‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 17 sur 107 · LE COUVENT DE HALMSTADT · texte numérisé non relu

LE COUVENT DE HALMSTADT

L expulsion des religieux ou 1 usurpation du couvent de Halmstadt cut lieu de la maniere suivante :

En 1 an de grace 1531, une semaine apres le jour des Hois (1 Epiphanie), il vint dans la ville de Halmstadt un predicant Lutherien tres-obstine du nom de Jean Hemmingsdyng, que les habitants avaient appele de Ealsterbo, afin qu il prechat le Lutheranisme : pour eux c etait la vraie parole de Dieu. Quelques jours apres son arrivee, il reunit un grand nombre de ses partisans et se dirigea un soir avec les bourgmestres vers 1 eglise du cou vent. La, devant toute la multitude assemblee , il traita les religieux de voleurs et d assassins spirituels, de seducteurs du peuple, ajoutant que les regies observees par les Ereres Mineurs n avaient aucun fondement dans les Ecritures. Mais le gardien, le P. Matthiaesen le refuta en presence de toute la communaute et de la foule. II repondit entre autres choses ce qui suit : Saint Paul, dans sa seconde epitre a Tiniothee (chap. II) nous avertit qu il faut eviter les questions proposees sans raison et sagesse , sachant qu elles sont une source de difficultes. Or je vois que vous elevez centre nous precisement toute sorte d accusations calomnieuses , opposees a la raison et a la justice; sachez qu ainsi vous vous faites a la fois juge et partie. Je vous recuse done comme un calomniateur qui n a pas le droit de nous juger, et j en appelle a FEveque et au chapitre de Lund, ou, en presence d hommes competents, je saurai me laver moi et les miens de vos accusa tions calomnieuses, en montrant clair comme le jour que nos regies sont conformes aux doctrines des Apotres et des Saints Evangiles. // Et a la fin d un sermon preche le dimanche de la septuagesime 4 Severin Jacobsen,

prises Vicaire et Ministre. Ce dernier litre lui fut donne" par le chapitre

ral tenu a Rome en 1517, ou, deja nomme Vicaire en 1516, il fut conflrme

dans sa dignite" et de"sign6 comme Ministre de la Province de Danemarck.

1 ) II fut ministre Provincial de 1528 a 1531.

2 ) En 1531.

3 ) Le reste manque.

4 ) Le 5 fevrier 1521.

assassine depuis a Ystadt 1 , prouva clairement que les vceux et les regies monastiques etaient fondes sur les divines Ecritures. Jean Hemmingsdyng ne cessa de 1 ecouter, afin de le surprendre dans ses paroles, comrae les Scribes et les Pharisiens avaient fait a 1 egard de Jesus-Christ. Ce discours mit Hemmingsdyng dans une telle colere qu il travailla aussitot a exciter le peuple centre les religieux, et se rendant ensuite a 1 Eglise paroissiale, il y declara qu il ne preclierait plus, si Ton n interdisait pas aux Eranciscains la predication et la celebration de la messe. Toutefois, comme c etait justement le moment ou se disait la grand messe, on resolut de remettre 1 operation a une autre circonstance. Dans 1 apres-midi de ce meme jour les bourgmestres , accompagnes des conseillers, du commandant de la ville et d autres Lutheriens , allerent au couvent, enleverent les calices et abattirent presque tous les autels; ils prirent de meme les livres du chceur, ainsi que tous ceux de la Bibliotheque , et les enfermerent dans lasacristie, dont le commandant emporta les clefs.

Des ce jour la il fut egalement interdit aux religieux de sonner 1 office, et tout cela a 1 instigation du predicant et a 1 insu de 1 autorite supreme. Sur ces entrefaites les religieux obtinrent 1 autorisation de rester au cou vent jusqu a ce que les provisions en fussent consommees; et afin d empecher que tous partissent en meme temps, Holger Gregorsen convoqua au couvent les bourgmestres et les conseillers , qui deciderent que six des Ereres Mineurs y resteraient. Cette concession toutefois ne fut faite qu a la condition qu ils ne celebreraient plus la messe, qu ils renonceraient a la predication, qu ils cesseraient d aller queter, qu ils ne sortiraient point sans la permission expresse du Bourgmestre, qu ils n exhorteraient personne a perseverer dans 1 antique foi et qu ils s abstiendraient de confesser. En consequence , le P. Severin Jacobsen , ayant confesse deux fideles pen dant le careme, il fut aussitot expulse du couvent avec tous les autres religieux; cette expulsion s accomplit en 1531, dans la semaine du quatrieme dimanche du careme.

