‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 98 sur 107 · LE MONT SIGN · texte numérisé non relu

LE MONT SIGN

Le mont Sion ! Quel autre mont , meme dans 1 histoire merveilleuse d Israe l, peut lui etre compare par d illustres souvenirs? Acropole et palais royal de Jerusalem, on peut le nommer le Capitole et le Parnasse d lsrael. Lorsque David 1 eut pris aux Jebuseens, il y construisit sa demeure, pres de laquelle il transporta 1 arche sainte dans un pavilion fait expres, et apres sa mort, il y eut un tombeau venere. Ce seul mot le mont Sion rappelle a la fois les triomphes et les ignominies, le double crime et le- repentir, le sceptre et la harpe, toute la vie si pleine de vicissitudes et en meme temps si belle du. roi prophete. Theatre de la magnificence et de la sagesse de Salomon, le mont Sion a des titres de gloire plus doux , mais non moins fameux au temps de la seconde alliance. C est la que le Christ institua le grand sacrement de son amour; c est la que se rcunit sa premiere eglise, sur laquelle descendit 1 Esprit regenerateur ; et c est de la que prirent leur elan des apotres , si peu nombreux et si igno.rants, quand ils se repandirent sur la terre pour la conquerir au (livin crucifie. Or, qu est-il reste a Sion de tant de gloire ? Rien ou presque rien de plus que le souvenir !

Le premier objet qui s offre a nos regards c est le vieux chateau (el Chalah) auquel ses pierres noircies donnent un aspect jmposant plus que ses murs en ruine , ses tours peu elevees , ses fosses desseches et ses quelques canons rouilles ne le rendent fort. On y loge une partie de la garnison, tandis que 1 autre se tient dans 1 ancien Pretoire. II a pris le nom de chdteait des Pisans, d un des peuples croiscs qui 1 a occupe et restaure. II s eleve sur les fondations de la tour hippique , batie par Herode, et probablement meme sur les fondations de la fameuse tour de David, construite, comme on le voit dans le Cantiqve des cautiques, pour les exercices guerriers , et a laquelle etaient suspendus des milliers de boucliers avec toutes le autres armes des braves 1 . Vers le milieu du 12e siecle , la tour des Pisans fut temoin du grave scandale que donna le jeune roi Baudouin III, quand s etant soustrait a la tutelle devouee de sa mere Melisende , par laquelle seule il avait droit au trone , il lui enleva centre la foi des serments 1 autorite, 1 assiegea dans la tour oil elle

>) III. 4.

s etait refugiee, et la prit d assaut avec la fureur d uu ennemi barbare. Le chateau fut detruit en 1239 par 1 emir de Carac, a 1 expiration de la treve concluc entre Frederic II et Malec Camel 1 , II s cnsuit que la forteresse actuelle ne peut avoir 1 antiquite que lui attribuent beaucoup d auteurs qui ecrivent leurs voyages plus d apres les fantaisies de leur imagination que d apres les documents de 1 histoire.

La place qui se trouve devant le chateau appartient a la mission protestante fondee en 1840 par 1 Angieterre et la Prusse. Au centre s eleve un nouveau temple gothique, qui a coute des sommes enormes , et qui prouve les grandes esperances de proselytisme que fondent sur lui les constructeurs ; car il est si vaste qu il pourrait contenir vingt fois les fideles du diocese actuel de 1 eveque anglo-prussien. Mais si 1 experience du passe permct de juger de 1 avenir, il faut dire que les protestants out gaspille plus de la moitie de leur argent ; car le quart de 1 edificc serait plus que suffisant pour contenir le petit tronpeau. Leur mission a eu jusqu ici deux eveques , 1 un et 1 autre rcnegats : Alexandre , qui d hebrcu rationaliste s etait fait anglican, et acfcuellement le docteur Gobat, d abord ministre et missionnaire de la religion reformec , puis dc meme anglican. Schultz dit dans sa Statistiqne de Jerusalem que les quelqucs protestants qu on y trouve sont tous protestants etrangers : preuve des grands progres de leur mission ! Et veritablement, quand Ton commit 1 esprit des Oricntaux, il est facile de comprendre que le plus fort argument employe par le p rotes tantisme pour se faire des proselytes, cclui qui, a ce qu il parait, a convaincu les deux eveques, perd beaucoup de sa valeur devant les croyances tenaces du Levant. On m a dit toutefois que les deux personnages renforcent leur mission de quelques apotres, mais ccs apotres nc sont point ministrcs ! L un est le consul anglais, qui offre des lettres de naturalisa tion a quelque juif aux abois ; 1 autre est la tres-feconde cpouse de 1 eveque. Ces deux nouvelles pourraicnt etre egalement fausses, et je ne vous les transmets que sous toutes reserves. Quoi qu il en soit, on peut se contenter du temoignage autorise du consul prussien Schultz, d apres lequel la mission protestantc n a jusqu ici ricn fait a Jerusalem, rien que distribuer a foison, comme ailleurs, des bibles polyglottes et depenser plus d un million a la construction d un temple gothiquc. Ce temple, qui occupe remplacemcnt du palais somptueux d Herode 1 Ascaloiiite, ne pent, comme monument chretien, rappeler d autre fait relatif au Christ que la sentence

