HISTOIRE
TAETAEIE.
LES TARTAUES AU CONCILE DE LYON, ET CONTINUATION DES MISSIONS FRANCISCAINES PARMI EUX TANT EN PERSE QJ/EN CHINE.
Nous avons dit, dans la precedente livraison des Annales, que les Tartares eux-memes rendirent hommage au Pontife Eomain, au Concile de Lyon, et que cette circonstance nous fournirait le sujet du present article. Afin de tenir parole, il est necessaire que nous reprenions maintenant le recit des vicissitudes par lesquelles ce peuple a passe dans la Perse, d ou partirent, pour se rendre aupres de Gregoire X, les envoy es du Khan Abaka, dont nous avons a parler.
Or, de me me qu il avait charge Kublai d achever la conquete de la Chine, de meme Mangu-Khan confia le soin de mener a bonne fin celle de la Perse a Hulagu, son autre frere, qu il mit a la tete d une giosse armee suivie d une foule d ingenieurs chinois. II avait donne ordre de reserver pour Fitsage de ces troupes les prairies situees sur leur passage a Foccident des monts Tungat, et prescrit a ses intendants en Perse de tenir pretes pour chaquc soldat cent mesures de farine et cinquante de vin; il avait d ailleurs recommande particulierement a son frere d^exterminer dans ces contrees les assassins Ismaelites et d en soumettre le calife. En consequence, Hulagu se mit en marche, recevant partout des hommages, et comme il exigeait de tous les habitants du pays qu il traversait le tribut du par des vassaux, son armee, a mesure qu il avancait, se grossissait sans cesse. Or, les assassins etaient maitres de beaucoup de forteresses dans le Cuistan et dans le
Budbar, ainsi que dans la Syrie, et par la ils terrifiaient telleincnt leurs voisins, que les habitants de Cazvin avaient pris I habitude clc fermer leurs portes, a 1 approche du soir, de cacher tous leurs objets precieux, et de poster des sentinelles continuellement sous les armes. Ceux que protegeait 1 eloignement ne les redoutaient pas moins. II s ensuivit que tous les emirs des envi rons s unirent avec empressement a Hulagu que seconda le Calife lui-meme; car il regardait avec terreur les cent forteresses au inoyen desquelles les assassins bloquaient en quelque sorte ses Etats. Ils etaient alors gouvernes par un certain Rokneddin, parricide, homme faible et incapable, et de plus domine par un astronome de Bagdad, appele Nassireddin, le plus illustre musulman du XII e siecle, mis par ses compatriotes au niveau de Ptolemee. Blesse dans sa vanite scientifique par le calife, ^assifeddin s etait refugie pres du Cheik de la montagne, contre lequel neanmoins il n eut pas honte de machiner une trahison. En effet, c est d apres son conseil que Rokneddin consentit a demandef la paix a Hulagu, allant jusqu a promettre de demolir une par tie de ses chateaux forts. Oependant cette condescendance ne suffit point pour le preserver de la guerre, parce qu il refusa de se rendre en personne devant le chef mogol. II vit done tomber quarante de ses forteresses, et apres que tous les livres de sa secte eurent ete livres aux flammcs dans celle d Alamut, il y fut lui-meme egorge en meme temps que tous ses Ismaelites, qui avaient deja aupara\ant ^te separes les uns des autres et meles aux troupes mogoles. C est ainsi que le monde echappa enfin a Topprobre dont le couvraient ces scel^rats, comme parfois la peste est emportee par un brusque orage. Hulagu n avait plus qu^u detruire la puissance du calife de Bagdad, ville extremement populeuse, mais faiblement gouvernee par Mostasem, prince imbecile, qui, pour s amuser a la maniere d un enfant, laissait le poids des affaires a ses minis tres, ct qui, s imaginant inspirer le respect a la multitude en se cachant aux yeux de tous, ne se /nontrait jamais, pas meme aux princes qui venaient lui ren dre hommage et devaient se contcnter de pouvoir porter ;\ leurs levres un morceau d^etoffe figurant le bord de la robe du calife. Ce morceau d etoffe etait suspendu a la porte, dont les tribulaires baisaient aussi le scuil, comme les pelerins baisent la pierre noire et le voile de la Caaba. Meme lorsque dans les
grandes solennites il sortait du palais a cheval, le calife se couvrait le visage d un voile noir. Or, Hulagu , choisi par la Providence pour le renverser, lui envoya un messager qui, suivant le recit de I historien llascid-Eldin, lui adressa ce discours : // Tu ne m as prete aucun secours centre les Ismaelites. C est pontquoi, bien que ta dynastic soit ancienne et illustre et favorisee par la fortune, j ai a te dire que la lime ne brille que quand le soleil se tient cache. Tu sais comment depuis Tchinghiz-Khan jusqu aujourd hui les Mogols out traitc le mondc. // Apres avoir ensuite passe en revue et rappele les dynasties et les nations qu ils avaient detruites, et lui avoir ordonne de raser les murs et de combler les fosses de sa ville, il conclut en ces termes : // Te plait-il de te sauver avec ta famille? suis mon avis; si tu y resistcs, je verrai quelle est a son egard la volonte de Dieu ! " Mais le calife, tout tier encore de Fancienne puissance de sa maison, osa repondre ave hauteur, oubliant que les forfanteries ne servent a rien, quand elles ne sont point appuyees par la force. Aussi HulagCi s ecriat-il : // Je vois que le calife se bande comme un arc; mais si FEternel nous vient en aide, je saurai bien le punir de son audace, en le redressant cornme une Heche ! // Le visir cut beau