TRES-ESTIME PERE PROFESSEUR
N attendez pas de moi, cher Professeur, que je vous doimt. un ensemble de details minutieux sur la situation de notre pauvre patrie, qui gemit depuis tant de siecles sous Toppression des Turcs, et surtout sous celle des gouverneurs de Provinces. Us agissent a notre egard absolument comme dans le temps passe, et rendent ainsi vaines les meilleures dispositions du Sultan en faveur des chretiens. Les Firmans restent toujours une lettra morte, de sorte qu^un chretien, par cela seul qu il est chretieu, continue a n j avoir point le droit de temoigner devant les tribunaux, ni de faire valoir ses rnoyens de defense, tandis que les Mahometans jouissent de tous les privileges, jusqu a etre repu tes infaillibles dans leurs declarations, eux qui mentent aussi solennellement que peuvent le faire des disciples de Mahomet. Les deux faits suivants vont vous en fournir la preuve.
Le 28 mai 1862 nous avons obtenu du Sultan un Firman par lequel on nous donne, au milieu de la ville de Mostar, un jardiu appartenant jadis a Ali-Pacha Eizvanbegovine, et depuis au gouvernement, pour y batir une eglise catholique, ainsi qu une ecole
destinee aux enfants des deux sexes. Eli bien! malgre cela nous n avons pu jusqu ici ni en avoir la clef, ni obtenir du gouvernement Urseid-Pacha I exequatur dont nous avons besoin pour profiter du Firman. Bien au contraire, il y fait cultiver des legumes pour son usage ; toutes les fois que nous allons nous en plaindre, il nous repond suivant la mode turque : lakalum (nous verrons) ! Ainsi, lorsque, il y a quelques jours, notre tres-zele eveque, Monseigneur Raphael Barisic, se rendit en personne pres du pacha, et lui fit entendre qu il serait temps de mettre un terme a cette derision, on lui repondit que dans la quinzaine sesdesirs seraient satisfaits ; mais la quinzaine s ecoula, et le pacha n y pensa meme plus, rnontrant par le fait que les pauvres chretiens ne doivent attendre de ces barbares que Finsulte et ^oppression. En vain recourumes-nous aux consuls des puissances europeennes qui resident ici , on ne tint pas davantage compte de leurs recla mations. 11 ne servirait d ailleurs a rien de chercher un autre emplacement; car, outre la difficulte de trouver un terrain aussi convenable, nous rencontrerions les memes resistances pour nous en mettre en possession; cela vous fait voir que les Pirmans de Constantinople ne suffisent pas.
Yoici Tautre fait. Yous savez que nos fermiers, aim de mener paitre leurs troupeaux dans la Planina, etaient, a la satisfaction commune, convenus d unprix avec la famille mahometane Kopic, a laquelle on presume que ce lieu appartient. Or, il plut au gouvernement d ordonner que desormais la moitie de cet argent fiit payee au pacha; et, a vrai dire, les fermiers y consentirent; mais il en fut autrement de la famille Kopic que cet arrangement ne satisfaisait pas le moins du monde. Eh bien! croirait-on que, foulant aux pieds toute justice, le pacha, au lieu d engager les Kopic a s apaiser, ou de restituer ce que le gouvernement leur avait enleve, decida au contraire que les fermiers chretiens eussent a payer un double loyer, pour satisfaire a la fois et les proprietaires et le gouvernement? Les pauvres gens jeterent leshauts cris et demanderent justice. La-dessus le pacha, de depit, fit arreter hier 22 Janvier plus de vingt chefs des villages catholiques, qu on amena un a un en sa presence, et il leur demanda brusquement par qui ils avaient etc excites a ne point payer un double tribut (ou loyer}, si c etait par les Missionnaires (lesPreres Mineurs), ou bien par le Kogjopacha (representant des catholiques
pres du gouvernement). Us repondirent que ce n etait par aucuil d eux, mais uniquement par le decret du souverain statuant quails n avaient a payer qu un seul loyer a partager entre la famille Kopic et le gouvernement. Comment cela finira-t-il? Je n en sais rien; mais il est a parier cent contre un, que ce sera au pis pour les chretiens. Ainsi, apres avoir perdu ce quails avaient, et surtout leurs chevaux dans les dernieres guerres qu ils ont faites en faveur du gouvernement, sans en etre nullement indemnises, ils se voient maintenant jetes sans pitie en prison par cela seul qu ils demandent justice contre une inique oppression. Ah! mon cher ami, prions afin que des jours plus heureux paraissent en-fin et viennent consoler ces infortunes qui le meritent bien, eux qui sont restes fermes dans la foi catholique pendant plus de quatre siecles sous une tyrannic sans exemple. Souvenez-vous de temps en temps de
Yotre-tres affectionne confrere,
PR. PIERRE KORDIC, Missionn. apost. en Her z eg ovine.
TROISIEME PAETIE.