‹ Annales des missions franciscaines Volume 2Chapitre 10 sur 99 · AUX MISSIONS DE LA HAYANE · texte numérisé non relu

AUX MISSIONS DE LA HAYANE

Nous avons paiie plusieurs fois dans notre Histoire universelle des missions Eranciscaines , et aussi dans cette Chronique, du grave prejudice que les gouvernements ennemis des instituts reguliers causent , en en decretant la suppression, non-seulement aux peuples soumis a leur autorite, qu ils privent ainsi des secours spirituels que les religieux leur procurent par leur parole, par leurs exemples et par 1 exercice de leur saint ministere , pour les fortifier dans les epreuves si rudes et si nombreuses de cette vie, et pour faciliter leur marche dans les voies du progres moral ct social ; mais surtout a 1 ceuvre des saintes Missions chez les peuplades du monde encore barbares on sauvages. Or personnc assurement ne voudrait nier que ce ne soit la 1 ceuvre la plus humanitaire, comme on dit aujourd hui, la plus utile et la plus glorieuse meme aux pays d ou partent les Mission naires , qu ait jamais pu mentionner 1 histoire de la civilisation. Malheureusement, il est rare que les nations, seduitcs par de fausses doctrines, une fois qu eiles out mis le pied dans 1 erreur , sachent vaincre leur orgueil et incliner la tvte a la voix de la sagesse, qu on s efforce de leur faire entendre,

Pour qu eiles decouvrent le mauvais sentier ou elles sont engagees. " Si che veggiano il loro mal sentiero 1 .

Et voila pourquoi , semblables a des moutons stupides , qui marclicnt a la queue 1 un de 1 autre , toutes aspirent a la triste gloire de se preci-

d ) DANTE. Divine Comedie. Purgatoire. Chant XII.

piier dans 1 abime , malgre les experiences douloureuses qu ont deja faites leurs devancieres.

Or tout le monde salt qu un de ces gouvernements a etc celui d Espagne, qui inaugurait sa regeneration constitution nelle en chassant a main armee les reh gieux des convents, dont une loi des Cortes decretait ensuite Fentiere abolition, et parfois en egorgeant un grand nombre. Comme partout ailleurs, la plupart etaient des religieux mendiants , specialement des Eranciscains , qui , vivant au jour le jour des dons spontanes de la charite du peuple , etaient loin de lui etre a charge , et occupaient de nombreuses Missions , n la grande gloire de PEspagne , en Chine,, en Cochinchine, en Palestine, en Egypte , en Afrique , aux Philippines , et principalement dans toute Fetendue des immenses provinces des deux Ameriques.

L Espagne, on le sait, revendique d anciens privileges sur le royauine latin de Terre-Sainte. Or la suppression de Ford re Eranciscain devait necessairement menacer d une prochaine exstinction les religieux de cet Institut, qui de tout temps avaient ete en Palestine comme les representants de PEspagne ; le gouvernement espagnol comprit que si les premiers disparaissaient , il perdrait probablement par la meme les seconds, et mieux eclaire des lors sur ses interets , il consentit volontiers a ce qu on fondat a Priego pour les fils de St Pranpois un college destine a pourvoir aux Mis sions de Palestine et ensuite a celles de P Afrique. Durant la derniere guerre faite au Maroc , il a vu combien, pour Paccomplissement de ses desseins sur ces contrees, il tire et pourrait tirer d avantages de plus en plus grands de Pceuvre des missionnaires Eranciscains , qui , apres avoir accompagne ses soldats et leur avoir fourni tous les secours spirituels, fixerent leur demeure au milieu de ces barbares , pour y exercer leur ministere apostolique 1 .

Apres tant d antiques colonies, couronne si riche et si belle dont la nation Espagnole se ceignait le front , on sait qu elle possede encore les lies Philip pines : la nous voyons ileurir une grande province de Eranciscains , qui y remplissent les fonctions de cure dans les parties du territoire.qu ils out deja amenees par leurs travaux a la vie chretienne et sociale, et de Missionnaire apostolique dans celles qui sont jusqu ici restees sauvages 2 . Eh bien ! cette province aurait du aussi etre frappee de mort par le decret des Cortes ; mais le gouverneur des Philippines ecrivit aux ministres a Madrid qu il nc pourrait le mettre a execution avant qu on lui eut envoye une bonne armee de soixante mille hommes, a moins de perdre a Pinstant meme les Philippines, oil Pinfluence des fils de St Francois 6tait seule capable de detourner les peuples d une insurrection generale. De sorte que le gouver-

1 ) Annales des Missions Franc., Ire annee, no 2, p. 101 et suiv.

