‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 77 sur 107 · TRES -REVEREND PERE MARCELLIN · texte numérisé non relu

TRES -REVEREND PERE MARCELLIN

En fevrier 1863, je vous ai envoye d Auckland une notice historique sur Vetat des sectes dans cette ile. Aujourd hui je voudrais vous faire connaitre celui de la Religion catholique; mais vraiinent accable d une foule d occupations, surtout depuis que le P. Dominique de Castignano est malade et que le P. Nivard de Eeaestrelle n est guere bien portant, je n ai point le temps de me mettre a vous raconter d une maniere detaillce la position d^un pauvre Missionnaire qui dans cette ile, au milieu de ces forets sauvages et sur ces langues de terre, toujours rongees par la mer, ne souffre que trop et doit se contenter sou vent de prier et de combattre.

Je suis alle dans le Hokianga visiter nos chers confreres, qui depuis longtemps desiraient me voir. J ? y ai passe trois mois. Je vous rendrai done seulement compte de cette visifce, en entrant dans quelques details, et cela suffira pour le mo ment. Si ces details sont parfois minutieux, considerez qu ils n en sont pas moins siguificatifs et propres a. faire connaitre la Nouvelle Zelande a ceux qui ne la connaissent pas.

Comuie votre paternite le sait deja, les Eranciscains etaient a peine debarques a Auckland, a la fin de 1860, qu on assigna a leur mission, a parfcir du 35 e degre de latitude, tout le nord de cette ile, en comprenant toute Tetendue de Test a

Fouest. En fevrier et mars 1861, je fis le tour de cet immense district, afin de voir ou Ton pouvait fixer les principales sta tions pour y installer nos confreres et commencer bientot notre mission; je trouvai que la baie des lies ou Kororareka, Gurakan dans le Hokianga, et Wangaroa sur la cote orientale etaient les points ou les peres maristes s etaient d abord fixes et ou les Franciscains pouvaient aussi s etablir. Mais comme il n y avait plus de maisons habi tables, ni de population a instruire et a cultiver ni a la baie des lies, ni a Wangaroa, Monseigneur Pompallier, avec, sa longue experience de vingt-six ans d episcopat dans cette mission, jugea convenable d envoyer tous nos confreres dans le Hokianga, se contentant de me retenir, moi, au service de la cathedrale.

Avant dialler plus loin, il faut que je vous dise quelques mots du Hokianga, car ne vous donnant point la description de toute la Nouvelle Zelande, il suffira que je vous en decrive une seule province; ce sera comme si je vous les decrivais toutes.

Le Hokianga se trouve sur la cote occidentale, a ^opposite de la baie des iles, vis-a-vis de Sydney dans FAustralie, dont il est distant de 1200 milles. On y penetre par un grand fleuve, dont Fembouchure est un bas-fond, ou, a la maree basse, il n y a point plus de dix-lmit pieds d eau; mais a la maree haute, ce fleuve grossit jusqu a trente pieds d eau, et a Finterieur sur certains points, jusqu a plus de cent pieds. Cette voie est la porte par laquelle quelques fils de Marie introduisirent la Religion catholique dans cette ile le 22 Janvier 1838. Quand les Europeens commencerent a emigrer dans la Nouvelle Z6lande, le Hokianga etait la province la plus peuplee, et Ton vit des 1825 y entrer deux grands batiments avec lesquels les Anglais firent leurs premieres tentatives pour coloniser cette ile. Aujourd hui que tous les Europeens se sont reunis a Auckland, capitale de la colonie, le Hokianga est la plus miserable de toutes les provinces. Les indigenes y sont encore tels qu ils etaient il y a un siecle, moins Fanthropophagie a laquelle ils out entierement renonce. Le Hokianga n est praticable qu en s avancant sur ce grand fleuve, ou plutot le long de cette dent de FOcean, qui ne penetre dans la terre ferme que pour la percer, la fouiller jusque dans ses entrailles, la ronger et la devorer. II ne fait que serpenter : ici tres-etroit, la aussi

large qu un beau lac, et (Tune profondeur variable, il a etc parcouru jusqu a une distance de trente milles a 1 inlerieur par un bailment de 500 tonneaux (mesure maritime anglaise), et il a plusieurs bras, qui prennent divers noms. Les priucipaux sont le Waihou, le AYaina et le Mangamuka.

Les Maori habitent tons le long des bras du grand fleuve, dans des cabanes tres-basses, faites de Rampo (espece de gre nadier), de sorte que, quand ils veulent sortir pour aller se procurer des vivres, ils sont forces de se servir du cnnot ou Wakia Maoro t espece de barque, faite d un tronc d arbre tout entier aminci, creuse a Finterieur et rendu concave, pointu aux extremites et un peu aplati au fond. Les Maori out un grand nombre de ces wakia, grands et petits; ils les fabriquent tantot avec une pierre particuliere, tantot en se servant des instruments europeens. Ces barques sont si peu larges et si pen profondes qu en s y etendant, un homme ordinaire en occupe presque toute la dimension in latum et profundum. Les Maori les dirigent au moyen de rames affilees et tres -minces, longues au plus de quatre palmes, quails ne rapprochent jamais des bords du Wakia ; mais usant de toute la force de leurs bras, ils donnent quatre coups a droite et trois a gauche pour conserver Fequilibre. Tous rament indistincteinent, homines et femmes, grands et petits. Accoutumes de se servir de ces bar ques en sachant garder Fimmobilite et I equilibre necessaires, les Maori ne courent aucun danger sur le fleuve, a moins qu il ne soit agite; niais pour les Europeens, qui ne reussissent guere ii s y nicher, il leur faut prendre beaucoup de precautions; car le moindre niouvement du navigateur suffit pour que le canot chavire et tombe a califourchon sur quelque requin ou chien de mer. On ne trouve dans le Hokianga guere d animaux indi genes, mais il y a des vaches, des moutons, des chevres, des pores; il n y a non plus dans toute la Nouvelle-Zelande aucun arbre fruitier indigene. Des semences europeennes le mai s seul y a etc introduii. Les Maori le semcnt en grande quantite ; il y atteint une hauteur extraordinaire et produit trois gros epis. Quand il est frais, on le mange au moment ou on le detache de la plante; quand il est desseche, on le mange bouilli; Thiver, quand il n y a plus de patates , on le fait pourrir comme pour fabriquer de Farnidon , et quand il est arrive au

point de dormer des nausees, on le mange comme le mange raient les poules. On trouve dans le Hokianga de belles chaines de montagnes ou plutot de hautes collines, toutes couvertes d arbres si gros, si hauls et si droits, qu on dirait quails veulent escalader le ciel. D un autre cote on remarque au commence ment du grand fleuve une montagne toute de sable, ou il n y a point un seul arbuste, point un brin d herbe ou de mousse, et qu il faut employer treize heures a franchir si Yon veut aller par la voie de terre du Hokianga a Wangape et dans toutes les tribus de la cote occidentale. Or, je pcnse que la nature de cette montagne formee de sable pur, mouvant, leger et extremement fin, semblable a celui qui couvre les plages de FOcean, brillant conme For et 1 argent, fournira toujours un grand argu ment contre ces geographes superficiels qui, d apres certaines donnees pen importantes, voudraient preciser Fepoque et le mode de la formation de la Nouvelle-Zelande. Sans doute plusieurs indices pourraient porter a croire qu elle a ete produite par F eruption d un grand volcan; neanmoins, en considerant un jour attentivement cette montagne, je me persuadai que Forigine de cette ile est un mystere, comme toute la creation est un mystere, et c est pour cela que ceux qui pretendent en connaitre le fond, encourent naturellement les violents reproches que le Tout Puissant lui-meme, assis au milieu d un tourbillon, adressait au sage de 1 Idumee , ainsi qu il le raconte lui-meme au 38 e chapitre de son livre inspire.

Mais mon but n est pas d entrer dans des discussions scientifiques, scolastiques et geographiques. Je decris le Hokianga, en tant qu il interesse la Mission Eranciscaine dans cette pro vince perilleuse. Un courrier de la poste y vient de Kororareka par la voie de terre, tous les quinze jours, quand le temps le permet. II y a en outre une communication par mer avec Auckland tous les deux ou trois mois selon les vents. D ordinaiie le batiment tourne la pointe nord, en cotoyant File a 1 est; mais si les interets du commerce Fexigent, a peine sorti du grand fleuve , il la cotoie a Fouest et se dirige vers Horehunga, localite distante d Aucldand de trois quarts de lieue a cheval, ou deux langues de mer, Fune a Fcst, Fautre a Fouest, se rapprochent et se confondent.

