‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 21 sur 107 · HISTOIRE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE CONTEMPORAINE

CHINE

Lettre du P. PAUL DE ERESONARA , Observantin de-la Province de Bologne, Missionnaire Apostolique en Chine, et observations du Professeur JOSEPH DEEOSSI, Membre du College Medico-cliirurgical de VUniversite Romaine , etc. stir les proprietes de la plante ckinoise, nommee Gen-sen, ou de longue vie.

Nous lisions, il y a peu de temps, dans un recueil d Ephemerides historiques, des details qui nous parurent fort interessants sur la vertu merveilleuse d une certaine plante, dite gen-sen, croissant dans les lieux montueux de la Chine septentrionale , et au inoyen de laquelle on parvient a assurer la longevite et a rammer les forces des moribonds, au point meme de les ramener a la vie. La cliose nous semblait assez douteuse et suspected^ exageration; neanmoins nous nous sentimes la curiosite de recherclier Torigine de ces assertions, et de voir ce qu elles renfermaient de vrai. Nous tachames done de nous mettre, au moins indirectement, en rapport avec des personnes qui, demeurant dans ces pays lointains, pussent nous en rendre compte, et le Eeverendissime Pere Bernardin de Montefranco , general immediat des Mineurs Observantins , eut la bonte de se preter a nos desirs, en chargeant les missionnaires residants en ce pays de nous donner des renseignements exacts sur Fhistoire de ce vegetal. Or, voici ceux que nous avons pu recueillir dans une lettre 1 du P. Paul Marie de Presonara, missionnaire, qui fournit quelques details sur ce medicament.

Eistoire naturelle. Le gen-sen est une plante herbacee, qui croit sur les cimes les plus elevees de la Mandchourie (Chine septentrionale) ou de la province du Nuan-Tum, suivant Tappellation chinoise. Elle a une tige presque nue qui se confond avec les buissons voisins, les feuilles petites, jaunatres et de la meme

*) En date a Tum-ol-con du 21 juillet 1861.

couleur que la racine. II sort de cette plante des exhalaisons rafraicliissantes, qui deviennent tres-sensibles quand on s en approche; elle est entouree d ossements de serpents, animaux qui, attires sans doute par les senteurs aromatiques, homogenes et reparatrices qu elle exhale, en recherchent yolontiers le voisinage, et y laissent ensuite leurs depouilles mortelles. Cela peut faire comprendre combien il est dangereux de s en approcher; et en effet, elles sont nombreuses les victimes que dec-hire la dent des betes feroces, ou que tue le venin des rejptiles, perfides gardiens qui defendent le gen-sen. Pour decouvrir et cueillir une pareille plante, il faut se joindre a des caravanes organisees, qui vont it sa recherche, la nuit, a la clarte de la lune ou des lanternes, et non le jour; car le jour, ses feuilles enroulees se confondent avec les racines et se montrent a peine , tandis que Fhumidite de la nuit les fait se deploy er et les rend bien apparentes. Du reste, sans Finspection des feuilles et la sensation de Fair frais que produit la plante, il serait difficile de la distinguer au milieu des buissons efc des broussailles ou elle pousse. Cette difficulte de la decou vrir et le danger evident de mort, auquel on s expose en la cherchant, malgre toutes les precautions imaginables, donnent a la racine de cette plante une valeur enorme; en effet chaque once de racine coute 10, 15 et jusqu a 20 onces d argent. AFelevation extraordi naire du prix se joint un autre obstacle : c est que Ternpereur de la Chine a depuis longtemps interdit le cueillage du gen-sen, en se reservant le droit exclusif d envoyer dans les endroits ou il pousse des travailleurs expres, et en punissant de peines severes les contraventions. Neanmoins Favidite du gain et la repu tation de la vertu medicinale de cette plante portent certaines gens a violer la defense, et quoique secretement, on trouve le inoyen de se procurer et de vendre la merveilleuse panacee. II faut noter d ailleurs que pour echapper a taut de perils et de peines, et pour faciliter le commerce de la plante de longue vie, on a essaye de la transplanter et de la propager dans des terrains assez eloignes; et apres divers essais couteux, on a reconnu que la Coree est peut-etre le pays ou elle prend moins difficilement racine, bien qu encore ce ne soit pas sans perdre de son efficacite native. Cette degenerescence en diminue la valeur, qui ne va guere alors au-dela de six a onze onces d argent et engage en meme temps ceux qui s en servent a en augmenter la dose.