engager Mostasem a s humilier et a calmer ainsi la colere de son ennemi; enivre par les adulations des courtisans, il fit, au milieu de leurs ap])laudissements insenses, entendre ces paroles : Et de qui la famille <T Abbas pourrait-elle avoir quelque chose u craindre? Est-ce que par hasard les monarques eux-memes qui reonent sur les nations de la terre ne sont pas a Fegal de ines soldats? Prcnds courage, 6 visir, et ne t/effraie pas des bravades des Mogols. // Et en raerae temps il precha la guerre sainte contre Hulagii. Une rencontre cut lieu sur la rive occidental du Tigre, et apres une lutte acharnee la victoire resta indecise. Les soldats du calife voulurent pour faire montre de valeur passer la unit sur le champ de bataille; mais les Mogols, rompant les digues du fleuve, les noyerent dans les eaux. Le 5 fevrier 1258, les bannieres de Hulagii fiotterent ainsi tout-a-coup sur les tours de Bagdad. Pendant sept jours en tiers la ville fut livree au fer et au feu et vit massacrer quatre-vingt mille de ses habitants; les autres ne durent leur salut qu a la clemence du general mogol. Les historiens n indiquent pas d une maniere cert nine le
<t genre de mort qui fut inflige au malheureux et imbecile Mosta-
eem; 1 opinion la plus probable d/un grand nombre, c est que les vainqueurs le mirent dans un sac cousu et le trainerent ainsi sans aucun management a travers les rues de sa ca pi tale. Voila comment la fameuse Bagdad, la metropole de 1 Islam pendant plus de cinq siecles, devint un monceau de ruines; voila pourquoi riman, allant le premier vendredi de mars reciter le Kutabefc dans la mosque" e deserte, n y fit point la priere d usage pour le calife et prononca ces paroles : n Louange a Dieu qui a detruit les superbes et aneanti les habitants de cette capitale! 6 Seigneur, secourez-nous dans nos calami tes, car Islam n en a jamais essuye de plus grandes : nous appartenons au Seigneur, et c est a lui que nous retournons 1 . "
Dependant Hulagii vainqueur penetra dans la Syrie, qu il occupa tout entiere depuis Damas jusqu a Gaza; mais rappele tout a coup dans les provinces conquises en Perse, il dut y laisser son lieutenant Kui-Buga. Celui-ci fut surpris et defait par Coutouz, chef des mamelucks, le ineme que tua plus tard Bibars pour usurper son trone 2 . On voit ensuite Hulagu recevoir en 1263 une nouvelle investiture des Etats qu il possedait, de son frere Kublai, qui, comme nous Favons raconte, avait succede a Mangu dans la dignite dc grand khan; et convoquer 1 annee suivante en Tauride une assemblee generale a laquelle assisterent, outre les princes et generaux mogols, plusieurs princes, soit musulmans, soit meme chretiens : les deux David, rois de Georgie, Hay ton d Armeine, Bohemond VI d^Antioche, et d autres puissants seigneurs de la Georgie et de 1 Armenie. On leur -propo sal t une li:ue dont le but etait 1 extermination des Mamelucks.
Mais Hulagu vint a mourir en 1265, laissant pour successeur Abaka, son fils aine. Or, apres la digression qui precede stir le caractere et les developpements de la puissance des Mogols, au milieu desquels les Missionnaires de la foi de Jesus-Christ avaient a travailler, c^est de ce prince que nous devons parler avec quelques details en ce qui coucerne specialement les Missions Eranciscaines.
J ) Voir la Biographic universcllc, tome XX, a 1 art. Hulagu; et VJIistoire universellc de Cantu, tome XII, chap. 15.
2 ) Voir le chap. I" du livre II de I llistoire universellc des Missions Franciscain?s.
A peine Abaka fut-il monte sur le trone que, non moins bien dispose que son pere en faveur des chretiens, il rcchercha avec empressement Tamitie du Pape, auquel nous le voyons envoyer des ambassadeurs. !N T ous avons dit que son pere aimait aussi les chretiens; en effet, il leur avait laisse eriger, dans son ulus de la plaine de Mughan, un oratoire ou les Armenians, les Georgiens et les Syriens celebraient egalement 1 office divin 1 . Or, quand ces am bassadeurs se furent abouches a Constantinople avec les deuxFranciscains Jerome d Ascoli et Bonne Grace de S 11 Jean a Persiceto, que Gregoire X y avait envoyes en qualite d apocrisiaires de FEglise romaine pres de Tempereur Paleologue 2 , ils demanderent en grace de les avoir pour guides et compagnons jusqu a Lyon; ce a quoi les deux Missionnaires consentirent de grand ccsur. II en resulta que, convaincus par IPS frequents entretiens sur la reli gion qu ils eurent durant le voyage, Tun des ambassadeurs et deux liommes de sa suite demanderent le bapteme pour embrasser le christianisme. Ce bonheur leur fut accorde le 16 juillet, au grand etonnement et a la grande joie de tout le Concile; la ceremonie fut presidee par le cardinal eveque d ; Ostie, qui ne pouvait retenir ses larmes, non plus que les autres Peres rendant avec lui mille actions de graces au ciel pour un evenement si inespere. Le Souverain Pontife se mit ensuite fi conferer avec les ambassadeurs de Faffaire pour laquelle leur maitre les avait en voyes a Lyon, et qui etait de s^entendre et de conclure une alliance avec la cliretiente centre les musulmans; et quand ils furent pres de partir, il leur remit pour Abaka la lettre suivante, qui nierite d ; etre rapportee :
// A Fillustre Abaka, roi des Tartares ! Qu il obtienne dans le siecle present la grace, et qu elle le conduise a la gloire dans le siecle futur!
