HISTOIRE
TART ABIE.
Premiere legation des Frcres-Mineurs chez les Tar tares, remplie par k Fr. Jean de Pian-Carpino, et debut des missions catholiques commencees chez eux par son confrere Laurent du Portugal.
S il est un evenement frappant dont les annales du monde conserveront Feternel souvenir, c est assurement 1 ; apparition soudaine que fit a la fin du XII e siecle, avec des caracteres nouveaux et gigantesques, la puissance des Mongols, ou si Ton veut des Tartares. Elle s etait annoncee de loin par des exploits du Vung-Khan 1 des Karaites, etablis pres du mont Inscian et dans le Tenduc, tout au fond de FAsie, c est-a-dire au nord-ouest de la grande muraille de la Chine, au dela du desert de Gobi, lorsqu il eut en 1046 conquis le territoire de plusieurs tribus voisines de ses Etats. Ce prince, en portant ses armes victorieuses jusqu^a Khakhgor, repandit tout-a-coup une profonde epouvante chez tous les peuples asiatiques, coinme on le voit par Favis suivant que Feveque nestorien de Samarcande 2 s^empressa d^ en voy er a son Catholicos ou Patriarche , residant a Bagdad. Un peuple, disait ce prelat, innombrable comme les sauterelles, s cst ouvert un chemin a travers les montagnes 3 , qui separent le Thi bet du Chontan, ou, selon les anciens historians, se trouvent les portes qu a fait construire Alcxandre-le-Grand, et a ensuite
*) Roitelef, , en latin regulus.
2 ) Sur 1 etablisseinent du Christianisme dans ces regions au commence ment du Xle siecle et sur la conversion d un prince Tar tare avec plus do deux cent mille de ses sujets, voir Maris, dans la Vie de Bar-Tobi; Assemani, Bibl. Orient, torn. Ill, part. 11; Hue, le Christianisme en Chine , etc., torn. 1, chap. III.
3 ) Probablement 1 Hymalaya.
penetre jusqu a Khaschgar. II est conduit par sept rois, ayant chacim une armee de sept cent mille cavaliers, et dont le pre mier prend le titre de Nasarath, comme on dirait celui qui commande au nom de Dieu. Ces homines ont le teint bran comme les Indiens; ils ne se lavent jamtiis le visage, ils ne se coupent jamais les cheveux, mais ils les tressent et les attachent an haut de la tete, en forme de tiare, qui leur tient lieu de casque. Excellents archers, ils se contentent d une frugale et simple nourriture, et se montrent avant tout justes et humains. Quant a leurs chevaux, ils les nourrissent de viande 1 . Cependant on n ajouta point foi a ces nouvelles; mais les progres chaque jour plus rapides des Karaites dissiperent tous les doutes; bientot ils envahirent la Perse et la Medie, et prirent d assaut Ecbataiie, capitale de ces deux empires, de sorte que, vers le milieu du XII e siecle, ils s etaient deja repandus, comme un torrent devastateur, jusque sur les bords du Tigre. La toutefois ils arreterent leur course devant on ne sait quel mysterieux obstacle, et retournerent dans les steppes arides et sablonneux de la Tartarie, sous le commandement de leur Khan. Mais ce Khan fut le dernier; car un nouveau chef, du nom de Timoutchin, s eleva en ce temps la parmi ces tribus, rompit par la guerre la plus sanglante Talliance qu il avait d^abord contractee avec lui, le defit entierement, lui trancha la tete et s empara de tous ses Etats. Ainsi finit en Fan 1203 la puissance des Karaites et commenca celle des Tartares, qui menacerent de conquerir le monde en tier, sous la conduite de leur indomptable chef, plus connu sous le nom de Tchinguiz-Khan ou Khan des Ports.
En effet, apres avoir subjugue les peuples de la Tartarie, il les disperse avec leurs empires, dit Toung-Kien-Kan-mou- ? , comme qui deracinerait les herbes du sol, et ne souffrant pas que ses sujets continuassent a reconnaitre la suzerainete de TEmpereur de la Chine septentrionale, il envahit cet empire a la tete d ; un nombreux corps de cavalerie et le devaste tout entier jusqu aux rives du Fleuve jaune. Puis il revient, charge de butin, sur ses pas, se jette dans 1 Asie centrale, ou il ravage et s assujettit egalement la Transoxiane, le Korassan et la Perse, et poursuivant sa course effrayante, il penetre en. Georgie, ru Crimee et en Russie, attaque les Bulgares sur les rives du haut Volga, et remplit d^une telle epouvante Fempereur de Con-
) Abulfarage, Chron.Syr. dans Assemani , torn. Ill, part. 1. ;] 2 ) Annales de la Chine, part. 11.
