TEES-CHER PERE CYPRIEN
Yotre tres-aimable lettre du 30 juillet dernier, qui ne m est par venue que le 10 de ce mois, m a cause autant d edification que de plaisir. Encourage par vos bienveillantes paroles, je me mets done aussitot a Famvre pour vous decrire de mon mieux Fetat de ce pays et de la mission confiee aux soins de nos con freres de Terre-Sainte. Je sais bien que, si vous voulez fixer votre attention sur ces vastes et belles provinces d Asie, c est que vous avez toujours beaucoup aime a suivre par la pensee I ceuvre des saintes missions, soit en partageant avec joie les esperances de FEglise, quand les hommes accueillent la foi avec docilite, soit en prenant part a ses afflictions, quand la constance des fideles est mise a Tepreuve des persecutions. Aussi Tinteret que vous portez a ce pays, qui fut le berceau du christianisme et que notre Ordre cultive en partie depuis plus de six siecles au milieu de tribulations infinies, cet interet, dis-je, ne m inspire-t-il aucun etonnement. Car celui qui a le zele de la religion trouve assez de motifs pour s occuper de ces contrees dont il suffirait de bien etudier la situation actuelle pour en faire sortir de grandes revelations, pareilles a celles qui en sont venues autrefois pour civiliser le monde; et tandis que tant de gens meconnaissent aujourd^hui 1 influence sociale du ehristianisme , il suffirait de tourner les yeux vers ce pays, pour se convaincre que sur un autre terrain que le ehristianisme il
n est pas possible d assurer aucune solid ite ni aucune duree a 1 edifice social.
Oui, cette verite trouve sa plus evidente demonstration dans Fetat actuel de ce pays.
Quel peuple, en effet, a jamais possede plus d elements propres a consfcituer une puissance inebranlable que ceux dont les Turcs ont dispose a Fepoque oil ils se sont empares de ces contrees? Un territoire immense, des provinces riches, des campagnes extremement fertiles, des frontieres naturelles et d une defense facile, une population nombreuse, intelligente et energique, voila tout ce qui est tombe en leur pouvoir; mais quel parti en ont-ils tire? Le peuple turc reste pour garder des ruines qu il a lui-meme amoncelees; loin de jamais songer a se former des concitoyens parmi ceux qu il a subjugues, il s est constamment attache a devaster ses propres domaines, au lieu de les faire fructifier par Tindustrie et le travail. C^est ainsi que d^immenses et fertiles plaines ne sont plus que des deserts infestes par les Bedouins et ]es Druses, tribus independantes et vagabondes qui attendent les voyageurs au passage pour les assaillir, les depouiller et meme les tuer. La seule plaine d Alep a une etendue de plus de vingt lieues du cote de la mer et d environ quarante lieues vers le couchant et le nord; ce territoire, s il etait cultive, pourrait nourrir une tres-forte population, tandis qu il reste inculte et desert. Or il y a lieu cVattribuer cette ne gligence de la culture du sol au seul gouvernement, qui est incapable d en assurer les produits par sa protection. II en resuite queTarabe, auquel Texperience a plus d une fois montre qu^il ne recueille point ce qu il a seme, travaille tres-peu et s abrutit chaque jour davantage dans la faineantise et la misere, parce qu on lui impose un tribut qu il ne peut payer. Mais pourquoi done les Turcs tiennent-ils une semblable conduite, si contraire a leurs propres interets? C est quails obeissent a une impulsion religieuse en disaccord avec les besoins de Fhumanite. II ne leur manque qu une religion et une morale propres a coordonner les feconds elements de prosperite que leur offre le pays. Cependant, me direz-vous, le catholicisme, qui est la veritable et unique clef de la civilisation, y subsiste encore; nos Missionnaires Fy prechent toujours et Fy maintiennent depuis plus de six siecles : comment alors, malgre Faction du