// Nous avons recu avec une vive satisfaction de notre ame et le visage joyeux les lettres et les ambassadeurs qu il a plu u Yotrc Altesse de nous envoyer. Ils sont arrives au moment ou nous celebrions le saint concile general de Lyon, auquel, commo on vous le dira, assistaient un grand nombre de princes et de venerables pasteurs. Et apres que vos lettres eurent etc lues en pleine assemblee, et que nous cumes entendu favora-
J ) Voir Raynaldi, annee 1258, n. 42, et annee 1260, n" 26 et 29. 2 ) Voir la prececlente livraison des Annales.
blement ce que vos deputes venaient nous proposer en votre nom, nous avons, 1 esprit humilie et le coeur contrit, implore le Tres-Haut, aim qu etant la lumiere veritable, destinee a eclairer tout horn me qui vient en ce monde, il vous accorde, a vous et a tous les votres, de voir luire si bien la verite dans la splendeur de sa face, que, marchant dans la voie de ses preceptes, vous travailliez efficacement a F exaltation de la foi chretienne et a votre salut. Quant a ce que voudrait votre altesse, nous avons juge bon, avant que Tarmee chretienne passe la mer, d en conferer avec vous par des ambassadeurs que nous nous disposons a vous envoyer, et il nous serait difficile de mettre ce projet a execution sans inconvenients; ils vous apporteront, du reste, a cet egard, une reponse nette et posi tive dont nous esperons que vous serez satisfait, et en meme temps, pourvu que vous daigniez les ecouter avec bienveillance, ils vous decideront, s il plait a Dieu, encore a une autre chose plus importante tant pour votre salut eternel que pour celui de tout votre peuple. Lyon, dans la troisieme aunee de notre pontificat.
Encourage par cette lettre de Gregoire, Abaka attendait au plus tot les envoyes qu on lui annoncait, afiu de traiter avec eux taut de 1 alliance projetee que de la predication de la foi catholique dans ses Etais; mais comme ils tardaient a venir, il s empressa de deputer lai-meme en Occident d autres ambassa deurs, charges de s in former des causes de ce retard et de ha ter le depart de ceux du Souverain Pontife. Les envoyes trouverent sur le trone pontifical le pape Jean XXI; car trois papes etaient morts en un temps si couit, c est-a-dire du commen cement de 1276 au mois de septembre de la meme annee, savoir Gregoire X, Innocent V et Adrien "V, sans parler du Mineur Vice domino de Vice dominis, qui passa de vie a trepas le jour meme de son election. Les nouveaux ambassadeurs Tar tares demandaient formellement des Missionnaires au nom d Abaka leur maitre, et meme en celui de son oncle Kublai; ils declaraient, en outre, que 1 uu etait dispose a laisser ses sujets embrasser librement la religion chretienne et Tembrasserait lui-meme, et que 1 autre etait deja regenere dans les caux du bapteme. On ne saurait dire de quelle joie une pai eille nouvelle remplit le cosur du pape Jean. Mais il fut, lui
aussi, tout f d coup surpris par la mort sous les ruines de la chambre qu il occupait. II fut done necessaire, pour prendre les mesures convenables dans une si grande affaire, d attendre Selection dti nouveau pontife, qui tomba sur la personne de Nicolas III. Des que celui-ci cut ceint la tiare, il songea serieusement a reprendre les negociations entamees, et croyant que nul ne remplirait les fonctions de nonces et de Missionnaires avec plus de succes que les Franciscains dont Ton avait deja reconnu Thabilete pour la conversion des peuples et des princes infideles, specialement des Tartares, il designa cinq religieux de leur Ordre, savoir Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo 1 , auxquels il prescrivit de s occuper immediatement de leur haute mission, par la lettre suivante :
// Aux Frercs Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Morence et Mathieu d Arezzo, de TOrdre des Mineurs, nos nonces dans le pays des Tartares, salut et benediction apostolique ! Charge, malgre notre indignite, de tenir sur la terre la place du Pasteur eternel, nous nous sentons oblige par la meme d^avoir un soin particulier du salut de tons les hommes. A vrai dire ce salut est le plus grand desir de notre cosur, et nous tendons a ce but avec la plus vigilante attention, mettant en ceuvre, autant qu^il nous est donne, toutes nos forces afin d y parvenir. Aussi, bien que notre esprit soit partage entre mille affaires importantes dont nous sommes presse de toutes parts et comme accable, nous n en tenons pas moins celle-la a cceur. Car nous avons bien de quoi gemir et de quoi soupirer en voyant comment tant d hornrnes trompes
l ) Voir Wadding, Annales, tome V, annee 1278; Raynaldi, ib.; Fleury, Histoire ecclesiastique, Liv. XXXV, etc. - - lei nous devons citer le document trescurieux et tres-important que Louis Galletti a puise aux archives du Vatican et publie (Rome , 17G6) dans son Me moire sur trois ancienncs eglises de Rieti, et que nous a communique Texcellent comte Pierre Cernanzai d Udine. Voici ce document : Hie incipit Assizia conlinens nomina omnium illorum qui recipiunt prebendas a Marcstalla Domini papae Nycolai. Summa omnium prcbendarum est CXXX1I. Equi marestalle albc sunt XX. Item sunt in eadcm marcstaUa muli et mule IX. Item equi et mule demarestalla nygra sunt XXX. Item sunt de bestiis marestalle nygrc apud fratrerti Gerardum et socios dc or dine minorum, qui vadunt ultra mare contra Tarteris XI : videlicet I III roncini et VII muli et mule.
