‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 74 sur 107 · DEPART DE MISSIONNAIRES EN MAI ET JUIN · texte numérisé non relu

DEPART DE MISSIONNAIRES EN MAI ET JUIN

Sont partis : pour Jerusalem, le P. Anicet de Sant Angelo des Lom bards dans la Pouille, Obs. de la province de Saint Ange, avec le frere lai Marien du meme pays et de la meme province; pour le Chili, le Fr. Pierre de Nice, Obs. de la Custodie de Nice; et pour les missions de Bolivie les PP. Athanase de Costarauiera et Pacifique d Olivastri, Obs. de la Province Romaine.

QUATBIEME P ARTIE.

Resume de Vhistoire de la persecution suscitee conlre la Religion Catholique dans I empire de la Chine en Van de grace 178 4, trace par le P. JO SEPH MATTEI DE BIENTINA, Missionnaire apotstoliqne, Mineitr Obser vant in de la Province Toscane.

Manille (iles Philippines], 30 juillet 1786.

11 n y a certainement personne, pour peu qu il connaisse 1 histoire des missions orientales, qui ne sache quels heureux et brillants progres la Religion catholique avait fails en Chine a la fin du siecle dernier et au commencement de celui-ci, sous le regne du grand Kan-hi (aieul de 1 empereur actuel Kien-long), qui favorisait la religion non moins que ses apotres. Une si riche moisson faisait esperer a tous des fruits dc plus en plus beaux et abondants; mais la mort inattendue (en 1721) d un prince au-dessus de tout eloge, apres les celebres legations de 1 immortcl cardi nal de Tournon et de Mgr Mezzabarba , Patriarche d Alexandrie , dissiperent bientot les esperances qu on avait conpues.

A peine monte sur le trone imperial, Jung-ching, quatorzieme fils du defunt Kan-hi, cedant aux representations que lui firent quelques vicerois et gouverneurs de provinces mal disposes, interdit dans tous ses etats la religion catholique, ordonna la demolition des eglises, et relegua tous les ouvriers cvangeliques dans la ville de Canton; il n exempta de la proscription que les eglises et les missionnaires de Pekin, qu il voulut conserver a la tele du college de mathematiques et pour la culture des beaux-arts. Non content de ces mesures, comme les missionnaires relegues a Canton avaient , malgre la defense qui leur avait etc faite , exerce secretement leur ministere apostolique, il les exila tous en 1733 a Macao.

Quand, a la mort de Jung-ching, survenue en 1735, son fils Kien-long, empereur regnant, prit les reines du gouvernemcnt, on espera que sous lui la situation de notre religion pourrait changer d aspecfc et s ameliorcr. Mais il montra bientot qu il voulait marcher sur les traces de feu son pere, dont il confirma et renouvela en diverses circonstances les lois et reglements sur la matiere. Neanmoins on ne laissait pas de pourvoir aux -besoins spirituels des neophytes Chinois , au moyen de bons catechistes et de pretres indigenes, formes par les Peres de la Compagnie de Jesus, par les pretres des missions etrangeres du seminaire de Paris, et au college de la Saintc Eamille de la ville de Naples. On a toujours vu, en outre, des hommes genereux , de toutes les nations, seculiers et ruguliers, s arracher aux aises de leur patrie et a la douce solitude du

cloitre, et animes d un zele vraiment apostolique, embrasser librement la croix du divin Maitre et s introduire secretement dans les provinces de 1 interieur de cet empire, pour consacrer leurs talents a la propagation de 1 Evangile et a I affeiTnissement dans la foi des nombreux catholiques qui s y trouvaient, Mais tant que les edits publics centre le christianisme restaient en vigueur, il etait au pouvoir des Mandarins 1 de lui susciter suivant leurs caprices de terribles persecutions, comme il arriva en 1746 dans la province de Fokien, quoiqu il y en eut d autres, qui admirant la saintete de la morale chretienne et la conduite irreprehensible de ses ad herents, fermaient les yeux et n osaient point molester leurs compatriotes pour motif de religion.

Neanmoins les ouvriers evangeliques , surtout les Europeens , etaient forces d exercer en secret dans les maisons particulieres, et le plus souvent durant la nuit, leur ministere apostolique, toujours exposes au dan ger d etre decouverts, et dans ce cas d etre ramenes a Macao, au milieu de mille outrages et avanies , comme il arriva a 1 eveque de Rosalia 2 (1 honneur de la Province de 1 Observance de Toscane) et a d autres, ou bien d etre longtemps renfermes dans des prisons horribles, comme le fut le P. de Canzio, Min. Obscrvantin, et dernierement M. Glegyo, digne pretrc du seminaire de Paris, ou bien enfin de subir la mort, et ce fut 1 heureux sort qui echut en 1746, 1747 et 1748, dans la province de Fokien, a cinq novices de I Qrdre illustre de saint Dominique 3 , et peu apres a deux religieux de la Compagnie de Jesus, aujourd hui supprimee, dans les prisons publiques de Nankin.

Telle etait en 1782 la situation de la religion chretienne dans le vaste empire de la Chine, quand la Sacree Congregation de la Propagande, informee du manque de nouveaux ouvriers evangeliques qui se faisait sentir dans ces missions, parce que beaucoup de vaillants champions de la foi avaient fourni la carriere du ministere apostolique et etaient alles

*) C est le nom que donnerent les Portugais h tous les Chinois constitu^s en quelque dignite civile ou militaire.

2 ) L illustrissime et Reverendissime Mgr Jean Antoine Boker, de Portoferraio, de Tordre des mineurs observantins de la province de Toscane, eveque de Rosalia etvicaire apostolique de Xensi et Xansi, qui en 1756 fut pris et con duit a Macao , ou il eessa de vivre au convent de S 1 Frangois , dans Feglise duquel il fut enterre*.

3 ) Le venerable Mgr Pierre Sans, eveque de Mauricastro in parlibus, vicaire apostolique, fut d^capite en 1746. Mgr Frangois Serrano, noinme eveque de Tipasitan, fut etrangle en 1747. Fr. Joachim Raio fut la me me annee etoufFe dans la chaux et le vin. Fr. Jean Alcober etFr. Francois Diaz furent etrangles en 1748. La sacree Congregation des Rites a Rome s occupe de la cause de leur beatification.

" tC O <v

recevoir du Tres-Haut la recompense due a leurs travaux, songea a y envoyer une bonne recrue. En consequence, six religieux de 1 Ordre des Mineurs Observantins (sur lesquels cinq avaient deja travaille aux mis sions de Terre-Sainte) partirent du Grand Caire par la voie de la mer Rouge, en meme temps que six autres, c est-a-dire trois pretres de la Congregation de St Jean-Baptiste , un Mineur Observantin et deux Augustins Eecollets quitterent Livourne, en se dirigeant vers la meme des tination par le Cap de Bonne-Esperance. Dix d entre eux arriverent heureusement en Chine en 1783, et s adresserent a Mr Eranjois Joseph Delia Torre, procureur de 1 estimable Congregation dont il a etc parle, residant a Canton. Celui-ci ne se dissimulait par les difficultes enormes qui s opposaient a 1 introduction de tant de ministres evangeliques, dans un moment ou les Chinois, non moins que les Portugais de Macao (quoique mus par d autres motifs) 2 , s attachaient a leur interdire 1 entree des provinces du celeste empire; neanmoins, mettant toute sa confiance en Dieu, de 1 ceuvre de qui il s agissait, et brulant du zele de secourir cette mission desolee, sans se preoccuper du peril auquel il s exposait, il aborda une entreprise si ardue et si chanceuse, prit ses dispositions et choisit les moyens qui semblaient les plus propres a lui assurer des resultats satisfaisants. Ainsi, comme les nouveaux missiormaires ne pouvaient point sejourner a Macao 3 , il les fit tous passer a Canton, ou ils se tinrent caches pour echapper aux perquisitions actives et rigoureuses des Chinois. Cependant vers la fin du mois de septembre 1783, il parvint a faire penetrer dans le pays Mr Delpont, pretre du seminaire de Paris, destine aux missions de Su-chuen, et Mr Jacques Eerretti, membre de la Congregation de St Jean-Baptiste. Celui-ci , apres avoir fait plusieurs detours et couru divers perils, arriva a la fin a Si-gan-fu, metropole de la Province de Xen-si, vers laquelle il se dirigeait. Au mois de mars 1784 , le P. Crescence d lvree et le Pere Atto de Pistoie, Mi neurs Observantins, se mirent aussi en route, sous la conduite de guides chretiens habiles et experimentes, pour la Province de Xan-tung, ou ils arriverent heureusement apres un voyage de plus de quatre-vingts jours.