Catholicism e, s expliquer une pareille decadence? A cela je reponds qu il n est nullement douteux que la nation turque, qui vit depuis longtemps au milieu des peoples chretiens, n ait ressen ti quelques-uns des effets salutaires que 1 Evangile, avec sa vertu divine, s ait produire sur les peuples; car il est evident que les moeurs des Turcs et la plupart de leurs usages ont ete preserves de 1 exces de barbarie auquel ils seraient arrives, loin de tout contact avec la religion catholique. Malheureusement les Musulmans ne correspondent a cette action civilisatrice de la foi que sur quelques points a Vegard desquels il etait inevitable quails la subissent, des lors les resultats obtenus ne pouvaient etre que trop insignifiants, comine Fantipathie que le fanatisme religieux leur inspire contre les chretiens subsiste toujours, il est naturel qu apres taut de siecles de vie commune et de relations sociales, les premiers n eprouvent envers les seconds aucun sentiment de confiance ou de fraternite. II s ensuit necessairement que les rayas (c est le nom qu on donne aux chretiens) vivent tellement isoles du resle de la nation, qu entierement etrangers aux evenements publics de chaque jour, ils ne pensent qu a leur malheur et a leurs souffrances continuelles , auxquelles la seule voix du Missionnaire catholique procure quelque adoucissement. Dans cet etat de clioses il est presque impossible que le Musulman se rapproche de notre sainte religion; et bien que la loi ne lui fasse plus un crime, comme autrefois, de soumettre a son examen le livre de son faux prophete, il se garde bien d user un peu de ce droit; car il sait qu il encourrait certainement la disgrace de ses parents et de ses amis, si, reconnaissant ses erreurs, il abjurait le Goran. Mais ce qui vous fera mieux cornprendre Timpossibilite de la conversion des Turcs au catholicisme, c est que Flslamisme est Fennemi jure du christianisme, ennemi puissant et inaccessible a la persuasion, et que ses adeptes nous sont hostiles par conviction religieuse; car ils n agissent que d apres le Goran, soit en paix soit en guerre, et loin d etre indifferents a la propagation de ses fausses doctrines, ils se livrent encore a un ardent proselytisme et accueillent avec empressement tous ceux qui demandent a y etre inities. II est done clair que, si Ton ne parviendra jamais a civiliser ces peuples sans le christianisme, 1 Evangile ne pourra jamais non plus soumettre les Musulmans a son empire, tant
que la situation actuelle du pays ne sera point changee du tout au tout, c est-a-dire tant que la Providence ne cessera point de se servir, comme d un instrument de ses vengeances, de la puissance, turque , u-nique appui de I lslamisme.
Ne croyez pourtant pas, mon cher Pere, que dans de pareilles circonstances, nous Missionnaires, nous soyons ici desceuvres; au contraire, nous pouvons a peine, vu notre petit nombre, pourvoir aux besoms spirituels des chretientes de la Syrie et de FEgypte, et nous croirons avoir deja beaucoup fait, si nous parvenons, a force de soins et d activite, a maintenir la foi et les bonnes moeurs chez ce peu de catholiques, qui nous regardent comme leur unique appui et leur unique consolation.
Yoila, cher Pere, ce que j ai cru , pour condescendre a vos desirs, devoir vous marquer en ce moment. Plus tard je vous ferai connaitre Fetat des deux principals Eglises dissidentes de la Syrie, FEgiise grecque et FEglise armenienne et vous assurant des aujourd hui que cette derniere nous permet de concevoir de grandes esperances, je vous prie de vous en souvenir toujours dans vos prieres.
Votre tres-affectionne confrere,
FR . GABRIEL DE PERICENNO , Mm. Ols. Miss, apost. en Egypte et en, Arable.
Alep , en Syrie, ce 27 septembre 1863.
Lettre du E. P. CYPRIEN DE THEVISE, Min. Obs., professeur de tMologw au convent de la Vigne a Venise, au Redacteur des Annales , sur quelques mesaventures des missions Franciscain.es en Palestine.