par les artifices de Satan perissent miserablement, soit parce quails ignorent tout a fait le cliemin du salut, soit parce que trop souvent ils Font abandonne. C est pourquoi il est necessaire, afin de ne rien negliger de ce qui regarde notre office, que nous nous employions de tout notre pouvoir a ecarter tons ces perils des ames, en suppliant le Tres-Haut de daigner accorder a celles qui sont egarees la grace d apercevoir si distinctement les rayons de la verite, qu elles puissent aisement rentrer dans les voies de la justice, et qu eclairees par la veri table lumiere qui est le Christ, elles rejettent loin d elles ce qui est contraire u son nom, et se mettent a pratiquer ce qui pent leur etre utile. Or, comme Abaka, le magnifique prince et illustre roi des Tart-ares Orientaux, a informe notre predecesseur, le pape Jean d heureuse memoire, et ses freres les cardinaux, au nombre desquels nous etions nous-memes a cette epoque, que lui ainsi que notre tres-cher fils en Jesus-Christ Kublai, grand Khan et empereur souverain de tous les Tartares, qu on dit etre deja chretien, attendent avec impatience des Missionnaires de 1 Eglise romaine, qui puissent leur enseigner a eux, a leurs enfants et a leurs peuples la foi chretienne, et qui les regenerent dans les eaux du bapterne, nous Vicaire indigne de Jesus-Christ et successeur du bienheureux Pierre, profondement touche de cette demarche d ; Abaka, et voulant remplir notre obligation de procurer le salut de si grands princes et peuples, avons juge bon de nous adresser a vous que nous savons etre des religieux d une piete eclairee, de saintes mceurs, doues par la Providence divine de hautes vertus et d une excellente doctrine, pour nous decharger sur vous de cette partie du poids de notre sollicitude pastorale , ayant la confiance ou plutot la certitude que vos travaux produiront des fruits precieux, agreables a Dieu et a nous. Apres avoir, en consequence, consulte nos freres les cardinaux, nous vous envoyons, comme des anges de salut, dans ces contrees, pour y exercer le ministere apostolique, vous engageant par la presente lettre a placer, pour la remission de vos peches , toutes vos esperanees en Celui qui dirige et protege les pas de ses apotres. Ainsi soutenus par sa grace et pleins de confiance, vous irez vous presenter a Abaka, afin que, par vos exhortations et vos enseignements, vous puissiez 1 amener avec
ses enfants, ses peuples et ses soldats, a la connaissance de la vraie foi orthodoxe, de sorte que, avec Faide de la divine misericorde, qui voudra bien suppleer a Finsuffisance de vos paroles, ils ne Torment plus qu une soeiete avec les peuples Udeles de FEglise ct s assurent les moyens d arriver au salut 1 . // Le pontife continue ensuite en leur donnant le pouvoir d absoudre des censures, d accorder des dispenses, de benir les cimetieres, outre d autres pouvoirs propres a assurer Fefficacite des o?uvres de leur ministere, et qu il est inutile d enumerer. Mais il faut que nos lecteurs connaissent les deux lettres qu ils furent charges de remettre, Tune a Abaka, Khan de Perse, Fautre a Kublai, empereur de Chine, auxquels ils allaient se presenter comme missionnaires et nonces de Home. La pre miere etait concue en ces termes :
// A ^excellent et magnifique prince, a Fillustre roi des Tartares orientaux Abaka, a qui Dieu accorde la grace de connaitre la voie de la verite ! En verite la sainte Egiise romaine a tressailli et tressaille encore d allegresse dans le Seigneur, en pensant a ce que vous avez fait savoir par vos ambassadeurs Jean et Jacques Yassalli et par les lettres dont ils etaient porteurs a notre predecesseur le pape Jean et a ses freres les cardinaux , qui en out tous eprouve une grande joie. Car les lettres presentees par vos envoy es disaient que du moment ou Tarmee chretienne des croises passerait en Terre-Sainte, vous etiez dispose, de votre cote, a la laisser librement penetrer dans votre pays, pour en combattre les ennemis, c est-a-dire les Sarrasins, et que non content de lui procurer tout ce dont elle aurait besoin, vous vous joindriez a elle en personne a la tete de vos valeureuses troupes. Yous le priicz ensuite d aj outer foi a tout ce que lesdits ambassadeurs seraient charges de declarer en votre noni; et en fait ils firent, entrc autres, une declaration, qui sera sans doute tres-agreable a Dieu, cornme elle Fa etc a notre predecesseur susnomme, ainsi qu a tous ses freres les cardinaux, au nombre desquels nous etions alors. Certainement, un pareil evenement est bien propre a remplir les esprits des fideles d une joie extraordinaire et bien digne d etre celebre par toutes sortes de louangcs ; car, si les actes repondent aux paroles,
1 ) Voir Wadding, loco citato, et Raynakli, ibid.
