‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 50 sur 67 · Du college · texte numérisé non relu

Du college

Le 26 mars 1861.

LOUIS-CELESTIN SPELTA ,

Ticawe Apostolique de Hou-pe.

Lettre du Pere JOACHIM ORSI, Mineur Observantin de la province de Bologne , Missionnaire Apostolique dans le Chen- si en Chine , au tres- Reverend Pere RAPHAEL DE PONTECCHIO , Procureur general de tout POrdre Franciscain au Couvent d Aracoeli , a Rome.

Ho-chia-cioan , le 13 Janvier 1861.

TRES- REVEREND PERE

Je n ai repu que le 9 du mois eourant votre tres-estim6e lettre datee du 22 septembre de 1 annee 1859. Malgre un si long retard, elle m a rempli Fame d une vraie consolation. Mais elle n etait pas accompagnee du livre de Laboranti dont vous me parlez et qui sera sans doute reste aupres de notre tres-digne Monseigneur Spelta. Lorsqu il viendra visiter ce Vicariat, il me 1 apportera en personne. En tout cas, je vous en remercie beaucoup, et nos confreres des lies Philippines me chargent de vous exprimer leur gratitude pour ce que vous leur avez obtenu sans leur occasionner des frais. En reconnaissance de ce service ils vous recommandent chaque jour au Ciel. Maintenant voici quelques nouvelles de ma personne et de ces contrees.

Quand, vers les Paques de Pannee derniere , je me trouvais a Cien-ciotsam, il arriva que le generalissime de 1 armee chinoise , nomine Sen-vam, ecrivit une longue lettre a I empereur , pour 1 exhorter a se tenir ferme contre les Europeens. II y lancait toute sorte de blasphemes contre Jesus-Christ et contre notre religion divine , ajoutant qu il ne craignait personne , puisqu il possedait en abondance et de 1 argent et du courage. II insista pour que I empereur lui donnat 1 ordre d exterminer tous les chretiens , lesquels , assurait-il , entretenaient des relations avec les Euro peens et qu il ferait disparaitre avec ceux-ci de la face de laterre. Pauvre Sen-vam ! qui ne savait pas que les chretiens etaient sous la protection du Dieu des armees contre lequel se brise toute puissance de cette terre ! Bientot il eut a rexperimenter, car il fut battu par les Europeens, et son annee fut dispersee , precisement de la meme maniere qu il avait voulu traiter les chretiens qui entrerent en triomphe a Pekin. C est pourquoi , sans nous inquieter de cette lettre , nous continuames tranquillement et en surete a exercer nos fonctions dans notre communaute chretiennne,

Cependant au mois de juin, je me rendai a In-tao-ko, eloignee de pres dellO lieues de Cien-cio-tsam, oujelaissai quatre autres de nos confreres

avcc Ic Pere Paul. Mais au mois d aout , ils durent fuir prccipitamment pour ne pas etre arretes et mencs au tribunal. Certaines paroles, prononcees dans le proccs de notre Pere Louis de saint Juste dans les Marches qui fat emprisonne 1 , firent connaitre au gouvernement leur presence en cc lieu. Le tribunal de Si-ngan-fu, ville capitale du Chen-si, donna done aussitot 1 ordre de faire une severe requisition a Cien-cio-tsam. Entre temps le Pere Paul et le Pere Dominique d Assise se refugierent aupres de moi a In-tao-ko, pour attendre la le resultat de ces recherches qui, a vrai dire, ne furent point suivies de funestes effcts ; les Chretiens ne durent pas en patir et aucune vexation on dommage n en resulta pour eux.

Quelques jours apres, le P. Paul partit pour la communaute chretienne de Jam-chia-cioan. Le Pere Dominique resta seul avec moi afin de n etre point trop a charge a ces pauvres chretiens. Cependant, a peine arrive, le Pere Paul fut decouvert par 1 imprudence de quelques enfants de la communaute chretienne qui dirent a ceux des paiens que leur maitre ne connaissait pas encore bien la langue chinoise. De la naquit aussifcot le soup9on qu il etait Europeen. II dut sans tarder s en aller a une autre communaute, d oii il retourna peu de temps apres a Jam-chia-cioan, mais en se tenant bien sur ses gardes.

A present ccoutez ce qui m advint a moi et auPere Dominique. C etait le 29 octobre quand on annonja que deux Europeens etaient arrives a In-tao-ko, conduits sur un chariot par le catechiste de Cien-cio-tsam, inenant avec eux des bagages. A cette nouvelle, le tribunal se disposait a les arreter. Comme vous pouvez bien le supposer, toute la communaute chretienne en fut a 1 instant dans le plus grand trouble. Les principaux d entre les chretiens se rendirent aupres de nous vers les dix heures du soir. Apres des avis divers, il fut convenu que nous devions nous eloigner aussitot. Montes sur un vieux chariot, accompagnes de trois chretiens , et apres avoir etc en route toute la nuit , nous arrivames le matin du 30 a la communaute chretienne de Sin-li-tsum. Mais nous la trouvames dans un etat si pauvre qu elle n avait pas meme de quoi se procurer la lumiere dont on devait se servir le soir pour souper et se couchcr. Comine on nous dit que la aussi nous ne serions pas en surete, le Pere Dominique en compagnic d un chretien se rendit le 5 octobre sur

