VOTRE FR. BERNARDIN
Lettre du P. ERASME DE SASSO, sur un voyage apostolique qu il a fait dans le desert de Suez, cm P. Louis DE FABRIANO, Min. Obs. de la Province des Marches , predicateur a Alexandria d* Egypte.
Damiette , 5 novembre 1861.
MON TEES-REVEREND PERE
a Non e grandezza d impresa d umanita , ove non vedi il Francescano ! A. F.
II n y a point de grande entreprise Immaine, ou vous ne voyiez un Franciscain.
Me voici tout pret a satisfaire au desir que vous m avez manifesto dans votre lettre du 29 octobre dernier , de connaitre les details du voyage que j ai fait au mois de septembre dans le desert de Suez.
Vous savez qu on parle dans toute 1 Europe de la gigantesque et vraiment merveilleuse entreprise que niene a fin entre Suez et Porto- Said (d un cote sur les bords de la Mer-Rouge, de 1 autre sur ceux de la Mediterranee) la Compagnie universelle des travaux de 1 istlime de Suez.
A cet effet des Chretiens de toutes les nations, la plupart franfais, sont epars par centaines dans ces deserts arides , et depuis plus de trois ans ils se trouvent sans pretres, et prives par la des secours de notre religion.
L excellent catholique M. Louis de Montaut, ingenieur en clief dc cette division, a voulu remedier, du moins en partie, au mal. En consequence, il a ecrit, dans les premiers jours du mois dc septembre dernier, au P. Superieur de Damiette, 1 illustre P. Remi de Pietra-Santa, en le priant de m envoyer visiter tous les campements etablis entre Porto-Said et le Ghisr ou ce que d autres appellent Seuile, pour voir si personne n avait besoin de mon ministere, ct en dernier lieu pour m arreter a Ghisr ou Mr de Montaut reside,, afin d y inaugurer la celebration des divins mysteres.
Le 16 septembre je m embarquai done sur le lac de Man/ele et j arrivai le lendemain au premier campement, situe au dela d une petite ile du meme lac, appelee Dahabie. La m etant presents a Mr E. llene Caillie, chef des travaux, j en fus accueilli avec toute la bienveillance possible. II me fallut pen de temps pour visiter tout ce campement ; car il est petit , ct Ton n y compte pas plus de 15 chreiiens.
J en partis le memo jour sur un canot, que cet excellent homme me fit preparer, et j entrai, deux heures apres, dans le nouveau canal creuse entre un immense lac de sel a droite et des sables a gauche. Chemin faisant, je visitai le peu de Chretiens qui se trouvaient a la tete des travaux , dans les trois campements qui precedent le grand campement de Kantara, oil j arrivai apres 10 heures d un voyage extreinemeut penible a cause de 1 ardeur des rayons du soleil.
Kantara est un campement construit , partie en briques crues ou cuites , et partie en bois, sur la route que suivent les caravanes qui se rendent d Egypte en Syrie. A peu de distance de la on voit les mines d une antique cite paienne, dont le cimetiere renferme beaucoup de momies, outre d anciennes briques excellentes et des pierres toutes taillees. On y a fait des fouilles pour prendre les pierres sepulcrales, qu on y trouve en quantite.
La encore j ai ete accueilli de la maniere la plus gracieuse; je m y suis arrete deux jours, pendant lesqueb j ai visite I hopital, ou etaient deux malades a qui ma visite a procure une singuliere consolation; mais je n ai pas eu le bonheur d y celeb rer la Sainte Messe, comme beaucoup le desiraient autant que moi, car un coup de soleil que j essuyai dans le voyage me causa un mal de tete si violent que le premier jour je crus en mourir. Quand je me sentis un peu mieux, je songeai a continuer mon voyage, dont la fin devait etre encore plus penible que le commencement ; car le nouveau canal n etant pas encore navigable jusqu a Gliisr, on ne peut s y rcndre que sur des dromadaires.
Je me mis done en route le 20 au matin de tres-bonne lieure, de sorte que j arrivai vers 9 heures au Eardan, qui est un autre campement qu on est occupe a construire. Le directeur des travaux me conseilla de m arreter pour ne pas m exposer de nouveau a un de ces coups de soleil qui en ce pays et a cette heure sont homicides. Je me reposai volontiers jusqu a 3 heures apres-midi; puis je remontai sur ma junient et je marchai jusqu au Ghisr, qui n est qu a une distance de deux lieues.
