‹ Annales des missions franciscaines Volume 2Chapitre 44 sur 99 · JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

JESUS-CHRIST

Entre un si grand nombre d institutions religieuses et soeiales, toutes si belles et si utiles dans lesquelles le moyen-age se montra riche et fecond, il ne fant certainement point placer an dernier rang la celebre association fas freres voyageant pour Jesus-Christ, qui se proposaient de parcourir d un bout a Tautre toute la terre. On pent la considerer en quelque sorte comme le geime de Fetablissement de la Sacree Congregation de la Propagande que les Pontifes Eomains out fondee avec une si merveilleuse sagesse 1 : etablissement au moyen duquel Rome a maintenu vivant 1 apostolat institue par le Sauveur, et envoie chaque jour ckez toutes les nations du monde des missionnaires dont elle guide les pas, dont elle surveille la conduite, dont elle inspire la parole, les pensees, les sentiments, comme revetue de rautorite souveraine pour regir et gouverner la Sainte Eglise de Dieu, avec Tassistance de TEsprit Saint, qui sera avec elle jusqu a la consommation des siecles.

Or, cette confrerie on societe des voyageurs de Jesus-Christ, qui caracterise certainement une periodc parti culi ere de gloire dans les annales de la foi, a du son origine aux vertus extraordinaires et au zele laborieux des Ereres Mineurs et des Prercs Precheurs. Ces deux ordrcs, apparus au meme temps dans le sein de TEglise, se sont, grace a leurs Saints Patriarches, unis, des les premiers jours de leur existence, par les liens d une in dissoluble charite, comme de veritables freres, pour ne cesser desormais de prier ensemble, de travailler ensemble, de soufFrir ensemble, et tres-souvent dc meler leur sang dans les rnemes supplices ! C est la sans doute un fait unique dans les fastes de

J ) L etafolissement defiriitif de cette Congregation est Tccuvre du Pape Grogoire XV, comme on le voit par la Lettre apostolique Inscrutabili divince prociarcano f etc., publie e en 1629.

FEglise, et il presente mi charme si doux, qne nous croyons interessant d en retracer rapidement quelques details.

Rappelons done que, lorsque S* Francois, avant de commencer la mission qu il se proposait de donner dans quelques provinces de-la France, voulut se rendre a Eome, afin d y demander des inspirations et des conseils sur le tombeau des Saints Apotres Pierre et Paul, la divine Providence, dans ses secrets desseins, ordonnait elle-meme ce voyage, pour que S* Francois fit la ren contre du Patriarehe S* Dominique, et pour que ces deux grandes ames s embrasassent ainsi d un meme zele pour la gloire du Sei gneur. Jusqu alors ils ne s etaient jamais vus, ils n avaient meme jamais entendu parler Tun de Fautre; mais par la trempe de leur esprit et Fharmonie de leur volonte, ils se ressemblaient merveilleuseiuent dans les sentiments de zele et les doctrines de saintete qui devaient les rendre Fun et 1 autre F edification solennelle de Funivers entier. Or, une nuit que S* Dominique priait, suivant son habitude, il vit ~N. S. Jesus-Christ irrite centre le monde, et la glorieuse Yierge Marie, cherchant a apaiser son juste courroux et lui presentant deux hommes, qui par leurs vertus et leurs predications devaient reformer les moeurs de la societe chretienne et reparer les dommages causes a FEglise. En Fun de ces homines, Guzman, divinement inspire, se reconnut aisement lui-meme, mais il ne savait pas quel pouvait etre Fautre, et c^est pourquoi il le regarda avec assez d j attention pour s en imprimer profondement Fimage dans Fesprit. Aussi, lorsque le lendemain il lui arriva de voir dans une eglise cet homme, sous de vils et grossiers vetements de mendiant, il le reconnut pour celui qu il avait admire la nuit precedente dans une vision; il alia done vers lui, le serra dans ses bras avec le doux elan cFun sen timent tout fraternel, et lui dit, la voix tremblante d une tendre emotion : // Yous etes mon compagnon; vous viendrez avec moi, et lorsque nous opererons ainsi ensemble , il n y aura personne qui puisse nous arreter 1 ! // Et des ce moment les cceurs des deux saints resterent unis, et, embrases du meme zele, ils se partagerent Fentreprise de la regeneration et du salut du monde entier. Chose admirable, dit un ancien auteur, de voir deux hommes pauvres, mal pourvus, sans autorite parmi leurs semblables, se partager le monde et en entreprcndre la conquete 2 ! Et en eifet, ils le soumirent a leur grancle aine, grace a la science et a la charite dont ils firent comme un seul sentiment, au milieu des epanchements qui cimenterent leurs liens d union veritablernent