THES-EEVEREND PERE MARCELLIX,
Je viens, comme je vous le promettais dans une lettre precedente, vous donner quelques details sur ce qui est arrive a notre confrere Pelix des Masi, porteur des aumones et des provisions envoyees des Provinces Venitiennes en Terre-Sainte. J^ai voulu expres attendre son retour, qui a eu lieu au mois dernier, pour entendre de sa bouclie meine le recit de sa mesaventure, et voici ce qu il m a raconte.
Ayant des le mois de juillet dernier fait toutes ses com missions a Jerusalem et en divers autres endroits de la Palestine,
il se clisposait deja a quitter la Terre-Sainte, lorsque de nouvelles affaires Fobligerent a retoarner a Nazareth. II partit done de Caifa le 8 aout, un peu apres midi, dans la direc tion de cette ville, accompagne de son muTcar (ou guide de cheval); et comme il est plus sur de voyager en nombre dans ce pays la, il se joignit volontiers a une petite caravane de voyageurs suivant la meme route. Cette troupe se composait <Tun ministre protestant de Nazareth, qui avait a sa suite un janissaire, et du fits d un ministre anglais de Jerusalem, qui avait aussi avec lui sa femme et un janissaire. Marchant ainsi an nombre de sept personnes, nos voyageurs laisserent derriere eux le ruisseau qui, venant du Thabor, se joint en cet endroit au celebre torrent le Cison, et traverserent dans les montagnes le grantl bois de chenes qu on ne tarde point a rencontrer, jusqu a ce que ces Messieurs les Anglais, las de courir de droite et de gauche, a la recherche des sites remarquables par d anciens souvenirs ou par des points de vue pittoresques, voulurent s arreter pour dejeuner sous ces arbres gigantesques, et inviterent le Frere Felix ainsi que son mukar a les imiter; ceux-ci ne crurent point devoir y consentir, et s etant excuses de leur refus, ils resolurent dialler seuls en avanfc, d autant plus qu on approchait de Nazareth, et que la route passait pour etre si sure que dans la matinee de ce jour meme un Pere jesuite Tavait parcourue sans un compagnon ou guide quelconque. Ayant done franchi rimmense plaine qui s etend a la sortie du bois et au milieu de laquelle se tronve un petit village, ils arriverent a une grande et belle fontaine, tout entouree de figuiers et d oliviers, ou les voyageurs ont coutume de s ? arreter pour abreuver leurs chevaux.
C est done la que le Frere Felix et son mukar, faisant lialte dans ceite intention, entendirent a diverses reprises, au milieu du silence qui regnait de toutes parts, une espece de hurlement prolonge, comme celui des chiens sauvages dont Ton trouve un grand nombre dans les environs; toutefois le mu kar supposa que ce n eiait point un hurlement de chiens ou d autres animaux sauvages, mais plutot celui de gens peu eloignes, et il ne douta point que ce ne fut un signal convenu entre des bandits. II avait raison; car, au moment ou, un
peu effraye, il avait lache la bride aux deux chevaux, voila que plusieurs hommes, armes de longs batons , debusquent tout-a-coup du milieu des oliviers et fondent avec fureur sur les deux voyageurs; Fun d eux assaillit le Frere Felix et se met a lui decharger sur la tete avec violence des coups de baton repetes, sans lui laisser meme le temps de demander merci ; il s acharna tellement a son odieuse besogne que, d apres le rapport du F. Felix, un coup succedait a Tautre, com me se succedent les coups du forgeron qui bat le fer avec son marteau. Aussi Tinfortune tomba-t-il par terre, dans une mare de sang , sans que son bourreau cessat de frapper : il semblait vouloir absolument le tuer. Les autres assassins survinrent ensuite et se mirent a le depouiller de ses vetements et de tout ce qu il avait sur lui et sur son cheval, tandis que leurs compagnons luttaient. encore avec le mukar, qui, etant arme d un fusil, essavait de resister; mais ce dernier fut a son tour