stantinople Jean Ducas, que ce prince ordonne qu on mujiisse sans delai toutes les forteresses d armes et de provisions, afin de s y mettre, autant que possible, a Fabri des coups de ces terribles Tartares, qui, disait-on, n avaient rien moins que la tete en forme de cliien et ne se nourrissaieut que de chair humaine 1 . Tant etait grande la terreur qu inspirait au monde entier la reputation de ces hordes salvages, qui s avancaient vers Foccident comme des fleaux de la colere du ciel!
Et ce n etait point sans raison; car il n y avait point d exces qu elles ne commissent, surtout centre les villes qui leur opposaient quelque resistance. Tel fut, entre elles, le sort de Nischabour, autrefois capitale du Korassan, dans la monarchic de Chosroes, ou, dans une boucherie qui dura quatre jours, les Tartares massacrerent tons les etres \dvants, jusqu aux chiens et aux chats qui s y trouvaient! Au sac de la ville de Mesrou, un des fils de Tchinguiz-Khan, apprenant que quelques habi tants s etaient caches parmi les morts, ordonna qu on tranchat aussitot la tete a toutes ces victimes qui avaient echappe a sa fureur 2 . Mais il faut aj outer, a Fhonneur de la verite, qu ils ne montrerent pas autant de ferocite a Fegard des villes qui, comme Bokara entre beaucoup d autres, se rendaient ii discretion; ce qui le prouve, c est le recit de ce fait que nous ont laisse les historiens arabes et qui merite que nous le reproduisions in extenso. Tchinguiz-Khan pressait deja le siege de cette place, lorsqu une deputation dolmans et d autres principaux magistrats se presenta devant lui , declarant que tons les habitants se soumettaient a son autorite. Sur ce, il entra aus sitot dans la ville, et se mit a la visiter. Quand il passa pres de la Mosquee, il y entra a cheval et demanda si c etait la le palais du souverain. Non, lui repondit-on, c est la maison de Dieu. A ces mots il met immediatement pied a terre devant Fautel, et franchissant trois marches qui conduisaient a la chaire, il crie a haute voix : // la campagne est entierement depouillee de fourrages; il faut qu on nous en fournisse pour la nourriture de nos chevaux. // Ces paroles suffirent pour que tons les habitants se hatassent de faire sortir les grains de leurs magasins, tandis que les Tartares enlevaient les caisses oii Fon conservait le Goran, et les placaient autour du temple pour servir de mangeoires aux chevaux, apres en avoir jete a terre les livres qu ils foulaient aux pieds. Us deposerent ensuite leurs outres
*) Packim, t. 1. p. 87; Stritter, Annales on memoires fos peitples , etc. torn. Ill pag., 1028.
2 ) Tarikh Djihankuschai , torn. 1.
pleines de vin au milieu de la mosquee, et y appelant les danseurs et les chanteuses de la ville, ils se livrerent avec eux a, mille rejouissances, au chant de leurs airs nationaux, pendant que les premiers chefs et docteurs de la loi Musnlmane venaient comme des esclaves rendre hommage a, leurs vainqueurs et recevaient Fordre d etriller leurs clievaux. Quelques heures apres ces rejouissances, Tchinguiz-Khan sortit de Bokara pour aller au champ dit de 1 Oratoire, ou le peuple avait coutume de se rassembler en certains jours solennels pour la priere commune, et ou ce jour la le conquerant avait ordonne que toute la popula tion se reunit. Arrive sur le lieux, il monta dans une chaire et demanda quelles etaient les personnes les plus riches de cette multitude. Quand on les lui eut indiquees au nombre de deux cent quatre vingts , il les fit approcher et leur adressa la parole en ces termes : Sachez que vous avez coinmis de grandes fautes, car ce sont toujours les chefs des peuples qui en sonfc le plus coupables. Que s il vous prenait en vie de demander raison de ce que j affirme, je vous repondrais que je suis le fleau de Dieu, qui, si vous n etiez pas criminels, comme je Fai dit, ne m aurait pas lance sur votre tete 1 // !
