kin-chou-fu; maisil n executa point ce projet a temps. II fut assailli au milieu de la nuit par des soldats qui, 1 ay ant arrache de son lit, lui permirent a peine de se couvrir d une veste, et 1 emmenerent, ainsi que son fils, etroitement enchaine, au Mandarin susdit. Je n ai pu connaitre les details do ce qui leur advint chez ce dignitaire, excepte le dilemme qui fut propose a Paul : //abjurer le Christ en foulant aux pieds la croix, ou mourir ! La croix qu il devait fouler aux pieds etait un petit crucifix que par devotion il portait suspendu au cou, d ou ils le lui arracherent. Mais Paul, avec des paroles energiques, rendit hommage anotrefoi, demontra que sans elle il est impossible d obtenir le salut , et dit en terminant au Mandarin : Je ne ferai jamais ce que tu me proposes, car je me rendrais coupable d un grand crime dcvant le Dieu que j adore avec une foi vive. Dispose done de moi comme il te semble meilleur , ear j y suis prepare ! 11 fat condamne a mort et re9ut cette sentence avec une resignation calme, deman dant seulement au Mandarin qu on lui fit la faveur de lui delier la main

droite, enfin de pouvoir se fortlier par le signe de la croix : ce qui lui fut accorde. Ay ant done releve de terre le crucifix qu on lui avait propose de fouler aux pieds, avec des soupirs pieux et des larmes de tendresse, il ne cessa de le baiser , recommandant son esprit a Dieu et le remerciant de 1 avoir juge digne de mourir pour son amour ! Le Mandarin s etant aperpu que tous les assistants etaient emus a ce spectacle, ordonna que sans plus tarder on executat la sentence. En effet, a 1 instant meme, Paul eut la tete tranchee en invoquant a haute voix les saints noms de Jesus et de Marie , et en s envolant au ciel avec la palme du martyre !

Mais lafureurdes bourreaux n etait point encore apaisee. Us eventrerent la victime, et lui ayant coupe par moquerie les parties les plus delicates du corps , ils en mangerent ensuite le foie et le coeur ! Barbaric qui fait vraiment horreur a quiconque a un cocur dans sa poitrine , et demontre la haine dont ces barbares sont animes contre les apotres de la foi de Jesus-Christ. Ils exposerent ensuite la tete du martyr sur la voie publique, suspendue par les cheveux a une branclie d arbre, avec un ecrit d opprobre dans iequel on lisait : "Cette tete est celle du malfaiteur chretien, Paul Vfam!" Mais probablement parce qu elle n avait pas ete bien attachee, peu d heures apres elle tomba dans une latrine qui se trouvait dessous. Cette tete fut respectueusement recueillie par les membres de sa famille, qui 1 ensevelirent honorablement avec le reste de son corps. Je tiens ces circonstances authentiques du martyre de notre neophyte de trois Chretiens du meme district , qui, lors de la derniere solennite de la Nativite, venaient les larmes aux yeux, implorer ma pitie, car toute cette communaute de Chretiens est dispersee sans qu aucun pretre puisse s en approcher.

La persecution n eu resta point la. Les paiens, s etant rendus maitres d uue petite chapelle que les chrctiens avaient erigee a leurs frais , la convertirent en maison de jeu. Ils chasserent le catechiste de son habita tion qui etait contigue a la chapelle , et ayant arrache des autres maisons chretiennes les inscriptions que nous avons coutume d y mettre en signe de la religion professee, ils y substituerent des inscriptions pa ienues, avec menace de traduire les Chretiens au tribunal s ils s asscmblaient de nouveau pour prier. Pauvres neophytes qui, depuis huit ans environ qu ils avaient le bonheur de connaitre le vrai Dieu, n en passerent aucun sans etre plus ou moins persecutes !

