‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 52 sur 67 · FR. JOSEPH DE CALVI EN CORSE · texte numérisé non relu

FR. JOSEPH DE CALVI EN CORSE

des Min. Obs. Vicaire de Terre-Sainte.

NOUVELLE ZELANDE.

Lettre du PERE DOMINIQUE DE CASTIGNANO, Observantin de la Province des Marches, an. tres-Reverend Pere General de tont 1 Ordre Franeiscain, toucliant notre Mission recemment fondee dans cette contree lointaine de 1 Oceanie.

> le 28 fevrier 1861.

TRES-REVEREND PERE

S il n est rien de plus doux pour un pere que de recevoir souvent des nouvelles de ses enfants eloignes et de prendre part a leurs joies et a leurs peines, selon les vicissitudes qui leur arrivent, je suis cer tain que vous recevrez avec beaucoup de plaisir la presente lettre dans laquelle je me propose de vous faire connaitre, relativernent a l origine de notre Mission, quelques details que n a pu vous communiquer dans sa lettre du 2 Janvier notre tres-digne Superieur le Pere Octave Barsanti. II vous a ecrit a la hate immediatement apres notre arrivee, et seulement en vue de vous tranquilliser sur la reussite de notre longue traversee. Neanmoins nous avons la confiance que cette lettre a ete publiee dans le Journal de nos Missions, que le Pere Marcellin de Civezza 1 se proposait d imprimer. Ce bon Pere nous cncouragea beaucoup a entreprendre notre Mission et nous pria de lui donner des nouvelles de tout ce qui nous arriverait, afin de le faire connaitre en Italic et d y

4 ) Nous avons public cette lettre dans la 4e liv. des Annales, page 263.

exciter nos confreres a des oeuvres toujours de plus en plus grandes pour la gloire de Dieu et pour 1 edification des ames bonnes et pieuses qui sentent 1 importance et la beaute de la propagation de la Toi parmi des peuples encore assis dans les tenebres de la mort.

Dans les premiers jours de ce mois, le pere Nivardo Jourdan a ecrit a un Pere de sa Province de St -Thomas de Turin une longue lettre, dans laquelle il s etendait sur plusieurs particularites de notre voyage dignes d etre connues. Je me plais a croire qu elle aura ete aussitot communiquee au Pere de Civezza 1 , qui en aura ete certainement trescontent. En consequence , je n ajouterai que tres-peu de chose relativement a notre voyage, et je parlerai de preference de ce qui nous est arrive depuis notre debarquement dans ces lointaines contrees de I immense Oceanic.

D abord , Reverend Pere , vous comprenez qu un voyage de ce genre , quelqu heureux qu il soit , doit etre accompagne pour des Missionnaires novices, qui n ont jamais sillonne 1 Ocean, de desagrements tres-graves, comme violents maux de tete , maux d estomac , attaques de nerfs , la fievre , chaleurs suifocantes , froids insupportables , parfois la faim , la soif et les railleries. Et vraiment, des premiers de ces maux nous avons eu a souffrir tous. Dans de parcilles circon stances, I liomme sent mille fois plus grande qu elle n est la charge qu il a prise ; les fatigues et les dangers auxquels il est expose se presentent a son esprit avec des proportions effrayantes. Aussi, s il n a pas une vocation bien reelle et s il n a pas Phabitude de se confier tout entier a 1 appui de la grace celeste, il s abandonne facilement a un regret plein d amertume. Mais s il vient seulement a lever les yeux au Ciel et a implorer la clemence de ce Dieu qui mortifie et qui ranime ( ce que nous fimes bicn souvent au fond du navire ou nous etions en meditation et en prieres, comme dans une retraite sacree), il sent alors renaitre son courage, au point que toutes ses soufFrances disparaissent a 1 instant et que la joie brille de nouveau dans son coeur et sur ses levres. J ai eprouve souvent cette consolation avec mes chers compagnons : pleins de contentement , nous nous elancions de notre cachette sur le tillac du vaisseau, et transportes d unee mo tion ineffable, nous aie pouvions nous lasser d admirer la grandeur infinie, la sagesse , la puissance et la bonte de notre Createur au milieu de