Dans le Hokianga les Maori ont les memes traditions que sur

tons les autres points de File : elles sont pen nombreuses et entierement mythologiques. Elles concernent la maniere dont cette ile a ete peuplee ei les premiers habitants qui Font occupee. On n y decouvre d autres traces de la Revelation que Fhistoire d Eve, la chute de Fhomme, le meurtre d Abel et la mention de 1 enfer, que tous les Maori placent a la pointe nord de Tile. II y a une dizaine d aunees les catholiques etaient nombreux dans le Hokianga; mais depuis qu ils ont perdu leurs Missionnaires, les Peres Maristes, il en cst beaucoup qui sont retombes dans les tenebres de leurs superstitions, tandis que d autres ont commence a suivre la religion de la Bible et se sont declares Anglicans ou Wesley ens. On peut done dire qu ils ne s etaient point encore eleves par la pensee au dessus de leurs affreuses cabanes pour contempler le ciel et adorer un Dieu Creatcur et Redempteur; car ils y rentraient bientot la pipe a la bouclie, nus et sales comme des betes pour admirer leur tatouages et venerer leur propre nudite. Quant a des Europeens, on en rencontre a peine, le long de tout ce fleuve, six ou sept families metisses, c est-a-dire issues Dalliances entre des indigenes et des emigres, et ces families sont ou indiffe rentes ou protestantes, Nos confreres n en ont jusqu ici trouve que deux qui n eussent pas renonce a la verite de leur foi. Ces metis ont deux ministres protestants, un Anglican qui a bati une maison, une eglise et une ecole au commence ment dn fleuve Waihon, et un Wesleyen, qui a fixe sa resi dence sur la rive du fleuve Waima. En outre, il y a autant de catechistes qu il y a de tribus de Maoris. Le ministre anglican, plus soucieux de ses interets terrestres et pecuniaires que de la religion et de la Bible, ne se donne pas beaucoup de peine pour faire des proselytes; mais le Wesleyen, qui s appelle Loury, ressemble plus a un diable qu a un homme : il n administre le bapteme a un Maori qu au prix d^une livre sterling, et en demande deux pour le marier, et encore a la condition de lui vendre, a son propre benefice, de beaux habits; mais ce n est pas tout : je ne crois pas que le dragon de 1 Apocalypse ait vomi contre la fernme decrite dans ces revelations des blas phemes aussi horribles que ceux que ce Loury a proferes contre TEglise Catholique. On m a dit qu il est Tun des collaborateurs les plus actifs du Hacafa, journal tout Wesleyen qui a com-

mcnce a paraitre le l er avril 1859, et qui se publie une fois par mois dans la langue indigene. Je tiens cette feuille pour la plus impie et la plus infame du monde; en effet, s il est des crimes honteux et atroces qu on puisse imputer a un homme, le Hacata ne manque pas d en charger FEglise Romaine, ses Papes et ses Ministres. Mais grace a Dieu, ce fils de Satan vient de quitter Hokianga, qu il avait rempli de ses blasphemes sacri leges, parce que sa femme s etait mis en tete que les Maori voulaient la tuer. Toutefois il recommnnda en part-ant a ses pro selytes de bien garder la Bible qu il leur laissait en sa place; car, disait-il, posseder un pareil volume dans leur Kainga, c etait la meme chose que d y avoir Dieu lui meme en personne. Loury allait se fixer a Honehunga, ou il n y a que des Europeens, parce qu il se flattait d y trouver plus de chances pour reussir dans ses desseins fanatiques.

Voila, en abrege , la description da Hokianga, de ses habi tants, de sa situation civile et religieuse. Si quelque chose y manque, j espere que les conclusions a tirer de cet ecrit vous le fourniront.

Or, le 11 avril 1861, a huit heures du soir, ceux de nos confreres, qui etaient destines a cette immense province, montaient sur le San-Kild, et comme, malgre F agitation de la mer, ils avaient le vent en poupe, ils mouillerent heureusement, apres une traversee de vingt quatre heures, a la Baie des iles. Ils s y arreterent quelques jours a cause du mauvais temps, chez Tunique famille catholique qui s y trouve; puis ils franchirent de nouveau ce beau bras de mer qui forme la baie; puis trottant pendant quatre jours sur le cheval de S 4 Francois, et traversant toute File de Test a Fouest, ils arriverent le 24 avril dans le Hokianga. Le meme jour, vers quatre heures du soir, Purakau, prive pendant une dizaine d annees des fils de Marie, accueillait les fils de S* Francois.

Nos confreres trouverent ce lieu tel que je le leuravais decrit, c est-a-dire convert d un. bois humide, epais, obscur, respirant la plus noire melancolie, et horriblement devaste par les debordements du grand fleuve. Les quelques portions de terrain qui s etaient ressenties de Finfluence bienfaisante des ouvriers evangeliques s^etaient bientot couvertes de nouveau de joncs et d epines, et etaient redevenues plus sauvages que jamais. La

maison que devaient habiter les Missionnaires etaient en terre glaise, sans toit, sans portes ni fenetres, et c etait tout ce qui restait de tant de travaux qu avaient executes les Maristes. Dans Pespoir que cette maison serait reparee ou reconstruite, nos confreres, pleins de joie parce qu ils etaient resignes, s y installerent et deposerent leurs paquets ; mais elle est encore dans le ineme etat qu au moment ou ils y entrerent, a ^exception du toit qu on a refait en douves.

Les provisions envoyees par Mgr Pompallier en riz, farine et autres vivres, formaient mille livres de comestibles qui pouvaient suffire pendant cinq mois anx Missionnaires et aux deux Maori leurs dornestiques, dont ils avaient besoin pour diriger leur gondole, toutes les fois que Tun d eux voulait aller exercer son ministere. En outre, Mgr Pompallier les avait recommandes a son troupeau par deux lettres, ecrites Tune en anglais, Fautre en maoro, et concues en ces termes : // Mes cliers enfants, c est pour vous prouver mon affection que je vous envoie mes pretres, investis de tous mes pouvoirs. Kourrissez-les du pain materiel, et ils vous nourriront du pain spirituel. //

Malheureusement, comme en realite le troupeau de Mgr Pom pallier dans le Hokianga n existait pas, ses recommandations ne servirent point a nos confreres. II en resulta qu ils durent bientot se trouver abaudonnes dans cette eternelle solitude, au coeur de 1 hiver, sous des pluies torrentielles, sans pouvoir communiquer avec qui que ce soit, affames, mal vetus et mal loges. A leurs soufFrances se joignirent d autres chagrins, tous d^un nouveau genre, que je crois ne devoir pas specifier, et qui forcerent le P. Dominique et le P. Nivard, depourvus de tontes ressources, a se mettre en route et a sc rcndre a Auckland pour recherclier les causes de tant de privations et d un pareil delaissement.

Je resolus done dialler, des que je pus, leur porter quelques consolations. Je mis ce projet a execution, au commcncrment du mois de fevrier 1862, et j cmmenai avec moi le P. Nivard, me proposant de le laisser a la baic des iles pour qu ; il y entreprit une nouvelle missfcn et vit si Ton pouvait y faire du bien. L unique fomille catliolique qui avait accueilli tous les Pranciscains, Tannee piecedente, nous fit egakmcnt Faccneil le plus charitable et le plus aimable. En ayant pris conge le 10 du meme mois

vers neuf lieures du matin, jc me dirigeai vers le Hokianga, et a 10 heiires j avais deja franchi la baie me disposant a faire toute la route a pied; car je n avais pas de quoi me procurer un cheval. Le compagnon qui portait mon petit paquet etait un Maori du Hokianga qui, apres avoir servi trois ans sur un batiment anglais, voulait revoir sa chere patrie, sa femme et aes deux petits enfants. Malgre cela il avait demande trente schellings pour me suivre. Au commencement je me defiais de cet ange gardien; car en lui posant des questions sur la religion, je m apercus qu il n etait ni catholique ni protestant. Mais je trouvai ensuite que e etait un brave homme, et a la fin du voyage il avoua a d autres Maori qu il m aimait beaucoup et qu il me quittait avec douleur, Ce digne guide ne me fit point prendre le chemin que j avais suivi Fannee precedente et qui, sans etre bon, n etait point non plus trop mauvais. Au contraire il en prit un autre, vraimenfc abominable, qui conduisant a Waimate, puis continuant le long du lac Omapare, a droite, allait s enfoncer ou plutot se perdre dans les forets eternelles precedant de ce cote le Hokianga. Nous f ran chimes toute cette grande distance en deux jours, ne cessant de marcher depuis le lever jusqu au coucher du soleil. Le seul moment de repos que nous eussions, c etait quand il nous arrivait de passer quelque riviere ou quelque marais; alors le Maori passait le premier, il deposait son paquet, puis il retoumait me prendre sur ses epaules. C est la un des principaux services que les nature!* de la Nouvelle Zelande rendent aux Europeens toujours forces de voyager sans cheval.