C est ici le lieu de remarquer que les documents relatifs au mode du gouvernement des Ereres Mineurs, revetus du sceau du gardien et du cou vent, furent deposes a Roeskilde.

On vendit encore ou Ton enleva du couvent de Halmstadt les objets suivants, qu on avait pourtant promis de restituer.

Gerard Olsen, bourgmestre de la ville de Halmstadt, acheta un calice d argent dore, au paiement duquel avait contribue son pere Alaf Perdersen. Ce calice ne fut pas enregistre, parce que la mere d Olsen, encore vivante a cette epoque , en demanda la restitution , attendu qu il ne servait plus au culte divin en vue duquel il avait ete donne.

1 ) Comme nous le verrons plus tard.

Le meme Gerard Olsen se mit en possession d une maison an sud de celle que le P. Laurent Byltzman avait, etant gardien, achetee soixante marcs. II reclama cette maison an lieu et place d une autre moms grande qu une de ses sceurs avait dans le temps donnee au convent de Halmstadt.

Nicolas Skriver, commandant de la ville de Halmstadt , acheta de Jon Styng un vase de cuivre, que le gardien lui avait rernis en nantissement d une somme de quinze marcs, mais qui en valait bien vingt. II ne lui vint point non plus en pensee de le faire enregistrer.

Jean Bagge se mit en possession d une maison au nord de celle dont Nicolas Triksen, ancien habitant de Halmstadt, nous avait legue sa copropriete, en ne nous attribuant toutefois la libre jouissance qu a la mort de sa femme. Mais les deux epoux etaient morts au temps de 1 expulsion.

Holger Gregersen s empara de quatre grandes tables, sans rien donner en compensation, et en outre , de trois grandes scies, qu il promit de rendre en -temps et lieu.

A la demande da gardien, Matliias Matthiaesen, il prit encore sous sa protection une petite chapelle avec une maison que le convent avait fait batir a Skanoer.

II acheta du convent vingt arbres, de 18 palmes de hauteur, trois tables et douze arbres hauts, deux de 13 palmes, cinq de 1C palmes, et cinq autres de 20. Pour tout cela les religienx recurent 4 barils de seigle, 5 de ble de Turquie, et 5 d avoine. De plus, lorsqu ils furent expulses, Holger Gregersen leur donna de 13 a 14 marcs. Sa femme accepta ensuite en depot une petite hoiioge qu elle promit de restituer, s il arrivait que les religieux reprissent unjour possession du convent.

Le meme Holger se fit encore ceder par le Fr. Ziger un grand coussin de plumes, que le commandant lui accorda, en lui faisant souscrire par ecrit la promesse de le rendre en temps opportun. Le meme Holger eut encore une plaque de metal.

Enfin, le predicant Jesper, ex-religieux de 1 ordre, heretique endurci, obtint une grande Concordance de la Bible avec gravures, que le comman dant de la ville lui laissa prendre , en lui faisant promettre de la rendre ; et en outre un grand coussin aussi de 1 agreinent du dit commandant.

Voila tout ce que nous savons dn convent de Halmstadt.

(La fin a la prochaine Uvraison}.

AMALES DBS MISSIONS FRAKCISCAINES.

PEEMIEEE PAETIE.

HISTOIHE

TAETAEIE ET CHINE.

MERVEILLEUX DEVELOPPEMENT DES MISSIONS FRANCISCAINES CHEZ LES MONGOLS DE LA TARTARIE JUSQl/A LA CHINE.