) Une chronique manuscrite, cite e par Michaud, dit dans son vieux franfais, en parlant de cette destruction : Les pierrcs estoient si uvant, que tints t e smervettloientf die cstoit si fart maconnee a chaulx ct a ciment, et les pier rcs soudees a plomb ct a grosses bandcs de for et a crocs, ft d une part et d autre, que a trop grant peine et a tr op grant force, le povent abntre jus.

par laquelle cet usurpateur et tyran le condamna, probablement en ce lieu, a ctre battu de verges.

Pres du temple protestant on voit un petit convent de Syriens, dont 1 eglise occupe, croit-on, 1 emplacement de cette maison de Marie, mere de Jean surnomme Marc , dans laquelle entra St Pierre apres sa miraculeuse delivrance de la prison que racontent les Actes des apotres. En ce peu de mots j aurais tout dit sur ce convent, si je ne devais ajouter un mot sur ceux qui I habitent. Les Syriens, ainsi nommes parce qu ils se servent de la langue syriaque dans les ceremonies religieuses , sont des partisans de Nestorius ; ils nient 1 union personnelle du Vcrbe avec la nature Immaine, et en consequence, ils admettent avec les deux natures deux personnes dans le Christ Dieu ! Ils donnent la communion sous les deux espcces, mcme aux en f ants. Ils font le signe de la croix comme nous, mais en prononpaut les paroles suivantes : le Verbe du Pere est descends dans le seln de la Vierye et nous a transports de gauche a droite. Ils out 1 intelligence et les moeurs grossieres et sont sales dans lears vetements, dans leurs maisons et dans leurs eglises. On n en trouve point, que je sache, dans toute la Palestine, ailleurs qu a Jerusalem, oil ils sont, comme on Fa vu, tres-peu nombreux, bien qu autrefois on y en comptat de cinquante a soixante families. C est sur la colline de Sion, dans le plus beau site de la ville, que se trouve le couvent des Armeniens, 1 edifice le plus remarquable de Jerusalem, apres la mosquee d Omar. On dit qu il a ete erigc par 1 Espagne, en I lionneur dc son grand protecteur de Compostelle, ct pour servir d liospics a ses pelerins. L entree est embcllie par une jolie place, oil, an coeur de 1 ete, on respire 1 air le plus pur, a 1 ombre de cypres gigantesques, qui rappellcnt a la memoire ces paro les du sage : Exaltata sum quasi cypressus in monte Sion (fai ete elevee comme le cypres sur le moat Sion}. Si vous penetrez dans le monastere, vous admirez de toutes parts la proprete et la dccenee. Je dis que vous admirez; car une maison propre et deccnte est a Jerusalem une merveille. Le patriarclie y habite avec une troupe nombreuse de moines et y possede une imprimerie. Un parvis grille donne acces a 1 eglise : c est un edifice carre a voute tres-elevee, soutenue par quatre grands pilastres, couronnee d une coupole a corniche legere. Cette coupole se compose d arcadcs pleines et svmetriques qui s cncbevetrent et s entrecoupent capricieusement, non sans grace. An flanc de la nef gauche s avancc une petite chapelle qui rappelle l ancien tombeau ou le lieu du martyre de St Jacques-le-Majeur, decapite par Herode Agrippa pour plairc aux Juifs, en haine de la doc trine du Christ. Le pavement de 1 eglise est en belles dalles de marbre precieux.