*) Gerard de Trachet, Vies des Freres Prfaheurs, liv. I", chap. I". -} Ferdinand Castillo, dans Wadding, anriee 1276.

fraternelle. Ainsi Francois et son Ordre allumerent le feu sei-apkique, en repandant de toutes parts V amour de Jesus-Christ, tandis que Dominique et ses fils, respleiulissant de la lumiere de* Cherubim, propagerent et defendirent partout la verite { . II reste encore deux monuments vivants, bien beaux, bien edifiants et bien remarquables de cette indissoluble union de deux ordres, sortis comme des jumeaux du sein de FEglise : ce sont, d abord, les ceremonies touchantes qui se celebrent aux jours de fete des deux Patriarches, les hymnes qui se chantent en leur honneur, et les parfums qu on brule autour de leurs autels, specialement a Eome, dans les eglises de la Minerve et tfAra-Cali; puis, la belle et magnifique lettre, adressee aux religieux de chacun de ces or dres par Humbert, ministre general des Preres Precheurs, et par S* Bonaventure, general des Mineurs. Nous croyons utile de la reproduire ici en entier.

" A nos bien aimes Preres en Jesus-Christ, les Preres Mi neurs et les Preres Precheurs, qui sont dans Punivers ! Le Sauveur du monde, qui aime tous les homines et ne veut la mort d aucun de ses enfants, a, suivant les temps, employe divers moyens pour reparer les suites funestes de la premiere chute du genre humain, et aujourd hui il a suscite nos deux ordres pour travailler a Focuvre du saint. Nous sommes persuades qu il a appele et enrichi des dons les plus precieux cette legion innombrable d hommes genereux, afin quails apportent le salut a la terre par la parole et par Fexemple. Yoila pourquoi, a la gloire de Dieu, non a la notre, ils ressemblent 11 deux flambeaux qui illuminent de claries celestes ceux qui sont assis a P ombre, de la mort! Ce sont deux cherubins pleins de science, qui portent graves dans leur ame les memes sentiments et les rnemes pensees, et qui, etendant leurs ailes sur le peuple, le protege nt et le nourrissent de verites salutaires ! Ce sont les deux mamelles de 1 epouse, qui allaite et alimente les petits enfants ! Ce sont les deux fils clu maitre du monde, toujours prets a executer ses desirs et a obeir a ses cominandements ! Ce sont les deux temoins de Jesus-Christ, converts de vetements symboliques, qui prechent la verite et lui rendent temoignage ! Ce sont les deux etoiles resplendissantes, qui, suivant P oracle des sybillcs, presentent Paspect des quatre animaux, et dont la voix a retenti en ces derniers temps dans le monde pour proclamer Plmmilile et la pauvrete volontaire ! Qui pourrait compter tous les rapports symboliques et mysterieux des nombres 2 avec ces deux ordres ?

J ) Le Dante, dans le Paradis, chant XI.

2 ) On voit ici percer le vernis de la science de cette dpoque, ou les docteurs les plus graves cedaient eux-memes aux iuHuences de TEcole quant b la rela-