Pour reprendre Vhistoire des Missions Eranciscaines parmi les Tartares, il faut maintenant que nous revenions a Fempereur Mangu-Khan, que nous avons precedemment vu accueillir avec tant de bienveillance dans sa tente le P. Guillaume Eubriquis avec son compagnon le P. Barthelemy de Cremone 1 , qui ne voulant plus traverser de nouveau le desert continua a evangeliser ces regions. Or Mangu-Khan avait regie de la maniere suivante le gouvernement de ses immenses Etats, ou plutot de ses vastes conquetes. II avait donne toute la Tartarie Orientale, avec quelques provinces de la Chine, a son frere Kublai; les pays du Gibon jusqu a la Chine a Ilwadi et a Massoud; le Korassan, rindostan, la Perse et toutes les provinces enlevees aux Musulmans jusqu a la Syrie et 1 Asie mineure, a Argoun Aga; puis, il chargea Holitay de subjuguer le Thibet, et ce general mit en effet tout a feu et a sang, rasant jusqu j au sol les villes et les chateaux.

Sans perdre jamais de vue les Missionnaires Franciscains , qui suivent les Tartares dans leurs excursions, jetons encore les yeux en arriere sur ces mysterieux et terribles instruments de la Pro vidence divine jusque dans les regions sans bornes de la Chine. La, tandis que Kublai en effectuait la conquete, Mangu-Khan employait, de son cote, pour se Fassurer, tous les moyens de gouvernement et toutes les mesures propres a lui concilier 1 affection des habitants : ainsi il construisit et approvisionna des magasins de vivres, il releva les murs de plusieurs villes, il defendit

J ) Voir la deuxieme livraison de la deuxieme ann^e des Annales.

aux soldats de causer le moindre dommage aux campagnes, et de plus, dormant Fexemple d un rare esprit de justice, il indemnisa les victimes des ravages qu il n avait pu empecher. A cet egard il poussa la rigueur jusqu a punir de mort plusieurs officiers superieurs qui avaient ose enfreindre ses ordres. Mangu-Khan n epargna meme point le chatiment a son propre fils, rien que parce qu il avait dans une chasse traverse quelques champs cultives. Comme ensuite la ville de Karakorum lui paraissait trop petite, il i onda en 1256 celle de Kai-ping-Eou, qu il peupla de chinois et de mongols. Le territoire de cette nouvelle ville etait plus voisin de la Chine, dont la situation etaifc d ailleurs plus favorable a la peche, a la chasse et aux assemblies generales. Enfin, quand il eut etabli Tordre dans toutes les affaires de la Tartarie, et en eut confie le commandement a son frere Arig- Bouga, impatient d achever la conquete cornmencee, il bannit la dynastie imperiale des Song et se mit en marche pour rejoindre Kublai (1257). II faut remarquer a ce sujet que, par un de ces caprices fainiliers aux rois barbares, il avait depouille ce dernier de Tautorite dont il 1 avait precedemment revetu, parce que quel ques malveillants le lui avaient rendu suspect, comme se faisant trop aimer et estimer des Chinois. Kublai, a la verite, concut d abord le dessein de repousser cette injustice par les armes; mais, suivant le prudent conseil que lui donnait son ministre Yao-Chou, il prelera se presenter seul et sans gardes devant 1 empereur son frere a Chen-si, oii il se jeta a ses pieds, lui offrant ses femmes, ses fils, ses biens, et jusqu a sa propre vie. Par cette attitude si humble et si affectueuse, il toucha tellement le cceur de Mangu-Khan, que celui-ci, le relevant de terre et Fembrassant avec des larmes de tendresse, non-seulement lui rendit sa premiere confiance , mais le mit a la tete de troupes plus nombreuses que jamais, pour qu il entreprit de nouvelles conquetes. En meme temps il voulait s avancer lui-meme d un autre cote avec trois autres corps d armee; mais au milieu des brillanls succes qui couronnaient sa valeur, il fut blesse a mort dans Fattaque d une ville le 10 aout 1259, dans la neuvieme annee de son regne, et la cinquante-deuxieme de son age 1 . Kublai, proclame empereur des Mogols dans une assemblee de la nation, eut done a lui succeder au trone en 1261. Les Mon-

l ) Biogr. universelle, torn. XXVI, art. Mangu.

gols se trouvaient alors maitres de Pekin et de toute la partie septentrionale de la Chine, quails avaient enlevee aux Kin, autre branche de Tartares orientaux, dont les manclchous d aujourd hui tirent leur premiere origine. Cependant les empereurs de la dynastie des Song, chasses des provinces du Nord par les Kin, s etaient retires dans les provinces du Sud au-dela du Kiang, ou. ils avaient fixe leur residence a Nanking.