Ce terrible fleau de Dieu, comme il s appelait justement, finit ses jours le 18 aout 1227, a Fage de soixante-six ans, apres en avoir regne yingt-deux, au moment ou il se disposait a envahir et a ravager le royaume de Tangut. II laissait trois fils, Ogotai, Tchegatai et Touloui, et les Tartares elirent pour lui succeder le premier, auquel ils jurerent soumission et obeissance 2 . Mais le cours des devastations et des conquetes des armees immenses qiFavait levees Tchinguiz-Khan ne finit point avec lui ; car les trois princes, ainsi que les generaux qui en avaient le commandement, poursuivant Fcauvre entreprise par leur pere, et que celui-ci leur avait recommandee en mourant comme sa volonte sacree, suivent ses traces, inondent la Eussie, la Pologne et la Hongrie, quails changent en un desert, et menacent avec FAllemagne tout le monde occidental. Ne pouvant nous arreter ici a decrire ces horreurs, qui font vraiment fremir 3 , il nous suffira de citer quelques phrases d une lettre du roi Venceslas de Boheme au due de Brabant, lettre parlaquelle, saisi d effroi a Fapproche des hordes tartares, il cherchait a trouver des allies qui lui permissent de leur opposer quelque resistance, n Yoila, disait-il, qu ; un peuple feroce, sauvage et innombrable, couvre
d ) D Ohsson, Histoire des Mongols, torn. 1. pag. 231.
2 ) Idem, torn. XI. pag. 11.
3 ) Voir le Miser abile carmen de lloger , clianoine de Varadino.
deja nos frontieres. Les malheurs do nt les Saintes Ecritures menacent Finiquite grossissent et debordent de toutes parts ! . . . Les peuples du JS[ord et du Midi sont accables de telles calamites que jamais peut-etre depuis le commencement du monde ils n ont etc aussi cruellement frappes 1 !
Mais, dira ici le lecteur, que faisaient done les princes de FOccident au milieu de cet horrible ebranlement de nations entieres, et de dangers si imminents pour la foi chretienne, et pour les peuples sounds a leur empire? ISTons avons a lui repondre que ceux de Russie, de Boheme, de Pologne, et particulierement Bela IV, roi de Hongrie, firent, a la verite , tous leurs efforts, pour conjurer et dissiper cet orage; mais n ay ant pas de de forces en rapport avec line pareille taclie, ils y succomberent. Quant aux autres, leurs querelles entre eux et avec le Pape ne leur laissaient pas le temps d y penser ; le plus coupable de tous etait Fempereur Prederic II, qu on allait jusqu a accuser de cultiver des relations secretes avec les Tartares, en les excitant contre les catlioliques 2 ; car il cut suffi qu^il cessat seulement de resister iniquement au Saint Siege, on, comme le disait Gregoire IX a Bela de Hongrie, qu il rentrat avec un coeur contrit et penitent dans Tobeissance due a TEglise, qui, sans rien exiger de plus, Feut admis a la reconciliation, pour que le monde cliretien eut recouvre la tranquillite , et que FEgiise elle-meme eut pn porter a Bela des secours prompts et efficaces 3 . // Dans cette triste situation de la chretiente, si 1 Europe ne devint pas la proie des Tartares , on le doit probablement attribuer a la mort de leur empereur Ogotai, que permit la Providence divine, et qui forca tous leurs princes et generaux a retourner en Tartarie, afin d ; y elire un nouveau clief dans une assemblee generale de toute la nation 4 .
Mais Innocent IV, successeur de Gregoire , previt avec raison qu ila ne tarderaient pas a revenir pour reprendre le cours de leurs terribles exploits. Ayant en 1245 convoque le Concile ge neral de Lyon, il declara que Fun des principaux motifs qui Fy avaient engage, 6tait la necessite de pourvoir prompteinent et efficacement a la defense de FEurope contre les Tartares. Les Peres approuverent pleinement ses idees, d abord en prescrivant des prieres solennelles et des jeunes pour apaiser la colcre celeste; puis en decidant qu on exhorterait les peuples les plus exposes a
J ) Daus llainaldi, an 1241.
2 ) Voir Mathieu. Paris, His. Any.
3 ) Dans Kainaldi, an 12-11.
4 ) Hue, Le chrislicmisme cu Chine, en Tartarie et au Thibet , torn 1, chap. IV.
une procliaine attaque a se fortifier dans lours villes et a fermer les passages qui pourraient i aciliter Faeces des ennemis, et enfin qu on enverrait des missionnaires aux chefs de ces barbares avec des lettres du Yicaire de Jesus Christ, par lesquelles on les presserait de ne plus verser le sang Immain et de se convertir a la foi chretienne. Sublime mission de FEglise de Jesus-Christ, de veiller sans cesse avec une sollicitude maternelle a la garde de
ses enfants , et de travailler en meme temps dans la ferveur de son zele apostolique a la conversion des infideles et a la diffusion de la civilisation parmi les barbares ! En consequence, quatre Doniinicains et deux Franciscains (c etaient Jean de Pian-Carpino et Laurent du Portugal) furent designes comme nonces pour une legation si difficile et si perilleuse 1 .