1 ) Un des premiers pretres de la congregation de S Jean-Baptiste.

2 ) Les Portugais invoquaientun pretendu droit de patronage, qu ils font consister en difierents points, que le Saint Sie ge n admet pas.

3 ) Les Portugais de Macao, partisans opiniatres du pretendu droit de patro nage, au grand scandale de toutes les nations Europeennes, contraignaient violemment les nouveaux missionnaires de la Sacrde Congregation de la Propagande qui debarquaient a Macao, a repartsr pour FEurope; le procureur se trouva done dans lanecessite absolue de les appeler a Canton, ou ils durent se rendre ddguises en marins pour tromper la vigilance des Portugais autant que celle des Chinois.

II s y trouvait encore quatre religleux de 1 Ordre Seraphique (un cinquieme, d un age deja avance, voulut retourner en Europe). On tint plusieurs conseils, on discuta divers projets avec les Chretiens les plus eclaires et les plus zeles, et Ton en confia 1 execution et la direction au pretre Pierre Zai, eleve du college de Naples. Et plut au ciel que le Procureur n eut pas ensuite donue toute sa confiance a un autre pretre Chinois, nomme Philippe Lieu, et egalement eleve du college de Naples. Ce pre tre ecrivit des environs de Siang-iang qu il se chargeait d assurer aux Peres un asile sur dans la mission designee, pourvu qu ils parvinssent a gagner la ville de Siang-iang. Seduit par de si belles promesses (qui ne furent point tenues), le Procureur modifia son premier plan par raison d economie, dit-il, et renonpa notamment au concours d un des guides les plus diligents et les plus intrepides, qui avait deja conduit beaucoup d autres missionnaires et en dernier lieu les Peres Crescence et Atto. Get homme s etait meme engage a accompagner encore quatre nouveaux mis sionnaires jusqu a Sigan-fu, terme de leur destination. Mais par suite de ce que nous avons dit ci-dessus , le Procureur songea seulement a donner a ces missionnaires, jusqu a la ville de Siang-iang, de bons gui des, avec lesquels, vers la fin de mai de la meme annee, il prescrivit aux Peres Jean de Sassari, Joseph de Bientina, Jean-Baptiste de Mandello et Louis de Signa , de se mettre en route sur plusieurs barques chretiennes, que le pretre Pierre Zai avait fretees et amenees de Huquang, d ou il etait venu expres. Qaant aux deux Peres Augustins Kecollets, Anselme de Santa-Margherita et Adeodat de Santo-Agostino, destines a la Mission de Pekin, leur expedition etait sujette a moins de difficultes et a moins de perils. Ainsi, a peiiie le vice-roi de Quantung connut-il leur dessein qu il en informa 1 empereur, et celui-ci ordonna qu ils fussent suivant I usage envoyes a la capitale. En consequence, ils se mirent en route le 2 septembre de la meme annee, accompagues d un mandarin, et le 17 novembre suivant ils arriverent a Pekin,

Deja quatre mois s etaient ecoules depuis que les quatre missionnaires susnommes etaient partis de Canton; on etait done tout fonde a croire qu ils devaient etre arrives a la mission qui leur etait assignee, ou qu ils en etaient bien pres. En effet, ils avaient non -seulement franchi les passages les plus dangereux de la province de Quantung et Quansi, mais encore entierement traverse la vaste province de Huquang; par consequent ils touchaient a la porte de la Province vers laquelle ils se dirigeaienfc, quarid un perfide apostat, nomme Lieu-zung-si-ven (auquel les guides durent s adresser, d apres les indications du pretre Philippe Lieu, dont il a etc parle), aborda frauduleusement la barque, sous le pretexte de remcttre aux Peres Europeens une lettre que Mr Jacques Eerretti avait laissee par megarde entre ses mains, lettre, du reste, absolument inutile et sans

aucune importance. Le mediant s efforfa ensuite par ses mensonges et ses artifices d attirer chez lui les quatre missionnaires ; mais n y pouvant parvenir, par suite des justes repugnances du capitaine de la bar que, il en conyut un secret depit et se laissa dominer par le desir de gagner urie grosse somme. Bien qu il eut ete traite poliment, et nourri a la table des religieux les quatre jours pendant lesquels le capitaine etait reste a 1 ancre pour ses affaires, le nouveau Judas machina des lors le moyen de les trahir. En consequence, il commenfa par aviser de la trame qu il ourdissait les sbires du mandarin de la ville de Siang-iang (c etait plutot une troupe de brigands emerites), et ses deux fils, qu il avait eleves dans 1 idolatrie, se mirent a leur tete, et se dirigerent surle-champ avec eux vers la barque des Europeens. Informes de ce qui se passait, les Peres jeterent an feu leurs papiers et tout ce qu ils avaient d Europeen; puis ils descendirent a terre et prirent precipitamment la fuite. Les brigands entrerent dans la barque, frapperent et maltraiterent le capitaine et le guide, les lierent et les menacerent de les conduire devant le gouverneur. Mais ils ne voulaient par la que les effrayer et leur extorquer de 1 argent. On en vint a une capitulation et on leur proposa la paix moyennant une ran9on de soixante-six onces d argent. Mais non contents de cette somme, les brigands briserent audacieusement la caisse, enlevereut de vive force presque toutes les valeurs qui consistaient en plus de cent quatre- vingts onces d argent, et s en allerent ainsi. Toutefois ils avaient execute leur coup avec tant de bruit et d eclat qu il n etait pas possible que 1 affaire restat secrete, comme ils 1 auraient peutetre voulu. C est pourquoi, craignant que la connaissance ne s en repandit assez pour arriver aux oreillcs du gouverneur de Siang-iang, et d etre punis comme auteurs du vol commis, esperant d ailleurs en acheter 1 impunite par une accusation, le meme detestable apostat, il s est depuis bien montre tel 1 , prit le parti de denoncer au commandant de la forteresse que quatre Europeens se rendaient a Xensi pour preter leur aide aux Mahometans rebelles. Le commandant envoy a aassitot une troupe de sbires qui, le 27 aout 1785 vers le soir, entourerent la barque et arreterent les quatre Peres Europeens, deux matelots et le guide nomme Changiang-san; tous les autres avaient pris la fuite. Ils se livrerent ensuite a de miuutieuses perquisitions, surtout pour les armes, et tinrent durant la nuit entiere les prisonnicrs europeens les mains etroitement liees der-

) Le jour qui suivit Tarrestation des peres missionnaires, le perfide apostat se transporta de bon matin h la barque, et les ayant vus les mains litres derriere le dos , il branla la tte en signe de derision et se retira ; apres son depart, le chef des sbires fit connaitre aux peres que c etait cet homme qui les avait accuses.

riere le dos. Le lendemain matin lea quatre Peres et les deux marins (on avait deja laisse s echapper le guide Chang-iang-san) furent conduits a la ville de Siang-iang devant le capitaine de la milice, qui les remit aussitot au President du Tribunal criminel, dans les prisons duquel ils furent gardes. Peu de temps apres, le malheureux apostatLieu-zung-si-ven fut luimeme arrete et emprisonne avec ses fils , puis le malavise capitaine de la barque (qui s etait sottement refugie chez eux), pour rendre compte les pre miers du vol commis, et le dernier du transport des europeens. Plusieurs mandarins instruisirent 1 affaire, et quaud elle eut ete diligemment examinee , on transmit la cause au vice-roi de la Province , qui s en reserva le jngement. En consequence, les Peres Missionnaires , les deux marins, le capi taine de barque et son fils (celui-ci n avait pu fuir assez loin) furent le 18 septembre de la meme annee envoyes a U-ceu , metropole de la Province d Uquang, et residence ordinaire des vice-rois. Un court intervalle s ecoula et le traitre lui-meme , ses fils et tous ses complices furent conduits charges de fers a cette meme ville, et de la a la capitale de 1 Empire, ou ilsrecureut eufin le juste prix de leur execrable sceleratesse.