La premiere nuit nous nous arretames entre le lac Omapare et Waimate, dans une Kainga oil nous ne trouvamcs qu^une vieille femme, qui etait comme la belle-mere de mon compagnon; car il avait epouse la fille du concubinaire de cette vieille femme. A peine se virent-ils qu ils se jeteront dans les bras Fun de Fautre, et que se croisant le nez, suivant Fusage des Maori, ils commencerent a pleurer et a soupirer et a se dire mille choses affectueuses, et ils resterent immobiles, le nez ainsi croise, pen dant plus d une demi-heure. La vieille frmmc nous prepara ensuite de belles patatcs (pas trop bonnes a vrai dire) et des peches; puis elle etendit une des meilleures nattes qu^elle cut, et nous nous y couchames pour dormir. Le lendemain matin ,

avant le lever da soleil, nous avions deja mange nos patates toates chaudes afin d avoir la force de marcher. Ici je ne parlerai ni des feux du soleil qui nous rotirent, ni des torrents de sueur qui nous inonderent; car chacun peut s en faire une idee. Nous traversamcs toute File de Fest a Fouest, dans une partie qui ne presente que des collines nues et de petites vallees arides recouvertes d herbe de la Nouvelle-Zelande, autant dire de mousse,, de fougeres et de bruyeres, et sillonnees neanmoins de ruisseaux d eau fraiche, qui dans certains moments sauvent la vie aux voyageurs. Enfin le second jour de notre marche, nous arrivames apres midi dans le Hokianga, et descendant vers la cote occidentale, nous nous enfoncames dans ces bois affreux efc pourtant aussi venerables; car n y a-t-il point quelque chose de venerable dans des arbres si eleves et si enormes, que plusieurs d entre eux out un tronc droit et haut de plus de 90 pieds , sans compter les branches de la couronne, et que d autres ont une circonference de plus de 30 pieds? Nous marchames a partir de quatre heures sans voir le ciel dans ces bois, ou nous primes, snr les borcls d un ruisseau que nous y trouvames, deux bouchees de pain que j avais apportees de la baie, et nous sucames deux citrons que nous avait donnes un Maori de Waimate , en nous disant que c etaienc- des fruits de sa Kairiga.

En sortant de ces bois tenebreux, nous nous trouva-inss a Fembouchure du fleuve Wahiohou; nous esperions y avoir la maree haute pour pouvoir nous rendre directemant a Purakau sur un Waka Macro; mais cette partie du fleuve n ayant que le peu d eau qu elle recevait du versant des collines voisines, la maree etait tres-basse. En consequence, je dus m oter les souliers, me retrousser le paiitalon jusqu au. dessus des genoux, et marcher ainsi les pieds nus pendant deux heures dans le lit du fleuve ou Feau etait tantot plus, tantot moins haute. Da temps en temps nous renconfcrions des troupes de Maori a cheval, avec leur couverture pendante a Fepaule gauche et ramenee sous Faisselle droite, et allanfc recolter des patates : on les eut vraiment pris pour autant de geants. Quand nous commencames a trouver plus d eau par suite de la marec montante, nous jetaraes un cri pour savoir si quelqu un avait dans les environs le AVaka Maoro, afin de nous en servir pour continuer notre route. Notre cri fut cntendu par trois jcunes gens occupes a mettre le feu

a ces bois pour effrayer les Kaori et les Pwiri, et preparer ainsi le terrain pour les palates de Fannee suivante. Ces jeunes gens vinrent nous saluer et me serrerent la main, suivant V usage des etrangers (Pekea}; ils tendirent le nez a mon conducteur, suivant Pusage des Maoris.

Alors mon conducteur me confia au plus age des trois jeunes gens, lequel convint avec moi de me transporter sur son AYaka jusqu/a Purakau pour douze schellings. Ce nouveau guide me tit faire deux niilles le long des bords de ce fleuve, jusqu a ce que, arrives a sa Kainya, ou il avait son Waka, nous nous y installames, moi etendu, lui ramant, et nous commencames a filer comme des anguilles dans Peau. Mais nous etions treseloignes de Purakau, et je voyais le jour s obscurcir, le ciel se couvrir de nuages. Je supposais que ce fleuve devait etre celui sur lequel j avais Fannee auparavant fait un assez long parcours, quand j etais alle visiter Purakau. Or, sachant qu il s y trouvait des endroits difficiles et perilleux, je sentis naitre en moi certaines inquietudes, et je priai mon pilote de s^arreter a la pre miere Kainga qu il rencontrerait. Mais au lieu de me preter attention, il se depouille de sa couverture, et dressc un baton sur lequel il I eteud en guise de voile, afin d avancer ainsi plus vite et sans fatigue. Alors je me resignai a la volonte de Dieu, en pensant que j^etais sur un large fieuve, au milieu des sauvages et au bout du inonde. Oh ! si ailleurs la vertu de

la resignation est bonne et utile, dans la Nouvelle-Zelande elle

est certes bien necessaire !

Cependaut, quoique tout ce voyage fdt par lui-meme extremement rude et penible, j avoue qu il me parut tres-agreable et tres-doux, en songeant que j allais revoir nos chers confreres, ceux que j aimais et qui m aimaient tant, ceux pour qui j avais tant souffcrt, comme de leur cote ils avaient tant soufFert pour moi. Ah! cette pensec suffisait pour ra aplanir les difficultes du chemin, pour me raccourcir la route, pour baimir de mon esprit Fombre meme d une crainte.

Apres avoir ainsi franchi sur ce fleuve perilleux une foule de detroits et de lacs, et apres avoir fait d immenses detours, nous arrivames a une pointe qu on pourrait appeler le cap Horn, a cause des difficultes qu en presente le passage; de la on decouvrait Purakau en face. II etait environ dix heures du soir, et

Fun de nos chers confreres veillait encore. Je remarquai la lu-miere et je me dis interieurement : // Qui sait si quelque auie saintene lui a point revele queje me trouve cette nuit sur ce bras de iner, et que je dois revoir et ernbrasser mes confreres tous tant quails sont. Le Maori se rnit a chanter, et moi, dans la joie de mon cceur, je commencai u crier; ce cri fat si fort et si aigu qu il parvint jusqu a leur maison, et quelques uns supposerent que ce devait etre le cri d un italien : // C est peutetre Barsanti! // se dirent-ils. Je prenais precisement terre au bas d un petit monticule au haut duquel ils se trouvaient. En un instant nous nous reconnumes, nous nous embrassames, et nous nous dimes tour a tour tant de choses, non-seulement par les paroles que nous echangeames, mais dans la langue mysterieuse du cceur, que j essaierais en vain de les repeter. Oil ! quelle joie, quel bonheur ineffable de retrouver sur une terre etrangere, au bout du monde, au milieu d une vaste solitude, au fond d un bois, dans le silence de la nuit, sur les bords d un bras de TOcean, apres les tristes vicissitudes de tant d epreuves, de retrouver des etres clieris qui vous aiment et que vous aimez, qui ont souffert et dont vous avez partage les souffrances !

Ces pauvres confreres n avaient a m offrir qu un peu de pain et un morceau de fromage; je ne me contentai point de les manger, je les devorai : tel etait Tappetit qui me tourmentait! Erisuite je me couchai, accable de fatigue, sur un petit lit ar range pour le mieux, et c est ainsi que se termina pour moi le 11 fevrier 1862. J^avoue toutefois qu j il me fut impossible de fermer Toeil, je ne dirai point a raison des qualites de mon lit (car la charite et Faffection avec lesquelles on me Tavait pre pare me le rendaient encore trop rnoe lleux et trop doux), inais par suite de vives et importunes demangeaisons aux jambes, causees par les piqures des cousins de la Nouvelle-Zelande, espece de petits moucherons noirs qui se tiennent dans les bas fonds et surtout pres des fleuves composes d 7 eau douce et d eau salee, et qui, des qu ils voient une chair decouverte, s y attachent aussitot et y enfoncent leur dard, de sorte que leur piqure produit a Tinstant une tache noire de laquelle resultent des de mangeaisons si vives et si importunes qu on ne peut s ernpecher de porter les mains a la peau pour les faire cesser, tandis qu on ne fait par la que determiner une douleur plus insupportable.

