‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 1 sur 73 · ET DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

ET DE LA RUSSIE

Apres avoir vu les Franciscains penetrer de toutes parts au sein de la nation Tartare et s avancer courageusement jusqu aux regions les plus reculees qu elle occupait du cote de la Chine, nous rapporterons ici succinctement ce que nous leur avons vu faire, a la meme epoque, chez ce peuple au dela des frontieres de. la Hongrie, de la Pologne et de la Eussie.

Ces Tartares sont precisement ceux que Thistoire nous a montres promenant dans la Hongrie sous le commandement de Batu une devastation si affreuse quails la changerent comme en un desert; c est alors que le Pape Innocent IV, pour arreter leurs progres et preserver 1 Europe des maux terribles qui la menacaient, prit le parti d envoyer, en ambassade pres de ce clief, le Franciscain Jean de Pian-Carpino, de la mission duquel nous avons deja raconte Theureuse issue 1 .

S arretant done a sa parole, les Tartares bornerent leur do mination au Captcliak, c est-a-dire, au pays qui s etend entre le lac Aral, la mer Caspienne, la mer Noire et les frontieres Orientales de la Eussie. Les Pranciscains y penetrerent aussitot, et ne tarderent point a y recueillir un si grand fruit de leurs travaux apostoliques que, des 1278, le pape Nicolas III crut necessaire d y eriger un eveche special, afin de faire croitre de plus en plus ce troupeau naissant du Seigneur. On en trouve

J ) Deuxieme annde des Annalcs, p. 7.

la preuve dans la lettre suivante, adressee par ce Pontife a Philippe, eveque do Fermo, legat apostolique dans les regions du Nord.

a Comme, dit le pape Nicolas, notre cher fils, le Provincial des Ereres Mineurs du royaume de Hongrie, nous a in forme qu un certain nombre de religieux du meme Ordre se sont etablis au milieu des Tartares, auxquels ils annoncent avec une sollicitude infatigable la foi de Jesus-Christ, et comine, par la cooperation de la grace divine, ils ont obtenu beaucoup de conversions; sachant, par le rapport du meme Provincial, qu il n y a la aucun eveque catholique qui puisse promouvoir les religieux aux Ordres sacres, et qu il n y a meme dans le voisinage ni eveque ni catholiques (europeens); nous, en vertu des presentes Lettres Apostoliques, vous prescrivons de prendre avec soin tous les renseignements possibles, de vous enquerir notamment s il y a eu la autrefois un eveque, ainsi qu on nous Fa affirme, et d ou il tirait ses moyens de subsistance (chose a laquelle devrait desormais veiller le Siege apostolique) et de nous en donner iminediatement pleine connaissance. Viterbe, ce 7 octobre, dans la premiere annee de notre pontificat 1 . a

Ce precieux document, examine dans ses details, nous eclaire sur beaucoup de points. II nous apprend d j abord qne les Franciscains ne firent point comine par hasard une excursion Apos tolique parmi les Tartares, mais qu ils s ; y fixerent d une maniere stable. En second lieu, puisque le Souverain Pontife declare qu il n y avait dans ces regions aucun eveque, de la main duquel les Missionnaires pussent recevoir les Ordres sacres, il s ensuit evidemment que non-seulement ces rnissionnaires y residaient avec le titre d ouvriers evangeliques, mais qu^il y existait une custodie leguliere de FOrdre, dependante, ou de la Province de Hongrie, ou du vicariat de FOrient et du Nord. De ces vicariats etablis des Fan 1260, le premier comprenait trois custodies, savoir celles de Constantinople, de Trebisonde et de Tauris; le second en comprenait deux, celles de Gazaria et de Saraia 2 . En effet, on ne saurait supposer qu on iFenvoyat dans des missions ordinaires que des religieux non en-

*) Voir Wadding et Raynaldi , anne 1278.

a ) Wadding, annee 1260.

core revetus de la dignite sacerdotale, tant parce quails n eussent pu exercer le ministere apostolique, auquel ils etaient destines, que parce qu au milieu des peuples barbares, ou manquaient des eglises regulierement etablies et dirigees par des pasteurs particuliers a residence fixe, il leur eut ete impossible de se presenter a 1 ordination. Enfin le pape Nicolas, dans sa lettre au Legat, eveque de Fermo, fait allusion a je ne sais quelle ville situee aux frontieres entre la Hongrie et le pays des Tartares, qui 1 avaient detruite une quarantaine d annees auparavant, de sorte que depuis ce temps la il n y avait plus d eveque ni de catholique europeen quelconque; telle etait la terreur qu avaient repandue ces devastations vraiment effroyables! Mais nous n oserions affirmer de quelle ville il s agissait. Toutefois nos lecteurs ne seront point faches de connaitre les circonstances de son entiere destruction, telle que nous la decrit un temoin oculaire, Eoger de Benevent, chapelain du cardinal Jean de Tolecle, envoye a cette epoque en Hongrie pour les affaires de TEglise. // Tandis que les Tartares, dit-il, saccageaient Varadin, je me tenais cache dans une foret voisine, d ou je me retirai pendant la nuit a Pontommaso, bourg allemand sur les bords du Korosch; mais ne m^y croyant point encore en surete, je me refugiai dans une ile fortifiee du Morose. C J est la que j appris le sac de Pon tommaso, avec des details qui me firent dresser les cheveux ; en consequence, j abandonnai mon ile pour me jeter dans une foret. Le lendemain meme elle fut envahie par les Tartares, qui n y epargnerent rien. Beaucoup de gens du pays s etaient comme moi retires dans les bois, et croyant, trois jours apres, que 1 ennerai s etait eloigne, ils en sortirent, afin de chercher quelque nourriture pour apaiser leur faim ; mais helas \ ils rencontrerent les Tartares, et ceux-ci les massacrerent tous jusqu au dernier. Cependant, manquant de tout, j errais a travers les forets jusqu a la nuifc, ou, pousse par la faim, j etais force de me rendre dans Tile pour tacher de recueillir sous les cadavres un peu de viande et de farine, que j emportais furtivement. Je vecus ainsi pendant plus de vingt jours dans les tanieres, dans les fosses et dans les troncs des arbres. Quand les Tartares, promettant de ne plus faire de mal aux habitants, les engagerent a retourner a leurs foyers, je ne comptai point sur leur parole, mais suspectant avec raison leur loyaute, je resolus d aller plutot droit