La sagesse divine, qui a cree tontes choses avec nombre, a voulu Tetablissement des deux ordres, et non pas <Tim seul, aim qn/associes entre enx, ils se consaerassent plus utilement au service de TEglise et au bien commun. De cette maniere, un seul et meme sentiment devait eniiammer leur coeur dans les grandes entreprises de la charite, Tun et I autre devaient s aider et s encourager a 1 ceuvre; leur zele devait acquerir une nouvelle activite; le plus de force de Fun allait suppleer a rinsnfhsance de Fautre, et en se doublant ainsi, le temoignage rendu a la verite aboutirait a des resultats plus importants. Yous voyez done, Ereres bien aimes, combien vraie et profonde doit etre la sincerite de notre affection. Et puisque TEgiise notre Mere nous a fait naitre comme dans un meme enfantement, puisque 1 eternel amour s est plu a nous envoyer deux a deux pour travailler au salut des liommes, comment pourront-ils mieux nous reconnaitre pour, tels, qu au signe de notre tendre union? D ailleurs, comment inspirer la charite a autrui, s^il arrivait qu elle fut en nous faible et languissante ? Comment supporter les persecutions avec une Constance invincible, si nous etions decliires par des divisions intestines? Oh! qu il doit regner entre nous un amour grand et fort, puisque celui que se portaient les bienheureux Erancois et Dominique, nos premiers Peres, etait sans mesure ! Ils se regardaient Fun Tautre comme des an^es de Dieu. se donnaient

muttiellement Fhospitalite, comme s ils Tavaient donnee a Jesus- Christ lui-meme, se rendaient mutuellement honneur, se rejouissaient de leurs communs avantages spirituels, se decernaient de pieux eloges, s aidaient en toute chose, et se gardaient surtout avec un soin extreme de toute rivalite scandal euse. Or, quels avantages ne resulterent point d une pareille union, soit pour Jes deux ordres, soit pour les peuples ? Voila pourquoi cette const-ante charite excite la fureur de Fantiqne ennemi, qui, tel qu un lion fremissant de rage, fait tous ses efforts pour en briser les liens. O freres benis de Dieu ! faites attention et prenez bien garde qu il n^arrive jamais a pouvoir dire dans son orgueil : je les ai vaincus, parce quails se sont ecartes des traces de leurs Peres, en ne continuant pas a marcher dans les voies de la dilection et de Famour ! Eaisons done en sorte que le demon nous trouve toujours prepares a defendre cette charite (Tun prix inestimable, que nos devanciers nous out laissee en heritage;

tion imoginaire des choses et des destinees Immaines avec Ford re des nombres. Ces idees se rattachent a la philosophic de Pythagore, qui puise dans Tarrangement et la signification des nombres la theorie des proportions, les- ([uelles font la beaute et 1 harmonie du Cosmos, t/est-a-dire Fordre de Funivers.

mais pour obtenir une si grande grace, il faut que nous implorions le secours dti tout-puissant, il faut que nous evitions tout ce qui pourrait troubler nos freres, la chose nous parut-elle utile et honnete; il faut que la loi d amour dirige si bien nos actions, que la haine des defauts de nos freres ne 1 emporte pas sur Faffection que nous leur devons. Ne nous laissons jamais aller au desir de passer d un ordre dans un autre; que chacun au contraire affermisse son frere et Fencourage a perse verer dans sa vocation. Benissons en commun les protecteurs des deux ordres, dont les membrea doivent bien se garder de chercher a s enlever 1 un a F autre soit des convents, soit de simples objets recueillis soit par aumone soit par succession. Dans le ministere de la predication, que jamais la jalousie ne s eleve dans les esprits : si cela arrivait, que deviendrait la charite? Que run des deux ordres ne vante point, au mepris de Fauire, ses membres illustres et ses privileges, et que les Freres veillent a ne point mettre au jour les miseres et les fautes d autrui; car il n en peut jamais resulter aucun bien; quails s attachent plutot a avertir les coupables avec une afFectueuse circonspection . Qu uu frere ne croie point facilement le mal qu on viendra lui dire de son frere. Nous vous supplions done au nom de cette charite, qui est Dieu meme, de ne rien negliger de ce qui pent contribuer au maintien de la paix, de la mntuelle concorde dans le Seigneur, et d une indissoluble unite. Et sachez que tons deux nous desirous et demandons de tout notre cosur que vous vous conformiez cntierement a nos instructions. Ceux qui les transgresseront seront punis, comme doivent Fetre les ennemis de Funite et de la paix. Nous aurions bien voulu vous les donner de vive voix; c est paice que cela ne nous est pas possible, que nous vous les transmettons par une lettre 1 .