renverse par terre, convert de plusieurs blessures a la tete et a la poitrine. Alors les brigands, apres avoir enleve au P. Fe lix et au mukar une grande partie du bagage que leur avaient confie les Anglais, songerent, charges de butin, a fuir precipitamment, laissant les deux infortunes presque expirants des suites des enormes blessures qui leur avaient ete faites. II ne leur servit de rien d etre bientot rejoints par les voya geurs anglais; car, loin de leur porter secours, des que ceux-ci les virent baignes dans le sang et prives de la parole, ils cederent a la peur et reprirent le chemin de Nazareth. En y arrivant, ils s empresserent de donner avis de ce qui s etait passe a notre convent, ou ils dirent de plus que le pauvre religieux et son guide 6 talent deja morts. Neanmoins nos Peres, bien que consternes a la premiere annonce d ; une si mauvaise nouvelle, n hesiterent point longtemps a prendre un parti; a Tinstant meme, plusieurs d^entre eux, suivis du frere infirrnier, coururent sur les lieux, pour porter secours aux deux blesses; mais ils ne purent, a cause de la distance, arriver pres cVeux que deux heures apres Tevenement. Grace au ciel, les deux voyageurs vivaient encore. Neanmoins chacun peut s imaginer a quelle extremite ils etaient reduits et comment, en un pareil etat, ils avaient passe tout le temps qui s etait ecoule. Ce fut, certes, pour eux un grand bonheur que les
secours dont ils avaient besoin ne se fissent point attendre plus longtemps; car ils avaient deja perdu presque tout leur sang et ils se sentaient defaillir a tout moment. Oh! quel douloureux spectacle ne s offrit point a la vue des religieux et des autres personnes accourues sur les lieux, quand ils virent les deux infortunes iellement defigures par les coups et gisant a demi nus au milieu d une mare de sang! I/infirmier, qui s 7 approcha d eux le premier, reconnut que le frere Felix avait recu huit graves blessures a la tete, et que trois doigts de la main droite lui avaient etc cruellement eciases. On commenca done par lui etancher le sang avec des compresses dont Fon s etait muni expres, on le fortifia par un cordiaie, et Ton resolut ensuite de le transporter au couvent, en s y prenant de cette maniere : on le liissa sur un cheval ou un homme le soutin t en montant derriere lui en croupe, tandis que deux autres, marchant a pied, le soutenaient sur les cotes, Un pareil moyen de transport ne fit certainement qu empirer les blessurcs, mais c etait le seul qu on put adopter dans des sentiers tres-etroits et tres-difficiles. Du reste, le Fr. Felix, en se tenant ainsi droit, recouvra bientot Fusagc des sens, et put remarquer le grand bruit qui se faisait autour de lui; en effet, plus de trois cents personnes etaient accourues de Nazareth sur les lieux; la ville entiere s etait pour ainsi dire youlevee en apprenant un pareil evenement, et il semblait qu^il s agit d une revolution,
Quand on fut arrive, comme il plut a Dieu, au couvent, on placa le Fr. Felix sur un lit, et le medecin. ayant avec le frere infirmier mieux examine les blessures, jugea que quelques-unes etaient vraiment mortelles, de sorte qu on desesperait deja de la guerison du malade.
Mais Dieu ne permit point qu il succombat alors, et s etant recommande a la tres-sainte Vierge dans ce lieu ou elle merita de concevoir le Verbe Divin (le Fr. Felix avait une grande de votion pour ce sanctuaire et avait beaucoup travaille a le faire venerer), il fut par son intercession evidemment arrache a la mort. Aussi tous ceux qui le virent alors regardaient-ils avec lui sa guerison comme un veritable miracle. De fait, ii recouvra peu dc temps apres Pusage de la parole, et des le sixieme jour il put se confesser et recevoir la sainte communion , grace aux soius perseverants de ses confreres, et surtout du Fr. infir-
mier Joachim, religieux espagnol, le malade commenca vingt deux jours apres a se lever, et au bout d un mois il put descendre dans le sanctuaire pour remercier sa bonne protectrice Marie, a la joie inexprimable des habitants de Nazareth, qui le connaissaient depuis longtemps; car c etait la dixieme fois qu il visitait la Palestine, et ce ne fut jamais sans y apporter quelqu objet offert par des bienfaiteurs d Europe pour 1 embellissement du sanctuaire de Nazareth.