a leur camp. Je me confiai done a 1 honnetete d un Hongrois, qui etait a leur service. Get homme, usant envers moi d une grande charite, m admit au nombre des gens ds sa maison. Extenue et a demi nu, je gardais ses chariots, et pendanttout le temps que je restai avec lui, feus toujours la mort devant les yeux. Un jour je vis beaucoup de Tartares et des omans revenir de tous cotes avec des chariots pleitis de depouilles, avec des troupeaux et des chevaux, et je sus qu ils avaient dans une seule nuit egorge les habitants de tous les villages des environs., tout en respectant les grains, les fourrages et les maison s. J en conclus qu ils se proposaient d y passer 1 hiver, comme ils le firent en effet. On voit par la que si les Barbares avaient prolonge la vie de ces infortunes, ce n avait etc que pour leur laisser faire une recolte qu il ne devait point leur etre donne de consommer eux-memes. Lorsque les chefs eurent recu 1 ordre de retourner en Tartarie, nous commencames a suivre leurs chariots, charges de butin, avec les troupeaux et les chevaux. Quant aux Tartares , ils faisaient ca et 15. des excursions dans les forets, cherchant a decouvrir ceux qui auraient pu leur echapper lors de leur pre miere arrivee. Quand nous eumes ainsi quitte la Hongrie, pour entrer en Comanie, il fut interdit de tuer desormais des animaux pour 1 aiimentation des prisonniers : on ne leur en laissa plus que les entrailles, les pieds et la tete ! Cela nous fit trembler pour nous-memes, et nous ne doutames plus qu on ne voulut nous sacrifier tous, comme, a vrai dire, les interpretes nous le faisaient entendre. C est pourquoi je resolus de prendre la fuite, et en effet, feignant quelque besoin, je me mis en surete, en gagnant precipitamment la foret avec mon domestique; la j^entrai dans une grotte, ou je me fis couvrir de feuilles sous lesquelles il se cacha lui-meme non loin de moi. Nous res tames ainsi deux jours ensevelis sans remuer ni meme lever la tete ; car nous entendions les cris horribles des Tartares a la poursuite des betes dans la foret et des pri sonniers qui s etaient echappes. Neanmoins nous sortimes de notre retraite, chasses par la faim ; mais -A la premiere ren contre que nous iimes d un homme, nous nous mimes a fuire d epouvante, comme lui-meme se mit a courir ; bientot nous nous arretames pour nous regarder Fun 1 autre , et comme

cet homme etait aussi bien que nous sans armes, nous nous fimes recipro quern en t des signes ^ intelligence ; puis nous nous rapprochaines , nous nous racontames notre histoire et nous deliberames sur ce qu il y avait a faire. Nous encourageant par la confiance en Dieu, nous gagnames les extremites de la foret, et monies sur un arbre eleve, nous vimes la deso lation qui regnait dans les villages que nous avions quittes, mais que les Tartares n avaient point entierement detruits. O douleur ! nous nous mimes a traverser ce desert, guides par les tours des eglises, heureux quand nous pouvions trouver, dans des jardins depouilles et ravages, des poireaux, de Fail et des oignons, faute desquels nous nous nourrissions de racines d herbes. A la fin, sortis de la foret, apres huit longs jours nous atteignimes Alba, qui n etait plus qu un champ d ossements restes sans sepulture; les murs des eglises et des palais etaient encore souilles de sang ehretien. A une distance de dix milles plus loin pres d un bois, il y avait une maison de campagne, appelee vulgairement la Frata, et a quatre milles du bois une haute montagne sur laquelle s etaient refugies beaucoup de gens du pays. Ces infortunes se mirent, a notre vue, a verser des larines d^attendrissement, puis a se rejouir avec nous de notre arrivee; ils nous questionnerent avidement sur les dangers que nous avions courus, nous offrant en meme temps du pain noir de farin-e melee a de Fecorce de chene, ce qui nous parut doux comme le sucre. Nous passames un mois en ce lieu, sans oser nous en eloigner meme d un pas ; mais souvent nous chargions nos compagnons les plus adroits et les plus hardis d aller s assurer si Ton voyait encore les Tartares ; car nous craignions que leur retraite ne fut une feinte et qu ils ne revinssent egorger ceux qui avaient echappe a leur fureur barbare. Aussi, bien que le besoin pressant de vivres nous contraignit parfois de descendre dans les lieux habites, ne quittames-nous jamais cet asile, sinon apres le retour de Bela 1 . //

Ce tableau montre aux lecteurs quels etaient les Tartares qui envahirent et desolerent la Pologne et la Hongrie, et resterent ensuite les maitres du Kaptchak. Neanmoins les Tranciscains eurent

1 ) Recit lamentable ou histoire de la destruction du royaume de Hongrie par les TartarcSj au temps du roi Bela IV. Voir les historiens hongrois (Scriptores rerum Hung aric arum }, torn. I.

le courage de se rendre parmi eux, au nom de Fhumanite et de FEglise, afin d arreter ce torrent devastateur, et ils y reussirent. On les vit ensuite s enfoncer dans Finterieur des pro vinces en qualite et sous Fhumble aspect de Missionnaires, et ils surent si bien gagner Festime des habitants qu ils en convertirent un tres-grand nombre a Jesus-Christ, a tel point qu ils en formerent une chretiente au gouvernement de laquelle le Souverain Pontife jugea necessaire de preposer un eveque particulier. // Yoila, s ecrie avec raison le Pere De Gubernatis, voila comment notre mere FEglise avait a se rejouir, a cette epoque, des saints travaux, jamais interrompus, de ses chers fils les Freres Mineurs ! Du moment ou Innocent IV les eut charges d une mission a la fois diplomatique et religieuse pres des Tartares, ces hommes, oubliant pour la cause de Dieu les angoisses continuelles et les graves dangers de mort auxquels les exposaient de pareilles courses apostoliques, ne renoncerent jamais plus a leur genereuse entreprise ; ils s y consacrerent au contraire, dans leur zele seraphique, avec un tel redoublement d ardeur, qu ayant bientot fixe leur residence au milieu de ces tribus, de ces princes et de ces peuples barbares, ils y produisirent, y multiplierent et y conserverent merveilleusement les fruits de la foi chretienne 1 . u

r ) Histoire des anciennes Missions , torn. I, liv. II, ch. I.