Dans cette situation, il etait naturel que Kublai, fort de toute la puissance des Mongols, et deja possesseur de la moitie de la Chine, travaillat a renverser la dynastie de ses rivaux jusque dans leur dernier asile. Pourtant ce n est point la ce qu il desirait, et cela est si vrai qu il leur offrit plusieurs fois la paix, a la seule condition qu ils lui payassent un leger tribut et se reconnussent dependants de la puissance Mongole, comme tant d autres royaumes. Mais il semblait que les derniers empe reurs de cette dynastie des Song, princes faibles et domines par des ministres aussi incapables que presomptueux, cherchassent eux-memes toutes les occasions d irriter leur redoutable antagoniste; ils allerent jusqu a faire arreter et retenir longtemps en prison un de ses ambassadeurs , et jusqu a en assassiner un autre. De pareils outrages finirent par porter Kublai a la ven geance. En consequence, il donna ordre a ses generaux en 1267 de franchir le Kiang, et d envahir les dernieres parties de F an tique empire chinois que possedaient encore les Song. Ces valeureux chefs penetrerent done par divers points dans les provinces rneridionales avec une armee considerable, et y remporterent partout victoire sur victoire, nonobstant la vigoureuse resistance des gouverneurs des places fortes et de la pi apart des generaux chinois a la tete de leurs soldats. Neanmoins cette guerre dura plus de donze ans, et les Chinois s y immortaliserent par maints traits sublimes de courage et de fidelite a leurs anciens maitres. Mais ils finirent par succomber, lorsque les Mongols se furent empares de la capitale des Song et y eurent fait prisonniers Fempereur lui-meme, le jeune Kong-Song, enfant a peine age de sept ans, ainsi que I imperatrice regnante sa mere et tous les dignitaires de la cour. Les captifs furent transportes a Pekin, ou, il faut le reconnaitre, le monarque tartare les accueillit avec les egards delicats que merite le malheur. Cependant la jalousie ombrageuse du conquerant lui fit condam-

ner le pauvre enfant a aller.mourir dans le desert de Gobi, et quant aux deux freres du jeune prince, qu une troupe de Chinois tideles, qui soutenaient encore par les armes la cause desfils du del, avait enleves a temps de la capitale, et menes au loin dans les regions de la mer, ils ne purent empecher que la dynastie des Song ne perit, car elle perit dans les flammes! Ainsi s ecroula defmitivement la domination chinoise, apres avoir dure quatre mille ans sous plus de dix-neuf dynasties, et leur empire tomba pour la premiere fois en des mains etrangeres. Les Chinois n avaient ni assez de patience pour supporter, ni assez d energie pour repousser ce pouvoir usurpateur; mais quand toute la resis tance qu ils essayerent d opposer aux legions de Kublai, gtiidees par le brave Pe-yen, devint inutile, quand beaucoup de gouverneurs et d officiers de 1 ancien gouvernement se furent donne la mort, et que plusieurs commandants de places se furent ensevelis avec leurs families sous les ruines des murs qu ils defendaient, les Chinois finirent par perdre courage, et se resignerent a ceder a la force.