Les edits mentionnes plus haut eurent encore pour effets la fuite et la mort prematurce dc mon bien-aime Yicaire General, Pcrc Faustiu

Burgazzi, dc Plaisance, Eranciscain d une vie exemplaire et do beaucoup de science, ainsi que la capture, le proces et les tourments en dures par le Pere Jean-Baptiste Cheng et par le docte Paul Ko, professeur de litterature chinoisc et pere du disciple Pierre que j eus pour compagnon lors de mon voyage en Europe. Voici en pen de mots le recit de tons ces evenements. Le 12 juin de I anuee derniere, le gouverneur d lu-chen s etait rendu a Te-gan-fu, aim de se concerter avec son superieur concernant les chretiens. Le soir meme a Jam-kia-ho, ou se trouvent notre residence, le Seminaire et le College, arriva le chef des gardes du gouvernement de Jam-ko-tou, qui, au lieu d aller loger, comme il en avait I liabitudc , cliez le premier syndic , bon chretien , se rendit cliez un paien subalterne. La sa, maniere d agir etde parler etant suspecte, on en vint aussitot faire le rapport a mon Vicaire General. Celui-ci, a cause de 1 experience qu il avait acquise par les persecutions des annees precedentes, ne voulut point exposer a de graves perils les csperances de 1 eglise d Hou-pe. Ayant done dissous le Seminaire et laisse le College a la garde de trois pretres chinois, il se retira avec mi autre Pere Europeen dans une communaute de chretiens, a trois milles de distance. Le gouverneur quitta Te-gan-fu, et les premiers d entre les paiens de la ville assurerent qu il n y avait rien a craindre. Mais en meme temps venait de U-cham-fu la nouvelle que dans la capitale un edit public promettait bonne recompense a qui prendrait 1 Europeen Fan, dont cet avis contenait le portrait. On ne donna aucun poids a une pareille annonce ; meme , voyant que le temps se passait sans evenement sinistre et que 1 horizon s eclaircissait , le vigilant Yicaire voulait retourner a. sa propre residence. Mais cette tranquillite apparente n etait que le prelude d une tempete. En effet, le 16, il apprit que le gouverneur avait deja penetre dans le Seminaire a la recherche de Fan. Que faire dans une circonstance aussi critique? II resolut de venir dans ce lieu d ou je vous ecris , afin de voir de loin la tournure que prendraient les affaires, pret a entreprendre tout ce qui serait juge necessaire pour le mieux. Cependant les desagrements du voyage, ajoutes aux maux presents et aux tristes previsions de 1 avenir, ainsi que les grands malaises qu il avait eprouves en faisant la traversee dans une mauvaise barque et par un temps inalsain, accablercut sa sante deja mal affermie. Etant tomb 6 malade, le soir du juillet, il rendit sa belle ame pleinc de merites dans 1 am our de Dieu. Cette perte fut grande pour mon vicariat et me causa une vivc doulcur, car jc 1 aimais comme la prunelle dc mcs yeux.

Entretemps le gouverneur d lu-chen, s otant rendu au Seminaire centre la coutume des gouverneurs cliinois, se presenta avec une suite peu nombreuse et avec des precedes pleins d urbanite. II fut re9u par le pretre Jean Baptiste Cheng et par le professeur Paul Ko; les deux autres pretres avaient eu le temps et le moyen de fuir. 11 declara etre venu malgre lui pour visiter ces lieux , et y avoir ete force par les ordres repetes du gouverneur de lametropole. Meme ildefendit aux siens d enlever quoi que ce fut, et ayant accepte une collation, il voulut que le pretre et le professeur fussent assis a cote de lui. Ensuite il visita tous les coins et recoins, fureta, examina toute chose, et ayant reconnu qu il n y avait rien de compromettarit , ni qu il ne s y trouvait aucun indice de 1 europeen Fan dont il avait demande des details, il leur dit de 1 accompagner a la ville, pour attester que 1 etranger qu on cherchait n y etait pas eu eifet, et pour refuter eux-memes les imputations faites aux Chretiens de cette bourgade. Le pretre et le professeur obeirent, et sur son invitation ils prirent place dans une chaise a porteur.