Une lettre du pretre Pierre Zai, ecrite en caracteres chinois , qui fut trouvee dans un petit livre de prieres du guide Chang-iang-san , non moins que les depositions des Chretiens auraient pu faire aisement connaitre au vice-roi et a ses agents subalternes le motif qui avait engage les Peres Europeens arretes de s introduire clandestinement dans les Provinces de 1 interieur de 1 Empire ; mais nne certaine propension naturellc qu ont les Chinois a suspecter les moindres circonstances , et plus encore la fausse et insigninante accusation duperfide et impudent denonciateur leur offusquerent tellement 1 intelligence, qu ils ne surent point decouvrir la verite, et iLs se mirent, au contraire, a batir des chateaux en 1 air et a former toute sorte de soup9ons chimeriques.

Au commencement du mois de juin 1784, des bandes considerables de Chinois, Mahometans de religion, s etant revoltees centre le gouvernement dans la province vers laquelle se dirigeaient les missionnaires , coururent aux armes et s emparerent de plusieurs villes et forteresses. On exp6dia de Pekin en toute hate les meilleurs generaux avec des troupes nombreuses , par lesquelles les rebelles furent battus et defaits apres la lutte la plus sanglante. Or, les quatre missionnaires susmentionnes , ay ant ete pris sur ces entrefaites , le Vice-roi s imagina qu ils avaient ete envoyes aux Mahometans revoltes, et qu il pouvait y avoir quelque correspondance secrete entre eux et les Europeens de Macao et de Canton. L esprit trouble par ces vaines chimeres , il expedia par des courriers extraordinaires aux Prefets de Xen-si et de Quantung des lettres par lesquelles il leur donnait avis de ce qui se passait, et les chargeait de rechercher et d arreter tous les complices de ces tentatives , notamment le pretre Pierre Zai , qu on con-

siderait comme le principal moteur de 1 afFaire. En consequence, on se saisit d abord a Canton d un ex-Jesuite Chinois, nomrae Jean Gai (ou encore Simonelli), qui etait le procureur des ex-JesuitesPortugais dePekin. Dans la meme nuit les sbires entourerent la maison ou demeurait le pretre Pierre Zai susnomme; mais averti a temps de leurs intentions, il trouva moyen de s echapper par une porte secrete et de se refugier dans une autre maison, d oiitrompant la surveillance des Chinois, ilparvint a gagner Macao. Les mandarins de Canton ne tarderent point a etre informes du fait, et tant par les promesses que par les menaces ils mirent en oeuvre ious les moyens et tons les artifices possibles pour 1 attirer entrc leurs mains ; mais tous leurs efforts furent inu tiles ; car, aprcs maints debats ridicules qu il serait trop long de rapporter entre les Chinois et les habitans de Macao, Zai se transporta a Goa dans les Indes Orientales, au commence ment de decembre , sur un bailment Portugais , en meme temps qu un guide, nomrae Barthelemy Sie, qu on recherchait pareillement avec ardeur, et put se soustraire ainsi par la fuite au pouvoir des persecuteurs.

Tel ne fut point le sort des autres guides , des serviteurs de Mr Delia Torre, des domestiques du meme pretre Pierre Zai et d un tres-grand nombre d autres chretiens arretes soit a Quantung , soit dans d autres pro vinces. Les Prefets firent cruellement battre et tourmenter par divers supplices ces pauvres chretiens , pour les contraindre a reveler ce qu en fait beaucoup d entre eux ignoraient. Quelques-uns supporterent courageusement les tortures; mais la plupart, saisis de crainte ou trompes paries manoeuvres et les promesses flatteuses des Juges , firent connaitre tous les secrets de 1 organisation des Missions. C est pourquoi le Procureur de la Sacree Congregation, qu avaient trahi deux de ses serviteurs, fut aussi appele en justice. Comme il ne savait point le Chinois et qu il dut recourir a des interpretes, il ne lui fut d abord point difficile d eluder les questions des mandarins ; mais quand ensuite il se vit convaincu de toutes parts et par le temoignage de ses propres domestiques, j usque devant les Prefets, d avoir envoye des Europcens dans les provinces de 1 interieur de 1 Empire, il fut oblige de signer un ecrit portant que sa deposition etait conforme a celle des domestiques. Quand il cut ete ensuite remis en liberte, les mandarins de Canton, craignant que 1 Empereur ne les accusat ct ne les punit de negligence, auraient desire que Taffaire s assoupit, et que, sans qu il en fut rendu compte a la cour, les quatre prisonniers europeens fussent renvoyes a Macao. Mais soit que la chose fut deja devenue trop publique, soit que le Vice-roi de Huquang voulut s en faire un merite aupres de 1 Empereur, il refusa de preter 1 oreille a leurs in stances, et voulut absolument transmettre un rapport a la cour Imperiale. En consequence, le gouverneur de Canton , avouant la faute qu il avait faitc, en laissant, contrairement aux lois, des Europeens penetrer dans

Pinterieur clu pays, se condainna lui- meme a une grosse amende. De meme les negociants Chinois, dans les maisons desquels demeurait Mr Delia Torre, dont, suivant 1 usage, ils etaient responsables, s engagerent spontanement a payer au tresor royal 120 mille taels, ou onces d argent le plus pur, clans 1 espace de quatre aus.

Informe de la prise des quatre Peres Europeens, 1 Empereur se reserva le jugement de leur cause, et, quand toutes les pieces en eurent ete rigoureusement examinees et reunies, on conduisit a Pekin charges de fers non seulement les quatre rnissionnaires arretes, mais tous ceux qui avaient pris une part quelconque a 1 affaire, ainsi que beaucoup d autres Chretiens qui y etaient restes entierement etrangers, tels que le vieux Jean Gai, ex-Jesuite Chinois, et d autres. Et ici Ton ne saurait dire combien d outrages les pauvres prisonniers eurent a souffrir dans le long voyage qu ils firent, livres aux mains des plus vils et plus infames enriemis du nom chretien. En outre 1 Empereur publia un edit plein de fanatisme (on nous en fournira la traduction) ou, apres avoir adresse de vifs reproches non- seule ment aux Mandarins de Canton, mais encore aux Europeens, il dit que ceux-ci professent la meme religion que les Mahometans, et que c etait la pour lui un motif de croire qu entre eux et les rebelles il pouvait y avoir quelques rapports ; et qu en consequence, il chargeait les Prefets de rechercher avec la plus grande diligence a qui etaient adresses les quatre prisonniers Europeens. Assurement ces recherches ne purent jamais leur faire decouvrir la trace de rapports quelconques entre les Missionnaires et les Mahometans rebelles ; mais elles leur firent connaitre les autres ouvriers evangeliques, qui depuis tant d annees se tenaient caches dans les Pro vinces, comme ceux qui venaient de s introduire dans le celeste Empire, et c est ainsi que le feu de la persecution s alluma de plus en plus.

La Province de Xensi etait a cette epoqae gouvernee par un Vice-roi, nomme Pi, homme entierement adonne aux superstitions insensees et ri dicules des Bonzes 1 , et persecuteur acharne de la religion catholique, contre les disciples de laquelle il avait deja deploye sa haine et sa fureur, ayant su que les quatre captifs europeens s etaient adresses a Mgr Eranfois Magni, eveque de Melitopolis in partibns, deja Vicairc apostolique des Provinces de Xensi et de Xansi , il ne lui fut pas difficile de se saisir de ce venerable Prelat , depuis longtemps maladif et affaibli par de longues pri vations. Mr Jacques Ferretti finit aussi. par tomber entre les mains des gentils , apres avoir erre pa et la ; et peu auparavant un eleve du college de Naples, natif de Macao, et nomme Emmanuel Cousalves, se presenta de lui-meine au tribunal. Tous leurs hotes furent egalement arretes, ainsi que beaucoup d autres cliretiens, a qui les Mandarins impitoyables firent souffrir

1 ) Cest le nom que les Portugais donnerent aux pretres des idoles.

les tourments les plus cruels. Quoiqu on ne connaisse point d une nianiere precise et circonstanciec ce qu eurent a endurer les disciples de 1 Evangile, on sait que beaucoup confesserent Jesus-Christ au milieu des supplices et monlrerent une force et une Constance digues des temps apostoliques. Entre autres faits, on raconte qu un vieiliard, cruellement battu et torture , rendait d humbles actions de graces a Dieu, et encourageait ses bourreaux a deployer centre lui toute leur fureur; car il s estimait lieureux d avoir apres tant d annees trouve enfin 1 occasion si ardemment desiree de soufFrir quelque chose pour 1 amour du divin Sauveur. Le Vice-jroi ne cessa de persecuter les chretiens que quand il cut des renseignements bien precis et bien complets non-seulement sur les ministres Evangeliques, qui se tenaient depuis longtemps caches dans ces Provinces et sur ceux qui venaient d entrer en Chine, mais encore sur beaucoup d autres choses concernant la direction et le gouvernement de ces Missions. Ces renseignements furent confinnes et amplifies a Canton par un serviteur imbecile de Mr della Torre. Get homme, pretant imprudemment foi aux Mandarins qui, pour 1 exciter a ne rien cacher, lui donnaient a entendre que 1 Empereur permettrait bientot 1 exercice public de la religion, declara qu outre les deux Missionnaires qui s etaient rendus a Xantung, il y avait un Pere franyais a Sochuen, et un Pere espagnol dans la province de Kiansi. Par suite de cette declaration, la persecution, qui semblait s etre ralentie et quelque pen calmee, prit une nouvelle recrudes cence et s etendit apresque tout 1 Empire.