Kublai, alors maitre de la Chine entiere, prit le nom de Chi- Tsou, et songea a de nouvelles conquetes. II voulut parmi elles compter celle du Japon; mais sa flotte, forte de plus de cent mille hommes, battue par des vents furieux et d horribles tempetes, ne put meme point aborder au rivage du pays qu il se promettait d^assujettir. Loin de la; carles troupes japonaises traverserent le detroit, poursuivirent les envahisseurs, et tuerent ou firent prisonniers nombre de Mongols et de Chinois. L entreprise tentee dans le royaume de Pegu fut plus heureuse : les generaux de Kublai le subjuguerent entierement, presque sans coup ferir. Ils reussirent egalement dans d autres expeditions faites dans les mers du sud et conquirent a leur maitre plus de dix grandes iles independantes, entre autres, celle de Sumatra. II est certain que jamais prince n a regne sur des Etats aussi vastes, et cotnmande a tant de peuples. En effet, 1 empire de Kublai ou Chi-Tsou comprenait la Chine, la Tartarie Chinoise, le Pegu, le Thibet, le Tonquin, la Cochinchine, outre les royaumes contigus a la Chine du cote du couchant et du midi, puis le Leatong et la Coree au nord, qui reconnaissaient aussi leur dependance, en envoyant des soldats a Tarmee, et de 1 argent au tresor du souverain mongol. Tous les princes de sa famille, qui regnaient

en Perse, en Assyrie, dans le Turkestan, dans la grande et petite Tartarie, du Dnieper jusqu a la mer du Japon et des Indes jusqu au pole glacial, etaient d ailleurs autanfc de lieutenants ou de vassaux, qui lui payaient des tributs annuels, comme a Fempereur de tons les Mongols. Ni Alexandre-le-Grand, ni les Remains, ni Tchinghiz-Khan , dont Fon vante si souvent les fameuses et iinmenses conquetes, n etendirent leur domination sur des pays si differents et si nombreux que ce Chi-Tsou , potentat chinois a peine connu jusqu ici, puisque, dit Eohrbacher 1 , les histoires modernes n en font meme point mention ! Quant aux ecrivains chinois, ils en parlent dans un sens peu favorable, comme d un conquerant etranger, tandis que les Mongols, au contraire, le considerent a juste titre comme Tun de leurs souverains les plus habile s et les plus illustres. En fait il a opere de bien grandes choses en Chine, ou il se conduisit en prince equitable, bienfaisant, sage et digne de toutes les sympathies.

Nous nous bornerons a en citer un seul exemple que voici. Durant les guerres entreprises dans les provinces meridionales, un de ses generaux avait fait prisonniers trente rnille Chinois, qu il mit en vente comme esclaves. Chi-Tsou les racheta tous luimeme pour leur rendre la liberte. Comme il aspirait vivement a la gloire, il ne cherchait qu a faire benir son regne et a Fillustrer, en se conciliant le plus possible 1 estime de ses sujets par ses belles qualites. C est ainsi que, rougissant de la grossierete des Mongols, il travailla a leur faire adopter les usages de la civi lisation chinoise. Loin de les dedaigner, il s appliqua a puiser dans les livres chinois les maximes de sagesse politique, dont il fit la regie de son gouvernement. II accueillait avec bienveillance les lettres et les savants, sans regarder de quel pays ou de quelle religion ils etaient, et leur accordait toute sorte de privileges en les exemptant de tributs et de subsides. II institua le college desHanliii, le premier tribunal litteraire qui ait existe en Chine; il inspira a la multitude le gout et Famour des mathematiques et porta les esprits a s appliquer a 1 etude d un nouveau systeme ou d une nouvelle science astronomique, toute differente de celle qui avait auparavant cours chez les Chinois. II ouvrit ensuite des ecoles dans toutes les principal es cites de 1 empire; il voulut qu on traduisit en mongol pour ^instruction des siens

*) Jlistoire universclle de I Eglise, liv. LXXIV.