c iest uti evenement qui contribuera au salut cPune foule innom* brable d aines, Nous voulons parler du dessein de notre cher fils en Jesus-Christ et votre oncle Ivublai , grand Khan et illustre empereur de tons les Tartares, qu on dit etre deja baptise, d obtenir de .cette Eglise romaine des missionnaires, qui vous enseignent la foi chretienne a vous , a vos enfants et a vos peuples, et qui vous conierent, une fois instruits, le sacrement du bapteme, Oh ! oui, que la sainte mere 1 Eglise se rejouisse en son divin epoux Jesus-Christ, de ce que la divine misericorde lui accorde de faire renaltre tant d enfants a sa grace dans le bain baptismal! Que le pasteur de 1 Eglise se rejouisse <3galement de voir ainsi la societe chretienne accrue d un peuple nouveau et plus nombreux peut-etre qu il n en a jamais existe! Heureux notre temps, s il nous etait reellement donne de procurer la cour celeste nn sujet de pareille joie ! Deja les choses que votre Altesse nous offre nous paraissent non-seulement d une grande, mais d une tresgrande importance. Aussi n h^si tons-nous pas a penser que c est le doigt de Dieu qui vous meut , lorsque vous vous montrez enflamme d ; un tel zele pour Jesus-Christ, que vous offrez votre propre personne, et votre brave peuple, et votre pays, et toute sorte de secours et de vivres pour qu on puisse enfin vaincre ses ennemis. Vous rendant done mille actions de graces du concours que vous nous offrez pour le triomphe des annees chretiennes en Palestine , et 1 acceptant des a present, nous vous informons que, quand le moment opportun sera venu, nous en profiterons volontiers, En attendant, pour assurer le salut de votre ame et de celle de votre oncle Kublai, grand Khan, et des ames de vos enfants et de vos peuples, nous nous acquittons envers vous, en vous envoyant, suivant le conseil de nos freres les cardinaux, les freres Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, de TOrdre des Mineurs, porteurs des presentes, hommes d une religion eclairee, de saintes mocurs et profondement verses dans Tetude des livres sacres , ami que vous et vos enfants et vos peuples soyez amenes, grace a leurs salutaires enseignements, a la connaissauce de Jesus-Christ, notre Maitre et Sanveur, et que ceux d entre vous qui n ont pas encore etc baptises ou qui ne
Font pas etc dans la forme voulue, c est-a-dire AU NOM DU PERE, DU PILS ET DU SAINT-ESPRIT, soient regeneres par eux selon le rite cle 1 Eglise de Dieu, et que tous vous offriez ainsi dans Tobscrvance de la foi chretienne votre culte a celui dont le nom glorieux est au-dessus de tout autre nom. Nous avons ordonnS a ces Freres Mineurs, taut par ecrit que de vive voix, de se rendre, au moment qui vous paraitra conv enable, pres du grand Khan Kublai, afin de travailler aussi en ces lieux (en Chine) au salut des ames, et avec I* aide de la grace qu ils ont recue du Dieu des misth icordes, d y mettre a. execution ce que vos ambassadeurs nous ont fait connaitre verbalement, et que nous desirous avec ardeur ; c est pourquoi nous prions votre Altesse de daigner RECEVOIR AVEC BIEN-
VE1LLANCE LESDITS FRERES MlNEURS COMME ELLE RECEVRAIT
NOTRE PROPRE PERSONNE, et nous Fexliortons en outre a les traiter convenablement, en ajoutant foi a tout ce qu ils vous diront de notre part sur la reception du bapteme, sur 1 enseis-nement de la foi chretienne et sur la maniere de ^observer.
CJ *
et enfin a les envoyer sous une bonne et sure escorte au grand Khan (de la Chine) en pourvoyant a leurs depenses et a tout ce dont ils pourront avoir besoin, Et comme a raison des
DANGERS DU VOYAGE, DE LA LONGUEUR DE LA ROUTE, ET DE L ; INCERTITUDE DU TEMPS Qu lI^S DEVRONT PASSER DANS CES
REGIONS, il nous est impossible de les muriir de toutes les choses necessaires , de maniere a ne manquer d^aucune , nous vous les recommandons vivcment, soit quand ils s ? y rendront, soit pendant le sejour quails y feront, soit enfin quand ils en partiront, de telle sorte qu ils puissent revenir pres de nous et de nos freres, heureux de leurs fatigues, et meme tout fiers d avoir recueilli le fruit desire du salut d j une si grande nation, Nous vous recommandons enfin tous les chretiens qui demeurent ou qui par suite d une circonstance qinelconque viendraient a passer dans les pays soumis a votre domination; car si vous les couvrez de votre protection et les defender en cas de besoin, vous pratiquerez un acte de charite qui vous procurera de la gloire dans le siecle present et une recompense eternelle dans les siecles futurs. En atten dant, nous et nos freres adressons nos vocux a la divine misericorde, pour que le Seigneur vous comble, vous et vos