Dcrriere le monastere armenien on voit immediatcment les murs de la ville, dans lesquels s ouvre la porte de 3ab~el-Siiin; c est par la quo nous

sortirons quand nons aurons termine la visite de 1 interieur, A la suite du monastere de St-Jacques il y en a un autre qui appartient aussi a la nation armenienne, sous 1 invocation des saints anges. II n est habite que par des femmes et sert d hospice a celles qui viennent en pelerinage. II appartenait anciennement, suivant le temoignage d Hucn, aux Georgieris; il s cleve sur les fondernents de la maison du pontife Anne, en presence duquel le Sauveur fut d abord mene dans sa Passion et re9 dt de la main d un valet 1 affronfc d un soufflet.

Plus loin, le long de la parbie occiclentale des murs, on rencontre de miserables abris, reserves aux personnes atteintes de la lepre , maladie qui n a jamais disparu en Orient. II y a la maintenant une vingtaine de lepreux au moins, tant hommes que femmes et enfants, tous musuhnans. Us n ont aucuue communication avee les autres ; il leur est settlement permis de sortir dans la journee et de se placer pres des portes de la ville pour implorer I aumone des passants. Quand j arrivai a Jerusalem, j en trouvai plusienrs pres de la porte de Bab-el-Calil. Us etaient tristement etendus par terre, roules dans la poussiere et settlement garantis des ardeurs du soleil en plein midi par un haillon qu ils avaient sur la tete. II me semblait voir d aneiens Hebreux qui se couvraient de cendres et revetaient le sae et le cilice, lorsqu une douleur excessive les aeeablait. Mais quand je rn approchai d eux, ils se leverent tous a la fois, m entourerent, et s eerierent en cheeur, en tendant leurs bras livides et decharnes : Abbuna^ taleco (Pere, donnez-nous du tabac). Ils n*en demandaient pas pour le sentir, mais pour le chiquer. C est pourquoi, quand ils virent que le tabac de ma tabatiere n etait point naturel, mais en poudre, eomme en usent les Missionnaires, ils ajouterent en se retirant : Mafis taib (il n est pas bon). Pour moi, a la vue de ces pieds tu mefies, de ces mains decharnees, de ces poitrines couvertes de croutes noires, de ces visages ronges par des ulceres sanguinolents, je fremis de la tete aux pieds, et je jetai les regards sur la porte voisine, pour y chercher ces vers du Dante t

Per me si va nella citta dolente,

Per me si va nell eterno dolore,

Per me si va fra la perduta gente 1 .

Entre le mont Sion et le mont Moria s etend le quartier des Juifs. On dirait que les miserables debris de Juda ont ete confines a dessein entre ces deux plus illustres collines de 1 antique Solyme, pour qu ayant sans cesse sous les yeux les traces de leur grandeur passee, ils conservent toujours un sentiment plus vif de leur abjection actuelle. J ai deja fait observer dans

J ) C est par moi que Ton va dans la cite des pleurs,

C est par moi qu on arrive aux douleurs eternelles, C est par moi que passent les generations perdues.

Y Ethnographic de la Palestine, a quel etat de degradation ces infortunes y sont reduits. Et cependant le site de ee sale et sombre quartier etait jadis une des parties les plus elegantes de la ville. David et Salomon avaient comble la partie superieure du ravin, connue sous le nom de vallee Tyrolean, (ou des fi-omagers), et sur ce terre plein, dit Hello ou Millo, on admirait le somptueux palais de la fille de Pharaon, et plus tard on y avait construit une galerie nominee par les Grecs Xiste ou portique. Sur le reste de la vallee passait un pont, qui, joignant le mont Sion au mont Moria, donnait acces au temple, et c est aupres de ce pont qu on voyait le palais des princes Asmoneens, et peut-etre aussi oelui d Helene, reine des Abiabenes et de son fils Isate. Aujourd hui tout cela a disparu : des monceaux de ruines caclient tout vestige de la vallee 1 , et ces illustres decombres sont enfouies sous les immondices qu y jettent les juifs. J avais trouve la synagogue de Jerusalem reproduite dans un recueil de gravures anglaises, representant des paysages et des monuments de la Palestine, et 1 idee m etait venue de la visiter. Pour satisfaire ma curiosite, je m adressai au Cacam Basoi (c est le nom qu on donne au grand rabbin), que je trouvai fort poli; mais a peine cus-je mis le pied sur le seuil de ce triste edifice, que je me repentis d avoir songe a y entrer, tant on le trouve nu, lourd et fetide. Le quartier contigu, celui des Maugrebins ou Barbaresques ou Oocidentaux ne vaut guere mieux que le quartier des Juifs : c est une colonie venue d Afrique, probablement pour prendre du service militaire a la solde des Tares 2 .

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