Arrives de nuit a Ju-chen, ils s installerent dans une chambre du tri bunal qui leur etait assignee , avee la liberte de sortir dans la cour contigue et de recevoir des visites. Mais un jour le gouverneur, les ayant appeles en entretien particulier, les exhorta courtoisement a renoncer a leur foi; ce a quoi s etant refuses, ils furent renvoyes dans leur cham bre. Toutefois on apprit par les employes du tribunal qu ils seraient a 1 instant liberes si seulement quelqu un s offrait a repondre pour eux. Aussitot quelques hommes lettres se presenterent ; mais le gouverneur dit qu il attendait les instructions de son superieur. A 1 arrivee de celles-ci, ils ne furent cependant point mis en liberte. On assure meme que des pa iens, hostiles aux Chretiens de Jam-kia-ho , obtinrent du gouverneur, au moyen d argent, la promesse de faire detruire Teglise du meme endroit et la dispersion du College. II est certain qu il differa d instruire le proces des prisonniers jusqu a ce qu unc occasion favorable s en presentat. Cette occasion vint de la part du gouverneur de Kim-xan, qui en traversant le territoire de Ju-chen avait oui dire que le pretre Cheng etait en prison. II demandadonc au magistrat detenteur de le punir pour avoir converti a la foi une famille soumisc a sa juridiction. Cepeiidant celui-ci, comme pour consulter de nouveau son superieur , eiivoya son fils a la ville capitale , mais avec la mission d insinuer sa propre volonte au juge criminel en chef de la province, et il reussit si bien dans son dessein que, le 13 du mois d aout, 1 ordre fut

donne de detruire 1 eglise et d envoyer a U-cham-fu les deux prisonniers. Partis le jour suivant, Us y arriverent le 16, furent mis aussitot dans la prison criminelle, et quatre jours apres ils fureut appeles en jugement, charges de cliaines. Au commencement lejuge supreme n etant point pre sent, deux fontionnaires subalternes ouvrirent la procedure. Ceux-ci, apres s etre enquis de Pan et apres avoir entendu les victimes attester qu ils n en savaient rien , tenterent d ebranler leur foi en disant : " Vous devez etre convaincus que votre religion est perfide, c est pourquoi vous etes obliges de I abandonner. Mais eux, ay ant repondu qu ils ne commettraient jamais cette apostasie : // Pensez-y bien, repliquerent les fonctionnaires, et songez a ce que yous faites ; car vous n etes plus dans un tribu nal inferieur , mais dans un lieu ou il s agit de la vie on de la mort , a laquelle vous n echapperez point si vous ne foulez aux pieds la croix.

"Nous ne le ferons jamais! reprirent les confesseurs. Et ceux-la : //maintenant viendra le juge. / En effet il arriva deux heures apres, tout courrouee a cause de la resistance qui avait etc faite a ses employes, il s assit et prit le pinceau en main en disant :

II y a trois mois que je n ai condamne personne a mort; or, vous serez les premiers. Mais pent- etre vous raviserez-vous? Non repondirent les prisonniers. Se tournant alors vers les sbires : Qu on apporte, dit-il, de la viande et du poisson et donnez-en a ces malheureux. Et ceux-ci en mangerent sans rien objecter. // All! s ecria alors le tyran vous avez des jours auxquels il vous est permis de manger de ces mets ! Ce que je reclame de vous en signe de votre changement de resolution, c est que vous vous passiez la croix entre les jambes. " Ils s y refuserent et le juge commanda de donner a Tinstant deux cents coups de verges au professeur Paul Ko, et cinq cents au pretre Jean-Baptiste Cheng. Les bourreaux executerent cet ordre avec une cruaute sans exemple, faisant jaillir a flots le sang des mernbres des victimes, qui neanmoins s affermirent de plus en plus dans la foi. Alors le juge dit : " S ils veulent s abstenir jusqu a la mort, cela depend d eux. Ramenez-les en prison! "

Sur ces entrefaites un autre pretre chinois et plusieurs d entre les pre miers des Chretiens se rendirent chez lejuge afin d acheter par del argent ce que la justice de la cause ne pouvait obtenir. Par ce moyen, au pre mier de septembre, le professeur Paul Ko fut confie a quelques gardes pour etre reconduit a sa propre ville , mais enchaine comme s il etait un insigne malfaiteur. Arrive a sa destination, il devait pendant un mois encore porter ses chaines dans 1 interieiir de la prison , et encore ne lui

furent-eiles otees que sous la caution des Syndics, ct a condition qu il no sortirait pas de la ville et n enseignerait point la religion du Seigneur du ciel. Mais sans s inquieter de rien, il retourna en secret a son emploi. Pendant le trajet qu il fit de la ville capitale a sa ville natale, son ills Pierre, dont j ai parle plus haut, ayant appris que son perepassait pres de 1 endroit ou il etait, et pousse par 1 amour filial, courut pour le voir. Mais etant soup9onne de vouloir tenter de 1 enlever, il fut pris par les soldats, enchaine et tenu prisonnier pendant plusieurs jours.