Le bruit et rindignation qu excita la nouvelle de cet attentat ne resterent point restreints a Nazareth; ils se repandirent avec la merae force dans tous les environs, jusqu a Beyrouth et jusqu a S i Jean d Acre, surtout lorsqu on sut qu il fallait imputer le crime non plus aux Bedouins, comme autrefois, mais a ceux des Turcs du pays, qui habitaient les villages voisins de la fontaine des oliviers. Aussi le consul general de Trance, residant a Beyrouth, et Tagent consulaire francais de Caifa, grandement irrites d une telle atteinte a la securite publique, notifierent-ils officiellement le fait au pacha d Acre, en reclamant justice par la inort des malfaiteurs. Le pacha intimide ne tarda point a se rendre a Nazareth pour instruire le proces et fit emprisonner plusieurs personnes suspectes; mais, faute de preuves et de temoignages, elles furent bientot relachees. Pourtant il y avait encore a reparer le dommage cause au sanctuaire et au convent de Nazareth par le \ 7 o\ des objets que les assas sins avaient enleves au Trere Pelix, et les consuls exigerent satisfaction a cet egard, afin d inspirer une juste terreur aux brigands du pays. Le pacha d Acre se preta egalement a cette demande, il visita deux fois le Pr. Pelix, et ayant pris de lui des renseignements exacts sur la valeur des objets voles, il imposa, suivant Fusage turc, une contribution forcee a tous les habitants des trois villages voisins da lieu ou Fatten tat avait ete commis, et repara ainsi presque entierement le dom mage, sauf a y trouver aussi sa part de profit. Ceci est d autant plus a remarquer que c est la premiere fois peut-etre que le gouvernement turc a fait justice aux chretiens; mais il faut certainement attribuer ce resultat aux deux consuls francais.
Telle est, mon Eeverend Pere, la relation que m a faite le Pr. Pelix lui-meme; il se trouve maintenant en ce convent de Yenise, ou son etat continue a s ameliorer, depuis que se sont
ferine as ici deux de ses dernieres blessures sur les quatre qui lui restaient a son depart de Nazareth. On espere voir bientot se fermer aussi les deux autres qui sont encore ouvertes. Quant a lui, il est si peu effraye de 1 accident qu il est tout dispose a retourner en Palestine, comme par le passe, du moment ou les superieurs jugeront a pnopos de Yy renvoyer.
Que cette narration veridique serve an moins a confondre ceux qui, se croyant bien informes des choses de la Palestine, ne craigneut pas d affirmer que les Pranciscains n y ont plus rien a craindre, qu ils y sont aimes et respectes meme des Turcs, et qu ils y passent les jours les plus tranquilles de leur vie. Mais deja ces romanciers ont perdu leur credit la-dessus; car chacun sait combien de peines coute, meme de nos jours, aux religieux la garde de ces sanctuaires, qu ils conservent depuis six siecles au catholicisme au prix de leurs sueurs, de leurs fa tigues et de leur sang.
Tout cela est pour repondre a vos questions. Croyez-moi
toujours,
Yotre tres-devoue confrere,
PR. CYPRIEN DE TREVISE, Min. Obs.
Venue, le 8 cUcemlire 1863.