Jean de Pian-Carpino, petit village voisin d Assise dans le district de Perouse, avait ete compagnon du Patriarche saint Francois, puis gardien en Saxe et Provincial d Allemagne. Plein de zele pour la propagation de son Ordre, ce religieux Favait solidemcnt etabli en Boheme, en Hongrie, en Norwcge, dans les principautes Danubiennes, en Lorraine et en Espagne, et diverses circonstances permettent meme de croire qu il a etc envoy e par Gregoire IX au roi de Tunis en Afrique 2 . II partit pour sa destination en 1245, avec un compagnon nomme Etienne de Boheme, avec lequel il traversa cette region et la Silesie jusqu u Breslau, ou il rencontra le Pr. Benoit de Pologne, qui lui etait adjoint comme second compagnon en qualite d interprete. Mais arrives a Lencisca, ils apprirejit qu ils ne pourraient etre admis aupres du chef des Mongols qu a la condition de lui porter de riches presents, de sorte que n^ayant, pauvres religieux quails etaient, absolunient rien a offrir, ils ne parent se defendre (Fane grande tristesse. Mais le due Conrad et sa femine, FEveque de la ville et d autres seigneurs leur donnerent des fourrures, aim ([u ils pussent payer Fespece de tribut reclame par les Tartares. Ils parvinrent ainsi jusqivYi Cracovie, ou. ils s^aboucherent avec le prince russe Vasiliko, due de "Vlodimir, qui les rotint, quelque temps dans ses Etats. Ils en profiterent pour Fexhorter ainsi que les eveques du pays a rentrer dans Funite de FEglise dont ils s etaient separes. Conrad repondit qu ils en confereraient it leur retour de Tartarie, et en attendant, il voulut les faire accompagner par un de ses serviteurs jusqu a Kiew, capitale de la Eussie, alors soumise aux Tartares; car pour y arriver il fallait franchir une grande etendue dc pays eritierement infeste
*) ]lainaldi, an 1245 ; ct Wadding, Annales des F re res mineurs.
2 ) Voir notre Histoire cks missions Franciscaines , liv. 1 , chap. IX et X.
par les Lithuaniens . Mais dans le trajet le Fr. Jean tomba gravement malade a Danilow, on il dut se faire transporter en voiture par un froid intolerable a travers des neiges perpetuelles , pour ne point trop retarder Faccomplisaement de sa mission apostolique. Quant au Er. Etienne de Boheme, sentant ses for ces faiblir, il n eut point le courage dialler plus loin et il se separa de ses deux compagnons.
Ceux-ei, continuant courageusement leur route, trouverent les premiers avant-postes des Mongols sur les bords du Dnieper; mais, comme il n y avail aupres du commandant, auquel ils se presenterent, personne qui sut traduire les lettres latines du Pape dont ils etaient porteurs, il les envoya a la cour de Batu, neveu de Tchinguiz-Khan, sur les rives du Yolga, on ils arriverent en cliangeant sept fois par jour de chevaux, ay ant pour toute nourriture un pen de millet et pour boisson de la neige fondue. Accueillis avec lionneur au quartier general, on leur demanda aussitot ce quails avaient apporte a offrir a Batu, quand ils devraient lui etre presentes. Ils repondirent quails n avaieut a la verite rien recu du Pape leur maitre, qui ne savait pas s ils auraient le bonlieur d arriver au terme de leur voyage dans des pays etrangers si eloignes; mais qu ils se priveraient volontiers de tout ce qu on leur avait donne. Cela dit, ils exposerent le but do leur ambassade et obtinrent audience; mais aim d ecarter tout soupcon de malefice et de les purifier de toutes influences malilinos, capables de nuire a Batu, on leur fit prealablement subir ]\ :preuve du feu; puis, on leur recommanda de plover trois fois le genou jusqu a terre devant la tente du prince, et de prendi e bien garde, en y entrant, de toucher le seuil de la porte. Usago, dit M. Hue, encore sacre parmi les Mongols, qu il serait impos sible de decider a mettre le pied sur le seuil de la porte, lorsqu ils penetrent dans leurs tentes 1 .