Un sort tout oppose etait reserve au digne pretre Cheng. Sur les requisitions faites par le gouverneur de Kim-xan, il devait rester encore bien du temps en prison. Meme le jour auquel on lui avait promis de le renvoyer a sa ville natale, il fut appele a mi nouvel interrogatoire , et cut a souffrir de nouveaux tourments.

" Renoncez a votre religion : // lui dit-on. Comme il persista dans son refus, le juge lui fit donner une trentaine de coups sur la tete avcc un instrument en cuir. Lorsqu il etait tout defigure, que le sang lui coulait a grands flots et que la parole lui manquait, on lui intima de nouveau de ren oncer au Christ. II ne put repondre que par des signes pour manifester sa Constance. Le juge, voyant done qu il ne pouvait rien obtenir de lui, le renvoya en prison. Dans cet intervalle les amis du pretre firent de nouvelles demarches en sa favour aupres du juge. et celui-ci a la fin consentit a le rendre , comme Paul , a sa ville natale . Mais comme il n y avait plus aucun parent, le juge voulut qu il fut conduit a la ville dont depend le bourg ou se trouvait sa demeure. Par cette disposition il retomba au pouvoir du gouverneur d lu-chen.

Tandis que ces evenements se passaient a U-cham-fa, le feu de la per secution continua a Jam-kia-ho, ou, des 1 aube du 20 aout, le gouverneur revint au Seminaire , accompagne cette fois d un bon nombre de soldats qui hurlaient et secouaient des chaines. Les deux pretres chinois qui s y trouvaient et les eleves seminaristes qui sur ces entrefaites y etaient rctournes, durent fuir a la hate. Le gouverneur arreta les trois serviteurs qui y etaient rcstes, mais bientot apres il les rendit a la liberte, chassa tous les eleves du college qu il livra au pillage. Dans 1 eglise, on renversa le maitre autel , on dispersa la terre ou reposaient en partie les ossements du martyr Cle, et qui etaient deposes sous le bane de communion. Helas! quel spectacle navrant ofFrirent ces jours de terreur et d angoisse ! Les pretres en fuite, le Seminaire et le College disperses , la maison et 1 eglise livrees au pillage et les deux prisonniers accables de coups!

DCS que le Gouverneur fat de retour a lu-chcn, il fit appeler Imit chreticns de Jam-kia-ho, dont cinq scnlement se presenterent a lui, et il leur dit : / Votre gouverneur vous ordonne de renoncer a votre religion si vous vonlez qu on vous sanve la vie Tons repondirent : Nous mourrons plutot! Et comme parmi eux se trouvait le syndic chretien que j ai cite plus liaut , le juge en se tournant vers lui s ecria : Toi, comme chef de 1 endroit, tu dois donner le bon exemple aux autres. </ Sur sa reponse negative, il lui fit donner quatre vingts coups, mais le syndic demeura toujours ferme dans sa sainte resolution. Alors le juge, s elanpant de son siege, le saisit par les cheveux et parvint avec 1 aide des bourreaux a le trainer sur une croix etendue par terre. II employa ensuite le menie procede avec les autres, et a 1 un d eux il cassa les deux genoux. II leur demanda alors s ils avaient aide a elever 1 eglise de Jam-kia-ho. Ayant entendu leur reponse affirmative , il leur intima 1 ordre de promettre par ecrit d abaisser 1 eglise jusqu au niveau des autres maisons. Us y consentirent, croyant que sans blesser leur conscience ils pouvaient y souscrire. Mais , ayant renechi apres , ils se repentirent de leur promesse et resolurent de ne point tenir leur parole, a quelque prix que ce fut. Quand a peine ils etaient de retour dans leurs foyers, on vit paraitre 1 edit suivant que je transcris fidelement ici comme un argument solennel des mensonges impudents dont se servent les ministres du gouvernement chinois.