Grace a Dieu, on peut dire avec verite que ces deux grander families religieuses ne se sont jamais ecartees de ces con sells de leurs Peres, mais qu au contraire elles out toujours present a Fesprit, avec les sentiments d une vraie piete filiale, Fexemple de leurs saints Fondateurs, qu elles imitent en toutes circonstances. Aussi, deux siecles apres leur etablissement, Sixte IV put-il s ecrier avec admiration : //Ces deux ordres, semblablos aux deux grands fleuves du Paradis tdrrestre, ont arrose le jardin de FEglise universelle de leur doctrine, de leurs vertus et de leurs merites de tout genre, et Font feconde cliaque jour da vantage. Ce sont les deux Seraphins, qui, eleves au dessus de

J ) Pierre Rodolphe, dans son Ilistoire stmphique, liv. II, page 307.

toutes les clioses humaines sur les ailes de la plus haute con templation et de F amour angelique, chantent assidument les louanges divines, et qui, publiant les bienfaits infinis que Dieu, le souverain auteur de toutes clioses, repand sur le genre humain, ne cessent de rapporter dans les greniers de la sainte Eglise les gerbes abondantes de la pure moisson du Seigneur, qui sont les ames rachetees par le precieux sang de Jesus -Christ. Ce sont les deux trompettes au son desquelles le Pere celeste appelle le peuple au banquet du saint Evangile 1 .

En effet, ces deux trompettes ont toujours retenti ensemble d un bout de la terre a Fautre; car, soit dans les pays d Europe, soit chez les nations infideles, il n arrive jamais de rencontrer un frere Mineur dans Fexercice de la predication apost clique, sans trouver a ses cotes ou a quelques pas de lui un Frere Precheur, et reciproquement, comme des compagnons en quelque sorte inseparables, soit dans les entreprises, les travaux et les epreuves ou se soutiennent et s aident Fun Fautre, soit dans les triomphes dont ils se partagent les joies 2 . Quels etaient ces entreprises, ces travaux, ces triomphes, le lecteur aura pu en juger facilement par lui-meme, rien que d apres ce que nous avons raconte jusqu ici dans les annales des Missions Eranciscaines. On a vu que des leur origine ils se sont etendus a presque toutes les parties connues du globe, ou les Mineurs ont penetre, en s exposant a la barbarie de peuples inconnus, pour fonder des eglises, pour former et reunir des chretientes, qui, arrosees non settlement de leurs sueurs, mais de leur sang, faisaient naitre et fleurir de nouvelles plantes spirituelles devant le Seigneur, quand naguere elles ne presentaient que les tenebres et la desolation de la mort.

A la vue de ces faits inoui s et vraiment extraordinaire s, on pouvait bien repeter les paroles sublimes par lesquelles le Prophete Isaie invitait en esprit FEglise a bannir la tristesse et a prendre des vetements d allegresse et de fete, pour se preparer aux prochains triomphes qui devaient encore rehausser sa beaute et son eclat. Eejouis-toi, sterile qui n enfantes pas, chante des cantiques de louanges, toi qui n avais pas d enfants; car Fepouse desolee est devenue plus feconde que celle qui a un epoux. Agrandis Fenceinte de ton pavilion, et developpe les

1 ) Bullaire romain, page 361 , tome I, in-fol.

2 ) Voir le Manuel publid il y a quelques annees par 1 illustre Pere Lacordaire, qui y peint en traits vraiment dignes du grand e"crivain cette intime union des deux Ordres, ce parallelisme continuel des ceuvres de leur vie apostolique dans tous les lieux de la terre.