Introduits dans la tente, ils trouverent Batu assis sur un trone eleve , ayant a ses cotes une de ses femmes , et sur un bane au milieu, tons les membres de sa famille, avec les principaux porsoimages de sa cour, et derrierc eux les chefs d un grade inferieur, les hommes a droite et les femmes a gauche. Apres s^ctre inclines devant le prince, les deux Missionnaircs lui dirent Fobjet de leur voyage et lui remirent les lettres du Pape, en le priant de vouloir bien les faire traduire dans sa langue par quelque interprete. Ces lettres, datees de Lyon le 5 mars 1245, etaient adressees an Roi et a toute la nation des Tartares. Dans la premiere, le Pape Innocent, apres avoir expose les principaux
1 ) Le chi-istiauisme en Chine , en Tartasie et au Thibet, torn 1, chap. V.
dogxnes de la religion chretienne, fait observer an prince, qu etabli Vicaire de Dieu qni nous a tons rachetes pour la vie eternelle, il se tronve oblige de travailler avec soflicitude an salut de tons les peuples et de tous les rois de la terre; que ne pouvant le faire en personne, il envoie ses messagers partout on la chose est necessaire, que c est en cette qualite qne les religienx Franciscains se presentent a lui, et qu il le prifi en consequence de les accueillir avec bienveillance et d ecouter ce qu ils lui apprendront de la foi catholique 1 . Dans Fautre lettre, le Souverain Pontife, apres s etre plaint amerement quails (les Tartares) aient envalii et liorriblement devaste tant de pays Chretiens, en passant an fil de Tepee tout ce qu ils rencontraient, sans egard ni au sexe ni a Fage, au mepris de tons les droits de la nature humaine, les adjure, au nom du Dieu de paix, de mettre enfin un terme a une si cruelle persecution contre les disciples du Christ et de se repentir du mal qu ils out deja commis. // C est pourquoi, ajoutait Innocent, si le Dieu tout-puissant a permis jusqu a present que les nations palissent d effroi a votre seul aspect et tombent sous vos coups, ce ne vous doit pas etre un motif pour vous endurcir; car si parfois il neglige de chatier les superbes, il n oublie jamais de punir leurs iniquites en ce monde, et plus severement encore dans Fautre, a moins quails ne reconnaissent leur faute et n en fassent penitence 2 .
En quelques jours ces lettres furent traduites en mongol, en russe et en arabe; apres quoi Batu fit partir les deux Franciscams, Jean et Benoit, le jour de Paques, sous Fescorte de deux Tartares qui eurent ordre de les conduire en grande diligence jusqu a Syra-Ordu, territoire de la Horde d or. Ce voyage leur fut extremement penible; car ils etaient si faibles qu ils avaient grand peine a se tenir a cheval, et devaient meme se faire lier les membres avec de forts bandages pour pouvoir supporter cette fatigue. C est ainsi qiv ils arriverent a la residence imperiale le 22 juin, cinq mois apres avoir touch e le sol tartare au dela du Dnieper. Mais la ils eurent a attendre F election du nouvel empereur, successeur d Ogotai, qui venait de mourir, election qiFon celebra par une grande fete avec une pompe tout a fait extraordinaire. A cet effet le Kouriltai on Fassemblec generale fat convoquee dans un lieu a pen de distance d un beau lac et appele Dalan-Daba (on les Soixante collines), et presque toute FAsie se mit en raouvement pour s y rendre. C etaient d abord
!) Rainaldi, an 1245; ct Wadding, ibid. Voir aussi notrc Hittoire universelle des Missions Franciscaines , liv. 1 , chap. IX. " 2 ) Rainaldi et Wadding , loc. cit.
les princes du sang, Utjucken avec soixante-quatre fils, la veuve de Touloui avec les siens, les descendants d Ogotai, de Djeutchi et de Tchagatai, suivis des chefs de lenrs troupes particulieres; puis les gouverneurs militaires des provinces conquises par les Mongols en Chine; ceux de la Perse, du Turkestan, de la Transoxiane, Argun et Mussad, accompagnes de tous les princes et seigneurs de ces contrees; le sultan de Bourn, Boc-ud-din ; Yaroslaw, grand-due de Bussie; les deux David, qui se disputaient la couronne de Georgie; le frere du souverain d Alep; les ambassadeurs du Calife de Bagdad, d Ismail, de Mossoul, de Kars, du Kerman : tous vetus avec un luxe et dans un apparat sans exemple, et charges des dons magninques qu ils voulaient offrir au nouvel empereur. Mais au milieu d une si grande foule de hauts personnages, dans ce deploiement de tout le luxe asiatique, deux pauvres freres de S^Erancois, qui y presentaient par leur simplicite un frappant contraste, a ttiraient F attention universelle : c etaienfc le Er. Jean de Pian-Carpino, etBenoit de Pologne, envoyes par le Pape pour precher FEvangile a ces barbares , en leur enseignant qu il faut avant tout chercher le royaume de Dieu et sa justice, et que tout le reste ne doit venir qu en derniere ligne et tendre encore a Facquisition du salut eternel 1 .