fils, pendant de longues annees, de benedictions si abondantes, et dirige tellement notre conduite pour votre salut que , vous reunissant, tons tant que vous etes, aux catholiques dans le chemin de la verite, vous donniez a Dieu le Pere un motif de se complaire a votre grandeur. Rome, l er avril, dans la premiere annee de notre pontificat 1 . //
Telle est la chaine de communications etroites qu il fut pos sible d etablir, en ce temps si etrange, par Fintermediaire des missionnaires Franciscains, entre FEglise romaine et les nations les plus lointaines, et que les fils de S* Francois changerent en relations amicales , pour Faccoinplissement des mesures providentielles prises par la sainte epouse de Jesus-Christ. C etait un anneau de cette chaine qu ils attacherent dans la meme mission en portant , dans des con trees encore plus eloignees, la lettre que le Pere supreme des fideles adressait aux peuples de la Chine, et que nous aimons aussi a reproduire textuellement :
n A notre tres cher fils en Jesus-Christ Kublai, grand Khan, empereur et gouverneur supreme de tous les Tartares, salut et benediction apostolique. Le createur de Thomme, Dieu tout puissant, a jete un regard de misericorde sur le genre humain, alors que deja il etait devor^ par Fulcere empoisonne de la i aute qu j a malheureusement commise Adam, le premier pere des hommes. C J est pourquoi, afin de le racheter, et en meme temps de retablir en lui Timage divine, a laquelle il avait et forme, il envoya en ce monde son Fils unique, notre Seigneur Jesus-Christ, qui lui est coeternel et egal en majeste et en puissance, apres Favoir figure dans les enigmes de la loi et promis a nos peres par la bouche des Prophetes. Ce Fils unique est ne d une femme dans le sein de laquelle il a ete concu non certainement par une operation humaine, mais par Foperation du Saint-Esprit ; et lorsqu il en fut sorti, sans que la purete virginale de sa mere en souffrit la moindre atteinte, il se montra a tous visiblement, veritablement et reellement Dieu dans les conditions de la vie presente. Soutenant ensuite par de salutaires institutions ceux pour le salut desquels il etait descendu du haut trone de sa gloire sur cette vile et mise rable terre, il leur traca et marqua le chemin de la vie a la
l ) Yoir les Annales cle Wadding, tome V, anne e 1278.
lumiere d une doctrine parfaite. Mais il ne se borna point la; car, apres avoir donne en sa propre personne, en conversant avec les homines, les plus saints exemples, avoir preche son Evangile par mille moyens merveilleux, et s etre fait connaitre par toutes sortes de miracles et de vertus et par Fautorite des Saintes Ecritures pour vrai Dieu, Tils de Dieu le Pere, im passible a raison de sa divinite, et neanmoins sujet dans Fhumanite qu il avait prise aux soufFrances et a la mort, il voulut par bonte endurer Fhorrible supplice de la croix, uniquement pour detruire par ses douleurs et le sacrifice de la vie presente la sentence de mort eternelle que toute la posterite d Adam avait meritee par la faute de son premier pere, de telle sorte que, grace au calice amer de la mort temporelle du Christ, Thomme put obtenir les delices d une vie sans fin. S immolant done comme une hostie de propitiation pour la redemption du genre humain, il vainquit ainsi 1 antique ennemi du salut commun et eleva Fhomme de Fopprobre de la servitude a la gloire de la liberte celeste, en lui ouvrant les portes de la patrie eternelle. C est pourquoi, bien qu en tant qu homme, il ait eu tant a souffrir, et qu il soit mort, et qu il ait etc enseveli, il ressuscita glorieux le troisieme jour par sa vertu divine, il manifesta a des temoins predestines le miracle de sa resurrec tion, qui nous donne sujet de croire fermement a la notre et de bien Fesperer; puis, il chargea ces temoins dialler precher son Evangile a toute creature, et baptiser toutes les nations
AU NOM DU PERE, DU FILS ET DU SAINT -ESPRIT. Enfin, HlOntant
au ciel sous leurs propres yeux, afin que, apres avoir etc temoins de sa resurrection, ils le fussent aussi de son ascension, il laissa comme Vicaire sur la terre le Bienheureux Pierre, au constant amour duquel, amour prouve par une triple protesta tion, il confia le soin des ames pour qu il veillat a leur salut avec une sollicitude incessante. C est pourquoi il lui remit les clefs du royaume des cieux, en lui dormant a lui et a ses successeurs le droit d ouvrir et de fermer a qui que ce soit les portes de la patrie eternelle, et en les investissant d un pouvoir souverain en ce qui concerne la dispensation de la grace celeste. En vertu de la mission apostolique qui leur a ete confiee ils sont done obliges de travailler au salut de tous les hommes. Aussi, a Fexemple du Sauveur, suspendu a la croix, en ont-
