TRES-CHER PERE CYPRIEN
II m est trop agreable de vous donner des nouvelles de cette mission reeente pour que je ne m empresse pas de satisfaire vos desirs a cet egard. Vous savez que, reveriu de Paris a Alexandrie d Eg ypte a la fin de 1 annee derniere, j j ai recu immediatement Tordre de me rendre a Porto-Said, pour aider le P. Erasme qui y remplit les fonctions de cure. Mais ici vous me demanderez ou se trouve cette ville de Porto-Sa id, que n indiquent pas les cartes geograpliiques de TEgypte, Voila precisement ce que je veux avant tout vous expliquer.
La gigantesque entreprise du percement de Tisthme de Suez tend, com me on le sait, a unir la mer Eouge a la Mediterranee. Ehbien! Porto-Said, qui a recu son nom de feu le Vice- Hoi d Egypte, est le port de la Mediterranee a Fendroit des travaux de percement qui sert d embouchure au canal. Ainsi cette petite ville, qui ne compte que trois annees d existence, est situee a moitie chemin entre Alexandrie et Jaffa, dans le voisinaffe de Fancienne Peluse. Elle s eleve sur cette etroite
langue de sable, qui separe la mer du lac de Monzaleh, et qui,
a ) Cette lettre ecrite en frangais a ete traduite en italien par le P. Cyprien a elle estadress^e.
si elle fut autrefois souvent couverte par la mer, est maintenant tout a fait a Fabri de la violence des flots. Les maisons y sont construites partie en briques, partie en bois; beaucoup sont simplement en nattes, qui offrent une habitation suffisante aux Arabes, sous ce climat, ou la pluie ne tombe que tresrarement. Sa population, qui est de 3000 ames, se compose de 600 Europeens catholiques, de 500 Grecs scliismatiques , et pour le surplus, d Arabes. Le climat, quoique chaud, est salubre, et bien que tout autour de la ville le sol ne soit qu un desert aride, ou Ton n apercoit ni arbre ni ombre de ver dure, la vue est au rnoins chaimee par la vue de la mer continuellement sillonnee par de nombreux vaisseaux.
Mais tout en etant ici entoure d eau, on y manque de cet element, en tant qu il est necessaire a la conservation de la vie, car I eau du lac est tout a fait saumatre, et le canal (dernierement crease" par le courageux Lesseps), qui conduit dans 1 istlnne 1 eau du Nil, n arrive qu au bord oppose du meme lac, cVou elle nous est apportee, d une distance de dix heures de marche , dans des boites de fer, qu on amene sur des barques, en atten dant qu ou ait construit 1 aqueduc en tuyaux transportes (V Eu rope. De meme toutes les provisions de bouclie nous viennent de Damiette, et grace a la prevoyance de M r Laroche, ingeiiieur en chef, les habitants de Porto-Said ii ont rien a desirer.
Je ne vous parlerai pas des nombreux ateliers, fonderics, bureaux et depots de machines de toutes sortes, necessaires pour les fouilles et pour la construction des deux ports , Fun sur le lac, Fautre sur la mer; les travaux avancent rapidement, mais il n est pas douteux que rachevement n exige encore quelqucs annees outre beaucoup d argent.
Si je passe a ce qui regarde la mission cath clique en cette colonie, je puis vous assurer que les choses sont en tres-bon cJiemin. II est juste d attribuer siirtout les succes obtenus aux soeurs du Bon Pasteur d Angers, qui, animees d une chariie toute chretienne, se devouent jour et nuit au soin des malades accueillis dans notre hopital public. Elles furent les premieres u faire entendre a ccs intrepides ouvriers la voix de la religion en cc pays, et c est une grande consolation pour ceux cl entre eux qui succombent a la fatigue et a la chaleur d etre soignes non seulement quant au corps, mais aussi quant a Tame, par ces reli-
gieuses, qui leur prodiguent les conseils les plus salutaires et les meilleurs exemples. Je pourrais citer a 1 appui les conver sions qu elles ont operees par leur influence meme chez des gens qui etaient nes liors du sein de la sainte Eglise, ou qui avaient eu le malheur de s en eloigner. Mais, a mon avis, le plus grand bien qu elles font c est d instruire les jeunes filles, qui, etant nourries du lait de la religion, promettent un grand progres dans les voies de la veritable civilisation.
Depuis dix mois seulement que les Franciscains concourent a de si belles O3uvres de charite, on nous a construit une grande chapelle qu on a voulu dedier a sainte Eugenie. Nous y celebrons 1 office divin, et nous avons la consolation de la voir tres-frequentee. Nous sommes actuellement trois pretres efc un frere lai, qui, apres avoir rempli les devoirs de notre ministere tant a Peglise que dans notre hopital, nous appliquons chaque jour a instruire les enfants, soit catholiques soit musulmans, dans Tecole speciale qui nous a ete connee. Notre petit, nombre fait que nous sommes continuellement occupes; mais nous sommes soutenus par Fespoir que le Seigneur daignera benir nos travaux pour le bien (Tune ville nee d hier seulement, mais qui deviendra eertainement plus tard une des plus importantes de VEgypte.
Tous ont eprouve Tautre jour aussi bien que nous une grande consolation a recevoir Mgr Pascal Vuicic, qui a visite cette partie de son diocese comme Vicaire apostolique de FEgypte. Les belles qualites dont ce Prelat est orne vous sont bien connues a vous qui avez eu le bonheur d etre son disciple , quand il professait la tlieologie au couvent de Venise; mais je puis ajouter que maintenant il merite une admiration particuliere par le zele infatigable qu il deploie pour le bien de son vaste diocese, dont il vient de terminer la visite pastorale, malgre la.faiblesse de sa sante et les incommodites des voyages faits dans ces pays chauds.