On s occupa enfin de Felection, et tons les votes tomberent sur le prince Cuyuk; elle fut suivie de la reconnaissance solennelle de toute la nation, et de fetes et rejouissances extraordidaires que nous omettrons de rapporter, pour ne pas trop alonger notre recit. Apres quoi tous les ambassadeurs etrangers, parmi lesquels les deux Missionnaires Eranciscains, obtinrent une pre miere audience, qui fut suivie d autres receptions dans une autre residence, ou se transporta la cour, en quittant la Horde d^or. Elles eurent lieu dans une magninque tente rouge, faite en Chine, ou se trouvait un grand trone d ivoire, admirablement sculpte et garni d or et de pierres precieuses par un artiste russe, nomine Come. Mais dans le temps que les religieux durent y passer, ils s y virent comme abandonnes, et pendant pres cVun mois on leur donna si peu de nourriture qu ils etaient reduits a se con tenter pour quatre jours de ce qui cut ete a peine suffisant pour un seul, de sorte qu ils seraient morts de faim, si Come, Fartiste dont nous avons parle, ne les cut genereusement secourus. Ce fut encore lui qui leur fournit sur le Khan et ses sujets des renseignements particuliers, que confirmerent plusieurs Busses et plusieurs Hongrois, tant pretres que laiques,
*) Hue, Le chrixfianiftme, etc., loc. eit.
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lesquels parlaient parfaitement le latin et le francais, bien qu ils vecussent depuis nombre d annees parmi les Tartares.
Enfin le grand Khan fit annoncer qu il accordait une audience solennelle a tons les ainbassadeurs etrangers ; lorsque les deux nonces du Pape furent admis en sa presence, ils remplirent avec foi et avec une noble fermete la mission dont ils etaient charges. Jean de Pian-Carpino ayant demande pourquoi les armees Tartares s etaient mises a ravager le monde, Cuyuk repondit que c etait Dieu qui avait charge ses ancetres et lui d exterminer les nations coupables de la terre! Et quand on le pria de declarer, pour satisfaire au desir du Pape, s il etait chretien, comme le bruit en courait dans 1 Occident, il dit simplement que cela n etait connu que de Dieu; que si le Pape aimait a s en assurer, il pouvait venir lui-meme en Tartarie! Cuyuk refusa de s expliquer plus nettement. Mais a certains signes manifestes, le Er. Jean derma qu il roulait dans son esprit le dessein de poursuivre la conquete de tout 1 Occident. II chercha done avec son compagnon le Er. Benoit a Ten detourner par les meilleurs arguments qu ils jugerent possibles, et finit par le prier de vouloir bien donner une reponse aux lettres qu ils lui avaient apportees de la part du Pape, attendu qu il etait temps qu ils s en retournassent. Alors Cuyuk leur demanda si le Pape avait pres de sa personne quelqu un qui connut le russe, le tartare et 1 arabe : ils lui dirent que non; mais que cela n empechait pas que la reponse ne fut ecrite en tartare, pourvu qu ils en fissent avec le secours de 1 interprete une fidele traduction latine. A force de diligence tout fut pret le 11 novembre; cette piece est restee longtemps inedite, ou plutot tout a fait inconnue, jusqu a ce qu on I ait trouvee dans le manuscrit de Colbert, en meme temps que le resume qu en avait laisse le Er. Benoit de Pologne. Depuis, elle a ete publiee dans le Eecueil des voyages et memoires de la Societe de geographic 1 , telle que nous la transcrivons ci-apres.