Moi, Chao, gouverneur d lu-chen, eleve a dix degres d honneur, j ai refu 1 ordre de promulguer cet edit pour notifier tout ce qui suit : Le juge crimincl en chef m avait ecrit pour m enjoindre de lui remettre la cause des prisonniers Jean-Baptiste Cheng et Paul Ko, ainsi que d autres disciples perlides , propagateurs de la religion du Seigneur du ciel , et de les consigner aux gardes du bon gouvernement pour les conduire a Ucham-fu, afin d y etre juges par lui. La Jean-Baptiste Cheng confessade sa propre bouche d avoir suivi et propage la susdite religion ; mais ayant manifesto le desir de ne plus appartenir a la societe de temperance et s etant repenti du passe, on lui ordonna a la cour de justice de se passer une croix de bois entre les jambes. Ce fut pour cet acte que le juge crut pouvoir accorder a tons deux un pardon genereux, en leur indiquant le moyen de reparer les fautes passees et de recommencer une vie meilleure. II les renvoya done a leur ville natale pour y etre gardes sous la surveillance de ceux qui devaient repondre d eux. Cependant Jean- BapHstc Cheng, ayant etc de nouveau accuse par U-iam-lin aupres

du gouverneur de Kin-xan pour avoir cnseigtie la religion a U-iamxe, ct le fait n ctant pas encore cclairci, le juge a etc contraint de le retenif en prison. Entre temps, il ordonna au gouverueur de Kin-xan de lui faire connaitre tout ce qu il savait concernant V affaire, afm qu il siit a quoi s en tenir. Sans vous dire ensuite, continue le juge en chef, que j ai donne des ordres au gouverneur de Cianscia, de consi gner Paul Ko au gouverneur de Cien-cliam, aim de le mettre sous la surveillance des garants et que j ai fait b ruler tous leurs livres religieux; je veux que vous executiez de suite 1 ordre que je vous enjoins, de bicn examiner si 1 ecole, etablie par Jean-Baptiste Cheng et par d autres, est en effet 1 eglise de la religion du Seigneur du ciel, et de prendre Wam- Kuan-zou et Wam-Kua-nan, pere et fils avec leurs adherents, deles contraindre a renoncer a la societe de temperance et de se passer la croix entre les jambes, afin qu ils se repentent du passe et se conduisent bien a 1 avenir. Par cette intimation je fus oblige, continue Chao, d aller a la recherche de ces autres Chretiens perfides pour no laisser dans le pcuple aucun germe de la gangrene funeste. Je ne cachais point au public ce qu il me fallait executer afin que cet ordre produisit de I effet. Apres avoir appele en jugement Wain- Kuan- zou et quelques autres chretiens, et apres les avoir contraints a fouler aux pieds la croix en ma presence , et a fixer le jour auquel ils detruiraicnt 1 eglise du Seigneur du ciel, je crois qu il est de mon devoir d adresser a tous les homines tant prives civils que militaires , de Jam-kuo-tan, Wam-tca-sta et des environs cet avertissement : Vous tous qui par le passe avez stupidement suivi la religion du Seigneur du ciel, vous en aurez un pardon immediat, pourvu que vous donniez signe de retourner a la verite. Mais si apres avoir eu connaissance du present ordre, vous demeurez obstines, vous serez pris, juges et punis tres-severement. Et vous exeeuteurs de justice, syndics, fonctionnaires publics de tout genre, forcez A7an-kiiin-/ou et les autres n se depccher a detruire 1 eglise susdite , et denoncez-moi sans tarder les chreticns sans egard pour Icur rang ou leur condition. Obeissez-moi tous respcctucusement , ct ne contrevcnez point a mon present commandement .

Par bonhcur un edit aussi brutal n eut aucun cffet. Mais 1 intrepidc pretrc Cheng, qui dans les premiers jours d Octobre arriva de U-ch am-fu a Ju-chen, au lieu d y etrc mis en liberte, fut cnfermc dans une chambre du tribunal ct deux jours apres de nouveau appele en jugement. Alors le gouverneur lui dit d un ton irrite : Lorsqu on a requis vos