Moi qui, cooime je Paidejadit, avais marche pendant deux heures continues, les pieds et les jambes nus le long d un fleuve, j etais tout marquete de ces piqiires, et ma peau, grace aux taches dont elle etait couverte, semblait garder les vestiges de la petite verole. Dieu! quel ennui ou plutot quel tourment j eus a sup porter! II me souvient d avoir lu dans les Prisons de Silvio Pellico, que cet liornme si religieux et si patient etait presque sur le point de devenir fou et de se tuer sous les plombs de Venise, quand il subissait un pareil martyre.

Maintenant que vous dirai-je de ces chers confreres? Com ment etaient-ils vetus? quelle etait leur nourriture? ou habitaient-ils? que faisaient-ils?

Si d un cote on eprouvait de la pitie, d un autre on se sentait porte a des idees agreables, a les voir entitlement vetus d un gros canevas avec lequel on faisait des pantalons, quand, en leur envoyant cette etoffe d Auckland, on y ajoutait les accessoires necessaires. Cette mise plaisait beaucoup aux Maori, parce qu elle se rappoitait da vantage a leur ritengo (costume) ; et c est pourquoi ils disaient : // Kapai te nga Piriki itariana; Kakino te nga minita Engarangi ; c est-a-dire : Ions les pretres italiens; mauvais les pretres anglais. Caril faut savoir que c est un principe des ministres protestants de n admettre les Maori dans leurs maisons ou de ne les faire entrer a Teglise et a 1 ecole, qu autant qu ils sont proprement vetus. Aussi arrive-t-il quelquefois que, si on leur demande s ils sont protestants et baptises, beaucoup repondent negativement, parce qu ils n out pas encore pu achefcer de beaux vetements, et que leur ministre ne veut point qu ils soient baptises a moins qu ils ne soient bien vetus.

Voila pour les habillements. Quant a la nourriture de nos pauvres confreres, elle consistait uniquement en un peu de pain, pourvu qu ori leur envoyat d Auckland de la farine, a laquelle on joignait de temps en temps un peu de potage au riz, et un peu de patates, un peu de legumes, et parfois quelques boucliees de pore ou de poisson qu ils prenaient euxmemes dans la grande piece d eau qu ils avaient devant leur maison, ou que leur apportait un Maoro, lorsque son \\aka etait plein et qu il craignait de le voir s eiifoncer s il n en allegeait le poicls. Souvent et pendant bien loiigtemps ils avaient etc reduits aux seules patates, et encore ne pouvaient-

ils en prendre qu en les cornptaut, les pesant et les mesurant. Neanmoins Dieu les benissait et les consolait, et tous jouissaient (Tune bonne sante.

Ils habitaient dans la cabane que j ai decrite plus haut, et ils etaient forces de la balayer chaque fois quails s approcliaient par inadvertance des murailles; car comme elles etaient en terre glaise toute crevassee, il en tombait an moindre petit choc une conche entiere qui soulevait une poussiere a crever les yeux. Tout homine bien eleve s etonnait que des pretres pussent habiter un pareil reduit, et Foil entendait un jour un protestant dire : II parait que les pretres de Purakau ne sont venus dans la Nouvelle Zelande que pour enseigner par leur exemple aux indigenes la religion de la souffrance. Leur mission reussira-t-elle? Mais tel n etait pas le raisonnement des Maori; car ils disaient, eux : // Voila les veritables ministres de Dieu. Ils ne sont point venus pour vendrc et acheter, pour avoir, avec leur femme et leurs enfants, de belles Kainga , des vaches, des moutons , des chevaux, des pores, ni pour nous voler nos terres, mais pour conquerir nos ames, les porter avec eux an paradis et les rendre a jamais heureuses. // Ainsi raisonnaient les Maori.

Nos chers confreres avaient d ailleurs defriche plus de cinq arpents de terre, qu ils avaient clos d tme palissade assez forte pour les garantir des chevaux, des vaches et des pores. Ils avaient meme deja mis en culture une partie de ces terrains ; mais, a vrai dire, soit que les semences se fussent deteriorees en passant la ligne, soit que le sol n eut pas ete bien prepare, leurs travaux n avaient abouti a rien, et ils n avaient dans leur enclos que des oignons, des citrouilles, du tabac, des choux, des raves, du fenouil, du celeri et du rna is.

En outre, ils avaient deja appris les deux langues ayant cours dans Tile, 1 Anglais pour les colons et le Maoro pour les indi genes, et ils exercaient avec ardeur leur ministere sacre et pas toral. Les principales tribus chez lesquelles ils avaient penetre et avaient preche sont celles de Waima, de Pikiparia, de Poieke, de Ilouwai, de Wirinaki, de AVahiohou, de AYairoa, de Moetangi, de Taikarava, de Nukupure, de Wangape, de Herekino, de Motukaraka, de Motuti, de Ramakaraka, etc. Ils en auraient visite un plus grand nombre, si le manque

de ressources ne les en cut point empeches. Car il est a remarquer que les Maori, soit par suite de la haine qu ils portent aux Pakea (etrangers), soit a cause de leurs trop frequents rapports avec eux, se sont tellement corrompus, surtout au point de vue de 1 interet , quails ne rendent jamais un petit service, sans en etre bien payes. Ainsi un missionnaire qui veut aller en mission et qui a to uj ours besoin d un compagnon pouvant lui indiquer les chemins, et le transporter sur ses epaules dans les fieuves ou dans un canot sur la mer, ne doit pas lui payer moins de dix schellings par jour, outre la nourriture. Que s il veut se servir d un cheval, la depense de chaque jour s eleve a une livre sterling. En consequence, nos cbers confreres, qui dans Fespace d un an avaient recu de Mgr Pompellier 24 livres sterlings pour subvenir aux besoins de leur station, au lieu d ; aller a la recher che des Maori, etaient obliges de les accoutumer a venir a Purafcau , s ils voulaient voir et gouter quelle bonne mere est la religion catholique. Us y venaient, en effet, tous les samedis, afin de sanctifier ensuite le dimanche, et voici quelle regie les mission naires avaient etablie.

Chaque samedi soir, a la tombee de la nuit, apres que les Maori ont cuit et mange leurs patates, la cloche sonne, et aussitot tous se reunissent dans une petite salle de la maison qui sert d eglise. Une fois rassembles, ils recitent alternativemcnt avec le pretre les prieres du catechisme que leur ont enseigne les Maristes. Apres ces prieres Fun ou Fautre de nos confreres leur fait un petit sermon, et les intcrroge ensuite sur le catechisme. Le dimanche matin tous sont appeles au son de la cloche a en tendre la premiere messe, et a reciter en commun les prieres du matin. La seconde messe se dit vers dix heures et commence par I Asperges. Apres FEvangile vient la giose, qui consiste en un expose de maximes suivant la methode de S 1 Alplionse de Liguori. Un catechiste Maori lit ensuite une priere, et apres Felevation tous les assistants divises en deux chceurs chantent quelque hymne a la Sainte Vierge jusqu a la benediction, et le tout se termine par YAngelus Domini et le Sub tuum. Vers trois heures apres midi viennent les vepres, ou se chantent alternativement les psaumes, Thymne, le magnificat et Tantienne finale, traduite en Maoro, selon le catechisme, que j ai ci-dessus cite. Apres cela se donne une instruction, qui pourrait etre suivie de la benedic-

tion da Tres-Saiut Sacrement, si Mgr Pompallier ne s etait pas contente d envoyer a Purakau uniquement ce qu il faut pour dire une messe basse. Enfm , quand les Maori partent le lundi matin, au lieu de partir le dimanche soir, la veille au soir, on recite en eommun, au son de la cloche, les prieres du soir et on fait le catechisme; puis, le lendemain, on ne laisse partir les Maori, qu apres quails out entendu la messe et recite leurs prieres.

