TRIPOLI DE BARBARIE
Rapport du P. Ange de Salute- Ay athe, Mineur Olservantin , Prefet de la Mission Apostolique a Tripoli, aw Reverendissime Pere Raphael de Pontecchio , general des Franciscains , sur I etat de cette mission.
Tripoli^ ce 18 Janvier 1863.
BaVEKEXDISSIME PEEE GENERAL,
Je viens rendre brievement compte a Votre Paternite Reve rendissime de ce qui est arrive de plus particulier en cette mission pendant Fannee derniere (1862).
Son etat spirituel a ete a peu pres le meme qu en 1861. II y a eu cinquante et unenfants qui, nes de parents infideles et baptises a Particle de la mort, se sont en voles dans le Paradis, ou ils prient pour cette mission et pour le bien de notre Ordre, que vous gouvernez si dignement. Un jeune Musulman, age d environ treize ans, a ete envoye, aux frais de la mission, a notre college de Negres a Naples, ou il a deja ete baptise, suivant que me Fa ecrit le P. Louis, Superieur de cette maison. A notre hopital, nous avons, dans le cours de Fannee 1862, soigne, assiste et pourvu de reinedes gratuits, 6523 malades, tant indigenes qu etrangers, la plupart Musulmans et Israelites. Parmi eux il en est beaucoup qui viennent d une distance de quatre ou cinq jours de voyage, pour etre soignes par les soeurs de S* Joseph, qui dirigent notre hopital. II est vrai que le maintien de cet etablissement absorbe chaque annee pour la mission de Tripoli une somme considerable, mais il est tres-vrai aussi que c est la le meilleur moyen d^operer du bien parmi ces malheureux infideles. Les e trail gers qui arrivent dans le pays et la plupart des chefs Musulmans viennent visiter Fhopital en semontrant tres-satisfaits, soit de la maniere dont il est tenu, soit de la grande charite qu y trouvent egalement les malades, sans distinction de religion ou de nationalite. II y a peu de jours, une jeune fille de cette ville prenait le saint habit des soeurs de S 15 Joseph, et les principales families de Tripoli assisterent a la pieuse ceremonie, ainsi que presque tout le corps consulaire. La mission entretient quatre ecoles, une pour les garcons, dirigee par les religieux, et trois
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pom les filles, dirigees par les sceurs, au nombre de neui , outre deux jeunes institutrices pauvres, aux besoms desquelles subvient aussi la mission. Au moi de mai 1862 j ai etabli uu Missionnaire dans la ville de Derna, et le convent de Bengasi pour les missionnaires est entitlement aclieve; dans trois mois la maison destinee aux Sceurs de S* Joseph sera egalement terminee. J avoue qu au raeme inois de mai j avais fait suspendre les travaux; mais F architects m ayant ecrit que de ce retard resulteraient de graves dommages pour la mission, je dus contractor de nouvelles dettes, afin d achever cette maison, et aussitot apres on reprendra la construction de la nouvelle eglise.
Je devrais cette annee envoyer quatre sceurs a Bengari, ou Ton en a le plus grand besoin pour ^education des jeunes filles ct pour le soin des malades; malheurensemenfc, le manque de moyens pecuniaires m en empecliera. II y a dans cette ville line telle penurie que non-seulement elle y a presque aneanti le commerce, mais qu^elle y a rendu extremement rares les denrees neceasiires a la vie, de sorte que la mission est fort genee , tant par la diminution notable de ses ressources que par l/urgence de certaines depenses. 11 vous suffira de savoir que le seul entretien des missionnaires qui y resident a coiite en 1862 plus de six mille francs.
Je profite de Foccasion pour faire observer a Yotre Paternite Eeverendissime qu* encore que la conversion des Musulmans de cette Eegence soit fort difficile, a cause de leur attackement fanatique au Goran, Dieu daigne neanmoins ne pas nous laisser prives d une certaine consolation, comme vous Favez vu plus haut; en effet la mission jouit d ime grande estime aupres des sujets de toutes les nations. Je ne saurais omettre de vous infor mer que les bonnes sceurs de S fc Joseph, attachees a cette mission, remplissent leur role avec un zele et une charite v raiment apostoliques, aussi sont-elles aimees de toute la population, sans rn excepter les infideles Musulmans eux-memes, ce qui, certes , promet d excellents fruits pour 1 avenir. Je puis, du reste, vous assurer que la mission ne laisse manqucr les sceurs de rien, et qu elles sont tres-contentes de leur situation.