// Cuyuk, par la puissance de Dieu Khan et empereur de tons leshommes, au grand Pape! Yous, et tons les peuples chretiens qui habitent 1 Occident, vous m avez , au moyen d un ambassadeur, fait parvenir des lettres certaines et authentiques , dans 1 inteiition de conclure avec nous un traite de paix. Les paroles de votre susdit envoye, non moins que la teneur de ces lettres, Font clairement exprime. Mais s il en est vraiment ainsi, vous, 6 Pape, et vous, 6 empereurs, rois et chefs de cites ou gouverneurs de province, tous tant que vous etres, nedifferer
"*) Reciteil des voyages et memoires de la Societe de geoyraphie, torn. IV, pag. 594.
pas un instant de vous rendre pres de moi pour defiiiir et decreter cette paix; car c est ici qne vous apprendrez notre reponse et notre volonte ! Yotre susdite lettre portait d abord que nous devrions nous faire baptiser et embrasser le cliristianisme. Mais a cela nous vous repondons que nous ne comprenons en verite pas pourquoi nous devrions agir ainsi! En second lieu, vous vous montrez profondement e tonne et emu de la mort de tant d hommes , et surtout de chretiens , et notamment de Hongrois, de Polonais et de Moraves!... Eli bien, de tout cela nous vous avouons encore ne rien comprendre! Mais pour ne pas avoir Fair de vouloir passer sous silence un pareil sujet, nous croyons convenable de vous donner la reponse suivante : c est qu un tel chatiment leur est arrive, parce qu ils n ont pas obei aux ordres de Dieu et de Tchinguiz-Khan , et que pretant Foreille a de mauvais conseils, ils ont mis a mort nos ambassadeurs 1 . C est pour cela que Dieu a ordonne de les aneantir, en les livrant entre nos mains !... Car en verite si Dieu ne s en melait, qu estce qu un homme pourrait faire centre un autre liomme; Mais vous, habitants de FOccident, parce que vous dites que vous adorez Dieu et que vous vous croyez seuls chretiens, vous avez en mepris tons les autres hommes. Et cependant, comment savezvous a qui Dieu a reellement daigne accorder une pareille grace? Nous aussi nous adorons Dieu, et ce n est que par sa puissance que nous detruisons toutes les nations de F orient a Foccident. Car sans la force de Dieu que pourraient faire les hommes ? //
Telle fut la reponse faite par le grand Khan Cuyuk au Pape Innocent IV; il se proposait meme de la faire porter par ses propres ambassadeurs qui auraient accompagne les deux Francis cains Jean de Pian-Carpino et Benoit de Pologne; mais ceux-ci Fen dissuaderent pour les raisons suivantes. Premierement, parce que nous craignions, dit Jean de Pian-Carpino, que les Tartares, voyant nos guerres et nos discordes intestines, n en profitassent pour nous attaquer plus hardiment et nous ecraser; secondement, parce que ces ambassadeurs auraient dans tous les cas fait parmi nous Foffice d espions; troisieniement, parce que nous redoutions que les notres, parfois assez emportes et arrogants , ne les maltraitassent on ne les tuassent , ce qui nous aurait exposes a une entiere ruine : car les Tartares ont pour coutume de ne jamais faire la paix ou consentir une treve avec qui a insulte leurs ambassadeurs, sans en avoir tire vengeance;
*) Cuyuk fait allusion aux ambassadeurs tartarcs mis a mort par les Russes avant la bataille de Kalka. Voir YHistoire de Vempire de Rmsie , par Karamzine , torn. Ill, pag. 286.
quatriemement, parce que nous soupconnions qu on aurait pu en chemin nous enlever de force; cinquiemement enfm, parce que leur voyage ne nous paraissait pas devoir produire de grands avantages, puisque leur mission se bornait a remettre au Pape et aux autres princes les lettres dont nous etions porteurs.
Ayant pris conge de Fempereur, les deux Pranciscains partirent done seuls le 13 novembre avec la lettre ci-dessus, munie du sceau imperial autour duquel se trouvait F inscription suivante, traduite par Come F artiste : // Dieu au ciel et Cuyuk-Khan sur la terre ! Puissance de Dieu ! Sceau de Fempereur de tous les liommes! // L imperatrice mere, en leur donnant conge, leur avait fait cadeau d une fourrure de renard et d un habit d etoffe. Le chemin quails prirent fut le meme quails avaient suivi en allant; mais comme c etait en hiver, ils eurent a marcher presque constamment a travers des campagnes entierement nues et desertes, sur une couche epaisse de neige qu ils creusaient avec les pieds jusqu a ce qu ils eussent decouvert le sol pour pouvoir s y reposer la nuit; mais souvent sur la terre ou ils dormaient, le vent venait les recouvrir de cette meme neige qu ils avaient le soir precedent ecartee avec grand peine ! Ils arriverent ainsi a Kiew le 9 juin 1247, et ils eurent la consolation d y trouver les princes et les eveques russes , qu ils avaient, lors de leur pre mier passage, decides a se reunir a FEglise Eomaine, prets fi executer leui promesse. En consequence, ils partirent de Kiew avec leurs ambassadeurs, traverserent la Kussie, la Pologne, la Boheme, FAllemagne, passerent le Ehin a Cologne et atteignirent Lyon par Liege et la Champagne.