DEUXIEME PAETIE.

HISTOIHE

SYEIE ET PALESTINE.

Lettre du E. P. JOSEPH DE CALVI, Vicaire au convent des Mineurs Observantins de St-Sauveur, a Jerusalem, au T.-E. P. ANTOINE DE MELICOCCA, Definiteur et Secretaire General des Mineurs Reformes a Home, sur la mort du P. BONA VENTURE DE SAX-GIORGIO, Mm. Obs. de la Province de Calabre, cure des Latins dans cette ville de Jerusalem.

Jerusalem, au S.-Sauveur, ce 15 novembre 1863. TEES-CHER ET TRES-REVEREND PERE,

Je viens avec le coeur profondement afflige vous annoncer la triste nouvelle que votre clier ami, le P. Bonaventure^de San- Giorgio, Missionnaire Aposiolique efc cure de Jerusalem, mort le 5 du mois courant, est alle recevoir dans le ciel le prix de ses travaux apostoliques, a 1 age de 59 ans, dont il avait passe 24 au service de Terre-Sainte et 15 a la tete de la paroisse de Jerusalem.

II semblerait inutile de donner a Votre Paternite des details sur sa vie, puisque vous le connaissiez mieux que personne; mais comrne il ne nous reste que le souvenir de ses rares vertus, j espere qu il vous sera agreable a vous meme d en entendre parler. Laissant de cote son zele infatigable et les labeurs continuels auxquels il s est livre pour la conversion des infideles et des dissidents, dont il a baptise et fait rentrer dans le sein de notre Sainte Mere TEglise un si grand nombre, il suffira de rappeler ce seul point : c est que, grace a lui, la secte de Dioscore ne compte plus que quelques families, qu il avait egalement entamees, afin de leur faire abjurer le schisme et de les ramener au veritable bercail de Jesus-Christ. Aussi tout le monde croit-il que, s il avait encore vecu quelque temps, la nation dissidente des Cophtes aurait disparu de Jerusalem. De fait, il y avait plusieurs semaines que chaque soir, de YAngelus a huit heurcs,

JL a?

ils se reunissaient dans la salle du rez de chaussee du convent, ou Fexcellent religieux leur enseignait les dogmes de la vraie Eglise.

Mais, mon Pere venere, ce n etait la que la millieme partie des travaux de 1 homme de Dieu. On le voyait se lever le matin avant que Paurore parut an ciel , celebrer la sainte messe avec grande devotion, et, apres s etre acquitte des autres obligations imposees au religieux par sa regie, se rendre aussitot au confessionnal, oil il recevait avec une charite angelique tous ceux qui se presentaient; il parcourait ensuite Jerusalem, visitant et fortifiant les malades, consolant les affliges, instruisant les neo phytes, apaisant les discordes comme un ange de paix et distribuant d abomlantes aumones dans toutes les maisons qui en avaient besoin.

Ici j avoue qu il me serait impossible de depeindre son ardente et industrieuse charite envers les malheureux. Je me bornerai a dire que, tous les jours a notre table frugale, il avait a sa gauche un grand plat, ou il deposait la plus forte part de ses aliments (il ne prenait lui-meme le plus souvent que du potage et un peu de legumes), afin de les donner a ses pauvres, saintement joyeux et doublement satisfait, s il arrivait que d autres religieux 1 aidassent, en Timitant, a rendre plus copieux le repas qu il preparait aux freres de Jesus-Christ.

Je crois devoir aussi rappeler que son excellence M. Edmond Barrerc, consul de Trance, m ayant un jour donne 200 francs, je les portai aussitot a notre bon Pere, pour qu il en fit 1 emploi qui lui paraitrait convenable : il en fit eclater une joie incroyable, criant comme hors de lui : // Une fete, une fete pour mes pauvres! Vive le P. Vicaire! Vive le Consul de Prance! Oh! beni, beni soit ce consul de Prance! Vraiment, il ne m oublie pas! que le Seigneur Ten recompense; moi et mes pauvres nous prierons toujours pour lui et pour la Prance ! Un autre jour, en 1 absence du Ileverendissime Pere Custode, le P. Bonaventure recut de je ne sais qui, pour honoraires de messes, une somme assez forte qu il s empressa cle m apporter. Je lui dis qu il pouvait les celebrer lui-meme et employer cet argent pour les pauvres, et alors, oh! comme il parut touche! Je crois n avoir jamais vu rien de pareil.

je vous raconterai qu etant possesseur de quelques mou-

choirs blancs en fil, dont quelques bienfaiteurs m avaicnt fait cadeau a Rome, avant que j en partisse pour FOrient, et m etant un jour apercu qu il s essuyait la sueur du front avec nn vieux morceau de coton, je les lui offris. Mais ne voyant pas ensuite qu il s en servit, je lui demandai si ce petit don ne lui avait pas fait plaisir. I/ excellent cure rougit a ma question et me repondit en balbutiant qu il avait distribne ces mouchoirs a ses pauvres !

Tout cela, mon bon Pere, montre quelle etait la charite de notre saint religieux, qui trouvait dans sa pauvrete des ressources suffisantes pour subvenir a tous les besoins de la nation latine et veiller specialement a ce que les jeunes gens pussent iaire un mariage sortable. Mais, a vrai dire, il u est pas necessaire que j insiste la-dessus pres de vous, qui avez etc temoin de toutes ces choses, quand vous demeuriez a Jerusalem. Je m attacherai done plutot a vous parler de la derniere maladie qui a cnleve le P. Bonaventure de cette miserable vie pour le transporter an ciel.