ils tine soif ardente en qualite de ses Vicaires, et comme sueccsseurs de Pierre le pecheur, ils vont, eux aussi, a la recherche des ames , pechant dans la mer de cette vie. Car, en verite, la delivrance et le salut des ames repand 1 allegresse dans la cite de Dieu, et le supreme Pasteur de TEglise sent d autant plus augmenter dans son ame son zele et sa sollicitude, que ceux qui marchent encore dans les tenebres et a 1 ombre de la mort lui font esperer par des presages plus favorables quails seront bientot eclaires par la lumiere celeste. C est ainsi que cette Sainte Eglise Bomaine a tressailli d une veritable joie, quand 1 illustre roi des Tartares Orientaux, votre neveu Abaka, a fait savoir au Pape Jean, notre predecesseur d heureuse memoire, que depuis longtemps prevenu par la grace divine, et touche au cceur par la misericorde celeste, vous aviez deja recu le bapteme, et que regenere par ce sacrement, vous vous etiez de cette maniere uni a son peuple fidele. Bien plus, d^apres ce qu on dit, votre devotion va si loin que vous ne vous contentez pas de venerer vous seul la religion trois fois sainte du Christ, d aimer son culte et d ; accorder avec une bienveillance extraordinaire une entiere liberte et toute votre protection a tous ceux qui dans votre empire professent le christianisme, inais que vous desirez en outre que vos enfants et vos soldats, arrivant aussi a la connaissance de Jesus-Christ et de la foi qu il a prechee et enseignee, se fassent baptiser par les mains de 1 Eglise romaine. Car c ; est par ce moyen que pourront se dire veritablement chretiens ceux qui, renoncant a toutes leurs ancieimes erreurs et marchant dans la voie de la verite, se rendront entierement agreables au createur par leurs bonnes cpuvres. S J il en est ainsi, comment pourrons-nous louer dignernent un pere qui, de peur que ses enfants ne perissent, les pousse avec un amour si sincere clans les voies du salut? O le valeureux chef d armees, que celui qui met ses soins a tonrner ses troupes du mal au bien, de Ferreur a la verite! O bonte ineffable de Dieu qui, jetant un regard de misericorde sur un si grand peuple longtemps aveugle, lui ouvre aujourd hui les portes pour qu il entre dans la lumiere de la verite! Ah! que Dieu confirme ce qu il a daigne operer en vous! De votre cote tachez de conserver si fidelement sa grace qu il doive lui-meme Taugmenter en vous jusqu a ce que cette premiere etincelle
devienne uu immense incendie de charite. Or, puisqu Abaka a demande, comme on I assure, que notre predecesseur, condescendant a vos desirs, vous envoyat des membies de TEglise romaine qui pussent convenablement enseigner a vos enfauts et a vos soldats la foi chretienne et les baptiser, et qu une mort soudaine Fa empeche de le faire, quoique ce f ut le- plus ardent desir de son cceur, nous venous, nous qu une disposition supreme du ciel a appele a lui succeder, vous satisfaire a cet egard, en vous envoyant en notre lieu et place (car il ne nous est pas donne d etre partout present en personne) nos cliers ills, les Freres Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, de 1 Ordre des Mincurs, porteurs des presentes, hommes d une religion insigne, de mccurs irreprehensibles, etprofondement verses dans la sc ; ence des Saintes Ecritures. Nous vous les recomniandons etc. 1 // Le papc repetait ici ce qu il avait deja ecrit a Abaka, auquel ils devaient se presenter d ; abord , pour exercer quelque temps le rninistere apostolique dans ses Etats avant de se rendre en Chine.
Nous ne nous arreterons point a faire admirer a nos lecteurs de pareils rapports da Pontife remain avec Fempereur souvcrain des Tartares et le maitre de la Chine, puisque nous avons vu les Venitiens Nicolas, Maphee et Marc Polo accueillis avec tant d^honneur a la cour de ce prince, et envoyes par lui comme ses ambassadeurs pres du pape a Home, d oii ils repartirent charges de remettre les lettres et les cadeaux de Gregoire X a Kublai , dont ils devinrent les amis intimes 2 . Cola prouve surabondamment la bicnveillance particuliere de ce prince Tartar e envers les chretiens, quaiid il ne serait pas sur qu il ait re cut le bapteme; c est pourquoi le pape Nicolas emploie ces expressions : S IL EST VIIAI, COMME L ON BIT; SUIVANT QU ON L^AFEiiiME 3 . Mais il en resulte aussi evidemment que cette correspondence du vicaire de Jesus-Christ avec le grand Khan Tartare, residant a Pekin , due aux premieres Missions des Franciscains chez cette nation qui avait couquis tant de royaumes, est tellernent certaine qu elle ne saurait etre Tobjet du moindre doute 4 . Apres cette observa-
a ) Voir les Annalesde Wadding, tome V, annee 1278.
2 ) V. les Annales des Missions Franclscaines, I" livraison de 1 annoe courant^. z ) V. Yllistoire uniwrselle de I Eglise calholiguc de Rohrbacher, liv. LXXVI. 4 ) V. Lc Christianismc en Chine, en Tartarie ct au Thibet, par M. Hue. tome I". Paris, 1857.