2 ) Ibid., num. 3, p. 179.

nement justement alarme decida que la loi ne devait point y avoir sou effef ; puis , aim de maintenir des ouvriers si necessaires a ses interets , il permit qu on ouvrit pour eux un college a Pastrana, oil 1 ordro recevrait des novi ces qu on enverrait ensuite dans ces contrees.

Rendu bientot de plus en plus sage , le gouvernement se persuada qu uu autre college du meme genre pourrait lui servir beaucoup a reconquerir une partie de son ancienne influence en Amerique, et il ne s opposa done point a ce que le P. Marien d Estarta, de 1 observance Eranciscaine, fondat celui de Bermeo en Biscaye, pour venir en aide aux Missions de la Havane; nous nons ne voulons, du reste, pas nier qu il lie faille attribuer en grande partie ces dispositions a 1 insigne piete de la reine Catholique, Isabelle II.

Bermeo est un gros bourg d environ 4500 habitants, sur la baie de ce nom au nord-est de Bilbao, avec un port profond defendu par trois petits forts ; c est la patrie du poe te D. Alonzo de Ercilla y Cunygan, auteur de VAraucana, et les Eranciscains y avaient anciennement une residence. Maintenant nous laisserons le Pere de Estarta susnomme nous raconter comment s effectua cette fondation , dans des lettres qu a reunies une a une notre illustre confrere le P. Vincent Albigiiana, commissaire apostolique qui represente a Home, cette capitale de 1 univers , les niaisons de notre ordre existantes en Espagne ; il me les a communiquees avec la plus grande obligeance pour que je pusse m en servir a etendre le present article.

"Mon revere et tres-Heverend Pere, depuis que je vous ai ecrit le 13 septembre 1859, je n ai plus voulu vous ecrire, avant d etre sur de 1 lieureux et important resultat de mes demarches. II y a fallu beaucoup de temps, mais aujourd hui 1 affaire est defmitivemeut arrangee, puisque sa Majeste la Heine, par an decret royal du 4 de ce mois, deja transmis aux Ministres et aux autorites competentes, ordonne que je sois mis en possession du couvent de notre Pere St Eran9ois, a Bermeo (province de Biscaye), afin d y ouvrir avec mes religieux un college de raissionnaires pour Cuba, et d exercer en meme temps le ministere apostolique dans la Peninsule. J espere done que le jour de la fete de notre Saint Patron (le 4 octobre) nous y celebrerons pour la premiere fois 1 ofnce divin en nombre suffisant , et que vers la iin da mois nous y serous completement installes comine une commimaute en reglo conforme a notre Institut. Beni soit le Seigneur qui a bien voulu nous consoler!

L espoir du digne Missionnaire ne fut point trompe : car le 9 du memo mois il m ecrivait, le ccuur plein de joie : Mon venere Pere, c est en elilt le jour de notre Patriarclic que nous avons inaugure notre college, au nom bre de vingt-cinq religieux, par une fete tres-solemielle, a laquelle assistaient en ceremonie une deputation de toute la Seigneune de Biscaye et plus de 150 pretres seculiers , outre des milliers dc persoimes de tout age et de toute condition. Quand, inter Misnamm aoleninia, jc parus en cliairo avec le

saint habit que j avais etc contraint de quitter il y a vingt ans, une emotion extraordinaire s empara de toute 1 assemblee. Je prechai, et j eus lieu d etre assez content de mon sermon. Beni soit le Seigneur qui m assiste si puissamment de sa grace et continue a m en faire don ! La messe terminee , on fit avec le Tres- Saint Sacrement une procession solennelle, au retour de laquelle on clianta le Te Deum. En vcrite, il serait difficile de decrire 1 allegresse du peuple qui n avait jamais vu une pareille solennite. // Qu on vicime dire ensuite que les peuples ne veulent pas des ordres reguliers ! Apres taut de blasphemes et tant de calomnies qu on a vomis centre les religieux , a peine relevent-ils quelque part un convent, que les peuples accourent , en versant des larmes d attendrissement, pour les voir, pour baiser leur saint habit et pour recevoir leur benediction !