Tels sont les usages que j ai trouves etablis a Purakau par nos chers confreres pour faire sanctifier les jours de fete aux Maori convertis. Deja Von en voit s approcher du Sacrement de la Penitence, et chaque dimanche il y a meme des commu nions. Mais les prejuges que la corruption des ministres protestants a inspires aux Maori contre la confession auriculaire en portent quelques-uns a se plaindre des pretres de Purakau, auxquels ils reprochent de terminer tous leurs sermons par cette sen tence : // Pour se sauver il faut se confesser, it faut se confesser. n

Tout ce que je viens de dire ne peut, certes, point s appliquer a la baie des iles; car on n y trouve que deux feinmes et une Kaluga, oil il n y a d autre religion que celle de faire le raal. On y compte bien une treutaine de maisons d Europeens, mais seulement deux families catholiques, et ce ne sont point les protestants qui voudraient s attacher aux missionnaires catholi ques, apres avoir abandonne leur propre ministre, et Vavoir force a se retirer pour eviter les depenses de son entretien. Les "VVesleyens n y ont point d eglise , mais bien un ministre, qui exerce la profession de medecin et de marchand. Ceux qui traitent avec lui, il les dupe, et ceux qu il medicamente, il les envoie dans Vautre monde. Les hommes sont absorbes par le commerce, et les femmes demandent de honteux gains a, la pros titution. Aussi le P. Nivard, en relevant cette station, m ecrivait-il a Purakau : Je n ai point plus de sept personnes a la messe, et si je leur preche , elles en semblent fachees. Je pense que la baie est le lieu du desespoir. // Moi aussi, dans le cours du mois que j ai passe la , j ai entendu nn homme, qu on regardait comme bon catholique, me dire : // Si vous voulez que les gens de la baie viennent vous ecouter, montrez de bel argent, et faites de Vcglise un serail, et tout Je monde accourra pres de vous. n

Apres mon arrivee a Purakau, la premiere visite que je recus

fut celle du chef des Motuti, qui vint me saluer avec toute sa tribu et m apporta de gros concombres et des melons. A peine Feus-je vu , qu il me sembla reconnaitre en lui un de ces Maures qui soutiennent le grand monument erige a la porte du cote gauche de Feglise des Frari a Venise, ou bien un de ces Ercelades peints par Jules Bomain, si je ne me trompe, au palais du Te a Mantoue ; tant il etait gigantesque, corpu lent, noir, d un aspect hideux, avec son visage tout tatoue, et poursuivi, semblait-il, comme Cain, par la colere de Dieu. Je demandai quel etait ce personnage, et il me fut repondu que c etait le fameux Hohane Papita (Jean Baptiste). On le surnomme le fameux parce qu etant veuf, il a epouse une veuve et ses deux filles, avec lesquelles il vit deja depnis longtemps, et qui lui ont donne toutes deux des enfants. De plus, il est fameux, parce qu ii n y a jamais eu personne qui ait reussi a le separer d elles. Je demandai alors s il etait catholique? Oui, me repondit-on, et meme tres-fervent catholique; car il vient a Purakau a toutes les fetes, il sait tresbien le catechisme , il Fenseigne dans sa Kalnga , et il rie manque jamais de reciter les prieres du soir et du matin en commun avec sa famille.

Nos chers confreres avaient fait et faisaient encore les plus grands efforts pour 1 amener a une separation; mais il repondait to uj ours : S il est juste que j aille en enfer a cause de mes femmes, eh bien! j y irai, mais je ne veux point les quitter! A la fin le P. Etienne de Bergame parvint a decider la plus jeune a fuir et a se retirer pres de Feveque a Auckland. Toutes les mesures etaient prises; malheureusement, elle revela son projet a sa mere, et celle-ci au mari. II en resulta que le dimanche suivant Hohane Papita fit prendre a sa troisieme femme (la plus jeune) ses plus beaux habits et la conduisit a Purakau pour voir le P. Etienne. Celui-ci, au sermon des vepres, fit une allusion eloignee a ce sujet, et Hohane Papita, qui avait la conscience de ses actes, comprit bien le sens de chacune des paroles du predicafceur. Retourne a sa Kainga, il cessa de prier, de travailler, et ne fit plus que pleurer. Cinq jours apres il ^crivit au P. Etienne qu il reconnaissait qu il faisait inal en gardant trois femmes et qu il se sentait oblige de les abandonner; mais celle dont Fon voulait le separer etait, disait-il,

precisement celle qu il aimait le plus : // permettez-moi done, ajoutait-il, de garder eelle-la, et de quitter les deux autres. De cette maniere, avec le secours de la grace divine, je me deciderais a ce parti; autrement je ine soumettrais volontiers anx dec-rets de la justice divine et je me resignerais a ma damnation, pourvu qu en enfer je puisse encore posseder mes trois femmes. //

A cette lettre le P. Etienne repondit qu il n avait ni ne pouvait avoir le pouvoir de lui permettre de garder la derniere de ses femmes, parce que sa veritable epouse etait la premiere, c esta-dire la mere des deux autres; que par consequent, s il voulait se sauver, il devait s attacher a celle-la et quitter les deux autres; qu en attendant, il devait se remettre et continuer a prier, et que Dieu, dans Fabondance de sa miserieorde, lui donnerait la force de prendre la resolution dont il avouait la necessite. Lors de mon depart de Purakau, on ne connaissait point encore le resultat de cette negociation.

Le frere de Holiane Papita (il s appelait Waraiko ou Francois) avait aussi deux femmes, et quand la premiere mourut, il vivait avec la seconde, non dans les liens du mariage, mais en simple concubinage. C etait une vieille femme, non encore baptisee, qui nous avait loges a Waimate. Elle desirait recevoir le bapteme et Waraiko ne le desirait pas moins. Le P. Etienne lui demanda si elle etait veritablement sa. femme et s il voulait contracter avec elle un lien indissoluble. Waraiko repondit que non. Le mission naire lui demanda alors s il voulait la quitter pour tonjours, et n obtint encore qu une reponse negative. En consequence, la vieille Maori , persistant dans son etat de concubinage, ne i ut point baptisee.

II va s agir maintenant de la fille de Waraiko. Elle etait la femme legitime du Maori qui m avait accompagne de la Baie des iles jusqu au fleuve Wahiolm. Quand apres trois annees d absence il retourna pres d elle en lui apportant de nouveaux vetements, elle avait deja change trois ibis de mari, et un premier dimanche de care me elle se rendait a Purakau dans le dessein d en epouser solennellcment un quatrieme. Mais la malheureuse ne trouva aucun homme dispose a seconder sa passion.

On voit frequemment chez les Maori une femme abandonncr son veritable mari pour s unir a uu second. Les hommes aussi passent tres-aisement d une femme a une autre, et c est la tou-

jours une cause de guerre entr eux. Mais personne n en pent avoir plus d une a la fois, a ^exception des chefs de tvibu, qui, selon les lois du pays, peuvent avoir deux femraes, comme ils en ont en effet. C est la une des plus grandes difficultes que rencontre le missionnaire catholique, quand il doit administrer le bapteme aux Maori et benir leurs manages. Souvent il arrive qu on a recueilli les renseignements et les pieces necessaires, dans la persuasion qu il n y a plus aucun empechement qui suppose a ce qu oii confere ces sacrements, et au moment ou Ton se dispose a verser 1 eau sur la tete du eatechumene, mille obstacles surgissent. Ainsi, pour citer un fait recent, le P. Francois de Cotignola, ayant dispose et prepare un certain Rangatire de la tribu des Otapiri a recevoir solennellement le bapteme un jour de dimanche, a la Baie des iles, il apprit, au moment ou il allait commencer la messe, que le chef de eette tribu avait deux femmes, et qu apres avoir abandonne la premiere (la mere), il vivait avec la seconde (la fille). En consequence, le bapteme de ce Eangatire ne put point avoir lieu.

Mais avant de quitter Purakau, je veux vous dire comment je m y trouvais. Tres-bien, a vrai dire; car ies peches, les melons, les concombres et les ognons ne me manquaient pas. Dans la Nouvelle Zelande les pechers commencent a donner des fruits en Janvier et durent jusqu a la fin d avril. II y a de deux especes de peches, de precoces et de tardives, et toutes ont une saveur exquise. Ou qu on aille, et surtout le long des fleuves et dans les plain es, on ne voit que des pechers qui ploient sous le poids de leurs fruits. On trouve aussi en masse des concombres et des melons, tous beaux et gros, mais non e" gal em en t bons : leur qualite depend du terrain. On ne manquait done jamais a Purakau, non plus que dans toute la Nouvelle Zelande, de fruits de cette espece, a tel point que pour un pen de tabac ou pour un schelling les Maori en donnent autant qu on en veut.