C etait le 15 octobre. Lorsque le venerable Discretoire cut termine Felection des nouveaux superieurs de cette saintc Custodie, on se mit a table. On avait a peine commence le repas que le P. Bonaventure sortit en faisant un gracieux saint; personne ne s en etonna, car, appele pres des maladcs, il avait accoutume de se retirer ainsi. Mais on suit bientot que cette fois il etait alle se jeter sur son lit, pris cVune forte fievre ct cVune violente douleur a la poitrine. On se hata, en consequence, de lui appreter tous les remecles de Fart pretendu medical, bien que le digne religieux pressentit clairement que cette maladie serait pour lui la derniere; aussi demanda-t-il avec de vives instances le Saint Viatique.

Neanmoins le septieme jour il se trouvait liors de danger, de sorte que chacun alia le feliciter de Tamelioration qu on esperait avoir obtenue par les prieres ferventes que toute la nation latine avait adressees a Dieu; mais le P. Bonaventure pensait bien autrement et demandait qu on priat le Seigneur de lui accorder la grace de faire ime sainte mort. En effet, dans la soiree du 31, la fievre et Foppression devinrent telles qu il supplia lui-meme, pour Famour de Dieu, qu on ne differat plus un instant de lui donner les derniers secours de notre Sainte Religion ; quand il les eutrecus, il bannit de son esprit toutes les penseos terrestres et

resta recueilli dans une profonde meditation avec son Dieu et avec sa mere bien-aimee la Sainte Vierge, tenant son visage continuellement tourne du cote du Calvaire, jusqu a ce que bientot, en pleine connaissance, sans penible agonie, il rendit paisiblement son ame au Seigneur, le 5 de ce mois, a trois heures du soir.

Informe de ce malheur, M. Edmond Barrere, qui avait voulu avoir chaque jour des details circonstancies sur Fetat de son cher ami, pastern* et pere, fit deployer au moment meme un grand drapeaa iioir sur une hampe elevee, au haut du palais du Consulat de Trance, et c est ainsi que tous les catholiques et tous les habitants de Jerusalem connurent la perte douloureuse d un des meilleurs Peres Missionnaires de Terre-Sainte !

Imaginez-vous maintenant, mon bon Pere, quelle fut notre tristesse a tous, en perdant un confrere si cher, qui honorait taut TOrdre par une saintete de vie qui en faisait un exemple pour chacun!

Mais sans m arreter sur ce sujet, j essaierai plutot de vous dire quelque chose de la pompe des funerailles qui furent faites a Fexcellent relia ieux. Le Reverendissime Pere Custode avait

a cett-e fin adresse une lettre d^invitation a Son Exc. Mgr le Patriarche, a MM. les consuls Europeens et a toutes les communautes catholiques qui possedent un etablissement dans cette ville de Jerusalem.

Done le 6 novembre, un drapeau noir ay ant etc arbore de bonne heure au haut du toit de tous les consulate, le tintement funebre des bronzes sacres appelait des sept heures et demie du matin la population catholique desolee a 1 eglise du Saint-Sauveur, afin qu^elle payat un tribut solennel de prieres et de larmes a son bien-aime Pere et Pasteur. On y voyait les con suls de France, d Autriche et d Espagne, avec les Soeurs de S* Joseph et du mont Sion, ainsi que leurs eleves; on y voyait toute la nation latine, a laquelle s j etaient meme joints beaucoup de Schismatiques et de Turcs , se pressant, eux aussi, autour du cercueil, pour regarder une derniere fois ce visage venerable du serviteur de Dieu, que la mort semblait avoir embelli, comme brillant deja de la joie du paradis.

La messe fut celebree solennellement par le B. P. Euribert, Discret d Autriche, et quand Tofnce divin fut termine, on transporta le cadavre sur la sainte colline de Sion.

Maintenant, mon tres-cher Pere, je m avoue tout a fait iinpuissant a decrire ce que j ai pourtant vu de mes proprcs yeux; il se passa une scene si touchante, que jamais peut-etre une scene semblable n eut lieu. Lorsque ceux qui devaient porter le corps s approeherent du cereeuil, ils eommencerent a pousser de tels cris de douleur, meles a de profonds sanglots, qu un rocher s en serait emu; tous les assistants se jetaient en i oule sur le cercueil, baisant qui les mains, qui les pieds du mort, et ceux. a qui il n etait pas donne d^en faire autant, tachaient au moins de le toucher. Imaginez-vous done quel spectacle attendrissant ce devait etre, surtout de voir les pauvres, les orphelins, les veuves, qui appelaient en pleurant leur pere et bienfaiteur. Telles furent peut-etre les larmes quails repandaient autre fois autour du cadavre de la charitable Tabithe de Jaffa, et qui toucherent tellement saint Pierre, le Prince des Apotres, qu il la fit revenir miraculeusement a la vie.

Get incident forca le cortege a s arreter longtemps, pour laisser un libre cours a ces manifestations d affection et de douleur; il reprit ensuite sa rnarche, la croix precedee de vingt-sept janissaires, dont dix envoyes par le pacha turc, et les autres par les consuls europeens.

Le convoi etait ferme par la nombreuse confrerie du Tiers - Ordre, les communautes religieuses du saint Sauveur et du saint Sepulcre, quatre eoclesiastiques seculiers, les soeurs de saint Joseph, celles de Sion et une immense multitude de peuple, chantant des psaumes et recitant de ferventes prieres, a ^admiration des schismatiques et des Turcs; on arriva ainsi an mont Sion, ou les memes scenes de douleur se reproduisirent au moment de Finhumation du cadavre.

Croyez, mon bon Pere, que le souvenir de notre defunt confrere vivra eternellement dans Fhistoire de ce pays, en passant beni de generation en generation, tant qu il y aura trace du catholicisme en Palestine.

Je termine en vous priant de nous aimer toujours dans le Seigneur; car, nous aimant en lui, nous nous aimerons pendant toute reternite. Enfin, croyez que je suis bien heureux de me redire votre tres-humble, tres-devoue et tres-affectionne confrere,

PR. JOSEPH CARLOTTI DE CALVI, vicaire de Terre-Sainte.