Par une lettre du 7 D<3cembre, le P. Marien rendait ensuite compte, dans les termcs suivants, du reglement interieur du college. // Le matin, de 5 a 6 heures oraison mentale , suivie de la recitation des heures canoniales Prime et Tierce ; a 10 heures un quart, recitation de Sexte et None, suivie d une conference morale et mystique jusqu a 11 heures i /, 2 . A 2 heures les Vepres et le chapelet, et a 5 h. 3 / 4 , complies et priere jusqu a 7 heures. Quant aux messes, elles se celebrent dans 1 ordre suivant : la Ire a 4 h.; la 2e a 5 h.; la 3e a 6 h.; et la messe conventuelle a 8 h. aux jours feries, et a 9 h. aux jours de fete. Inutile de vous dire que nous menons une vie tout a fait coranrane et que nous observons dans le couvent la discipline la plus rigoureuse , suivant les prescriptions des statuts de 1 Ordre.

Et il ajoutait dans une autre lettre du 16 Janvier 1860 : Nous avons jusqu ici un novice laique, un autre novice de choeur, deux pretres etudiants en theologie, trois pretres aspirant a vetir 1 habit, et plusieurs choristes. Prions Dieu, mon Reverend Pere, qu il daigne nous donner sa sainte benediction.

II est bon et juste de remarquer ici que , si ces faits ne suffisent pas pour convaincre le moude que rien n est plus doux aux religieux que de rester dans le silence sacre de leurs cloitres a louer le Seigneur et a se sanctifier

par la pratique de toutes les vertus , afin de pouvoir les precher aux peuples par la parole et par 1 exemple, on ne sait en verite quels arguments il demanderait pour en etre convaincu.

Oh ! fasse le Seigneur que les nations plus cclairees comprennent enfin les moyens d arriver a leur veritable bonheur ; et en attendant , qu il daigne benir ce nouveau college Franciscain d Espagne pour I avantage de cette Peninsule et des Missions Americaines.

CHINE

ffe Mgr MICHEL NAVAEEO, JI/Y0. 0fo. , Vicaire apostolique de Hn-Nam, au Reverendissime Pere General de VOrdre, sur la situation de la foi et des chretiens dans ces contrees.

Ilan-Kou, province de Hn-pe , ce 1 aout 1861. REVEKENDISSIME PEKE,

En fait de nouvelles concernant les interets de la foi et la situation des chretiens dansmon Yicariat apostolique de Hn-Nam, je vous dirai que depuis le 5 mars de 1 annee courante, jour ou le traite de paix a etc public dans la ville de Heng-Cheu-fu, pres de laquelle se trouve notre Eglisc avec le Seminaire, cliaque jour j accourent en foule les pa iens, desireux de voir les Europeens et de s enquerir de leur religion; il n en manque point pourtant parmi eux qui ne viennent que pour monter des cabales et pour exlialer lahaine qu ils out centre le cliristianisme. Quant aux premiers, ceux qui voulaient settlement nous voir, ils ne purent point satisfaire leur desir ; car, etant tous depourvus d une carte de surete, nous jugeames prudents de ne point nous moutrer en public ; les autres furent satisfaits , car nous consentimes a entamer avec eux des discussions comme ils le demandaient , et il en resulta que plusieurs se firent catechumenes , notamment un capitaine de milice avec toute sa famille.

Mais quelques lettres, venus dans 1 intention plutot de nous nuire que de connaitre la verite , et voyant qu au lieu de remporter la victoire qu ils se promettaient, ils etaient honteusement battus par ceux que dans leur orgueil ils appelaient des ignorants , et par de tout jeunes gens de notre Seminaire, en coripurent un violent depit et en jurerent vengeance. Ils tinrcnt parole ; car, lorsque le 30 avril nous eumes baptise plusieurs de ces catechumenes, et parmi eux ce capitaine de milice, qui, jouissant d un grand credit et ayant beaucoup d amis , cut determine un grand nombre de ses coinpatriotes a suivre son exemple , ils le dcnoncerent aussitot au gouverneur de la ville de Chm-Chiuen-Shien, ennemi declare de la foi catholique . Comme les fetes de Paques etaient proches, ce capitaine resta trois jours dans notre resi dence afin d en voir les ceremonies, puis d assister aubapteme de sa femme, qui re9ut ce Sacrement le 31 mai. Mais a peine etait-il renlre chez lui et avait-il quitte ses vetemcnts, qu une foule de satellites s empara de lui , le garrotta et le traina comme un malfaitcur au tribunal. Le juge lui demanda ce qu il avait fait pendant les trois jours qu il avait passes pres des Missionnaircs; il repondit qu il les avait passes dans 1 eglise parce qu il ctait clirclicn, et le juge furieux ordonna qu on lui domiat 40 souillets, auxquels duns une seconde seance il fit aj outer 400 coups de canne de bambou.