tons les bons livres chinois, ainsi qu une foule d autres ouvrages etrangers, indiens, persans, thibetains. II rait en honneur Fagriculture avec une egale sollicitude; ainsi, quand deux cents Niutches ou Tartares orientaux vinrent lui offrir du poisson de lenr pays, a la peche duquel ils consacraient tout leur temps, il les fit accueillir et traiter avec la plus grande bonte, leur assigna des terres a cultiver, leur fournit des boeufs et toute sorte d instruments rustiques, les exliorta a s adonner au travail, et les renvoya enfin avec des commissaires charges de procurer les memes secours a leurs compatriotes. Tout cela ne lui faisait point negliger Findustrie et le commerce; on le vit alors creuser des canaux, construire sur tous les chantiers des barques et des navires, ouvrir tous les ports aux etrangers, en leur promettant une liberte commerciale absolue. Aussi les marchands de F Arabie, de la Perse et de FInde aborderent-ils bientot en foule aux rivages du Fo-Kien, ou commenca a se developper un trafic etonnant et tout nouveau pour la Chine entiere. Mais la ne se bornerent pas les soins judicieux de Kublai; il acheva son oeuvre et mit le comble a tant de bienfaits par la promul gation d un nouveau code, au moyen duquel il soumit les Chi nois a des lois plus sages et plus humaines que celles que leur avaient imposees les autres Tartares 1 . Tous les titres de gloire que nous venons d enumerer paraitront assurement d autant plus extraordinaires et merveilleux qu on les rencontre chez un prince tartare, et il n est point, jusque dans les pays les plus civilises du monde, de monarque qui ne s en honorat; car il faut avouer que les rois seraient plus respectes et plus aimes que ne le montre Fhistoire en ceux qui, abandonnant le timon des affaires a des subalternes, parfois a des agents incapables de satisfaire aux besoins des peuples, ne se preoccupent pas d^observer euxinemes les lois et semblent ne songer que le moms possible aux veritables interets, soit moraux, soit materiels, de leurs sujets. Mais un point qui se rapporte plus directement a Tobjet et au genre de notre present memoire, qui constitue vraiment pour Kublai ou Chi-Tsou le plus brillant titre de gloire, c est la sol licitude eclairee que ce monarque montra pour procurer a son empire des avantages propres a Felever a un etat de civilisation infiniment superieur aux meilleures conditions de la barbaric.

*) Biographic universellc, torn. VIII, art. Chi-Tsou.

C est dans ce dessein qu il appela et accueillit pres de lui, des homines choisis dans les pays polices, meme les plus lointains, qu il supposait capables d insinuer pen a pen et d inculquer dans Tesprit grossier des Tartares et des Chinois les principes, les usages et les traditions d une civilisation religieuse et sociale plus avancee, sur laquelle, du reste, quelques notions avaient deja heureusement penetre en Tartarie, grace aux allees et venues des Missionnaires Franciscains dans ces contrees, que nous avons rapportees dans les precedents numeros des Annales.

Nous devons ici insister avec quelques details sur ce grand dessein de Kublai, d attirer dans ses Etats des homines appartenant a d autres pays et a d autres civilisations. Plus tard nous ferons voir, autant qu il est en nous, qu il concut probablement ces nobles projets apres avoir personnellement vu des Mission naires ou entendu parler de leurs travaux et des disputes religieuses que soutinrent en Tartarie les Peres Laurent du Portu gal, Jean de Plan-Carpin, et surtout Guillaume Eubriquis a Karakorum, dans une assemblee des grands de la nation, & laquelle assistaient des representants de toutes les sectes religieuses qui vantaient le merite de leurs doctrines. II est interessant de savoir que les messagers envoyes par Kublai a la recherche des homines par ^influence desquels il se promettait de civiliser ses peuples , furent deux italiens celebres , Nicolas et Maphee Polo de Venise, auxquels avait ete joint un mandarin chinois nomme Gogak. Maintenant ecoutons parler de ce fait si important Marc Polo, fils de Nicolas, qui en fut en partie temoin, et dont la reputation universelle nous dispense de nous etendre sur son compte.

// Lors, dit-il, que messire Baudouin etait empereur de Con stantinople, en Fannee de FIncarnation 1250, messire Nicolas Polo, pere de messire Marc Polo, et messire Maphee, son frere, homines sages et avises, partirent de Yenise avec leurs marchandises et se rendirent en la ville de Constantinople. Y ayant demeure quelque temps, ils songerent pour leurs intt3rets a aller ailleurs, ils acheterent beaucoup de joyaux, monterent siir un navire et allerent en Soudanie, ou ils resterent quelque temps. Puis ils voyagerent par terre, et marcherent tant et tant qu ils arriverent a une ville ou residait Eorcheam, seigneur d une province de Tartares. Ce seigneur rendit de grands honneurs a