Dans la province de Xan-si d actives recherches furent faites pour decouvrir un Observantin de la Province de la marche d Ancone, Mgr Aritoine Marie Sacconi d Osimo , eveque de Domiziopoli in partlbm , vicaire apostolique dans les deux provinces de Xen-si et de Xan-si, homme plein d un zele au-dessus de tout eloge, digne fils, en un mot, du grand patriarche St Eranpois. Beaucoup de chretiens furent arretes dans cette contree et condamnes a toute sorte de tourments pour qu ils fissent connaitre la retraite du prelat recherche. Mais comme ils lui etaient profondement attaches, ils prefererent souffrir les plus affreuses tortures plutot que de livrer leur bien aime Pasteur entre les mains des pa iens. II se tenait cache dans la maison d un chretien de la ville de Taiven, capitale de la meme province, et chaque jour il etait oblige d entendre la douloureuse histoire des exces horribles qui se commettaient centre son cher troupeau. Bientot incapable de resister aux entrainements de sa tendresse paternelle , il prit la resolution de se presenter lui-meme au tribunal, et les larmes abondantes des chretiens qui, prosternes a ses pieds, s efforpaient de le detourner d un pareil dessein, ne purent 1 y faire renoncer. II se dirigea done vers le palais du vice-roi, et lui fit dire que I Europeen, objet de tant de recherches, etait venu lui-meme se presenter a Son Excellence, avec hquelle il desirait s aboucher. D abord

le vice-roi ne voulut point ajouter foi a ce rapport, mais quand il se fut assure de son exactitude, il manda devant lui 1 intrepide eveque, qui lui dit avec une liberte tout apostolique que 1 affection qu il avait pour les Chinois etait le seul motif qui 1 eut engage a quitter sa patrie, et au prix de tant de depenses, de fatigues et de perils, a se transporter en Chine, ou il residait depuis longtemps, afin d enseigner aux Chinois la voie du salut, et de les exhorter a embrasser une religion dans laquelle seulement ils pouvaient esperer dans la vie future des recompenses eternelles du vrai Dieu vivant Creatcur du ciel et de la terre, et non point des divinitcs fausses et menteuses, forgees par les mains des ouvriers, auxquelles ils offraient leurs aveugles adorations ; que , si cette conduite lui paraissait digue de chatiment, il dechargeat a son gre toute sa colere sur un coupable dispose a subir patiemment toutes les punitions; mais qu il le suppliait de donner la liberte a ces Chretiens qui n avaient commis aucun crime. Le Prefet repondit qu il etait bien convaincu de la bonte et de la purete de la religion qu il preehait, et qu aussi il n avait jamais moleste en aucune facon dans son gouvernement ceux qui la professaient, mais qu alors les ordres imperiaux le forcaient a chan ger d attitude. II garda 1 eveque pendant trois jours dans son palais, ou il le traltait, ainsi que les mandarins, avec toute sorte d honneurs et de respects; il lui offrit de riches vetements que 1 eveque refusa, comme ne convenant point a sa profession ; il en accepta seulement quelques-uns qui pouvaient le garantir du froid dans le voyage qu il devait entreprendre vers Pekin, ou il fut envoy e par le vice-roi. Quand il y fut arrive, il couvrit de confusion par la sagesse et la solidite de ses reponses les ennemis les plus acharnes du nom chretien ; puis , atteint d une fievre maligne dans les prisons publiques, il alia plein de merites recevoir (comme nous devons 1 esperer) 1 eternefle recompense de ses travaux apostoliques, le 5 fevrier 1785, jour auquel 1 Ordre Seraphique celeb re 1 anniversaire du glorieux triomphe des martyrs japonais, en qui il avait une confiance particuliere. II fut dans samaladie assiste par un autre eveque, Mgr Franpois Magni, Mineur Observantin reforme, qui, epuise par les pri vations et les fatigues, cessa le 11 du meme mois de vivre sur la terre pour regner a jamais dans le ciel. Le pretre Jean Gai, ex jesuite, etsept autres Chretiens Chinois succombereut aussi alors a Pekin aux maux qu ils avaient soufferts.

La mort de tous ces genereux Chretiens et le grand nombre de ceux qu on attendait des Provinces porterent les Prefets a juger les autres, deja arretes, et a evacuer les prisons. Lors done que les fetes de la nouvelle annee Chinoise furent terminees, c est-a-dire vers le 27 fevrier 1785, le tribunal supreme des delits rendit une sentence, confirmee le jour meme par 1 Empereur et condamnaut a uue detention perpetuelle les six prisonniers

europeens, a savoir les Peres Jean de Sassari, Joseph de Bientina, Jean Baptiste de Mandello, Louis de Signa, Jacques Ferretti et Emmanuel Consalves. Deux autres pretres Chinois, Gaetan Sin et Philippe Lieu (ee der nier, enferme par le Tribunal de la ville de Siang-iang dans une espece de cage destinee aux assassins et aux factieux, fut transporte a Pekin), apres avoir ete 1 un et 1 autre marques au visage, furent envoyes en Tartarie avec dix chretiens et declares esclaves a perpetuite ; d autres Chretiens ne furent eondamnes qu a un bannissement de trois ans ; d autres enfin durent porter pendant deux mois le douloureux instrument appele Cangw t etfarent cruellement battus.

Ce n est point assez pour satisfaire la haine des membres de ce tribunal : ils traitent la religion chretienne de fausse et ses apotres de seducteurs funestes aux moeurs et a 1 integrite du creur humain ; ils les accusent de tromper le peuple par leurs enseignements , et ils en concluent qu il faut a tout prix bannir et extirper le christianisme de tout 1 Empire ; en conse quence les Mandarins rejoivent 1 ordre d obliger les chretiens a renier la foi, et on n accorde a ceux-ci qu un delai peremptoire d un an pour se raviser ; on leur enjoint de remettre a leur Prefet respectif, dans le meme laps de temps, les crucifix, les medailles, les livres et les autres objets religieux, pour etre livres aux flammes. On finit par donner la liste de plusieurs Missionnaires et chretiens, centre lesquels on prescrit aux Prefets de faire des recherches rigoureuses, en leur recommandant de s assurer nommement des pretres Chinois Pie et Thomas Lieu, ainsi que du Procureur de la Sacree Congregation.

Des edits du meme genre publics dans presque toutes les provinces de 1 Empire jeterent les pauvres neophytes dans la plus profonde consternation. 11 y en eut parmi eux (bien qu en petit nombre) qui, succombant honteusement a cette legere epreuve de leur Constance, allerent declarer devant les Prefets qu ils renonfaient a la foi du Christ. La plupart ne tinrent pas compte des ordres injustes et des menaces des Mandarins, et cacherent, an contraire, les images, les crucifix et les autres signes de leur religion, ne cessant d adresser des vceux au ciel afin de conjurer la violente tempete qui mena9ait d eclater avec fureur sur cette vigne choisie du Seigneur au com mencement de 1 annee chinoise qui approchait. Sur ces entrefaites les chre tiens deja condamnes furent, avec les deux pretres chinois susnommes, envoyes de Pekin a I- si, pour y servir, en qualite d esclaves, les principaux Prefets. Cette troupe glorieuse de confesseurs du Christ, ay ant re9u une

a ) Get instrument est compose* de deux planches ou tables, plus ou moins larges etpesantes (suivant la nature du crime), au milieu desquelles se trouve une ouverture ou Ton passe le cou du patient, de telle sorte qu il ne peut ni se coucherni manger par lui-me me.

grosse aumone des Missionnaires europeens du Pekin, partit au commence ment de mars, et quand elle passa par la province de Xansi, les chretiens du pays ne manquerent pas d adoucir les peines et les fatigues de leurs freres, en leur fournissant en abondance des vetements, de 1 argent ct tout ce dont ils avaient besoin.