On ne saurait dire avec quelle effusion de tendresse Inno cent IY accueillit le genereux apotre Pranciscain de Pian-Carpino, qu il voulut retenir pres de lui a la cour pontificale pen dant plus de trois mois. C est la que le Pr. Salinbene, notre celebre chroniqueur de Parme, cut occasion de voir le P. Jean et de tracer le portrait de // ce religieux aimable, pieux, instruit, fort eloquent, ne pour traiter toutes sortes d affaires difficiles. II a ecrit un gros volume sur tout ce qu il a vu de remarquable chez les Tartares et ailleurs, et il le donnait a lire a ceux qui le pressaient de trop de questions concernant sa mission, comme il Fa fait plusieurs fois avec moi, // ajoute le Pr. Salinbene 1 . C est justement de ce livre precieux que nous avons extrait la presente relation, presque toujours en nous servant des paroles memes de Fauteur. Mais nous voudrions que quelqu un de nos confreres, s appliquant a en faire, ainsi que de Fouvrage du
4 ) Voir les Melanges dit Sbarct-glia , etc. pag. 452.
Pr. Guillaunie Rubriquis, une bonne traduction italienne, enricliie des decouvertes de la geographic moderne et de Fhistoire, en fit don a notre beau pays, a la grande satisfaction et au grand a vantage des homines studieux et a la gloire de notre Institut; car il snffira de dire que Fillustre Cesar Cantu declare que ces deux voyages renferment beaucoup de choses interessantes, et que ce sont les deux sources auxquelles il faut en core recourir pour se mettre bien au courant de 1 histoire des Tartares 1 . Nous devons aussi signaler une pensee utile de Yincent Lazari de Venise, savant professeur qui est tres-verse dans les etudes de ce genre et qui a traduit et commente avec tant de talent et d erudition les voyages de Marco Polo, ecrits par Rusticano de Pise 2 : e est qu il serait de I honneur de 1 Italie, non moins que de FOrdre des Pranciscains, de faire mieux connaitre ces celebres voyageurs, que tons les peuples seraient heureux et fiers de compter parmi leurs enfants, et de montrer qu elle apprecie leur merite.
Mais pour en revenir au Pr. Jean de Pian-Carpino , ajoutons qu en recompense de ses travaux apostoliques, le Pape Innocent le nomma eveque d Antivari en Dalmatic, ou il mourut bientot, ayant pour successeur son digue ernule le Pr. Laurent du Por tugal. Ce dernier fut egalement un illustre voyageur; parti la meme annee avec plusieurs compagnons, mais par un chemin different et comrne simple missionnaire 3 , il arriva en Tartarie apres le Pr. Jean qui lui avait, pour ainsi dire, prepare le ter rain par sa legation apostolique. II eut le bonlieur d y operer, meme a la cour, des conversions eclatantes, d obtenir de 1 einpereur la faculte de precher librement FEvangile a tous ses peu ples, et meme de le voir, si Ton s en rapporte a des iiombreux temoignages , embrasser le christianisme 4 . A partir de cette epoque, la Tartarie se presente a nous comme le plus vaste et le plus beau cliamp evangelique qu^il y a jamais eu; les Mineurs s y elancent par troupes innombrables pour y annoncer Jesus-Christ, dc toutes parts des chretientes se forment, des eglises florissantes s elevent, et nous fourniront une ample etriche matiere pour d^autres articles, que nous coimnuniquerons a nos lecteurs dans les numeros suivants de notre chrouique des Missions Pranciscaines.
1 ) Hist. Univers, torn. XII.
2 ) Les Voyages du Vcnitien Marco Polo , traduits pour la premiere fois de 1 original fran9ais de Rusticano de Pise , et accompagnos d eclaircissements et de pieces justificatives par Vincent Lazari. Venisc, 1848.
3 ) Voir notre Hisfoire Uuiverselle des Missions Francisc., liv. l,chap. IX.
4 ) Voir notre Uistoire Universelle, ibid.
DEUXIEME PAETIE.