Enfin, tout en vous exprimant IPS sentiments de mon pro fond respect et de ma vive gratitude, je prie ardernment le dispensateur de tous les biens de recompenser votre zele pour notre
mission; croyez qu elle ne cesse d adresser a Dieu et a la Yierge Immaculee des voeux fervents pour la conservation de Yotre Paternite Reverendissime. Je vous baise la main, je vous demande a genoux votre benediction Seraphique, et je me dis de Yotre Paternite Reverendissime,
Le trescliumble, ires-devotee et tres-reconnaissant
serviteur et sulordonne, PR. ANGE MARIE DE S te -AGATHE, Prefet Apostolique.
P. S. Le 17 dn present mois on a baptise et confirme solennellement dans notre eglise une jeune negresse d environ dix-huit ans qui a d autres talents joint la connaissance de cinq langues, savoir 1 arabe, 1 italien, le francais, Fanglais et le nialtais.
IY.
^ V PALESTINE
Lettre da P. CYPEIEN DE TKEYISE, Professeur de Philosophic des Mineurs Observantins a Venise, an Redacteur des Annales sur un evenement funeste arrive en nos Missions de Palestine.
ce ^Janvier 1863.
TRES-REVEREND PERE
En reponse a Texcellente lettre par laquelle vous me demandiez de vous communiquer les nouvelles que je pourrais aisement me procurer sur nos missions cliez les infideles, je vous dirai que le plus souvent mes frequents rapports avec quelques-uns de nos Missionnaires se reduisent a en recevoir des commissions auxquelles je clierche a satisfaire le mieux possible. Cependant notre confrere le P. Eelix des Masi vient precisement de me rapporter an fait fort remarquable, dont il a ete temoin oculaire en Palestine, pays qu il a quitte il y a peu de temps.
Ce fait prouve que les infideles de Terre-Sainte persistent dans leur rapacite effrenee et dans leurs habitudes sanguinaires; il montre en meme temps a quel prix les Pranciscains sont parve nus depuis plus de six siecles a se maintenir en ces lieux a la garde des augustes sanctuaires de notre Redemption, cornme les seuls r epresentants , dit tres-bien un ecrivain recent, de la civili-
salion cJiretienne de I Occident , dans un pays eniierement livre a la barbarie!
C etait le 7 aout de 1 annee derniere (1862). Une petite caravane de personnes qui avaient satisfait leur devotion dans le celebre sanctuaire de Nazareth, la ou le Yerbe divin se revetit de la chair humaine, Terlum caro factum est, se dirigea.it vers Jerusalem, qui s en trouve a trois journees de distance. C etaient trois religieux Franciscains , le P. Blaise de Toscane, le Fr. Jac ques de Sicile, sacristain du Saint Sepulcre, et le Fr. Fortune de la Marche, boulanger du convent et de 1 hospice S* Sauvenr a Jerusalem, un gentilhomme dela Eomagne, un chretien arabe et un turc, ces deux derniers en qualite de Mucari, ou de conducteurs de chevanx. Ay ant pris la route de Sannur (qne pinsieurs pretendent etre la fameuse Bethulie) et avant passe a Nablos (Fantiqne Sicheni), ils s avancerent sans accident jusqu au dela de Siloh; ils n^avaient eu a se plaindre que de la fatigue causee par les montees et les descentes continuelles dans les montagnes, par des nuits blanches, a la belle etoile, et par mille autres inconimodites, suites inevitables d un voyage a travers ces re gions sauvages etpresqus desertes. Ils arriverent ainsi lelendemain devant Gabaa, pauvre village turc, ou ils resolurent toutefois de ne pas entrer, s arretant, selon la contnme des pelerins, pour y passer la nuit, sous des plants d oliviers, d autant plus qn ils eurent la chance de rencontrer une autre caravane de sept ou Imit mucari, qui retournaient avec leurs montures a Jerusalem. Ils se joignirent done a ces derniers suivant 1 usage, enleverent leurs provisions de dcssus les chevaux pour prendre un frugal repas, puis s etenclirent sur le sol, Tun a pen de distance de 1 autre. Mais a peine s etaient-ils endormis, qu une troupe de Bedouins a cheval et armes de lances apparut tout-a-conp , et, ayant decouvert la petite caravane, s elarica sur elle pour la piller. Le premier qu ils frapperent fut le IT. Fortune, qui reposait un peu a Fecart des autres et qui recut sur la tete un terrible coup de baton. II avait eu neanraoins la force de se lever et d appeler an secours , quand un second coup Tetendit par terre evanoui et baigne dans son sang. Cependant son cri avait re veille ses compagnons, qui furent aussitot clebout; mais le tumulte des assaillants et Vobscurite de la nuit produisirent une confusion telle que les mucari prirent precipitamment la fuite ,
tandis que le P. Blaise recevait une profonde blessure au milieu du front et que le Fr. Jacques, atteint au crane, tombait sur le sol; le voyageur Bomagnol etait aussi grievement blesse, et le domestique chretien lui-meme tres-maltraite.