A cette lettre du P. Vicaire de Terre-Sainte, ajoutons les particularites suivantes que nous devons a 1 obligeance du Tres- Reverend Pere Antoine de Melicocca, autrefois compagnon de mission du defunt en Palestine, et actuellement Definiteur et secretaire general de la Reforme ; elles feront mieux connaitre la perte irreparable que vient de faire notre Mission en Terre-Sainte, et de quelle maniere les Franciscains emploient leur vie an service de Dieu et au salut des ames.

Le T. R. P. Bonaventure, ne en 1804, a San-Giorgio de Polistina, bourg considerable de la Calabre ulterieure, revetit la bare seraphique chez les Observantins de la province de Calabre vers 1825. S etant livre a 1 etude de la pliilosopbie et de la theologie sacree, il devint professeur de la premiere de ces sciences. 11 etait aussi tres-verse dans la litterature italienne, et aimait particulierement le Tasse, qu il savait tout entier par coeur. Mais aucune etude n avait pour lui autant de cliarmes que celle de 1 Ecriture Sainte, qu il savail egalement en grande partie par cocur, aussi s en servait-il merveilleusement avec le commentaire de Tirin, qu il avait sans cesse entre les mains et qu il citait a chaque instant. II etait d ailleurs si modeste qu a le voir on Taurait pris pour un homme sans valeur. A cette vraie liumilite il joignait les moeurs les plus pures. Vers le mois d avril 1840 il se rendit de sa province a Rome comme missionnaire, et le 23 juin suivant il partit avec douze compagnons de voyage pour Jerusalem, ou il arriva le 10 aout. Envoye a Ramie en septembre de la meine annee, pour qu il y etudiat 1 arabe, quoiqu il ne s y trouvat point d excellents maitres a cette epoque, il s y appliqua tellement qu il parvint en tres-peu de temps a parler cette langue d une maniere satisfaisante, et quand quelques annees apres il fut envoy e a Alep, il en acquit une connaissance parfaite. II desirait si vivement se livrer a la predication, afin de gagner des ames a Dieu, qu au milieu de la nuit, tandis que les religieux ses confreres reposaient., il descendait sans bruit a 1 eglise et s essayait a precher dans le nouvel idiome. Grace a ces etudes secretes, il acquit tant de facilite pour parler et declamer 1 arabe que c etait merveille del entendre; il s appliqua aussi a la lecture assidue de la Bible dans cette langue.

Ainsi prepare, il s adonna sans relache a la predication, et Tesprit nourri d une solide doctrine, il y reussissait si bien qu il pouvait tous les jours precher du matin au soir. II avait d ailleurs le rare talent de toucher les cceurs a tel point que, lorsqu en 1848 il donna une mission a Nazareth, a S* Jean d Acre et a Jaffa, moi qui y assistais, j atteste y avoir vu des Grecs schismatiques et meme des Musulmans qui venaient avec plaisir ecouter ses sermons. Aussi les conversions qu il opera chez les uns et les autres furent-elles extremement nombreuses; il y en eut certainement plus de mille. Mais je ne finirais pas, si je devais vous donner une notice biographique complete sur cet excellent missionnaire, que Dieu vient d appeler au ciel. Neanmoins ces quelques details suffiront, j espere, pour montrer a tant de personnes abusees par leurs prejuges centre les religieux, auxquels le monde fait de nos jours une si rude guerre, que ce ne sont point des gens inutiles, nes pour consommer (fruges consumer e nata) , comme le monde voudrait le faire croire, afin d attenuer Fimpiete de sa conduite.

Lettre du Reverendissime P. ALBERT GUGLIELMOTTI , des Freres Prechenrs, au Reverendissime P. ANTOINE DE EIGXAXO, exprocureur general des Mineurs Observantins, sur -un grave incident survenu entre les cathotiques et les Grecs a Bethleem, a la fete de Noel.

BetJtleem, 26 Janvier 1864.

REVERENDISSIME PERE

Je vous ecris de Bethleem pour vous souhaiter toute sorte de biens, pour \ous remercier de vos bontes et pour vous donner de mes nouvelles, comme vous Taura annonce de ma part don Etienne Ciccolini, notre confrere; vous voudrez bien, j espere, lui rendre la revanche, puisque c^est aujourd hui la fete patronale de votre Paternite Reverendissime. Je ne m arreterai pas a Tenumeration de mes vceux qui s^etendent a tout, ni a celle de vos bontes qui sont excessives, et je n essaierai pas de vous communiquer une foule de nouvelles a bout desquclles je ne viendrais pas. Imaginez en toutes choses le micux et vous devinerez ce que je voudrais vous dire. J J ai visite les principaux sanctuaires de Terre-Sainte et celebre la sainte Messe a la creche, au Calvaire et au saint

Sepulcre, c est-a-dire aux lieux ou se sont accompli s Tlncarnation, la Passion et la Resurrection du Sauveur. J ai ete coinble des attentions de tons, et surtout de celles des chers Franciscains; je dois done prier Dieu de les combler de ses benedictions, et votre Paternite Reverendissime y a sa part. Sachez que les precedes du Reverendissime Pere Custode m ont profoudement touche; il m a retenu au convent du saint Sau veur comme Tun de ses freres les plus chers, et je suis devenu telleinent 1 ami des excellents Franciscains, vos confreres, (auxquels j etais deja si attache), que tout en me placant au dernier rang pour le me rite, j ose me mettre au premier par Faffection. La veille de Noel, nous avons eu ici le Patriarche, qui a officie aux Vepres et a la Procession. Pendant la nuit, on a chante les "Vigiles, puis matines, puis une messe en musique avec illumination, en presence d un clerge et de fideles nombreux. Le matin, on celebra une messe pontificate, on recita Tierce, on donna la benediction au milieu d un grand concours de peuple plein d une piete, d un recueillement et d une devotion tels qu on les trouverait a peine dans les eglises d Europe les plus edifiantes. Mais voila que, pendant la derniere messe, le pretre grec, notre voisin, qu on appelle ici le pre sident, prenant le role du Demon du midi, excita une bagarre qui devint bientot un veritable tumulte. On brandit, dans la basilique de sainte Helene, a, quelques pas de la creche, deux sty lets, un cimeterre et plusieurs dizaines de batons de gros calibre. La cloche des Grecs sonna a toute volee, celle des Latins y repondit par le tocsin, la place s emplit d une foule bruyante, et a Tinterieur de Feglise le sang coula au milieu des hurlements de ceux qui donnaient ou recevaient les coups. Figurez-vous Tetat du pauvre cure disant la derniere messe a 1 autel! Autrefois on avait affaire aux Turcs et aux Grecs; aujourd hui les premiers se sont calmes, mais les seconds restent plus agressifs, plus arrogants et plus acharnes que jamais. J ai passe deux semaines a Jerusalem, que j ai visitee et d ou j ? ai fait di verses excursions. J ai demeure ensuite une semaine a Bethghialla (Fantique Gilo, patrie de ce bon apotre d Achitophel) au serninaire patriarchal. Je suis egalement alle de la a lafontaine de la tres-Sainte Vierge, a celle de S 1 Philippe sur la route de Gaza, et aux vasques de Salomon, antique et magnifique chef-d oeuvre