Cependant les perquisitions les plus minutieuses continuaient dans tout 1 Empire, et c est ainsi que les Missionnaires, tant Chinois qu Europeens, qui se tenaient caches dans ces vastes regions, tomberent presque tons entre les mains des ministres infideles. D abord deux pretres indigenes , Fun , Joseph Castio Zai, eleve du college de Naples, et depuis longtemps malade a Cao-Ceo, sa patrie, 1 autre, Matthieu Ku, eleve par les pretres franfais des Missions etrangeres, au Seminaire qu ils avaient a Siam, furent arretes dans la province de Quantung, vers la fin de 1 annee. Le premier, apres un court sejour dans les prisons publiques de Canton, fut envoye charg6 de chaines a Pekin ; le second eut a souffrir, pendant plus de sept mois, toutes les liorreurs d une affreuse prison et a endurer les tourments que lui infligerent des Prefets impitoyables ; enferme ensuite, lorsque sa sante etait deja fort alteree, dans la cage infame destinee aux assassins et aux rebelles, il fut aussi expedie sur la capitale, d ou il devait etre deporte avec 1 autre au lieu de leur commun exil. Mais comme Matthieu Ku n est point arrive a Pekin, il est a croire qu il sera mort en route.

Quant a Mr Delia Torre, il vivait tranquille depuis quelque temps, et le bruit courait que, quoiqu il eut ete juge digne de chatiment, 1 Empereur lui avait fait grace ; mais quand on eut appris qu il avait envoye des Mission naires dans diverses Provinces, outre les quatre dont il a ete question ; quand on eut trouve sur les deux message rs chretiens de la Mission de Xensi et Xansi, arretes dans la province de Huquang, leslettresqui lui etaient adressees, et qu ils portaient, suivant 1 usage a Canton, pour echanger avec le Procureur de la Sacree Congregation les papiers et les fonds des Mission naires; quand enfin la plus facheuse interpretation eut ete donnee a ces lettres par quelques membres du tribunal de Sigan-fu, les choses changerent bientotd aspect.

Sous divers pretextes et chicanes le susdit Procureur fut de nouveau appele a Canton par le Juge Criminel le 15 Janvier 1785. II y trouva aupres du Prefet un de ses domestiques qui avait fait des revelations completes et qui les confirma en sa presence. C est ponrquoi, voyant que tout etait decouvert et qu il n etait plus possible de rien dissimuler, il reconnut a la fin pour vrai ce que le domestique avait revele. II fut alors reteuu dans la maison du gouverneur et traitc avec certains egards et une certaine distinction pendant six jours, apres lesquels il fut renvoye au Tribunal Supreme de la Capitale. Faible et delicat de complexion comme il 1 etait, il ne pouvait, dans un voyage si long et si penible, entrepris au cocur de 1 hiver, que ris-

quer sa vie. Quand il arriva, le 30 mars, aux prisons de Pekin, les Missionnaires de la residence imperiale qui le connaissaient coiifurent les plus vives inquietudes ; ils se mirent aussitot a faire les demarches lea plus actives pour obtenir sa liberte ; car ils craignaient qu il ne dut etre condamne avec les autres a rester sous les verroux a perpetuite. Ils oifrirent done aux magistrats du Tribunal qui devaient le juger une somrae consi derable pour gagner leur bienveillance. Ils reussirent dans leurs efforts, et surent si bien manoeuvrer que vers la fin du mois d avril de la meme annee une sentence tres- favorable (au moins en apparence 1 ) a Mr Delia Torre fut preparee; les juges y attribuaient sa pretendue faute a son ignorance des lois Chinoises et y recouraient a la clemence de FEmpereur, pour qu il daignat lui pardonner et le renvoyer libre a Canton. Cette sentence devait, suivant 1 usage, etre approuvee et confirmee par 1 Empereur le 23 avril, pour que le Procureur fiit remis en liberte ; mais le Tres-Haut, qui voulait lui demander le sacrifice entier de sa vie, daigna ce meme jour Tappeler a jouir de la recompense reservee a ses travaux pour la propagation de la Foi oatholique, apres une maladie lente causee par de longues privations. Un pieux et zele chretien trouva moyen d acbeter a ses frais le cadavre du serviteur de Dieu avec celui de 1 eveque de Domiziopoli, qu il fit transporter au lieu ou 1 on a coutume d enterrer les Missionnaires europeens de la Congregation de la Propagande, et ou tous les deux reyurent une honorable sepulture*

La Province de Sochuen, administree par les membres des Missions etrangeres du Seminaire de Paris, n echappa point a cette persecution. On y prit egalement et 1 on y soumit a la torture beaucoup de Chretiens et deux pretres indigenes ; puis 1 on y arreta quatre pretres franpais, a savoir rillustrissime et Reverendissime Mgr Jean Desire de San-Martino, docteur en Sorbonne, eveque de Caradro in partibm, Coadjuteur de ce Vicariat apostolique, homme d une piete et d une science insignes, et MM. Duffrese, Deru et Delpont, qui apres une rigoureuse instruction furent envoy es de la capitale de cette Province a Pekin, ou, comme les autres Peres Europeens, ils furent condamnes a une detention perpetuelle, excepte

l ) J ai dit en apparence; car il ne parait point vraisemblable qu au moment mme ou Tempereur vivement irrite faisait faire de rigoureuses perquisitions contre les missionnaires, et ou Ton imputait la plus grande faute au procureur de la Sacr^e Congregation , les magistrats pussent lui presenter en faveur de Taccus^ des justifications telles qu il eut voulu le renvoyer impuni a Canton, tout en laissant les autres chre tiens a perpetuitd en prison. On se rapprocherait davantage de la verite* en croyantque les magistrats chinois agirent avec ruse et calcul, dans Tespoirde toucher des honn^tes europeens la somme convenue, quand ils surent que le procureur etait voisin de la mort.

les deux derniers qui, atteints d unc maladie mortclle au mois de juillet de la meme annee, passerent a une vie meilleure.

Les persecuteurs rechercherent aussi avec ardeur deux Peres dechausses de 1 Ordre Seraphique, espagnols de naissance, que la piete du roi Catholique maintenait dans la province de Kiansi : c etaient Emmanuel du tres- Saint-Saerement, de la Province de la Vieille Castille, et Franfois de St Michel, de la Nouvelle Castille. Pour se soustraire au peril imminent qu il courait, ce dernier s enfuit dans la province de Fokien ; mais averti de sa presence , le gouverneur de cette province le fit poursuivre , et le pauvre religieux fut arrete et jete en prison, non comme Europeen, mais comme chretien ; puis, quand on le reconnut comme Europeen, on le chargea de chaines pesantes et on le conduisit a Pekin. Le premier (le P. Emmanuel) se tint cache trois jours dans les montagnes; mais ayant regu d un agent de la justice une lettre par laquelle un chretien lui annoncait qu il etait depuis quelque temps inoarcere avec beaucoup d autres, 1 intrepide Missionnaire se presenta au Mandarin, qui le mena lui-meme au Tribunal. On le garda ensuite quelque temps en prison, jusqu a ce que, revetu de la livree des malfaiteurs et etroitement cnchaine, il fut, avec quatre chretiens attaches au service de la Mission, transfere dans les cachots de la capitale pour partager, ainsi que le P. Francois de St Michel , le sort commun des prisonniers europeens,

On rechercha egalement avec la plus grande activit6 dans la province de Huquang Mr Matthieu Lamathe, fran9ais, Missionnaire de la ci-devant compagnie de Jesus; mais il sut si bien se cacher dans les retraites des forets, qu on ne parvint jamais a le decouvrir. II n en fut pas de meme d un de ses confreres, nomme Laroche, et Missionnaire dans la meme pro vince : ce venerable vieillard, doja octogenaire et presque aveugle, fut pris et jete en prison, oil il cessa bientot de vivrc.

Dans cette agitation gene rale, la chretiente du diocese de Nankin, n ayant pas d autres Missionnaires europeens que son eveque, ne fut point aussi profondement troublee que les autres provinces.