Les feroces assaillants pillerent ainsi tout le bagage des pelerins et les depouillerent meme des vetements qui les couvraient; puis ils partirent. Que pouvaient alors faire les malheureux, dans une situation si deplorable? Le P. Blaise, incapable de remuer, fit tant d instances qu il determina le domestique cliretien a se rendre au village voisin, pour demander aide aux Turcs. Ceux-ci, quoiqu apres un peu de retard, allerent ou on les appelait, et furent touches d une telle compassion a la vue des blesses, que les transportant jusqu/a la bourgade, ils les installment dans une inosquee, et leur fournirent tout ce dont ils avaient besoin pour se couvrir. Neanmoins les religieux passerent le reste de la nuit dans les transes les plus cruelles, et le pauvre frere Fortune surtout, qui ne pouvait proferer une parole, poussait des gemissements a fendre le coeur de pitie, sans que ses compagnons pussent lui apporter aucun secours. Des que le jour parut, le P. Blaise s efforca d ecrire de son mieux au Pere, cure de Eamala, qui s empressa d envoyerimmediatement un expres au Eeverendissime Pere Custode de Terre-Sainte, a Jerusalem, aim de lui annoncer ce qui s etait passe. Ce dernier cliargea aussitot le Frere infirmier du couvent de se rendre sur le champ a Gabaa, avec un compagnon, un janissaire et deux autres personnes, munis de tout ce qu il fallait pour panser et habiller les blesses. Mais la distance des lieux ne leur permit d arriver a Gabaa que le 10, et c est alors seulement qu ; on put transporter sur une petite echelle le pauvre frere Fortune a Jerusalem; il y mourut la nuit suivante au milieu de souffrances incroyables ct dans un delire continuel, sans qu il lui iut possible de proferer un seul mot, a cause des blessures mortelles qu il avait recues a la tete.
Telle fut la fin de cet excellent religieux, pleure, parce qu il en etait tendrement aime, de tons ceux qui 1 ont connu. Car, outre le zele avec lequel il servait les Lieux-Saints, il se montrait infatigable dans Faccomplissement de ses devoirs , et c est pourquoi les Peres de Terre-Sainte deplorent si amerement sa perte. Qu^on juge par cet evenement de quelle securite on jouit en Palestine; il n est point un etranger qui soit certain d y conserver
la vie. Aussi le consul de Trance, en faisant son rapport; au pacha de la ville, demanda-t-il que le gouvernement prit des mesures pour atteindre les auteurs d un pareil attentat. En con sequence , le pacha se hata d envoyer du cote de Gabaa un detachement de 50 cavaliers, qui toutefois n ont rien fait jusqu ici, grace a Fincapacite et a Favarice de ceux que le gouvernement Tare prepose au maintien de Fordre public et a Fadministration de la justice dans les provinces.
Je crois, mon tres-Eeverend Pere, qu il pourra etre utile de publier cette relation dans vos Annales des Missions Franciscaines, et je vous affirme qu elle est absolument conforme a tout ce que rn a raconte le temoin tout a fait digne de foi, que je vous ai ci-dessus nomme. Elle concorde, du reste, avec ce qu ont rapporte les journaux les plus accredites de Erance.
Entre-teraps , veuillez agreer Fexpression des sentiments d estime avec lesquels j ai Fhonneur de me redire,
Totre tres-devoue serviteur et confrere, ER. CYPRIEN DE TREVISE, Min. Ofc.