Quelquefois ils nous apportaient aussi un panier de patates; mais en cela ils se montrent plus parcimonieux, car les patates sont leur nourriture favorite, et Yon dirait que, quand elles leur manqucnt, ils vont perdre la vie. D autres fois ils nous offraient aussi une sorte de concombres ou de patates donees, d une forme allongee comme les raves. Quand elles sont fraiches, cuites a Feau, elles sont excellentes, quoique pen nutritives. Mais il

ne faut point les manger trop vite; sinon elles font payer trcsclier le plaisir qu elles doiment, par le mal (ju elles causent. Les Maori en plantent beaucoup, mais ils ne les estiment pas autant que les patates ordinaires, car ils penvent vendre celles-ci on les conserver pour Fhiver, et non celles-la; en effet, au bout de trois mois , elle se couvrent de taclies , noircissent et ne sont plus bonnes.

II m est encore arrive souvent de ne manger que du poisson, que nous prenions precisement en face de notre deineure, quand la maree montait ou quand elle descendait. Un heureux hasard voulut que, des mon arrivee a Purakau, le P. Joseph de Musciano commenca a prendre une espece de poisson si tendre et si delicat, que je n en ai jamais mange de meilleur, II connaissait bien les jours de peche et les endroits ou les poissons passaient; aussi arrivait-il raremenl qu il profitat de la maree sans en revenir avec une brocliette chargee de poissons.

Mais ne dois-je point vous parler de notre genre de peche? La Nouvelle Zelande a un tres- grand nombre de poissons, dont les meilleures especes sont la Paticha et le Tamure. Quand la mer est tranquille et le ciel serein, c est un spectacle curieux et charinant de voir ces poissons guerroyer entre eux. Ils se poursuivent sous Teau; ceux qui sont poursuivis s elancent au-dehors a la hauteur d un homme, s y replongent, en sortent de nouveau, et recommencent ce jeu jusqu a six ou sept reprises sans interrup tion. Quelquefois ils font un bruit tel que celui qui n en connaitrait pas la cause croirait, surtout la nuit, qu une troupe de gamins s amuse a se battre dans la mer. Les poissons qui sautillent ainsi sont longs et minces, ils ne se prennent pas a. Fhamecon, parce quails out la bouche extremement petite, mais on les attrape facilement au filet. Quand les Maori veulent en pecher, ils vont pendant le jour dans la mer, sur des points ou l^eau ne s eleve qu a hauteur cVhornme, tendent leur filet qui forme un cercle parfait, puis se met tent a. battre 1 eau avec une Ipngue perche. Les poissons qui se trouvent dans le cercle, effrajes en voyant cette perche et en en sentant les coups, essaient de fuir et ne font que s engager le cou dans les mailles du filet, comme en Italie les grives au mois d octobre.

Le Tamure, poisson assez court et plus gros en hauteur qu eu longueur, aux ecailles brillantes comme For et Targent, se prend

tant a Thamecon qu au moyen de barrages fails avec un filet et des broussailles, surtout en pleine lune, quand la maree monte et se repand. Ce poisson est tres-bon, et la tete surtout en est si delicate que dans les repas elle est reservee au raaitre de la maison.

La peclie des Patickas est encore plus singuliere. Ce poisson est une des meilleures -especes; quelques Europeens Pappellent poisson noir, parce qu il a le dos noir; d autres poisson plat, parce qu il est ecrase et a la forme d une main. II aime beaucoup la lumiere, de sorte que, quand il voit une flamme, il s y jette coinme fascine. II suit la maree, rasant toujours la terre sans jama is s clever; aussi, quand Jes Maori veulent pecher ce pois son, choisissent-ils les soirees ou. il n y a point de clair de lune, oiile ciel est convert et la mer tranquille. Alors ils preparent un ou deux faisceaux de baguettes seches (de titri ou de fcai&atoa), ils les relient avec un nceud a Tun des bouts et une broche a 1 autre, et allumant ce faisceau de titri, ils descendant dans la mer la ou Feau ne leur depasse point le genou et se mettent a marcher lentement. Les Patic/tas accourent du cote du flambeau et se laissent fasciner par son eclat ; alors pour les prendre, le Maori n a besoin que de les percer de part en part avec la broche qu il porte et de les enfiler. En certaines soirees, un quart d heure suffit pour en prendre une dizaine de brochettes,

Je vous doune ces details, mon bon Pere, non qu ils meritent une mention particuliere, mais afin de vous montrer que je parviens en certains moments a secouer la noire melancolie qu une affreuse solitude inspire naturellement a toute personne accoutumee aux avantages de la vie sociale, en fixant mon attention sur les ingenieux moyens que Fhomme a su inventer pour se procu rer, meme du sein de la mer, les aliments necessaires, quand il ne peut point les demander aux entrailles de la terre. Tous ces details, je les ai connus a Purakau, ou j ai s6journe du 11 f6vrier 1862 jusqu au commencement du mois de mai suivant, et ou j allais quelquefois m asseoir sur Tun de ces rochers que les vagues furieuses ont decouverts en devorant la terre, pour contempler de la le vaste lit ou la greve de ce grand fleuve qu on pourrait appeler un bras de mer, et qui est aux naturels da Hokianga ce que sont aux Eomains le mont Pincio de Rome, aux Elorentins les Cascine* de Elorence, et aux Parisiens les Champs Elise"es,

J ) Les fromageries, nom d une promenade publique (Notedu traducteur) ,

Apres que j eus celebre la fete de Paques avec nos confreres, je jugeai utile d aller visiter Mongoani et AYangaroa, anciennes stations des Peres Maristes surla cote orientale, et j y conduisis avec moi le Pere Francois de Cotignola, me proposant de le laisser en 1 une de ces stations , puis de in* en retourner a la Baie des lies, et de la Bale a Auckland, Nous primes done une barque et nous nous dirigeames le l er mai de Parakau vers Wangaroa. Quand nous fumes pres d entrer dans le fleuve Wahiohu, un coup de vent nous emporta nos voiles, et ce fut par miracle que nous ne chavirames point, comme Tavait fait le P. Etienne de Bergame sur ce meme fleuve dans le bras dit AYaiina. Sans nous effrayer de cet accident, nous continuames a avancer; mais quand nous arrivames a un certain endroit , un europeen catholique appele Marmon, vieillard casse qui vivait depuis trentetrois ans solitaire sur les bords de ce fleuve, occupe a garder les vaches et les pores, nous conseilla de ne point suivre cette route, de penr de nous exposer au danger de rester a mi-cherain. Nous connaissions bien cet homme; car il etait venu a Purakau pour faire ses Paques, et nous avait fait present d une vache et d un jeune taureau. Nous savions qu il etait bon et incapable de nous tromper. Suivant done son conseil, nous rebroussames chemin et nous entrames dans un autre bras du fleuve qui con duit a Mangamuka, pour aller de la, par les bois, a Mongonui. Mais quand nous fumes a Pikiparia, un vieux neophyte, tout nu, qui n avait que la peau et les os, nous assura que de ce cote aussi nous rencontrerions de grands Waipuke ou fleuves qu il ne serait pas possible de passer a cause des grandes pluies qui etaient tombees. Alors nous retournames a Purakau, et le 2 mai an matin nous entrames dans le fleuve Waima, afin de gagner directement la Baie > et de la les stations susdites. Apres deux heures de navigation, nous entendimes le bruit du combat de Wirinakai , ou les Maori de cette tribu disputaient un morceau de terrain a ceux de Woihoho. L un des liommes qui guidaientla barque se mit a pleurer sur la folie de ses freres; a mi-chemin nouseumes tine pluie torrentielle, et a deux heures apres midi nous etions a Taikehe, ou le Vaima cesse d etre na vigable, excepte par la haute maree.