A peine 1 Illustrissime eveque fut-il arrive que tous se rendirent a la chapelle pour assister a sa messe, et le lendemain il administra le sacrement de la Confirmation a beaucoup d enfants des deux sexes que nous y avions precedemment prepares. Cette ceremonie fut d autant plus toucliante qu elle avait lieu pour la premiere fois dans cette ville. Monseigneur baptisa ensuite deux enfants nouveaux-nes, a la priere des deux families, auxquelles
ffs appartenaient. II entendit, en outre, la confession de pinsieurs allemands, dont il connait parfaitement la langue, entre toutes celles que vous savez lui etre familieres. Puis, qnand il eut visite Fhopital, la maison d education, les ecoles et quelques-unes des principales families, il retourna a Alexandrie, laissant tout le monde edifie de sa haute piete et reconnaissant des sages conseils qu il donnait genereusement a chacnn.
Voila, mon clier Pere Cyprien, ce qui me parait meriter de vous etre communique pour votre satisfaction et votre edifica tion. Je ne manquerai pas a 1 avenir de vous informer des progres de cette Mission, et meme de Fentreprise grandiose qu on realise en ce pays; car je sais que vous vous plaisez a recevoir de semblables nouvelles. En attendant je vous prie de nous recommander tous a Dieu et a la tres-sainte Vierge Immaculee, pour qu elle lui demande que le fruit de nos fatigues ne soit point perdu. Puisse-t-elle aussi par son intercession attirer les benedictions divines sur les efforts que deploie et les travaux qu execute le genie de 1 homme pour le percement de Tisthme et le developpement de cette ville; car il est certain que nisi Dominus cedificaverit civitatem, in vanum laborant qui (sdijicant earn.
Eecevez mes salutations les plus cordiales, rappelez-moi an souvenir de mes confreres de la bas, et croyez-moi toujours,
Votre tres-affectionne Confrere,
PR. BEBNAKD DE MILAN, Miss, apost. Mm. 06s.
CHINE
Lettre par laquelle I lllustrissime et Reverendissime Mgr Louis DE CASTELLAZZO, Mm. Obs., Vicaire apostolique de Scan-tum en Chine, rend compte de la situation de son licariat a I ex-ministre general de VOrdre.
Zi-nan-fu , Province de Scan-turn, 6 fevrier 1863 REVEHENDISSIME PERE,
J ai recu ii y a quelques jours votre excellente lettre du 5 juillet dernier, et tout en vous remerciant des nouvelles que vous
m avez donnees, je fais des voeux pour que, coinme vous n avez cesse de pourvoir avec tant de sollicitude aux besoins de nos missions, quand vous etiez superieur general de 1 Ordre, de me me votre successeur continue a nous accorder une egale bienveillance, a nous ses fils qui travaillons a propager la gloire de Dieu dans ces parties du monde si lointaines.
Quant a nos affaires, je suis heureux de vous dire que par Fintermediaire de la legation Francaise, on m a restitue deja Fancienne residence que nous avions en cette ville de Zi-nan-fu, ou tous les fideles attendent maintenant avec impatience que je rebatisse a notre Dieu une belle eglise, telle qu ils en avaient une auparavant; ainsi charpentiers, forgerons, macons, tous in offrent leur concours afin que les travaux commencent sans retard. A parler franchement, je me trouve en vrai Franciscain, reduit a une extreme misere ; neanmoins j espere elever dans cette populeuse cite paienne un beau temple a la mere Immaculee de Dieu, comptant que vous m en fournirez les mojens necessaires. J ai prie votre Eeverendissime successeur de charger en mon nom Fun de nos confreres en Italie d aller recueillir des aumones a cette fin. Yeuillez appuyer cette demande par vos demarches ; vous en obtiendrez du ciel Fun et Fautre une ample recompense. Car un beau temple au milieu de cette populeuse cite contribuera grandement a la gloire de Dieu, a Fhonneur de notre Eeligion catholique et a la conversion de ces pauvres idolatres. En fait, plusieurs d entre eux se sout deja presentes a moi pour solliciter comme un bienfait Ferection de cette eglise, et deja je les ai admis au nombre des catechumenes. Quant au gouvernement chinois, nous pouvons seulement en dire pour le moment qu il laisse nos chretiens jouir pleinement du libre exercice de leur foi. Dieu veuille que cette paix dure longtemps !
Cependant nous avons vu cette annee s accroitre le nombre des brigands qui pillent les villages, de sorte que j ai etc force, il y a quelques jours, cFabandonner ma pauvre residence et mon seminaire, pour m installer en cette ville de Zi-nan-fu; car le pays etait monde d une multitude immense de bandits. C est done ici, comme dans le point central de notre mission, que je dois maintenant fixer ma residence a cote du seminaire.
Je ne sais aucune nouvelle de notre confrere Mgr Efis, et la
guerre civile avec toutes ses horreurs continue a desoler sa pro vince.
Priez tous le Seigneur pour nous, et- croyez moi toujours
Yotre humble et sincere serviteur,
Fn. Louis DE CASTELLAZZO, Mm. Obs. Fie. apost. de Scan-turn.
TROIS1EME P ARTIE