*) Jusqu a present elle ne nous a pas ete communiquee, et nous regrettons beaucoup de n avoir pu satisfaire au desir exprime par nos chers confreres, les Missionnaires de 1 Oceanie.

cette immense plaine liquide, qui se balance sur des abimes sans fond et qui est couverte par la magnifique voute des cieux. Nous chantions avec le prophete : Benedicifa Maria et flumina , Domino ! Benedicite cete et omnia quee moventur in aquis , Domino ! Benedicat Israel Domimini : laudet et superexallet eum in saeciila !

Nos occupations consistaient dans la priere et Tetude, specialement de la langue anglaise. Nous enseignions le Catechisme catliolique et nous preparions a la Confirmation ainsi qu a la Communion quelques marins de 1 equipage ; ces hommes portent une barbe epaisse et de longues moustaches. Cette besogne incombait specialement au Pere Nivardo Jourdan, parce qu il connait parfaitement la langue franpaise. Nous prechions en outre 1 Evangile a tout 1 equipage reuni. Oil ! c etait un spectacle emouvant que celui de voir , le jour de la Fete de tous les Saints , ces enfants de 1 Occan recevoir des mains de Monseigneur Pompallier le corps sacre de notre Divin Sauveur.

Je me dispenserai de vous dire, Reverend Pere, que nous eumes aussi des heures de recreation fort agreables. Nous assistions a la peche de labaleine , nous voyions 93, et la des lies qui se trouvaient sur notre pas sage. Puis nous donnames tous ensemble un concert a notre tres-digne Eveque le jour anniversaire de sa naissance. Mais nous eprouvames aussi des moments terribles d angoise. Un jour une jeune frai^aise tomba malheurensement dans la mer; nous la vimes lutter centre les Hots et la mort , sans savoir si nous parviendrions a la sauver. C est neanmoins ce qui eut lieu , grace au courage et au devouement que mirent les marins a se porter a sou secours , et grace aussi aux ardentes prieres que tous nous adressions au Ciel dans ce moment ! Nous fumes aussi attristes par la mort d un jeune Canaca, paien, qui en peu de jours se trouva a Textremite, fut baptise par Monseigneur et rendit Fame a Dieu, apres avoir repu la regeneration chreticnne. Son corps fut enferme dans un sac , a 1 extremite duquel etait fixee une grosse pierre , et il trouva sa sepulture dans les abimes de la mer !

"Enfin nous touchons a Aukland; le brillant accueil que nous y re9umes vous est deja connu par la lettrc de notre cher Pere Barsanti que j ai rappelee plus haut. Je me contenterai d ajouter que la villc compte environ 20 mille habitants de tout rite et de toute religion ; de ce nombre environ deux mille sont catholiques ; la population de toute 1 ile , blancs et negres , comprend environ 200 mille hommes , parmi lesquels 25 mille catholiques taut europeens qu indigenes. Etant alles faire une

tournee dans les environs, nous fumes bientot accompagnes par une foule de negres, qui aiment extremement leur patrie et leur langue. A chaque instant, ils nous demandaient si 1 une aussi bien que 1 autre nous plaisaient, et eomme nous repondions qu oui, ils sautaicnt de joie et nous presentaient en un instant mille objets divers, dont ils nous disaient les noms; de sorte qu a 1 aide de la memoire de notre celebre Pere Macedo, en un jour nous aurions appris, pour le moins, la moitie du vocabulaire Mauritain.

Ces Maures sont tres-curieux et vraiment originaux; ils sont presque nus , t atones sur la figure et sur les bras d une quantite de figures et de hieroglyphes , on ne peut plus etranges , et qu ils rendent indelebiles par une couleur bleue azuree. Leurs oreilles sont demesurement pereees, et ils y pendent une foule d objets bizarres ; la plupart portent encore une dent de poisson teinte en rouge a la racine ou une pierre verdatre , pres que transparente et de forme ovale , retenue par un ruban double et qui de 1 epaule descend jusqu a la poitrine. II y en a aussi qui sont vetus a 1 europeenne , mais d une maniere si bizarre qu on ne peut s empecher de rire en les voyant; ainsi, on en rencontre avec un chapeau grossier , dit a la Pamela , un chale sur les epaules , un habit long , la pipe entre les dents et les pieds nus!