Cette tribu est toute AYesleyenne, et son Rangalira ou roi est reste vice-ministre (religieux) apres le depart de ce Loury

dont j ai cleja parle. A Taikelie nous devious nous procurer un hoinme qui nous accompagnat et un clieval qui transportat notre modeste bagage. Mais le capital dont nous pouvions dis poser n etait que de deux livres sterlings et demie. Quand nous debattimes le marche, les Maori, en apprenant que nous nations possesseurs que d uue si faible somme, nous firent cVabord accroire quails n avaient point de guide, parce que tons les homines etaient alles a la guerre; puis, qu ils n avaient point de clievaux; enfin vers le soir nous convinmes de leur payer ce prix le lendemain matin. En attendant, le Rangatira nous accueillit dans sa Kaluga et nous offrit des patates et une tasse de the. Mais quand le 3 mai au matin nous voulumes partir, personne ne voulait plus venir avec nous, sinon au prix de quatre livres sterlings. Nous eumes recours aux prieres, aux supplications; tout fut inutile, il fut impossible de flechir ces esprits doublement opiniatres, d abord par eux-memes, puis sous ^influence de 1 heresie. Alors nous adressames aux Maori quelques paroles peut-etre un peu trop severes, et ils nous laisserent en deca du fleuve, refusant positivement de nous conduire a Fautre rive. Nous dumes nous resigner a cette situation, en disant : // Dieu. y pourvoira. // Le batiment qui va da llokianga a Auckland, et qui etait venu prendre les effets du ministre AYesleyen Loury, se trouvait a deux milles de dis tance. Le capitaine, bien qu^il n^fut aucune religion, etait attache aux Franciscains de Purakau. Nous resolumes done de marcher le long des bords da fleuve jusqu a ce batiment, a fin d effectuer hotre retour a Purakau. Mais voila que, avant d avoir fait un quart de mille, nous rencontrons une Kainga de Maori qui etaient sur le point de diner. Nous demandons a leur par- )er. // Entrez! nous repondent-ils. Benis soient ces Maori! que Dieu leur accorde la grace de cormaitre et d^embrasser la vraie foil Ils nous etendent aussitot une belle natte, et nous o (Trent des patates , un gros epi de mais bouilli et une jatte de lait. Quand nous les vimes si hospitaliers, nous leur demandnmes ce qu ils voulaieut pour nous conduire a Purakau. // Six schellings; // dirent-ils. Ils etaient trop raisonnables pour que nous ne leur dcmandassions point s^ils consentiraient a aller plutot a la Baie des iles, ajout-ant qu en ce cas nous leur donnerions a chacun 15 schellings; ils y consentirent volontiers,

et nous partimes immediatement, de peur qu ils ne cliangeassent d avis, ou que quelque Maori de la Kaluga voisine ne passaf par la et ne les corrompit.

Nous nous mimes en route vers 10 heures du matin, et nous marcMmes jusqu a 8 heures du soir. Le chemin etait celui que j avais suivi Fannee precedente , et quoiqu il ne fiU point des plus mauvais, les pluies en avaient fait un veritable bourbier. Peu de temps apres notre depart, nous rencontranies a cheval le pretre Goranel et le P. Nivard qui allaient a Purakau, pour voir s il y avait moyen d ameliorer Fetat de cette station,, et qui echouerent malheureusement dans leur tentative. Us nous cederent leur cheval, quails s etaient procure dans la tribu la plus voisine et sur lequel nous trottames jusqu a 3 heures; puis nous continuames notre route a pied, toujours embourbes jusqu au cou. Ts r ous passames la nuit dans un bois, ou nos Maori allumerent du feu et cuirent des patates. Mais nous etions si fatigues que nous nous enveloppames aussitot d^une couverture et essayames de dormir. Malheureusement 1 liumidite du sol sur lequel nous etions couches nous empecha de fermer les yeux.

Le lendemain matin, nous nous remimes en marclie des cinq heures, et nous ne nous reposaines que deux fois, la premiere pour manger une bouchee de pain que nous avions apporte de Purakau, la seconde pour cuire quelques patates qu avaient nos Maori. Vers quatre heures apres midi nous arrivions aux bords de la Baie, et nousy primes une tasse de the avec du pain et uno conserve de peches qu un bon protest-ant, fort poli et fort cha ritable, nous offrit gracieusement. II nous preta ensuite sa barque, que conduisirent nos Maori et sur laquelle nous traversames la Baie. A 10 heures du soir nous prenions terre a la porte de la nouvelle maison en bois que nous avait construite Mgr Pompallier, et ou le Pr. Sante de Poggio n avait a nous offrir qu un pen d<patates.

Ici se termine ce petit fragment d histoire relatif a ma visito a Purakau. Au moment ou je vous ecris, je me trouve a Auc kland, avec le P. Dominique de Castignano et le P. Nivard de Fenestrelle. Nous avons ici une residence et une paroisse dans un faubourg de la ville au sud, appele Parnell. L eglise, cons truite en bois et benie depuis que nous sommes dans la Nou-

velle-Zelande, pent contenir plus de deux cents personnes. Les offices du dimanche consistent en trois messes, deux sermons, le chant des vepres, suivies de la Benediction du Tres-Saint Sacrement, et le catechisme aux enfants. Nous avons a soigner I hopital, les prisons et une maison d alienes; nous y allons tous les dimanches precher et reciter les prieres. Notre eglise est egalement frequentee par les protestants et par les catholiques. Tous ceux confies a nos soins se sont approches des sacrements a Paques, sauf, croyons-nous, deux ou trois. A la derniere fete de Noel nous avons eu la premiere communion des enfants, et le jour de FEpiphanie la confirmation. Nous travaillons a implanter ici notre ordre, et nous ne tarderons pas a y etablir le Tiers-Ordre. Les parents nous donnent avec plaisir leurs enfants non-seulement pour que nous les instruisioris, mais encore pour que nous les dirigions dans les voies de la piete, et malgre notre indignite, nous sommes tres-bien vus et meme aimes dans toute la ville aussi bien que dans notre paroisse. Les catholiques sont pen nornbreux et pauvres. Us voudraient nous aider, mais ils ne le peuvent reellement pas. Nous esperons cependant obtenir quelques secours de TCEuvre de la Propagation de la foi en faveur de notre ordre. Le P. Francois se trouve a la Baie des iles avec le Er. Saute, et cst charge de toute la cote orient ale. Le P. Etienne et le P. Joseph sont dans le Hokianga avec les deux Ereres Francois et Isidore. Ils ont la charge de toute la cote occidentale. Nous tachons d avoir une bonne ecole pour les Europeens a Parnell, et une autre pour les Maori dans le Ho kianga; mais jusqu/ici le manque de ressources nous a ernpeches d j executer notre dessein. Nous esperons toutefois reussir, des que 1 CEuvre de la Propagation de la foi viendra a notre aide, comme nous Tavons deja demande a ses Directeurs dans une supplique signee et apostillee par Mgr Pompallier, eveque d Auckland, que nous leur avons adrcssee dans le courant de Tete de 1862.

Maintenant, Mon bon Pere, il faut que je vous dise un affectueux adieu. Yos lecteurs sont pries de recommander a Dieu tous les Franciscains de la Nouvelle-Zelande.

Je reste , de votre paternite tres-reverende,

Le tres-humble et tres-devoue serviteur,

ER. OCTAVIEN BAESANTI, Supfrieur des Franciscaius dans la Nouvelle-Zelande.

PALESTINE

Lettre du P. SERAPHIN MILANI, Observantin de la Province de Toscane , nouveau Custode de Terre-Sainte , au Redacteur des Annales, sur I etai des Missions Franciscaines en ces contrees.

Jerusalem, 28 juin 1863.

Mox CHEU PERE MARCELLIN,

J aurais bien voulu vous envover une bricve relation de mon

voyage de Rome a Alexandrie, ainsi que de la courte lialte que j ai faite au Caire, de raon retour en eette ville et de mon passage a Jaffa et a S fc Jean de la montagne en allant a Jeru salem, car vrairaent la Basse-Egypte m aurait fourni amplement de matiere pour enricliir vog annales; mais tant que je ne serai pas bien installe dans ma nouvelle demeurc, je ne pourrai point m occuper, comme il convient, de semblables sujets. En verite, j ai cm remarqner partout de tels changements politiques et religieux qu on en est tout surpris ; ainsi on me demandait de toutes parts des missionnaires et des pretres qui remplissent le saint ministere, mais la besogne est si grande qu il faut dire : Messis quidem multa, operarii autem pauci. Eii effet, on a ouvert depuis peu des Missions a Port-Said, a Mansourah et a Damiette, et les habitants de la deuxieme de ces villes ne se contentent pas d avoir une mission et un instituteur italien, mais demandent maintenant une ecole d arabe, de francais, de latin, un cours de rlietorique , un cours de morale , et en outre des soeurs pour prendre soin des jeunes filles. Je tacherai de satisfaire a tontes ces demandes; inais il faut ay ant tout disposer un lieu ou Fon puisse etablir ces diversesceuvres et trouver les moyens de subsistance. La ville arabe de Tanta, station du cliemin dc fer situe a mi-chemin d ; Alexandrie au Caire, me demandait aussi instamment un missionnaire; on y avait dej a prepare une maison avec une chapelle pour y faire 1 office et y adrninistrer les saints sacrements; j y ai done cnvoye aussitot un de nos pretres, me reser^ant de mieux organiser plus tard cette nouvelle mission. De meme on a ouvert depuis peu de temps un nouvel hos pice et une eglise assez grande a Cafrzajat, ou s est egalement

rendu un dc nos confreres, qui aurait deja besoin cl tHi collaborateur. Je ne vous dis rien de notre mission le long de 1 isthme de Suez, que je n ai point encore pu visiter, ni de la Palestine, ni de la Syrie, qui me sont encore egalement inconnues; mais ce qui me parait necessaire, c est de prier Dieu que wittat operarws in vineam suam, et de solliciter la charite des fideles de venir au seconrs de ces regions.