II en fut autrement dans la province de Eokieu, ou les Mandarins se livrerent tout d abord aux perquisitions les plus rigoureuses pour decouvrir le pretre Pierre Zai, qu ils supposaient s y etre secretement retire chez ses parents et connaissances. Us firent ensuite arreter en deux ou trois villages un tres-grand nombre de cliretiens, que les Prefets chercherent a force de tourments a faire apostasier. II y en eut malheureusement peu dont Ton put dire qu ils confesserent Jesus- Christ avec Constance au milieu des tor tures ; la plupart, au seul aspect des instruments de supplice, abjurerent la foi. Un Pere Dominicain, Chinois, fut aussi capture dans cette pro vince, non comme Missionnaire, mais comme chretien; toutefois, ayant verse aux persecuteurs une certaine somme d argent, il fut remis en liberte.

Quant aux quatre Dominicains Europeens, quo les Prefets ne pouvaient, il est a croire, ignorer se tenir depuis plusieurs annees caches dans le pays, ceux-ci prefererent ]es laisser tranquilles et fermer les yeux, tout en affectant pour la forme de les faire rechercher par les sbires ; car ils craignaient, dans le cas ou ces Peres auraient aussi etc arretes, d etre accuses de ne gligence et punis par 1 Empereur, comme il etait arrive a beaucoup d autres de leurs collegues.

Dans la province de Xantung on rechercha activeinent les Peres Crescence et Atto, Mineurs Observantins, entres depuis peu dans cette Mission. On decouvrit d abord le Pere Crescence, qui se vit traite avec la derniere inhumanite surtout par suite des idees superstitieuses des sbires. Car craignant qu il ne recourut a quelque malefice pour s echapper de leurs mains, ils commencerent par le jeter a terre, le foulerent aux pieds, et, lui arrosant le visage du sang d un chien tue expres, Ten souillerent ignominieusement. Le Tribunal 1 envoya ensuite garrotte a Pekin pour y subir la peine com mune. Bientot apres le P. Atto, qui s etait tenu quelque temps cache dans une fosse recouverte d une natte, fut arrete a son tour. On le chargea aussi de chaines pour le conduire aux prisons de la capitale, ou il succomba en quelques jours aux privations et aux maux qu il avait soufferts.

Les persecuteurs se saisirent , en outre, dans cette meme province de Xantung, entre beaucoup d autres Chretiens, d un vieux pretre Chiiiois, nomine Adrien, eleve au Seminaire de Siam, qui avait etc banni pour la foi dans la province de Xantung, apres avoir ete soumis a toute sorte de mauvais traitements et de tortures dans celle de Pokien. De Pekin, ou on 1 envoya, il fut exile a perpetuite en Tartarie, avec deux autres pretres, Dominique Lieu et Pie le Mineur (celui-ci cessa de vivre apres deux jours de marche). Les autres Chretiens eurent pareillement a endurer divers chatiments.

Le P. Marien de Norma, Mineur Observantin, ancien Missionnaire de la Province de Xantung, parvint enfin, de son cote, a se refugier chez les Missionnaires de la Sacree Congregation a Pekiu, ou il resta cache pendant plus d un mois ; et deja Ton se flattait qu il etait desormais a 1 abri de tout danger, et qu il avait dejoue la sagacite et les recherches des Chinois; mais le Seigneur, qui voulait acliever les merites de son apostolat par les sonffrances et les horreurs d un emprisonnement perpetuel, permit qu un des Chretiens qui 1 avaient accornpagne tombat, en regagnant ses foyers, entre les mains du Mandarin de ce district, et le pauvre homme finit par reveler, a force de tourments et de coups, que le Pere tant recherche se trouvait dans 1 eglise occidentale de Pekin 1 .

l ] Les missionnaires europeens de Pekin ont dans Tenceinte de cette ville quatre eglisesqu on designe d apres leur position par les quatre points cardi-

Quand il eut recu cette nouvelle, le Mandarin la transmit immediateinent au Tribunal du Gouverueur de la ville imperiale. Ce qu apprenanfc et sachant qu il etait bien difficile qu il se sauvat sans nuire aux autres, le P. Marien prit le parti de se livrer lui-meme au pouvoir des magistrats. Interroge par le juge, il repondit a tout ce qui regardait sa propre pcrsonne ; mais quand on pretendit lui faire declarer le nom et le pays de ceux qui, sur ses exhortations, avaient embrasse la religion catholique, ou chez lesquels il s etait loge quelque temps, il protesta courageusement qu il etait pret a sacrifier sa vie plutot que de causer par une pareille declaration le moindre dommage ou le moindre embarras a ces excellentes gens ; et les Prefets eurent beau le menacer de la torture, ils ne purent jamais vaincre sa Constance. A la fin, le Tribunal Supreme le condamna done a subir avec tons les autres la peine commune. Ce fut certainement par une disposition particuliere de la divine Providence que le P. Marien entra en prison ; car il sut si bien adoucir et gagner les gardiens, que les Missionnaires, qui y etaient depuis longtemps enfermes dans 1 abandon, commencereiit a respirer un peu.

Dans la province de Pekin on exerya de diligentes poursuites contre un ex- Jesuite Chinois, nomme Thomas Lieu ; inais les Peres Europeens de la capitale parvinrent a le derober a toutes les perquisitions. On presenta en sa place un de ses freres aux Prefets, ils reconnurent que ce n etait point le Lieu qu on reeherchait, et en leur payant je ne sais quelle somme d argent, le captif recouvra sa liberte. D autres pretres Chinois, eleves du college de Naples, a savoir Barnabe Xang, Jean Kuo et Pie le majeur se tenaient egalement caches dans la ville de Pekin chez les Peres Euro peens ; mais ils furent, eux aussi, denonces et recherches.

Les Chretiens de la capitale ne furent presque point inquietes, bien que les edits contre le christianisme eussent etc affiches aux portes de la ville. Les Missionnaires europeens qui y residaient ne purent rien obtenir en faveur de la religion ou pour rallegement de ses ministres emprisonnes. Trois peres attaches a 1 eglise (septentrionale) des Francais, qui travaillent au palais, se hasarderent a presenter un memoire a 1 empereur pour le sup plier de vouloir bien repartir les prisonniers europeens entre les quatre eglises de la ville, ou de les renvoyer a Macao. Mais non-seulement 1 empe reur refusa de condcscendre a leur demande, il mena9a en outre de punir les intercesseurs s ils osaient de nouveau se meler des interets des Europeens incarceres. Ainsi, du cote des mojens humains, 1 affaire semblait desesperee,

naux. L e"glise qu on appelle orientale appartient aux Peres Portugais; 1 dglise occidentale aux missionnaires de la Sacree Congregation de la Propagande; la septentrionale aux Frangais; la m^ridionale (ou la cathe"drale) appartient aussi aux Portugais.

et a .icun presage de delivrance ne poimdt encotirager les victimes de la persecution. Neanmoins, un peu plus tard, les auteurs de la supplique obliurent secretement des mandarins proposes a la garde des prisons de pouvoir fourriir aux prisonniers par I mtermediaire de quelques chretiens tout ce dont ils avaient besom en vivres et en vetements. A la verite, les missionnaires arretes avaient bien pris avec eux 1 argent et, les effets qu il leur fallait; mais, au moment d entrer en prison, ils s etaient vu enlever par les magistrate la caisse qui les renfermait. Ainsi ils etaient reduits a manger une ration de riz gate et fetide avec un peu d herbes salees, qu on donne deux fois par jour aux prisonniers, et a boire une eau extremement mauvaise. II en resulta que la plupart contracterent des maladies mortelles et que beaucoup d autres succomberent d inanition ; si done Ton avait tarde plus longtemps a les secourir, il n est point douteux que tous ne fussent morts de faim, comme 1 explique une lettre de Pekin, datee du 24 juillet et concue en ces termes : " Nous echangeons maintenant avec nos coiifesseurs les lettres les plus edifiantes ; celles qu ils nous adressent ne respirent quo la resignation a la volonte divine, et les dispositions d hommes toujours prets a en souffrir encore davantage pour la cause de notre sainte religion, de sorte qu clles excitent en nous des sentiments d une sainte envie plutot que de compassion. Ils se plaignent seulement de la privation du pain eucharistique, qu ils desireraient ardemment recevoir; mais c est la chose impossi ble : nous ne saurions songer a leur procurer cette consolation, ni nous, ni encore beaucoup moins les pretres indigenes, que la crainte porte tous a se cacher et a vivre dans la solitude. II faudrait peut-etre, pour qu ils reprissent courage, que le Tres-Haut changeat les circonstances actuelles, si toutefois ils ne succombent pas a tant de maux ; car, a 1 exception du P. Marien de Nornia et du P. Franyois de St- Michel, tous, comme on nous Fecrit, sont rcduits au plus deplorable etat, tous ont les jambes enflees, sont haves et sans forces, mais malgre tout ils conservent leur gaiete et leur screnite. u Par tout ce qui precede chacun peut aisement juger de la triste situation qui est faite a la religion dans le celeste Empire. La plupart des ministres de 1 Evangile , tombes au pouvoir des ennemis du nom chretien, ou epuises de fatigue, out fourni glorieusement la carriere de leur apostolat, ou bien ont ete condamnes a un dur et honteux esclavage, ou a finir leurs jours au milieu des incommodites et des horreurs d une etroite prison. Les autres, quand ils ont reussi a se soustraire a la fureur des perquisitions faites par les mandarins, sont forces de se blottir au fond d une hutte sans pouvoir sortir pour exercer le niinistere apostolique ; ainsi abandonnes, sans guides qui les dirigent, continuellement exposes a devenir la proie des loups ravissants et le point de mire des ennemis jures de notre religion, comment pouvaient-ils se garantir et se defendre contre tant de dangers? Assurement, pour peu qu on soit eclaire des lumieres de la foi. il est impossible qu on ne