Ici M. de Montaut avcc sa femme et plusieurs autres des principaux em ployes vinrent a ma rencontre jusqu ca environ une demi lieue de distance, et il me serait impossible d exprimcr par des paroles le bon accueil et les temoignages d affection que je reus d eux tous.
Lc lendemain samcdi, j allai visitor leurs families chez ellcs, ainsi que presque tous les ouvriers dans les chantiers respectifs, qui y sont en grand nombre et tres-vastes. Je visitai aussi I hopital, ou je trouvai plusieurs malades qui s ecrierent, les larmes aux yeux : beni soit Dieu, bcni soit celui qui vous a fait venir; il y a si longfcemps que nous sommes prives de pretres, et en danger de mourir sans sacrements, comme c est arrive a tant d autres !
De sorte que ce jour la meme tous les ouvriers cliretiens so mircnt a 1 ocuvre, qui a terminer un tres-bcl autel destine a la nouvcllc eglise, qui a
tourner six grands chandeliers, qui a dresser la tente devant servir de cliapelle , qui enfin a disposer et a orner les bannieres , et principalement celle de Terre-Saintc.
En consequence, le 22 dimanche, fete de Notre-Dame des Sept-Douleurs et de St Maurice martyr, je celebrai la messe a 10 heures; et apres la raessc j adressai aux assistants, au nombre de plus de 200, quelques paroles en franyais , pour leur faire comprendre 1 obligation ou ils etaient de remercier Dieu du bienfait special qu il leur accordait d etre les premiers qui dans ce desert auraient le bonlieur d assister a un si grand mystere de notre reli gion, et pour les engager par suite a entonner avec moi un liymne de louange et d actions de graces au Seigneur. On clianta done le Te Deum ; puis, pre cedes d une musique, qu on avait fait venir du Grand-Caire et d Alexandrie, nous nous dirigeames processionnellement vers l emplacement de la nouvelle eglise et de 1 hospice, afin d en benir et d en poser la premiere pierre. Cette eglise aura 25 metres de longueur sur une largeur proportionnelle , et sera dediee a St Maurice martyr. La ceremonie terminee, j adressai de nouveau quelques mots a la foule assemblee , en rappelant que cette pierre resterait comme un monument durable en 1 honneur de la religion, de la Trance ct de M. de Montaut. On me repondit par un cri spontane et repete de vive la religion catliolique , vive la France , vice M. de Montaut. Le reste dc la journee se passa en divertissements honnetes , tels que des courses de chevaux et dc dromadaires, d autant plus curieuses et plus interessantes que Fon y voyait les cavaliers bedouins debout sur le dos de ces animaux. Le soir il y cut un grand banquet auquel, malgre toutes mcs repugnances, je dus presider.
Le lendemain lundi ringenieur en chef me dit qu on etait decide a nc point me laisser partir, parcc qu on voulait me garder en qualite de cure. Je refusai ces offres, en alleguant que jc ne pourrais les accepter qu en vcrtu des ordres de 1 Evequc et de mon Superieur de Jerusalem. J ajoutai qu on devait commencer par achever 1 cglise ct 1 hospice , et demand er ensuitc tin pretre a Monseigneur et au susdit superieur, qui sans doute feraient droit a cette demande. En consequence je repartis le mardi matin pour Kantara, et laissant a droite le Fardan, je visitai de nouveau les sept campements dont j ai parle plus haut.
A G heures apres-midi j arrivai a Kantara, quo je quittai le jour suivant; ii 11 heures du soir j ctais a Dahabie , et le lendemain je me mis en route pour Porto- Said ; mais, a cause du vent contraire, soit par suite de la mauvaise volonte du Keis (capitainc) de la barque, nous eumes grand peine a arriver a Mattarie , village au dessus d une petite ile du lac de Manzale , ou je fus force de passer lanuit au milieu de mille especes d insectes. Neuf jours apres nous atteignimes enfin Damiette, ou il y a plus de 200 europeens, la plupart franpais, qui, joints aux 900 qui se trouvent a Porto-Said, et aux
300 autres qui sont epars dans le desert, forment uii chiffre de 1400 chretiens. Quant aux ouvriers turcs et bedouins qui sont occupes aux travaux du canal, ils s elevent a pres de 3000, et ce nombre, m a-t-on dit, s 6levera bientot a 4000.
Notons que Ghisr fait partie du pays de Gessen, donne par Pharaon a 1 hebreu Joseph pour son pere et ses freres. On y execute actuellement des travaux pres de 1 ancien canal d eau douce, abandonne depuis tant de siecles, et que Ton doit diriger sur Bir-Bubalah, centre du pays de Gessen.