de Part. Aujourd hui il pleut; inais des que Ie temps changera, je regagnerai Jerusalem et je me rembarquerai . Je m arreterai quelques jours a Damiette et a Mansourah, points irnportants pour mon liistoire. Je verrai Peluse, Alexandrie, Suez et le Caire; puis j effectuerai mon retour.

Le bruit court que ce grec, dit le President, garde le lit, blesse a la tete et gravement malade, avec une epaule demise et un bras casse. Parmi les notres il y a un pelerin espagnol avec trois blessures au crane et un frere convers dont le poignet est tout meurtri ; on craint a la premiere occasion une deuxieme echauffouree plus violente que la premiere. II est, du reste, inutile de decrire de pareilles scenes; pour s en faire une idee, il faut voir ce pays-ci.

J ai dit Fune des trois messes de la Noel, et precisement la troisieme, sur Pautel qtii a recu les prieres de saint Jerome. Pensez si je ne me suis pas souvenu de celui qui porte ce nom sous la pourpre romaine, bien que je n aie jamais su si les felicitations que je lui ai adressees d Athenes le 30 septembre lui sont parvenues.

Je me recommande a vos prieres, et vous dormant le saint embrassement tel que se donnerent nos fondateurs, tel que je le vois peint ici dans plusieurs tableaux et reproduit au naturel dans vos convents, je me declare

Yotre tres-affectionne frere,

A. GUGLTELMOTTI,

des Fi\ Precheurs.

Lettre du P. Louis DE EAVENNE, Min. Obs., Missions aire apostoliqiie a Alep en Syne, au Reverendissime P. SERAPHIN MILANI, custode de T err e- Sarnie, sur le mouvemenl cat/iolique qui se manifeste chez les Armenians de Maraasc et de ZeUun.

Alepy ce 22 novembre 1863.

EEVERENDISSIME PERE ,

Parma lettre en date du 19 juillet dernier j informais Yotre Paternite Eeverendissime de la mission que S. E. Mgr Joseph Valerga, Patriarche de Jerusalem et sous-delegue apostolique en Syrie, m avait donnee de me rendre a Maraasc et a Zeitun,

pour observer et apprecier la portee du mouvement religieux qui s est prononce parmi les heretiques Armeniens, mouvement sur lequel avaient couru tant de bruits differents.

Kevenu depuis quelques semaines de ce pays, et ayant rendu compte a son Excellence de ]a mission qu elle avait bien voulu me confier, je me fais aujourd hui un devoir de vous donner le plus succinctement possible a ce sujet quelques details dont je crois que la connaissance pourra interesser Votre Paternite Keverendissime.

Mais avant de les aborder, je dois vous dire que des le mois de Janvier 1857 il se declara chez les Armeniens de Maraasc un grand mouvement vers le catholicisme, lequel fit rentrer plusieurs centaines de families heretiques dans le giron de Feglise. A cette epoque il n y avait point la des pretres catholiques pour seconder ce mouvement, non plus que pour accueillir et encourager les heretiques qui se convertissaient. C est pour cela que le P. Jesuald, de Genes, Min. Obs. Missionnaire apostolique de Terre-Sainte, alors cure des Latins a Alep, se rendit a Maraasc, ou il obtint, dans les quelques mois qu il y passa, des resultats si heureux que le Patriarche catholique armenien, voulant prendre soin de ces neophytes, que leur con version avait places sous sa juridiction, trouva dans la seule ville de Maraasc plus de deux mille convertis. Ce nonibre parut snffisant non-seulement pour y etablir une mission importante, mais meme pour y creer un diocese ; c est ce qui se fit en 1858, quand Mgr Pierre Apollian, eveque de Cilicie, alia se fixer en cette ville.

Cette nouvelle population armenienne catholique , qui se formai t a Maraasc, devait etre comme le germe de la moisson plus abondante que TEglise allait recueillir par la suite. En effet, non-seulement ces premiers neophytes entrainerent avec eux plusieurs centaines de leurs anciens coreligionnaires de Maraasc, mais ils inspirerent aux Armeniens des villages voisins le desir de les imiter.

Malheureusement, comme Teveque Armenien et le peu de pretres qu il avait pres de lui ne pouvaient pourvoir a tons les besoins spirituels d une si grande multitude de convertis, il arriva, d une part, que les conversions ne se multiplierent point en proportion des bonnes dispositions de ces heretiques, et d autre

part, que les nouveaux catholiques ne furent plus satisfaits du pur rite armenien qu ils avaieut conserve apres leur conversion. Le Patriarche armenien catholique manquant des ressonrces et des pretres ne"cessaires pour faire droit aux trop justes exigences des neophytes, ils s adresserent a la Custodie de Terre-Sainte et demanderent a diverses reprises qu on leur envoyat des Missionnaires Franciscains charges de leur direction spirituelle.