II. Usage et doses. Tout le monde, Cliinois ou Europeens, personnes saines ou malades, adultes ou enfants, peut se servir de la racine du gen-sen. Mais les Europeens, etant d un tempe rament plus nerveux, doivent, pour qu elle ne devienne pas nuisible, Temployer a de moindres doses. Les personnes bien portantes peuvent en prendre de trois a cinq grains par jour, en la cuisant avec du lait, et alors la potion a presque la saveur de notre cbocolat. On la prend aussi ou cuite a 1 eau, ou en poudre, ou en nature. Les vieillards decrepits ou pres d achever le cours de leur vie recouvrent leurs forces en usant de 5 ou 6 grains de cette racine par jour, et il en est qui prolongent leur existence de deux ou trois ans. II j a pourtant des exceptions aux effets toniques du remede, il y a des anomalies qui dependent peutetre de la variete des constitutions organiques. Les malades, deja pres de mourir, retrouvent a Tinstant, par 1 emploi de cinq ou six grains, une nouvelle vigueur qui leur assure une pro longation de vie de deux ou trois jours, prolongation souvent desirable et necessaire pour qu ils puissent se preparer au depart fatal. Le gen-sen ne rend done pas toujours la sante et n agit pas toujours de meme; condition faclieuse qui se manifeste malheureusement dans presque tous les reinedes, meme les plus energiques. Du reste, ceux dont Forganisme est sain ressentent plus facilement la vertu du remede, et profitent de son action medicatrice.

III. Notions P/iilologiques. Nous n avons pu encore decouvrir a quelle famille naturelle ou espece de plante appartient le gen-sen et nous en ignorons le veritable nom botanique; jusqu ici toutes nos reclierches a cet egard ont ete inutiles, et nous n avons pas reussi a nous procurer un sujet qui nous per mit de determiner les caracteres de la plante. D ailleurs les lettres assurent que les deux signes chinois Zen-Sen, bien interpretes, expriment seulement racine, etoile, trois, selon les divers modes de prononciation.

IV. Notions critiques et conclusion. Nous voici done dans une incertitude absolue sur le genre botanique de ce vegetal, qui, a raison de sa valeur superieure, a poids egal, a celle de Tor, et de ses proprietes medicatrices semblables au fluide vital, semblerait meriter un des premiers rangs dans nos pharmacies. Si cependant il s agissait d en fixer rigoureusement, d apres Fexa-

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men (Tune saine critique, la vertu meclicinale , on ne devrait voir dans le Gen-sen qu un tonique energique, propre a reparer la perte des forces naturelles et a prolonger ainsi pour un temps assez court une existence deja presque epuisee. II servirait done a rendre, instantanement quoique temporairement, au fluide vital sa premiere energie, comme, an moment de s eteindre, une flamme i aible et deja vacillante jette un moment de plus vives etincelles. Mais ne possedons-nous pas de puissants toniques et excitants, qui peuvent produire a pen pres les memes effets? I/electricite, soit physique, soit animale, les vins genereux, Fextrait Thebaique, Fecorce du Perou ou le quinquina, la cannelle, les balsamiques, les aromes, les drogues, le camphre, le fer, les spiritueux et les essences, qui entrent dans la composition de tant (FElixirs, ne raniment-ils pas aussi les forces vitales et ne reveillent-ils pas mille fois la vie cliez des cadavres ambulants, chez des sujets morts en apparence? D ou il semble qu on pent a bon droit conclure que le Gen-sen n est autre qu une plante aromatique, douee de proprietes toniques et stimulantes d une grande energie , lesquelles exercent peut-etre une action beaucoup plus marquee et plus favorable sur des individus d un temperament plus mou et moins excitable que le notre, tels que les Chinois! Cette action doit, en ranimant jusqu a un certain point la vitalite et en reparant les forces deju defaillantes , prolonger la vie deja pres de finir, ou bien elle doit, en main tenant les tissus dans 1 etat de vigueur necessaire, eloigner les causes morbides qui agissent plus facilement dans la vieillesse, et contribuer ainsi, au moins indirectement, a la longevite. La se borne toute Fefficacite du Gen-sen, et ceci prouve a quelles preventions exagerees on cede, quand on pretend presenter cette plante comme le veritable arbre de la vie.

JOSEPH DEEOSSI., Professeur.

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