Je joins a, la presente une copie de la lettre du P. Gardien du Caire, notre confrere, sur son voyage dans le Delta d Egypte en compagnie de M r le delegue apostolique; vous pourrez la publier dans vos Annales, si vous croyez que cela pnisse etre de quelque utilite.

En attendant, avec Tespoir de vous envoyer bientot des nouvelles plus longues et plus circonstanciees de toutes ces mis sions, je vous presente mes respects ainsi qu a notre T. E. P. Procureur General Prediano Pardini, et je me redis

Votre tres-afFectionne confrere, P. SERAPHIN MILAXI, Custode de Terre-Sainte.

EGYPTE

Lettre clu P. VALENTIN DE VERNAZZA, Olservantin de la Pro vince de Genes, au Reverendissime Pere CUSTODE de Terre Sainte , sur la visile de quelques parties de I Eyypte faite par Mgr le delegue apostolique eii ce pays.

Grand, Caire, 21 mai 1863.

PERE EEVEREXDISSIME,

J^esperais aller vous rendre mes devoirs ti Alexandrie avant voire depart pour Jerusalem; mais j ai du y renoncer, parce que j ai accompagne Mgr Yuicic, notre tres-digne delegue et vicaire apostolique, dans la visite pastorale qu il a faite a Port-Sa id. Maintenant je me console par la pensee que vous ne tarderez pas longtemps a re venir en Egypte, afin de visiter les convents et les hospices soumis a Votre Paternite Keverendissime, et alors

*- T -- LL " ^J ^ r "

je pourrai vous parler amplement des interets de notre mission en ces contrees. En attendant, je crois utile de vous donner quelques details rapides sur le voyage que je viens de faire avec Mgr le delegue apostolique.

Nous sommes partis du Caire pour Tanta, le 5 du courant. De la, apres une legere collation, nous avons continue notre voyage pour Samanud, ou Mgr le delegue a ete recu de la maniere la plus aimable par le P. Bernardin de Prattamaggiore, superieur de Phospice de Terre-Sainte a Mansourah, par 1 agent consulaire francais et par d autres personnages distingues, qui s y etaient expres rendus a clieval de Mansourah. Quand nous nous fumes reposes un peu, on nous proposa de partir pour Mansourah, soit a cheval, soit sur une Dafobie { par le Nil. Mgr cut certainement prefere ce dernier moyen de transport; mais comme ce soir la il soufflait un vent Ires-fort et contraire, qui ne nous cut permis d arriver que le lendemain a une heure avancee, nous nous decidames a prendre des chevaux, et nous nous mimes en route avec ces messieurs, precedes d un Cavas. A peu de distance de la ville nous vimes venir a iiotre rencontre tous les agents consulaires avec douze Cavas, et presque tousles chretiens qui y resi dent; ils nous accompagnerent processionnellement jusqu a notre eglise, ou Mgr fut reeu en grande pompe par nos religieux; puis, apres le chant du Te Deum , il exposa en peu de mots Tobjet de sa visite, et nous nous retirames dans Fhospice.

Le lendemain je recus la visite de tous les agents consulates et des principaux personnages de la ville, qui ne se possedaient plus de joie de voir pour la premiere fois le delegue apostolique; de son cote, les remerciant, avec sa gaiete et son affabilite ordinaires, de cet acte de respect et de courtoisie, il les exhorta a etre bons, fermes et constants dans la foi.

II fit ensutte annoncer que le dimanche 10, il confererait le sacrement de la confirmation a ceux qui ne 1 avaient point encore recu; aussi ce jour la Feglise (c est un petit magasin irregulier, converti en eglise, ne contenant pas plus du vingtieme des Chre tiens de cette residence) se remplit-elle de bonne heure a un tel point qu il fut necessaire de placer des tentures sur le porche, afin d^y garantir des rayons du soleil les assistants qu attirait a la ceremonie soit une vraie devotion, soit la simple curiosite qui y amena les Grecs, les Armeniens et les Cophtes schisrnatiques.

l ) Sorte de barque egyptienne.

Tout se passa tres-bien, et 1 on se sentait emu jusqu aux larmes en voyant plusieurs chretiens, qui deja touchaient a la quarantaine, recevoir le saint Chreme. Le soir meme Mgr voulait partir pour Damiette; nous nous embarquames sur une Da&Ue, preparee a cette fin, avec le P. Superieur de Mansourah et le Pr. Vin cent de Treja, qui se joignirent a nous, et nous abandonnant an vent et au courant du Nil, nous nous dirigeames vers cette ville. Malheureusement, deux heures apres, de favorable le vent devint tellement contraire, que nous ne pumes arriver que le 1, a neuf heures du matin. Quand nous eumes pris terre, nous nous rendim.es a 1 hospice, et Mgr recut egalement la visite des consuls francais, italien, autrichien, espagnol et anglais, et du Modir (fonctionnaire egyptien). Le 13 il administra le sacrement de la confirmation! et le soir nous partimes pour Port-Said sur une petite barque, avec laquelle nous abordames le jour de Y Ascen sion a neuf heures du matin, apres avoir deja sanctifie cette fete, malgre la houle de la mer, par la celebration de la sainte Messe. Mgr recut ensuite la visite de M. Delaroche, ingenieur en chef, et d autres homines respectables appeles en ce lieu par i infatigable M. de Lesseps, afin de terminer le percement si difficile et si couteux de Fisthme de Suez, oeuvre qui fera un jour le bonheur et la richesse des peuples d Europe.

Le lendemain, 15 du courant, notre Pere President Erasme de Sasso, mineur observantin, presenta les jeunes garcons, au nombre de 14, qui devaient etre confirmes, et que Mgr voulut exami ner lui-meme en francais et en italien; les ayant trouves suffisamment instruits, il leur conferale sacrement quails demandaient. Maintenant, Pere Reverendissime, je pourrais vous dire beaucoup de choses de Port-Said; mais je m en dispense pour abreger et parce que le temps me manque, d autant plus que le T. E. Jacques liado, qui a visite dernierement ce pays, pourra vous donner tous les details desirables. J ajoute toutefois que, vers le soir de ce meme jour, Mgr a administre le sacrement du Bapteme a deux enfants nes la veille , et le lendemain matin nous reprimes la mer pour Damiette. Nous ne fumes point retardes en route par un vent contraire, de sorte qu apres seulement 24 heures de navigation, nous abordames heureusement, et le 18 nous nous remimes en route pour Samanud sur un vapeur de la C ie de Tisthme que le consul de Prance fit mettre a la disposition de Mgr. Arrives de cette maniere a notre desti-.

nation, nous primes terre, et nous nous rendimes chez un excel lent et zele catholique nomme Nand, maltais d origine, dans la chapelle domestique duquel Mgr celebra la sainte Messe; nous montames le meme jour a neuf heures en chemin de fer , et nous revimes enfin Alexandrie , d ou je revins le lendemain au Caire.

Voila, Pere Reverendissime, voila tout ce que j avais a vous dire de mon voyage avec Mgr FExcellentissime et Reverendissime delegue apostolique. Maintenant je salue Votre Paternite Reverendissime, et je la prie de benir

son tres^humble et tres-obeissant serviteur,

PR. VALENTIN REZASCO DE VERNAZZA, Superieur et cure de Terre- Sainte au Caire,

ALBAOTE.

Lettre du P. MAIIIEN PALMANUOVA, Observantm de la Pro vince de Fenise , au Pere RAPHAEL DE PONTECCHIO, Eeverendissinie general de I Ordre, lid annonqant la mort de Mgr URBAIN BOGDANOVICH, eveque d Europus, administrateur . de V arcJiidwcese de Scopia,

Priserendi, ce 5 juillet 1863.

Page 1