tentures de tes tabernacles! Tu t etendras, tu penetreras a droite et a gauche, ta posterite heritera des nations et peuplera les cites desertes. Ne crains pas; car tu ne seras pas confondue, tu n auras point a rougir, tu ne connaitras plus la honte. Ton epoux est celui qui t a creee; son nom est le Dieu des armees. Pauvre femme! battue par la tempete et inconsolee! je fetablirai sur les fondements de saphirs, je batirai tes tours de jaspe, tes portes de pierres sculp tees, et toute ton enceinte de pierres pre-

cieuses 1 . //

C est ce qui frappa le grand Pontife Innocent IV, qui, temoin de Fincroyable activite des Preres Mineurs et des Preres Precheurs , ainsi que de leurs excursions apostoliques chez toutes les nations connues, et des heureux succes de leur zele, resolut en 1252 de fonder et fonda en effet une societe durable dite des PRERES VOYAGEANT PAR TOUTE LA TERRE POTJR JESUS-CHRIST. Les membres de cette societe etaient destines et obliges a se repandre dans les pays Musulmans et tous autres pays idolatres du monde entier, et a reproduire, a propager, a multiplier de plus en plus les prodiges de la predication des Apotres de Jesus- Christ. Le ministre general de tout TOrdre des Preres Mineurs fut nomine President, de cette Societe, et investi des plus amples pouvoirs, pour la diriger et en augmenter la force et le lustre. On vit s y enroler jusqu a des Eveques et des Archeveques, et tous les autres prelats employ erent le meme zele a la favoriser et a la proteger, a ^exception de quelques prelats Bus ses et Hongrois. Ceux-ci, avec une deplorable prevoyance, pensaient d^une part que tout cc que feraient ces missionnaires pour la diffusion de la foi, pour le salut des ames et pour la gloire de PEgiise, tournerait a leur deshonneur, a eux, et d autre part, que les privileges qui seraient accordes a ces etrangers amoindriraient en quelque sorte leur propre autorite; aussi ces eveques recurent-ils de fortes reprimandes dans des lettres que leur ecrivirent plusieurs Papes, notamment Gregoire XI et Boniface IX".

On ne saurait dire combien une pareille institution servit a augmenter, parmi les Preres Mineurs et les Preres Precheurs, le nombre de ceux qui s attacherent, ici a cultiver et a faire prosperer les Missions deja etablies, plus loin a en fonder de nouvelles. II faut d abord signaler avec interet cette legion de religieux qu on vit partir Tannee suivante (1253) pour 1 Orient, oii les envoyait le meme Pontife Innocent IV, sur la demande

*) IS.UE, chap. LIV.

8 ) Voir Wadding, dans ses Annales, annees i271 et 1373.

de St Louis, roi de Prance. Ce prince avait expose au Souverain Pontife les grands avantages qu on assurerait a la foi dans ces re gions, si Fon choisissait parmi ces homines apostoliques les Eveques et les Archeveques necessaires pour y consolider la foi cliretienne, surtout en Tartarie, ou elle avait commence a grand peine a germer, grace a leurs fatigues et a leurs sueurs. Innocent, deja tres-devoue aux deux Ordres (des Mineurs et des Precheurs), accueillit avec des dispositions tout a fait bienveillantes et fa-vorables la proposition du saint monarque; en consequence, il chargea immediatement son Legat (c etait le Cardinal Odon) de donner a ces chretientes naissantes d Orient des Eveques et des Archeveques designes parmi les Pranciscains et les Dominicains Missionnaires, qui s etaient distingues par la preeminence de leur piete et de leur doctrine. La lettre apostolique qu il lui adressa a cefc effet etait concue en ces termes :

// Notre cher et illustre fils en Jesus-Christ le roi de Prance, prince tres-chretien et premier champion du Christ dans notre siecle, brulant du desir de propager le culte de la foi chretienne, nous informe par une lettre que, suivant le rapport des ambassadeurs qu il a envoyes aux Tartares, beaucoup d entre eux ont embrasse la foi, recu le bapteme, et trouveraient, a ce qu ; il parait, un tres-grand nombre d imitateurs qui entreraient dans la voie de la verite, qui est le Christ, par le bain de la regenera tion, pourvu settlement qu on leur annoncat les paroles du salut. Comme d autres, il croit done conv enable et salutaire qu aux chretiens de ces contrees , jusqu ici pourvus de tres-peu d Ev^ques, on en donne de nouveaux dans la personne des Preres Mineurs et des Preres Precheurs, qui y remplissent les fonctions de Missionnaires, afin qu ainsi les Eglises vacantes aient toujours leur propre Pasteur. Les pouvoirs dont ils seraient investis ne leur permettraient pas de conferer les Ordres sacres, ni d administrer les autres Sacrements etrangers a leur ministere ordi naire, mais bien d accorder en beaucoup de cas les dispenses necessaires aux neophytes, de telle sorte que, dans les manages par exemple, ceux-ci pourraient s unir par des liens legitimes, en cas d empechements non fixes par la loi divine, des que la chose parai trait necessaire ou utile; et que pour le jeune, ils ne seraient pas astreints a Fobserver suivant la rigueur des consti tutions apostoliques, jusqu a ce que, plus fortement affermis par la grace dans la foi catholique, ils soient devenus capables de se soumettre a ces obligations du rite chretien et a d autres semblables. Or, puisque vous etes a meme de connaitre parfaitement les vertus apostoliques des religieux qui resident en ces