ehretiens qui avaient donne leur parole de detruire 1 eglisc, ils s y sont refuses parce que tu manquais , toi qui es leur chef. Or done , si tu as a coeur de sortir de prison, engage -les sans tarder a mettre la main a 1 oeuvre , ou je te remettrai dans les chaines au fond d un cachot plus noir encore. Je t accorde trois jours pour prendre une determination. Le pretre ne repondit rien, mais le quatrieme jour, a la nouvelle intimation qui lui 6tait faite, il dit : Je n ai point bati cette eglise pour que je doive la detruire \ Peu importe , repliqua le Mandarin , tu es pretre et a moins que tu ne le commandos, les Chretiens ne se mettront point a I oauvre ! / Et lui, comme autrefois Saint- Paul, repondit en plaisantant : 0ui vraiment, .dans 1 etat ou vous m avez mis, je suis bien capable d inspirer 1 obeissance \ Le gouverneur exaspere de cette reponse le fit trainer dans la prison des delinquants et 1 y laissa encore dix jours pour deliberer, sous peine de cruels supplices, s il ne se decidait pas a obeir. Et voiei de nouveau le saint pretre de Jesus- Christ, livre a toutes sortes d horreurs, contraint de dormir sur la terre humide parmi la lie dn peuple, dans un lieu oil Von souffre toutes sortes d internperies, et oil s accumulent des immondices de tout genre. Les dix jours etant passes, le juge renouvela ses menaces, auxquelles le pretre repondit : Si votre grandeur veut detruire 1 eglisc, elle en a le pouvoir, et a des soldats pour executcr ses ordres., mais quant a moi, je m y refuserai jusque dans 1 eternite ! /* Ainsi , s ecria le juge , tu mourras dans mes prisons !

Et il le fit enfermer de nouveau. Cependant quelques pa iens lettres-, amis des Chretiens, s etant presentes chez,ce tigre, le prierent de vouloir rendre le pretre a la liberte, parce qu il ne meritait point un pareil martyre. Chao, interdit de cette demarche : Je le sais bien moi aussi, dit-il, d un ton a la fois humble et courrouce , que je dois finir par le mettre en liberte. En verite je n ai rien contre lui, et vous avez vu avec combien declemence je 1 ai toujours traite. Mais 1 eglise est-elle detruite, ou non, jusqu aux fondements? Seulement a cette condition je puis vous satis faire. De sorte que le digne prisonnier demeura toujours enferme, car il n avait pas voulu consentir a ce qu on obtint sa liberte a prix d argent. A peine age d un pen plus de trente ans , d une humilite et d une simplicity rares, il re9ut sans doute de Dieu la grace de taut souffrir en recompense de ses vertus et des services qu il avait rendus a cette eglise d Hou-pe, oil il opera des conversions nombrcuses et, pour ainsi dire, quotidicnncs.

Peu dc temps avant son arrestation il avait convert! -iOO personnel

sans compter 80 autres qu il preparait au bapteme, office auquel il domic ses soins, en ce moment meme, du fond de sa prison, par rintermediaire des catecliistes. II a si bien gagne 1 estime et le respect des malfaiteurs enfermes avec lui, que tous maudissent son persecuteur. II leur preche la foi, et deja il en a convert! deux auxquels il enseigne maintenant le catecliisme et les prieres du cliretien.

Voila, tres-Reverend Pere, les details que je trouvai en retournaut dans ma residence, pour ne pas parler de lamort precieuse de mon excel lent et tres-savant premier Vicaire General, Pere Joseph Baccarani, egalement de notre Ordre Seraplrique; lui aussi, a passe a une vie meilleure par suite d une maladie contracted par les supplices, les angoisses et les terreurs qu il avait endures pendant son voyage de Hong-kong al interieur de 1 empire, ou, malgre tant de persecutions, la foi continue a s etendre. C est ainsi que se verifie sans cesse cc mot de Tertullien Que le sang des martyrs est une sentence de Chretiens.

Pardonnez-moi si je ne vous ecris davantage; car je suis malade depuis plusieurs jours, et entierement denuc de forces. Je vous prie done de communiquer ma lettre a notre tres-estime et Reverend Pere Marcellm de Civezza, et de le remercier aussi en mon nom de la lettre precieuse qu il in a ecrite depuis peu, et a laquelle je voudrais bien repondre si je n en etais empeche par les raisons que je viens de dire. Saluez-le de ma part ainsi que notre Pere Procureur- General, le tres-clier Pere Antoine de llignano , le Postulateur des causes des Saints , le Pere Francois de Lucques, et le bien-aime Pere Jacques de Civezza. Enfin, recommandez-moi a 1 enfant Jesus, a notre Saint Pere Fra^ois et a la tres-saintc Vierge Marie, afin qu ils m aident a parvenir aux joies de la celeste patrie.

P. S. Jc joins a la presente une note abregcc des fruits spiritucls recueillis dans mon Vicariat de Hou-pe, pendant 1 annee I860 qui vient de s ecouler.

Votre tres-decoue et tres-obeissaut fits , Louis CELESTIN SPELTA ,

Aposl. de Hon-pe , et visiteur de tonics les Missions de la Chine.

rp

Page 1