messires Nicolas et Maphee et temoigna une grande joie de leur arrivee; quant a eux, ils lui offrirent tous les joyaux qu ils avaient apportes. Borcheam les accepta volontiers, les trouva fort a son gout, et fit donner aux -deux etrangers des choses de grande valeur. Quand ils eurent ete quelque temps dans ce pays, ils partirent et voyagerent tant et tant parterre, qu ils arriverent au pays de Barclia; mais ils ne purent s en retourner par le chemin par lequel ils etaient venus, a cause de la guerre qui s eleva entre Barcha et Elan, souverain des Tartares du Levant, et dans laquelle guerre Elan cut le dessus. Les deux freres songerent a s avancer plus loin vers le Levant, pour retourner ensuite par mer a Constantinople. Ils partirent done et se dirigerent vers une ville appelee Euciacha; apres Favoir quittee/ils passerent le fleuve qu on nomme le Tigre, qui est Fun des quatre fleuves sortant du Paradis. Ils traverserent un desert, long de dix-sept journees de marche, ou ils ne trouverent ni villes ni chateaux] mais ils y rencontrerent une grande multitude de Tartares, qui habitaient les champs avec leur betail. Quand ils eurent franchi ce desert, ils trouverent une ville nominee Bacchera, une grande et. illustre ville, dont etait roi un prince qui s appelait Barache. Cette ville etait la principale de la Perse, et les deux freres s y arreterent trois ans. C est en ce temps la qu y vint un ambassadeur d Alavel, maitre du Levant, envoye par Elau au souve rain de tous les Tartares nomme le grand Ivhan. Quand ce puissant personnage vit les deux freres, il s en rejouit vivement, il les vit avec plaisir, s entre tint avec eux et leur dit : // Si vous voulez me croire, vous acquerrez de grands honneurs et de graudes richesses; car le souverain des Tartares n a jamais vu aucun latin, et si vous voulez m accompagner, je vous menerai a lui sains et saufs; et je vous assure qu il vous rendra de grands honneurs, et que vous tirerez de grands profits de ce voyage. // Quand les deux freres eurent entendu ces pa roles , ils resolurent d aller ou il disait. Ils se mirent done en route et marcherent une annee entiere par monts et par vaux, avant d arriver au pays ou se trouvait le grand Khan. Ils trou verent sur leur chemin beaucoup de choses etranges et merveilleuses que ce n est point ici le lieu de raconter. Quand les deux freres arriverent, le grand Khan les recut avec grand honneur et grande fete, s enquerant pros d eux de la situation des latins,

et leur demandant comment 1 empereur maintenait son autorite, comment il faisait regner la justice dans ses Etats, et comment s y faisait la guerre, s j entretenaient les armees et s y livraient les batailles; PUIS, IL LEUR DEMAND A AVEC CURIOSITE DES DE TAILS SUE, MESSIRE LE PAPE, ET SUR LA SITUATION DE L^EGLISE ROMAINE, ET SUR LES ROIS ET PRINCES DU PAYS. Les dits messires

Nicolas et Maphee etaient si habiles et connaissaient si bien la langue tartare quails lui reponclirent convenablement sur tous les points. Quand ils eurent donne au grand Khan des details sur la situation des Latins, IL PARUT S Y INTERESSER VIVEMENT, ET IL

BIT A SES COURTISANS QIj lL VOULAIT ENVOYER DES AMBASSADEURS AU PAPE DES CHRETIENS , ET IL PRIA MESSIRE NICOLAS ET MESSIRE MAPHEE DE VOULOIR BIEN ETRE, AVEC UN DE SES COURTISANS, SES AMBASSADEURS AUPRES DE MESSIRE LE PAPE. Et ils repondi-

rent quails etaient a ses ordres. Alors le grand Khan fit ecrire ses lettres , et il mit dans son message QU IL PRIAIT LE PAPE

DE LUI ENVOYER CENT HOMMES, QUI FUSSENT INSTRUITS ET VERSES DANS LA LOI CIIRETIENNE, ET HABILES CONTROVERSIES CAPA- BLES DE LE CON VAIN CRE, LUI ET SON PEUPLE ET TOUS LES ADO-

RATEURS DES IDOLES, jpuis , qu il le priait egalement de LUI

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