Voila ce que j avals a vous dire de ma petite mission dans le desert de Suez , qui , j espere, sera le fondement d une belle et stable residence des fils de Saint Fra^ois dans une region si importaiite.
Et en vous saluant, je vous assure de nouveau
de la vive affection de votre confrere , ER. ERASME DE SASSO, Franciscain.
Lettre du PERE JOSEPH DE S. REMI, Min. Obs., sur les religieuses Franciscaines du Tiers- Or dre du Caire.
MoN TRES-REVEREND PERE MARCELLIN ,
Je suis lieureux de satisfaire par ma presente lettre au d6sir que vous avez plusieurs fois exprime d avoir des nouvelles de nos sosurs Eranciscaines du Tiers-Ordre du Caire. Or , sans vous parler de 1 activite et du zele vraiment genereux avec lesquels , s oubliant tout a fait elles-memes , elles ont cherche un endroit convenable pour ouvrir leur 6cole , je vous dirai qu au mois de novembre 1859 elles avaient deja pleinement atteint leur but , en ouvrant une classe d internes pour les jeunes filles qui aiment a recevoir une education soignee , et qui , en consequence , paient au monastere une legere retribution , et une classe publique pour toutes les autres jeunes filles indistinctement. Dans la premiere elles eurent aussitot trois eleves , et dans la seconde vingt, tant schismatiques que catholiques , et ce nombre s est accru dans 1 annee courante , pour les premieres jusqu a 8 , et pour les secondes , jusqu a 52.
Mais non contentes de cela , les religieuses se sont mises , a force de privations et de sacrifices , en etat de recueillir encore bon nombre d orphclines , auxquelles elles fournissent le logement et la nourriture ; il y en a 18 , douze noires et six blanches , parmi lesquelles une pauvre petite fille aveugle, qui, n ayant pas trouve un asile dans les institutions d Alexandrie ou du Caire , a 6t6 repue par nos religieuses avec un joyeux empressement.
Puis , quand le nombre des maitresses s eleva jusqu a quatorze , elles se rendirent volontiers aux instances reiterees qu on leur faisait d ouvrir une autre maison d education au Vieux- Caire , pres de la demeure qu a
habitec la Sainte Famille , lors de la fuite en Egypte : la chose n eut lien ,
du reste, qu avec 1 agrement du pro-delegue apostolique. II s agissait d nue
ceuvre cminemment utilc ; car comme cette ville n avait point nne scule ecole
catliolique, tandis qne les ecoles tnrqnes et scliismatiqnes y abondaient , une
pareille mesurc venait mcrveilleusement a propos pour sanver bon nombrc
de jeunes filles, qni deja commen9aient a recevoir et a gouter des lemons
soit Mahometanes, soit heterodoxes. Anssi est-il doux de dire qu en moins
de deux ans nos religieuses enrent le bonlieur de voir baptiser dans leur
petite eglise du Caire onze jeunes filles et adininistrer la sainte communion
a quatre d entre elles ; et au Vieux-Caire , elles en out fait reutrcr dans
le sein de 1 Eglise quatre autres qui etaient deja protest-antes , et qu elles
accueillirent avec le consentement des parents parmi les orplielines , de peur
qu elles ne f assent de nouveau seduites et reengagees dans le protestantisme.
Tout cela vous permet de juger , mon tres-Reverend Pere , les grands
resultats qu on peut attendre de cette institution , si la providence divine
soutient ces hero iques religieuses, qui, devant tenir ouverte une maison
de refuge pour toutes les jeunes orphelines, aim deles soustraire a 1 in-
fluence des Turcs et des schismatiques , et les pourvoir de toutes les choses
necessaires a la vie , out taut besoin des secours que peut leur procurer la
piete des fideles d Europe.
J ajoute, en terminant, que nos soeurs sout singulierement heureuses de voir, meme hors les jours de fete, accourir les catholiques pour entendre la sainte messe dans leur petite chapelle , qui est si etroite qu eUes doivent en sortir pour faire place aux assistants.
Je vous adresse ci- joint le programme de I enseignemcnt qu elles donnent a leurs eleves, et je suis avec dc vrais sentiments d estime,
Votre tres-aifectionne confrere, Fu. JOSEPH DE SAINT REMI,
Min. Obs.
Le Caire, 11 fieptembre 1861.
Programme de Venseignement que donnent mix jeunes piles cm Caire d? Egypte les Scezirs du Tiers- Ordre de St-Frangois.