se sente interieurement emu en meme temps de deux sentiments contraires : l un de joie et de satisfaction a la vue de taut d iliustres coiifesseurs qui out sacrifie leur vie pour leurs amis 1 , pour la cause de Jesus Christ et de 1 Eglise en Chine; 1 autre d une juste douleur et d une profonde tristesse, alapensee de la situation lamentable a laquelle est actuellement reduite cette mission jadis si prospere, et des pertes que 1 enfer cause a la religion catholique. II ne nous reste done plus qu a placer notre confiance en Dieu. C est a lui que nous devons, humilies et contrits, adresser nos vceux fervents, afin qu il daigue Jeter un regard de misericorde sur cette vigne devastce. Cependant nous avons quelque motif d esperer que le christianisme pourra reprendre son ancienne splendeur et son ancien eclat dans i immense empire de la Chine ; car Dieu, qui tient dans ses mains les cceurs des rois, a amolli la durete du coeur du monarque regnant. DCS temoignages dignes de foi nous out appris qu il a loue notre religion comme vraie, se plaignant uniquement de ce que les Europeens fussent entres dans son empire sans autorisation. Des dispositions si heureuses out ouvert la voie a la delivrancc des prisonniers. Les Missionnaires europeens de Pekin s occupaient, avec le consentement du premier ministre, de clierclier les moyens propres a reuiiir tous les prisoimiers qui se trouvaient disperses dans les diverses prisons, en uu seul lieu dans 1 enceinte d une memo prison, afin de pouvoir mieux les secourir et surtout les fortifier quelquefois de 1 aliment eucharistique (ils avaieut deja obtenu, par une faveur speciale, les corps des Europeens Efforts dans les cachots et leur avaient donne une sepulture honorable); mais personnc n osait plus essayer de solliciter la mise en liberte des peres incarceres, lortque tout a coup, et centre toute attente, le Se jour de la 10e lune de la cinquantieme annee du regne de Kien-long, ou le 9 novembre 1785 de.l ere chretienne, les deux pores missionnaires condamnes a un emprisonnement perpetuel furent absous et liberes par I empereur, en vertu d un diplome royal, dont nous donnons la traduction litter ale.

Decret de Kien-long, empereur de la Chine, de la Tartarie Orient ale, etc. donne la 50 e annee de son regne, le fc jour de la IQe lune.

" Des Europeens, le P. Jean et scs compagnons, etant dernierement entres de leur propre autorite sur notre territoire pour precher la religion, out ete en passant par Hu-quang reconnus et arretes. Quand on les eut examines, on decouvrit que dans les provinces de Chy-si, de Xantung, de Xansi, de Xensi, de Sochuen, et dans d autres encore, il y avait des gens qui precliaient la religion sans autorisation, et en consequence ils ont ete successivement chassesde toutes ces provinces ct remis au Xin-pu 2 , pour y etre interrogt s et jugos.

1 ) Posuerunl animam suam pro amicis suis.

2 ) Le tribunal supreme des cle"lits et crimes.

Cc tribunal les condamna a la peinc d mi emprisonncment perpetuel, parce qu il constata qa ils n avaient eu aucun autre dessein que celui de precher la religion, et qu ils n etaient coupables d aucun autre crime. Si ces transgresseurs de la loi s etaient annonces a nos prefets et s ils s etaient rendus a Pekin, ils n anraient commis aucune faufe; mais coin me ils n avaient informe personne de leur arrivee, comme se repandant ca ct la clandestinement dans 1 Empire pour semer leur doctrine, ils sc glissaient partout a la maniere de cet animal ruse qu on appelle Kuci-yu 1 , il etait a craiudre qu ils ne seduisissent la foule et qu ils n excitassent des troubles ; c est pourquoi nous avons du sevir contre eux pour couper court aux abus. Ces delinquents eussent merite un chatiment plus grave ; neanmoins reflechissant qu ils pouvaient arguer de leur ignorance, je ne les condamne qu a un emprisonnement per petuel. D ailleurs, en considerant que ces coupables sont des etrangers qui ne connaissent point nos lois, je n ai pu m empecher de plaindre leur sort. En consequence, par une nouvelle faveur j ordonne que le Pere Jean et les autres, au nombre de douze, soient remis en libertc. S ils veulent rester a Pekin, je consens a ce qu ils demeurent dans leurs egliscs, pour y vivre suirant leurs usages; s ils veulent retourner en Europe, le tribunal competant chargera un mandarin de les conduire sains et saufs a Canton. C est parce que je desire montrer ma bienveillance envers les etrangers, que j accorde cette grace en deliors des lois. Telle est ma volonte ; respectez mes ordres a cet egard 2 .

Or, en vertu de cet edit imperial communique aux Missionnaires europeens de la capitals, ceux-ci recoururent aussitot au haut tribunal criminel, et tirerent de prison leurs confreres rendus a la liberte. Apres les avoir embrasses au milieu des demonstrations de la joie la plus vi\ T e, ils les conduisircnt en voiture a la cathedrale, sur le seuil de laquelle 1 eveque diocesain les pressa tendrement sur son sein. 11 les introduisit ensuite dans 1 eglise, d ou il passa avec eux, apres nne courte priere, dans sa demeure. La, il leur adressa les plus affectueuses felicitations, et leur fit servir un festin copieux, avant de les rcpartir avec soin cntre les quatre eglises delaville. Le sixieme jour qui suivit cette fete, avec [ assistance de tous les missionnaires tant europeens que chinois, entoures d une grande pompe, et en presence d une nomb reuse assemblee de chretiens, le Pere Jean ct ses compagnons, richement vetus, allerent rend re dans la cathedrale de solennelles actions dc graces au Dieu eternel et tout-puissant par des hymnes et des cantiques de louanges accompagnes de divers instruments de musique. L illustrissime et reverendissime prelat diocesain, ayant expose a la veneration publique le Tres- Saint Sacrement, celebra pontificalement 1 auguste sacrifice non san-

J ) Animal fabuleiyc, adroit et extremement vilain.

2 ) C est par cette formule que Tempereur termine toujours ses decrets.

giant, durant lequel preclia 1 eveque de Caradro, l im des confesscurs tin Christ; et enfin, apres une procession solennelle, le tres-zele chef clu dio cese beni t le peuple avec 1 hostie sacree, en lui accordant I mdulgence.

Conformement a la teneur de 1 edit imperial ci-clessus cite, il resta libre aux Peres de rester on de partir. II y en cut trois, savoir le P. Marien de Norma, Mr Jacques Eerretti et le P. Crescence d lvree, qui desirerent se consacrer au service de la mission de Pekin; les autres, an nombre de neuf, prefererent se retirer, pour travailler plus efficacement a la propagation de la religion catholique. Informe de leur resolution, 1 empereur ordonna par un nouveau decret qu ils fussent conduits jusqu a Canton par deux manda rins du haut tribunal criminel, et de la renvoyes en Europe. En conse quence, le 11 decembre, les neuf Missionnaires, apres avoir exprime a 1 eve que diocesain et aux autres Reverends Peres leur gratitude pour tous les services qu ils en avaient recus, prircnt conge de ces excellents confreres et se mirent en route, et le 11 fevrier 1786 ils arriverent heureusement en la ville de Canton. Le lendemam ils furent appeles devant le prefet on president du tribunal criminel, qui constata leur identite, leur adressa quelques ques tions en rapport avec les circonstances, et les remit ensuite entre les mains d un ex-jesuite franfais, Missionnaire de Pekin, que sa mauvaise sante retenait alors a Canton. Huit jours apres, c est-u-dire le 19 fevrier, les neuf Peres se presentercnt au vice-roi de la Province, et celui-ci decida qu ils eussent tous a partir pour 1 Europe par la voie des lies Philippines, sur deux navires espagnols, qui mettaient a la voile pour Manille, capitale de ces iles. En execution de cet ordre, on manda les capitaines de ces navires et on leur fit officiellement, avec des instructions speciales, la remise des Mis sionnaires, dont aucun Dependant ne promit de ne plus retourner en Chine pour precher 1 Evangile. Les magistrats chinois voulaient leur faire signer .une formule contenant clairement cette promesse ; mais les courage ux apotres s y refuserent, alleguant qu un pareil engagement etait odieux pour la religion, et que d ailleurs 1 empereur ne 1 exigeait pas; grace a ces observa tions, on ne les forfa point a donner leur signature.