Je ne veux point maintenant m appesantir sur les causes qui ont pu concilier aux Missionnaires de Terre-Sainte les sympa thies de ces neophytes. II suffira d observer que la prudence et le zele dont le Pere Jesuald fit preuve, quand il les recut dans le sein de FEglise, furent pour eux un motif de placer leur confiance et leurs esperances dans les Missionnaires Franciscains. Ce Pere s occupa d eux avec une sollicitude vraiment toute speciale , tant en les secourant dans leurs necessites vspirituelles , qu en veillant a leur honneur et a leur securite, en les protegeant centre les avanies, toujours frequentes, du gouvernement ture, et> eontre les persecutions des heretiques, leurs anciens coreligionnaires. Ce fut a cette occasion, et sur la demande du P. Jesuald lui-meme, que M. le comte Bentivoglio, alors consul de France a Alep , placa a Maraasc un representant de la France en la personne de M, Antoine de Mulinari , pour proteger les interets de la nouvelle population catholique,

Cependant les Peres de Terre-Sainte, sachant bien quelle est la susceptibilite ombrageuse du clerge oriental , crurent sage de register longtemps aux invitations et aux prieres des nouveaux catholiques de Maraasc. Les choses durerent ainsi jusqu^au mi lieu de cette anne e, ou les neophytes, voyant Finutilite de leurs demarches pres de la sainte Custodie, a laquelle ils s etaient tant de fois adresses, recoururent a Son Exc. Mgr Joseph Yalerga et en solliciterent avec instance Fenvoi de Missionnaires Fran ciscains; ils alleguaient que non-seulement leur presence a Ma raasc eut ete d^un immense avantage pour ceux qui etaient deja convertis, mais qu elle eut encore encourage a rentrer dans le sein de FEglise un bien grand nombre de families heretiques, qui n attendaient que des Missionnaires pour se convertir.

Son Exc. Mgr le Patriarche Yalerga jugea necessaire, avant de prendre aucune mesure, de connaitre le veritable etat des choses, et c est ainsi que je fus charge dialler a Maraasc et a Zeitun, afin de Fobserver et d en rendre un compte exact.

Je partis done dans les premiers jours de septembre pour Maraasc, qui est distant d Alep de six journees de chemin. Je ne m arretai dans cette ville que deux jours, pour continuer mon voyage jusqu a Zeitun et jusqu aux villages qui en dependent. J arrivai a Zeitun apres avoir fait une route extremement penible sur les hautes cimes du Taurus, et apres avoir iranclii le rapide et sinueux fleuve de Giahan, qui coule a travers cette chaine de montagnes et marque les frontieres separant la Syrie de 1 Anatolic. Zeitun est un gros bourg plutot qu une ville, qui contient pres de douze mille ames; c est le chef-lieu de la pro vince du Zeitun, laquelle se compose de huit ou neuf autres petits villages, habites exclusivement par une colonie Armenienne qui, cacliee depuis des siecles dans ces montagnes, a conserve sa religion et son autonomie politique. A la suite de la guerre que lui fit 1 annee derniere Azziz, pacha de Maraasc, la colonie fut assujettie a la sublime Porte, et depuis lors elle a perdu, avec son independance, une grande partie de ses ressources, la paix et la securite, ou elle avait su se maintenir, quand elle s adminis trait et se gouvernait par elle-meme. Car le nouveau Modir turc, qui a pris le gouvernement du pays au nom de la Porte, non content d employer pour les opprimer tous les moyens que lui fournit le pouvoir dont il dispose, excite et pousse les ennemis des Zeitunais, tels que les Tagerliens, les Circassiens et autres Musulmans, a faire tout ce quails peuvent au prejudice de ces infortunes chretiens. Je n ai point ici ^intention de vous depeindre longuement la triste situation dans laquelle gemissent ces malheureux ; il me suffira de dire que, dans le pen de temps que j ai passe a Zeitun, j ai ete moi-meme temoin de faits et de fraudes qui font horreur. Mais ce fut peut-etre Tetat deplora ble auquel sont reduits les Zeitunais, qui les determina a embrasser le catholicisme; toutefois ils mirent a leur conversion la condition quails seraient diriges par des Missionnaires latins, dans Tespoir que ceux-ci useraient de Tinfluence de la France pour les soustraire en grande partie aux persecutions et aux avanics qu ; ils endurent. Mais quelle qu ait ete la cause du mouvement qui a pousse cette population vers la religion catholique, le fait est qu elle veut tout entiere 1 embrasser, sans en exclure Feveque et le clerge schismatiques, pourvu settlement qu on lui permette de suivre le rite latin.

Da reste, je ne saurais croire que les circonstances criti ques, au milieu desquelles se trouvent les Zeitunais, soient la cause unique des sympathies qu ils ont montrees pour notre religion. Independamment de beaucoup d indices qui m ont convaincu du contraire, j ai eu connaissance d un fait oii j ai vu une preuve tres-decisive, bien qu indirecte, de ^impulsion se crete qui pousse cette peuplade heretique a rentrer dans le sein de PEglise. II y a Imit mois qu un ministre protestant se presentait a Zeitun, mais, malgre tout le prestige que lui donnaient 1 argent et la protection qu il promettait an nom du gouvernement anglais, il se vit contraint de deguerpir nuitamment, deux heures apres son arrivee, parce qu on menacait de le bruler vif avec ses compagnons. Aujourd hui, sans que les circonstances aient change, un pretre catholique qui se presente au nom du representant du Saint Siege est accueilli comme en triomphe; ceci me parait etre tres-significatif et permet de supposer chez les habitants une operation inexplicable de la grace divine , qui, laissant les passions humaines et les evenements malheureux suivre leur cours, conduit au salut la generation actuelle et les generations futures.

Ayant quitte Zeitun et ayant visite les villages de la province, oii les habitants me declarerent, comme a Zeitun, quails voulaient embrasser le catholicisme , je retournai a Maraasc. La jc dus entendre les plaintes de ces pauvres catholiques qui, depuis leur conversion, n avaient jamais ete pourvus de pretres, je ne dis pas de pretres en nombre suffisant, mais meme de ceux qui eussent ete necessaires pour vaquer aux choses essentielles du ministere.