Les Maures en general sont bien faits; leur visage est beau, leur faille elevee , leur manieres graves , quoique plutot scenes. Ils ont 1 intelligence extremement fine et se montrent tres-desireux d apprendre a lire et a ecrire. Ainsi, a 1 eeole d un de leurs Kainga j ai vu, meme meles aux enfants , plusieurs vieillards et des vieilles femmes ayant plus de soixante-dix ans, qui montraient beaucoup de zele pour apprendre FA B C. Mais ils ne veulent pas entendre parler de travaux corporels; trespeu cultivent la terre, et c est avec beaucoup de peine qu ils recoltent quelques pauvres pommes de terre. Ils ne connaissent rien des arts liberaux. Ils s amusent beaucoup du chant; mais chez eux, c est une telle cacophonie, qu on s aperjoit aussitot de leur ignorance. Le pays qu ils habitent est magnifique ; on y trouve de hautes montagnes et de vastes plaines, des monts et des vallees, des forets etonnantes, peuplees d arbres seculaires et d une elevation extraordinaire, une infinite de fleuves et de rivieres, de petits lacs tres-gracieux, un air tres-pur, agite cependant de temps a autre par des vents terribles. L Ocean, qui entoure toutes les cotes , forme des baies tres-agreables et reellement pittoresques.

Je vous ecris peu de nouvelles , mon tres-Reverend Pere , de notre maison , appelee College de Sainte -Marie , oil nous nous trouvons deja depuis le 5 Janvier. Elle est situee a une journee et demie environ de distance par voie de terre d Aukland, d une demi -journee seulement par mer; celle-ci en baigne les fondements. Quatre murs, surmontes d un auvent , voila notre maison ; encore cet auvent est forme de planches mal jointes ; a I interieur se trouvent rangees nos paillasses, separees par des tentures de toile et les qnelques meubles que nous avons apportes d Europe. II y a ici une grande quantite de rats, d araignees, de chenil les et d autres insectes du meme genre, enfin nous sommes etablis en vrais Eranciscains ! Et sous quels auspices plus heureux pourrait etre placee notre Mission que sous la pauvrete ? Notre Saint Pere et les disciples de notre divin Sauveur etaient pauvres. Non moins degarni est notre petit Oratoire , egalement fait en planches , et qui est a cote de la maison ; nous y celebrons le Saint Sacrifice , et le dimanche et les Eetes quelques fideles s y rassemblent.

Mais bientot nous commencerons nos travaux apostoliques , chacun dans la station qui lui a ete indiquee et que notre Pere Octave s est charge de visiter, afin d y mettre tout en ordre selon les besoms. Quand il sera de retour et que nous serous tous partis pour les lieux qui nous seront assignes , nous vous enverrons des notices completes sur nos Missions. En attendant priez, tres -Reverend Pere, et faites prier pour nous, afin que nous puissions repondre a la haute vocation pour laquelle nous sommes venus dans ces contrees lointaines. Reconforteznous de nouveau par la benediction Seraphique , que vous nous donnates lorsque , pleurant de tendresse , nous primes conge de vous a Rome , pour nous rendre a cette Mission. Cette benediction nous fat un vrai souticn dans le voyage , dans lequel nous avons eprouve bien visiblement la protection du Ciel.

Veuillez agreer de nouveau les sentiments avec lesquels j ai 1 homicur d etre

Votre tres-obeissant et tres-Jnimble fits en Jesus-Christ ,

En. DOMINIQUE DE CASTIGNANO, Mitt. Obs., Miss. Apost. dans la Nouvelle-Zelande.

TEOISIEME P ARTIE.

Notices di verses concernant les Missions franciscames,

Page 1