! ) Voyez la belle relation dc son einprisonnement que le pere Louis nous envoya, imprimec dans la 5e livraison de ces Aunales , page 338 et suiv.

ces monts , a la recherche d un endroit ou, en cas dc perquisitions , nous pussions facilement nous soustraire aux satellites. II le trouva dans cette communaute chretienne de Ho-chia-cioan, lieu renfermant grand nombre de cavernes, ou je ne tardais pas a le suivre, accompagne de deux chretiens. Le voyage fut extremement penible et dura deux nuits, pendant la premiere desquelles nous atteignimes Ciao-tu-tsam. L hospitalite nous fut offerte dans la maison de deux de nos fideles ou je confessai une femme atteinte de lapeste. Le lendemain, vers les six heures du soir, nous nous remimes en route, moi avec 1 un de mes deux compagnons par 1 interieur du pays ; 1 autre seul par des sentiers derobes, a une lieue de distance avec une mule chargee de nos bagages, afin de ne point nous rendre suspects aux paiens. Le voyage dura 16 heures, pendant lesquelles j allais tantot a pied et tantot a cheval. Neanmoins j arrivai tout extenue de fatigue , et le 11 octobre le Pere Paul me rejoigriit de son cote. Mais, me direz-vous , pourquoi ne pas se reposer en route ? Parce que , mon Pere, nous avions hate d arriver aux montagnes avant 1 aube du jour, d autant plus que nous devious passer pres de Eom-ciou-fu , ou nous savions qu on etait a notre recherche. Graces au Ciel, nous parvinmes heureusement au terme de notre voyage.

Je me plais a esperer que ces persecutions seront les dernieres que la Chine aura dirigees contre les Europeens ; car comme elle a ete solennellement vaincue dans la guerre recente qui a eu lieu , elle a du ouvrir a ceux-ci la ville meme de Pekin. Les Eraocais et les Anglais y sont entres ct leurs armees se sont deja retirees de la a Tien-cin-vci. Les ministres plenipotentiaries seuls sont restes a Pekin pour la ratification du traite de paix. Nous n en avons pas encore re9u la copie, mais nous savons qu il sera tres- favorable a notre sainte religion ; elle sera libre et tous les Euro peens serout libres aussi de parcourir toutes les parties de 1 empire , sans plus s entendre appeler DIABLES, et etre a chaque instant emprisonnes. II est certain que Monseigneur Moly , vicaire Apostolique Lazariste de Ce-li, a deja obtenu dans cette capitale Fantique eglise des chretiens avec le cimetiere des Jesuites y annexe ; il a fait mettre aussitot la main a 1 ocuvre pour la restaurer.

Voila done 1 impenetrable Empire Celeste ouvert au monde , dompte , a sa grande humiliation, par une poignee de soldats Eraneais et Anglais ! Neanmoins qui le croirait? tant est grand 1 orgueil de ce peuple , que ses Mandarins n ont pas honte de publier, afin de faire accroire qu ils ont ete victorieux , que ce fut par grace qu ils accorderent la paix aux Europeens.

Yoici, par exciuple, ce qui a etc affiche dans Fom-ciou-fu : Peuplus Cliinois , rejouissez-vous , car la guerre est enlin terminee ! Quiconque fait le negoce , s adonne a son negoce ; quiconque est laboureur , laboure ses champs : tous vivez en paix ! nos soldats ont combattu comme des tigres et des lions (en prenant lafmte !), et si nous avons fait la paix, c est que les Europeens Font sollicitee comme une extreme faveur ! Ne vous etonnez point qu ils soient entres dans notre grande ville de Pekin; ce ne fut pas par bravoure, mais par pur accident, car en ce moment le grand General de cette cite, qui a mal aux jambes (ne riez point) , avait chez lui le medecin qui etait occupe a les lui bander ; ainsi il ne put conduire nos braves soldats an combat ; sans leur chef, d ailleurs, ils n auraient ose se battre ! Les Chinois eux-memes feront de cet edit 1 objet de leurs risees, et il y a bien de quoi !

Veuillez me dire maintenant , mon tres - reverend Pere, quelques nouvelles de 1 Italie. Notre Pere Gregoire s y trouve~t-il encore? Je pense qu il vaudrait beaucoup mieux qu il vint apprendre la langue Chinoise dans le pays , que de 1 etudier a Rome , ou il devra perdre la sante , comme je I ai moi-menie eprouve, car j en suis parti malade. Mais Dieu et la Tres-Sainte Yierge Marie m ont si bien seeouru , que presentement je me sens totalement retabli.

Ici je finis ma lettre en vous saluant, conjointement avec les Peres Vincent et Pie et le Frere Philomene.

Je suis de votre Paternite Reverendissime

Le tres-devoue et tres-obeissant sereiteur,

FE. JOACHIM OESI, J7m. Apost., Mm. 06s.

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