On compte plus de trois mille catholiques, au service spirituel desquels il n y a que deux pretres et Teveque. La ville de Ma raasc presente d ailleurs par sa position topographique et par ses mauvais chemins, qui en hiver ou en cas de pluie sont absolument impraticables, de grandes difficultes au clerge oblige do pourvoir aux besoins d une population dispersee aux quatre coins de la ville; c est ce qui empeche souvent la plus grande partie des habitants, surtout les femmes et les enfants, d assister les jours de fete aux offices divins. Mgr Pierre Apollian m a avoue ouvertement 1 impossibilite ou. il se trouve de donner les soins convenables a tous ces braves gens, et voyant son Patriarche lui

fenner Foreille, quand il lui demandait quelques pretres, il resolut de faire une derniere tentative, en adressant a Mgr le Patriarche Joseph Yalerga une petition , signee de lui et de tous les chefs de la nation armenienne catholique, par laquelle il priait ce zele Prelat de lui preter son concours aim d obtenir que les Peres Missionnaires Eranciscains partageassent avec ses pre tres les soins spirituels reclames par son troupeau.

Du reste ^importance d une mission latine a Maraasc est surtout prouvee par les dispositions des heretiqucs , qui se sont fait inscrire, par centaines, commo voulant devenir catholiques, en depit des intrigues de leurs pretres et des calomnies ridicules debitees sur mon compte. Bien plus, quelques-uns de ces pre tres eux-rnemes m ont donne leur parole que, si les Pranciscains de Terre-Sainte s efcablissaient a Maraasc, ils leur ameneraient le reste de leurs compatriotes qui j usque la persistaient dans 1 heresie. En meme temps que ceux de Maraasc, les Armeniens des villages circonvoisins vinrent m exprimer les memes idees et les memes intentions. Ce fut alors que je sus que ces villages s etaient deja faits catholiques, au temps du P. Jesuald; mais ils etaient retournes a leur ancienne secte, faute de pretres et de secours.

Yous voyez par ces courts details, Reve rendissime Pere, qu il y a pour 1 Eglise une grande moisson a recueillir parmi les Armeniens de Maraasc, de Zeitun et des villages de cette contree; vous voyez qu il n y a pour ainsi dire qu un mot d ordre a donner pour les faire entrer dans Farche du salut : c est lt\ une moisson mure qu il serait bien penible de voir enlever par d autres que les ouvriers de la vigne du Seigneur, comme les Protestants cherchent malheureusement a le faire par toute sorte de moyens dont ils disposent. Or ces moyens ne sont que trop puissants et trop efficaces pres d ; un peuple tombe dans la plus deplorable ignorance et plus degrade meme "que les Turcs au milieu desquels il vit. On fremit d horreur quand on commit les abus auxquels il est entraine par ses pretres, et par quelles odieuses et abominables superstitions il est retenu dans Ferreur, grace au monopole de son clerge. II suffira de rappeler que les pretres schismatiques accordent a leurs adeptcs le privilege de porter sur leur tete la sainte Eucharistie, enveloppee dans un chiffon, comme un gage qui les preserve de tout mal et les absout de

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tout peclie; de sorte que ces malheureux s exposent a tons les perils et se livrent a tons les exces sons 1 egide du Sacrement qu ils outragent par cette profanation sacrilege. II est done fort a craindre que ces infortunes, qui se montrent maintenant si bien disposes a se faire catholiques, vaincus par Fignorance et 1 egoisme, ne cedent aux seductions du protestantisme, qui leur elargit tant le chemin du ciel, et leur offre en outre tous les avantages materiels qu on estime et qu on honore le plus en Orient,

Toutes ces choses que je touche rapidement ici, je les ai exposees plus longuement et plus minutieusement dans la lettre que j ai ecrite a S. E. Mgr Joseph Valerga, et j ai Tespoir que ce digne prelat, avec le zele eclaire qui le distingue et sa grande connaissance des questions d Orient, ne negligera point une affaire d une si haute importance. II a daigne, en reponse an rapport que je lui ai fait sur ma mission, m assurer de tout son concours pres du Saint Siege, afin qu on prenne les moyens et qu on adopte les mesures qu on jugera les plus n tiles. 11 ne me reste done maintenant qu a supplier Votre Paternite lleverendissime de vouloir bien se joindre a Son Excellence et travailler avec elle a la reussite de Fentreprise. La fondation d une mission latine a Maraasc est devenue une oeuvre de premiere necessite; et demandee a la fois par les heretiques comme par les catholiques, etjusque par Feveque schismatique et ses pretres, il semblerait facile de la realiser, a raison des esperances qu il est permis de concevoir en Tabsence des difficultes locales. Je ne 1 ai toutefois point promise, parce que je n avais pas le droifr de la promettre. Mais j ai promis de recominander 1 affaire avec toute la chaleur possible, non-seulement a Son Exc. Serenissime Mgr le Patriarche Valerga, qui m avait envoy e vers eux, mais aussi a ^Votre Paternite Keverendissime; ce que je fais en vons adressant cette lettre. Pour le moment il faudrait absoluraent envoyer a ces neophytes, qui m ont donne dernierement leur nom, deux on trois pretres, de peur de leur faire perdre cou rage, et afin de les soustraire aux critiques ct aux persecutions des heretiques. Ceux-ci, d apres ce qu on m ecrit, cornmencent u se moquer des nouveaux convertis, comme s ils avaient ete trompes et joues. Plus tard, une fois la mission fondee, on recourrait pour la developper a telles mesures et a telles combi-

naisons qui deviendraient necessaires et que comporterait la

situation.

En attendant, je reclame la benediction Seiaphique et je termine en me disant avec les sentiments du plus pro fond respect,

De votre Paternite Beverendissime, Le ires-humble } tres-devoue et tres-affectionne

serviteur et fils en J.-C.,

PR. Louis DE RAVENNE,

Miss. Apost. en Terre-Sainte.

Lettre du P. DANIEL DE PERICENNO, Min. Obs. Miss, apost. en Syrie et en Arable , au E. P. CYPRIEN DE TIIEVISE, Profes-seur de T/ieologie au couvent de la Yigne a Venue, sur I etat du Christianisme en ces contrees.

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