Mais c etait peu pour apaiser les lettres : c est pourquoi ils reunirent en conseil tons leurs collogues , pour se concerter avec eux sur le moyen d abolir entierement la religion chretienne, ou du moins d empecher qu a 1 avenir personne 1 embrassat ; a cette fin ils convoquerent par des ecrits affiches sur les murs de la ville toute la milice urbaine, qu ils voulaient rendre complice de leurs desseins pervers. Voyant un pareil orage s amasser sur la tete des pauvres chretiens, je cherchai le moyen de le detourner, si c etait possible. Je me presentai done le 5 juin a la porte de tous les magistrats, mais il n y en eut pas un seul qui daigna settlement me recevoir. L emotion du peuple etait d ailleurs si vive que je crus ma vie en danger, et je me decidai a m embarquer , afin d aller demander justice au vice-roi a Hu-quam, et voila comment je me trouve dans la province de Hu-pe.

Cependant, apres mon depart , les lettres,, poursuivant leurs desseins impies, destituerent nos chretiens soit dans la milice, soit dans les emplois civils, et placerent une croix sur la voio publique devant le tri bunal pour les forcer de la fouler aux pieds ; ils envoyereut ensuite dans tous les villages des messagers charges de notifier a toutes les families paiennes qu elles eussent, si un de leurs membres se faisait catholique , a le contraindre d apostasier, et en cas de refus a le tuer. PLUS ils repandirent a foison des ecrits anonymes pleins de toutes sortes d injures centre notre sainte religion, suivant la pratique deja adoptee par les premiers persecuteurs de 1 Egiise ; ils se rendirent plusieurs fois tout armes daiis notre maison et dans notre cliapelle pour recliercher les Europeens , et eniin par une pro clamation, lancee au nom de leur Idole, ils appelcrent le peuple aux armes pour la destruction du Christianisme.

II y a deja deux mois, Reverendissime Pere, que ces graves evenements se sont passes , et loin de se calmer , la fureur des bourreaux n a fait que s accroitre. En effet, les lettres de Heng-Clieu-fa out presso ccux de Chang-Xa, chef-lieu de la Province, a se joindre a eux pour 1 extermination de nos iideles. J ai done ecrit a Tambassadeur franfais a Pckin, au Vice-roi a Hu-quarn, et au gouverneur a Hu-nam, quoique jusqu ici je n eii aie obtenu aucun result at. Vous voyez par la qu on a bien crie la paix, la paix; mais Pax nondiini est nob is.

Quant a la province de Hu-pe, il est vrai qu on jouit de la paix dans les lieux oil les marchands europeens out deja paru ; mais ailleurs le peuple montre toujours le memo fanatismc centre les chretiens. Ainsi, a Mei-Kin- Ho, on a saccage , puis brule leurs maisons, et il y en a un qu on a egorge. Dans un autre village, on a essaye de les cliasser tous sans exception. Et cela, parce que le traite conclu avec les puissances occidentalcs ne plait point aux Mandarins ; dc la vient qu ils ne cessent de pousser le peuple au desordre, ou que, s il se souleve de lui-meine contro les chretiens, ils font semblant de ne pas s en apercevoir. Daignc le Seigneur nous donner vraiment sa sainte paix !

A la premiere occasion qui se presentera , j ecrirai aux religieux de mon Vicariat , pour leur transmcttre suivant vos ordres votre benediction Seraphique. Et moi aussi , qui suis fils de St Fraiifois et de votre Paternite Reverendissime , je la sollicite, Reverendissime Pere, en me recommandant a

vos saintes prieres.

Votre tres-lmmble et tres-obeissant fils,

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