tion, nous engagerons plutot nos lecteurs & vouloir bien considerer avec nous le courage, ou mieux Tliero isme que les cinq Franciscains, Missionnaires et nonces apostoliques, out montre en entreprenant un voyage aussi nouveau et aussi difficile que Fetait celui de la Chine. Meme aujourd hui, que les transports maritimes et les bateaux a vapeur ont tellement abrege les dis tances, ii est-il pas certain qu un pareil voyage donne a reflechir a quiconque veut Faventurer? Eh bien! ces pauvres religieux se mettent a le faire, et par terre, avec la meme confiance que celui qui executerait une courte et agreable promenade de plaisir dans un des pays les plus polices et les plus riants d Europe! Encore leur manque-t-il cet encouragement, si doux pour le coeur humaiu, de compatriotes ou d une foule applaudissant a leur depart, comme s ils couraient a quelque entreprise glorieuse; ils ne voient meme point briller a leurs yeux la perspective de se voir accueillis en triomphe a leur retour, comme nous le lisons de Fimmortel Colomb, lorsque, mettant a la voile pour le Nouveau- Monde, il etait entoure au port de Palos d une multitude innoinbrable qui, par d faeureux presages, le felicitait d avance de sa grancle decouverte. Loin de la, nos Missionnaires quittent leur pays, on peut dire ignores de tous, excepte de Dieu qui les munit de sa grace, de son vicaire ici-bas qui les envoie a cette mission lointaine, et des superieurs de FOrdre qui les ont arraclies a la douce paix du cloitre. Et ils partent ainsi, vraiment pauvres, dcpourvus meme de toute ressource humaine, comme les premiers disciples du Sauveur, sans autres armes qu un crucifix sur leur poitrine, sans autres richesses qu un cbapeiet a leur ceinture, a peine vetus d une bure grossicre, ayant pour unique guide, pour unique appui, la Providence divine! Et ou vont-ils, ces homines vraiment admirables? Ils se dirigent vers la Chine, autant valait dire a cette epoque, vers le bout du monde ! Or, qui les guidera dans un voyage si long et si incertain, ce qui est plus, chez des peuples barbares, au milieu desquels ils devront passer, a travers les deserts immenses quails auront a franchir, et ou, pendant des mois t-t des annees, ils ne rencoiitreront peut-etre que des hommes ou des betes feroces egalement redoutables? Les hommes de Dieu savent bien tout cela; mais ils savent aussi que Fange du Seigneur les accompagnera, et ils s y confient Tame tranquille. En sacrifiant leur
repos, leur liberte religieuse, et, en cas de besom, leur vie, ils ne demandent que la gloire de Dieu ct de FEglise. Mais craindront-ils par hasard que le necessaire leur manque dans quelqu une des circonstances si variees aux quelles ils s exposent? Non, car ils comptent sur la Providence, qui ne trahit jamais ceux qui s abandonnent a elle. En effet, si Ton observe les commencements de 1 Institut Seraphique, tel etait 1 esprit qui en animait les membres, lorsque, cheminant a la maniere des apotres et allant precher aux nations le nom de Jesus-Christ, ils firent le tour du globe et penetrerent chez des peuples inconnus de leurs contemporains ; c etait, au fond, un esprit de foi si vive en Dieu et une confiance si profonde en son amoureuse bonte , quails pouvaient en attendre , dans toutes les conjonctures ou ils se trouveraient , des prodiges extraordinaires et parfois inouis. Aussi leur arriva-t-il souvent d avoir a benir le ciel de marques si visibles d une protection speciale, qu elles pouvaient certainement exciter 1 admiration des contemporains, et qu elles pourraient encore fournir a la posterite mille sujets de recits ou de legendes pleins d interet et d edification. Pour n en citer qu un exemple, nous lisons dans les chroniques qu un jour quelques-uns de ces saints religieux, qui allaient en minion chez des peuples infideles, arriverent sur des monts tres-eleves et tellement arides qu on n y trouvait ni une goutte d eau ni la moindre trace de vegetation, de sorte, que, devores par une soif ardente, ils n avaient plus d autre perspective que la mort, si Dieu ne venait a leur secours. Mais ils recoururent a la priere, et presque aussitot ils rencontrerent une source fraiche et jaillissante, qui leur permit de se desalterer et de poursuivre leur chemin.
Une autre fois prives de tout aliment au milieu d uu desert, ils se virent sur le point de mourir de faim. Voila qu au meme moment un enfant vient a leur rencontre, et leur demande ou ils se rendent si harasses et epuises quails savent a peine fuirr un pas. Ils repondent qu ils se sentent incapables d aller plus loin , tant ils sont devores par la faim. /< Voici deux pains , reprit Fenfant; prenez et mangez. // Pendant qu ils reparaient leurs forces, leur interlocuteur, commencant a se faire connaitre, leur dit : // liommes de peu de foi, pourquoi doutezvous de la Providence celeste ! Aviez-vous oublie les paroles de
David, si souvent repetees par votre patriarche Francois : // Placez en Dieu votre confiance, et lui-meme vous nourrira. // C est pour cela que le Seigneur a voulu voas punir, en vous reduisant a cette faim extreme. Sachez comment vous devez desormais vous conduire dans vos courses apostoliques. // Apres ces mots il s eloigna, et de leur cote les religieux continuerent leur route pleins de joie et de confiance, en demandant pardon a Dieu de leur faute et en le remerciant de la bonte avec laquelle il les avait secourus 1 . C est par de pareils prodiges que, si parfois Fun d eux cedait au decourageinent , il sentait se reveiller en lui cette foi qui animait les Missionnaires Franciscains, toujours soutenus a point dans tous leurs besoins par la divine Providence, entre les bras de laquelle ils s abandonnaient. II est vrai que, quant aux Freres Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, nous n avons point de donnees particulieres pour savoir si dans le voyage, long, difficile et tres-perilleux qu ils eurent a faire , il leur arriva de reconnaitre d ; une maniere aussi sensible Fintervention protectrice du ciel; mais il est certain qu il ne leur cut pas etc pos sible de sortir si heureusement de tous les dangers qu ils couraient, sans une assistance special c de Fange du Seigneur. Nous avons a parler dans un autre article de ce que firent les ouvriers evangeliques, une fois arrives au lieu de leur desti nation.
] ) Marc de Lisbonue, Chronique, I"partie, chai). LIV.
DEUXIEME PAETIE.
HISTOIPtE CONTEMPORAINE.
NOUVELLE ZELANDE.
Letlre du P. OCTAVIEX BARSANTI, de Pietra Santa, Observantin de la Province Seraphique y Prefet des Missions Franciscaiaes dans la Nouvelle Zelande, au Redacteur des Annales, sur I etat de la religion catholiuiie en ce pays.
Auckland, 29 avril 1863.