Au temps fixe, les Missionnaires exiles partirent pour le lieu indique, et ce leur fut une grande consolation de penser qu ils se rcndaient dans un pays soumis a un monarque qui se distingue entre tous par sa piete et par son zele a defendre notre sainte foi; car ils espcraient y trouver, plus qu aiileurs, 1 hospitalite, la protection et les sccours dont ils auraient besoin, jus qu a ce que chacun d eux put suivre sa vocation, d apres les conseils de la Sacree Congregation ou de ses superieurs legitimes, pour la plus grande gloire de Dieu : quo dans les adorables dispositions de son inefiable Provi dence il soit par tous loue et beni dans les siecles des siecles! Amen.

Rescrit pullie par Vempereur de la Chine a propos et a la suite de la prise

des Europeens.

a Ayant ete informe de la prise de quatre Europeens, sur qui on a trouve entre autres clioses une lettre 1 , ecrite a Canton par le procureur de Rome, laquelle portait qu il envoyait ces quatre Europeens dans la province de Xensi pour y precher la religion, et qu il avait charge Pierre Zai de les faire parvenir jusqu a Siang-iang, ville de la province deHuquang, ou ils devaient s arreter quelque temps ; ayant en outre constate que les Europeens susmentionnes avaient eu des guides pour se rendre en la ville de Tan-Ching, d ou ils devaient passer directement a Si-gan; et aussi qu ils avaient ete recommandes a une famille nommee Li, etc.; vu une lettre de Pierre Zai, qui fut trouvee par les mandarins, et 1 aveu des trois freres, Li-ta, Li-eul, Li-van, et d autres qui ont cherche a introduire les Europeens ; vu encore les rapports du vice-roi de Xensi et de Quantung, qui relatent 1 aveu du procureur de Rome.

Nous declarons que nous n avons jamais interdit aux Europeens de se rendre a Pckin, pour y exercer les arts liberaux ; nous en avons clonne naguere une nouvelle preuve, quand, informe par le vice-roi de Canton de la presence de deux Europeens et d autres, nous avons aussitot ordonne de les faire conduire a Pekin.

Mais que maintenant le procureur de Rome et d autres, sans en avertir prealablement le vice-roi, se soient permis par caprice d envoyer clandestir.ement des europeens au fond de nos provinces pour y propager la religion et y porter des lettres et d autres objets, voila certainement une chose tout a fait extraordinaire.

Mais comment se fait-il, 6 vice-roi et mandarins, que ce procureur de Rome, qui reside a Canton depuis nombre d annees, vous soit encore inconnu ? Et vous, Europeeus, qui etes des hommes instruits et civilises, dites quel est ce brusque changement? Auparavant, toutes les fois que 1 un de vous voulait se rendre a Pekin, vous en avisiez prealablement nos mandarins, afin qu ils nous informassent du tout; maintenant, au coutraire, vous avez intro-

) On ne trouva sur les peres aucune lettre ni europeenne ni chinoise; car quand ils surent qu ils seraient denonces, ils brulerent, comme je 1 ai rapport^, tous les papiers qu ils avaient. II y a done lieu de croire que la lettre du pro cureur, dont il est ici fait mention, est, vu son contenu, la meme que celle du pretre Pierre Zai, la seule que les mandarins aient trouvee dans le livre de prieres d un guide, comme je Tai remarque, et qui fit tant de bruit devant les (ribunaux. Peu importe, a cet ^gard, que le rescrit parle aussi separe"ment de la lettre de Pierre Zai; car c est la maniere des Chinois de faire mille r^petitions si mal combinees qu elles jettent necessairement la confusion dans lesprit des lecteurs.

duit furtivement les quatre Missionnaires dont nous avous parle. Qu est-ce que cette conduite? En envoyant, comme nous 1 avons dit, des Europeens pour precher la religion, pour porter des lettres dans les provinces les plus reculees de 1 Empire, bien loin d avoir agi avec droiture, nous vous faisons savoir que vous avez par la gravement viole les lois et de 1 equite et de la saine raison. Jugez vous-memes quel chatiment vous meritez.

Je m adresse de nouveau a vous, 6 vice-roi et mandarins de Quantung, et je vous demande comment dans votre incurie vous avez laisse le procureur de Home envoyer secretement des Europeens jusque dans les provin ces de I interieur pour annoncer la religion et porter avec eux des lettres, des livres de prieres et d autres objets semblables 1 ? Ne vous etait-il pas facile de les reconnaitre aux traits de leur visage ?

Vous, 6 mandarins civils et militaires, qui habitez toute la region qui s etend entre Quantung et Kuquang, puisque vous avez garde les passages avec une inattention et une negligence telles que vous avez permis aux Euro peens de penetrer jusqu a Siang-iang, nous ordonnons qu on fasse des per quisitions dans tous les lieux et dans toutes les villes ou ils ont passe, et qu on depose tous les mandarins qui n ont point rempli leur devoir.

Nous vous ordonnons a vous, Mandarins de Huquang, de vous livrer dans les environs de votre ville a d actives perquisitions et de prendre Pierre Zai et tous ceux qui portaient des lettres ou qui etaient meles a cette affaire. Quand ils seront entre vos mains, examinez-les avec le plus grand soin, et observez ce qui cst dit dans les lettres des membres de la familie Li, qui se sont enfuis a Sigan. Nous ordonnons de meme au Vice-roi de Huquang de faire des investigations diligentes et positives sur les Euro peens 2 envoyes par le Procureur de Rome pour precher la religion, et de

1 ) Les quatre missionnaires arretes n avaient rien detout cela. Mais des let tres, des livres de prieres, des images, des crucifix, des medaillons et d autres objets religieux, trouve s dans la barque, apparienaient aux Chretiens, qui les avaient apporte s de Canton, et qui, pour ne point trop aggraver leur cause, declarerent en justice qu ils appartenaient aux Europeens.

2 ) Ces magistrats employment certainement tous ies moyens pour amener les quatre prisonniers europeensci declarer par qui et a. qui ils avaient ete envoye"s, afm de pouvoir les mettre en cause; mais comme, de peur de nuire spe"cialement aux missions, ils flrent entendre par signes et par gestes, des leur premier interrogatoire, qu ils ne connaissaient pas la langue chinoise, les choses se passerent de mcime dans les autres, de sorte que les prefets ne purent jamais rien en apprendre. Cependant les juges ne renoncerent pas a leur dessein, et de tribunal en tribunal ils s efforcerent avec un egal zele d arra- (her aux missionnaires des explications sur les deux points si importants que nous avons e nonces; mais quoique les peres comprissent les questions qui leur etaient faites, ils embrouillaient leurs re ponses et en changeaient le sens avec tant d art, que les mandarins n y entendaient rien on n en con-

recliercber a qui ils c talent adresses, afin d arreter immediatement tons ces complices. Les Europeens sont depuis longtemps de la meme religion que les sectateurs de Mahomet ; il est done a croire que leurs lettres etaient destinees aux musalmans rebelles, et que c est pour cela qu ils se rendaient dans la province de Xensi, afin de faire part a ces rebelles de quelque nouvelle affaire secrete. Voilace qu il y a lieu de craindre, et ce, par consequent, 6 Vice-roi, a quoi vous devez veiller. Rappelez-vous, 6 Vice-roi et Manda rins, que nous vous faisons parvenir la presente lettrc d un point fort eloigne, pour vous manifester notre volonte. Obeissez et respectez nos ordres.

Page 1