pays, nous confions toute cette affaire a votre prudence, afin que vous preniez telles dispositions et mesures et que vous donniez tels ordres que vous jugerez pouvoir mieux contribuer a Favantage et an salut des ames 1 .

Conformement a cette lettre, Odon rendit hommage au merile des Ereres Mineurs et des Ereres Prechenrs; et eeux-ci, il faut le dire, repondirent si pleinement aux esperances du Saint Siege apostolique que depuis lors ils ont ete pendant plusieurs siecles noinmes eveques de ces Egiises de F extreme orient, ou, comme il nous sera donne de le voir, ils firent un bien si grand qu il tient du prodige. II serait trop long d enumerer en detail les expeditions continuelles des Ereres Mineurs et des Ereres Preclieurs, qui, ne faisant que se multiplier apres Finstitution de la Societe des ERERES VOYAGEAXT PAR TOUTE LA TERRE POUR JESUS-CHRIST, couraient, le cceur emb rase du zele apostolique , chez toutes les nations, meme les plus lointaines et les plus barbares du globe, non-seulement avec joie, mais avec enthousiasme, avec bonheur; car ils ne demandaient qu^a essuyer des fatigues et des tribulations pour la gloire du Seigneur. II nous suffira d en apporter en preuve le titre d un diplome du pape Alexandra IV, d apres lequel on ne saurait douter un instant que deja en 1657, annee de laquelle il est date, les Ereres Mi neurs, accompagnes des Ereres Precheurs, ne se fussent repandus comme Missionnaires dans le monde cntier.

La suscription de ce diplome portait : "A nos cliers fils, religieux de Fordre des Ereres Mineurs au pays des SARRASIXS, des PA YENS, des GRECS, des BULGARES, des COMAHS, des ETHIOPIEXS, des SYRIENS, des IBERES, des ALAIXS, des ABYSSINIEXS, des GOTHS, des SCYTHES, des EUTHEXES, des GEORGIEXS, des Nr- BIEXS, des NESTORIEXS, des JACOBITES, des AKMKXIENS , des IXDIENS, des MOSTELITES, des TARTARES, des HOXGROIS de la grande Hongrie, et des AUTRES XATIOXS INFIDELES DU LEVANT,

ET DE TOUTES LES AUTRES COXTREES, SALUT ET BEXEDICTIOX APOS TOLIQUE ! // Influence merveilleuse ou plutot puissance vraiment apostolique d un ordre religieux qui comptait a peine cinquante annees d existence depuis son institution! Certes, un pareil fait paraitrait incroyable, si Fhistoire avec son autorite n etait la pour en rendre un temoignage irrefragable !

Mais, h vrai dire, pour pen qu on y re^arde, on voit qu aujourdliui encore tellc est la puissance de TEglise catholique, qui opere taut de prodiges en favour des pcuples de la terre;

) Voir Ilaynaldi, annee 1253, n LXVIII.

sorte qu il n y a pas de blaspheme plus inepte que celui de pretendre que le catholicisme n est plus desormais qu un corps extenue d oii la vie fuit rapidement. I/impiete de notre temps, dit un ecrivain moderne, en cela comme en tout le reste, n a pas meme le merite de Finvention. II y a deja plusieurs siecles que ce cri s est echappe de la poitrine des incredules; mais les incredules out disparu dans la poussiere du tombeau, tandis que le catliolicisme triompliant s est assis clessus avec la croix; et non seulement il vit toujours, mais il fait passer son eternelle jeunesse dans le cceur des generations nouvelles. A cet egard les impies de nos jours ne reussiront pas mieux que leurs devanciers; car ces prophetes de malheur et de desolation, tortures par le doute, desseches par la negation, sentent quails portent la mort dans leur sein, quand ils s imaginent qu il en est de meme de Puniversalite des croyants, et c est pour cela qu ils pretendent pouvoir se preparer, au nom de je ne sais quelle phi losophic nebuleuse, a ensevelir le catliolicisme, colosse robuste dont la seule vue les epouvante. Mais le testament de Jesus- Christ a ete recneilli par une posterite innombrable : elle a jure" de le maintenir, de le defendre, et de le transmettre dans toute son integrite a ses heritiers, en meme temps qu ellc travaille a le faire connaitre meme des tribus jetees aux extremites du globe. Admirez en effet comme le bataillon des predestines grossit ! En vain les precurseurs de 1 antechrist cherchent a en etouffer la race sous le souffle de leurs impures doctrines ! Pour un enfant faible et corrompu qui deteste FEglise, des milliers de nouveaux soldats se ranccent sous la sainte banniere: la semence de la

divine parole , arrosee des sueu^s et du sang des martyrs cle nos jours, pousse de vigoureux rejetons, non-seulement en Europe, mais en Asie, en Airique, et jusque dans les Ameriques, et ces rejetons croissent et deviennent rapidement des arbres gigantesques, qui donnent des fruits au centuple. Le catliolicisme, franchissant toutes les frontieres, surmontant tons les obstacles, s introduit dans tons les empires : de 1 Orient il se mire dans le ciel de FOccident, du midi il atteint le nord, et sur les ailes de ses missionnaires, il se tourne aux quatre vents de 1 univers. Voila comment FEglise repond victorieusement aux chants funebres que lui adressent les rebelles. Et dans sa marche triornphale elle lance des eclairs qui, eclairant les repaires secrets de Fimpiete, en augmentent mille fois Thorreur, en meme temps qu elle recoit I homrnage de toutes les intelligences qui aspirent sincerement a la verite, de tons les coours que n a pas encore gan grenes le vice, de toutes les ames ulcerees, affligees,

donnees, qui demandent vainernent au monde et a sa vaine science un pen de paix et de consolation. Voila comment on voit surgir une societe digne des jours du christianisme primitif, et se levant a la voix de TEglise, ou naguere regnaient les desordres du paganisme et les plus viles passions, pour accomplir sous sa puissante influence les ceuvres les plus genereuses sur toute la surface du globe. Les traits de la persecution s emoussent contre ces homines, et ne font que prouver de plus en plus leur trempe de diamant. En ce moment les tetes de beaucoup d apotres et de neophytes, \deillards et enfants, tornbent dans les royaumes de Cochinchine et de Tonquin; rnais au milieu de la terreur et sous la hache des bourreaux le nombre des apotres doable et celui des disciples augmente. N est-ce point la une preuve de vigueur plus que naturelle ? La vieille Europe elle-meme, que Fesprit malin couvre et obscurcit de ses ombres empoisonnees, ne regarderait point avec indifference la banniere de la religion du Christ, si elle se deployait. A Pheure de Fextreme peril, on verrait se reveiller les esprits et se relever line foule de croyants aujourd hui plonges dans le somineil : places dans Talternative entre Tapostasie et la mort, ils temoigneraient courageusement de leur foi et se couronneraient de Faureole du martyr. Les boucheries qui ont ensanglante la fin du siecle dernier en France Fattestent assez, et plus encore le zele des missionnaires que FEurope ne cesse d envoyer comme des messagers du Christ aux nations lointaines. Assurement ceux qui bravent sans palir les fleches des sauvages, ne reculeraient pas devant les menottes du sbire. La religion catholique exerce done au sein de I ; humanit6 Tempire le plus etenclu, puisqu j elle possede toujours sur le sol meme de cette Europe enervee la riclie et inepuisable mine de ses propagateurs !

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