EGYPTE, V / /
Lettre du B. P. BERNARD D ORLEAXS, Obs. de la Province de S i Louis de France , au B. P. JOSEPH DE CALVI, Ficaire de Terre-Sainte , sur la Mission Franciscaine de Port-Sa id, le long de I istkme de Suez.
Port -Saul , ce 9 novembre 1863
Mox YENERE PERE VICAIRE,
J^ai differe jusqu a ce moment de vous ecrire, afin de pouvoir vous ecrire si je retournerai a Jerusalem, ou si je resterai ici pour travailler a cette fatiguatite Mission de Port-Said. J ai ete envoye par une lettre d obedience du Beverendissime Pere Custode, en date du 14 octobre, et j y suis venu aussitot, apres avoir accompagne le Prere Joseph jusqu au dela de Mansourah.
xissurement nous n avons point ici le Paradis terrestre; c^est un desert tout nu, ou Fon ne trouve que du sable : pas un
briu (Fherbe, un arbre, une pierre; pas un coin de terre, qu on puisse mettre en culture; nous sommes seuls, au milieu d une population composee de gens de toutes les nations de la terre, la plupart francais, venus ici afin de chercher fortune, sans quails pensent jamais peut-etre qu ils ont une ame a sauver, et qu il y a une autre vie.
Or, comme Notre Seigneur a dit qu il est impossible de recueillir du raisin sur le rocher ou du grain sur les pierres, j ai commence le jour de la Toussaint un cours destructions religicuses, auquel le consul a assiste avec un grand nombre d employes aux travaux du canal; malheureusement ces homines ne cessent point de travailler, meme les jours de fete, jusque vers midi. Dimanche dernier j ai encore eu un nombreux auclitoire, et j ai explique la parabole du bon et du mauvais grain, au milieu de 1 attention geuerale.
Mais ce n etait point assez : il fallait pourvoir a ce que les bons ouvriers pussent au moins entendre la messe avant dialler au travail, et pour cela nous decidames qu elle se celebrerait avant le jour. En effet, avant Fheure fixee, il y en avait plus de trente a la porte de tiotre modeste oratoire, et le dimanche suivant, ce nombre s accrut jusqu^a quatre-vingts, qui montrerent tous un pieux recueillement jusqu d la fin du saint sacrifice.
Ce debut me fait esperer que nos efforts ne seront point inutiles, et que peu a pen, avec la grace du Seigneur, la Mission produira des fruits excellents, quand nous aurons reussi a faire de tons ces ouvriers une societe de chretiens. Mais pour obtenir un si grand succes, nous avons besoin des prieres ferventes de nos confreres de Jerusalem et de toutes les bonnes ames qui s interessent aux destinees de la foi catholique par la con version des pecheurs et des infideles. C^est pourquoi nous nous recommandons specialement a vous, qui demeurez sur les sommets de la montagne sainte du Seigneur, afin que ses benedic tions descendent avec abondance sur notre cauvre dans ces plaines arides de TEgypte.
En terminant je vous prie de presenter mes respects au digne consul M. de Barrere, au P. Bassi, au P. Procureur et a tous nos autres confreres de la bas, auxquels je souhaite, ainsi qu a vous, tous les biens in Domino. Croyez-moi toujours,
Votre tout devoue et affectionne, ER. BERNARD D ORLEAXS, Win. Obi. Miss, apost.
Lettre du P. ALPHONSE DE GRASS ANO, Min. ref. Miss, aposto* lique au Caire , an Reverenclissime P. SERAPHIN MILANI, Custode de Terre-Sainte, sur Us conversions operees parmi les lieretiques de la Mante-Jfyypte.
Le Caire, 15 septeinbre 1863.
EEVERENDISSIME PERE,
Yous baisant respectueusement les mains, je vous prie de m excuser si j ai tarde jusqu ici a vous procurer la consolation que desirait votre cceur paternel, par la connaissance du bien que nos Missionnaires operent parmi les heretiques. Yoici quel a ete le motif de mon retard, Deux pretres lieretiques du village de Negade ont temoigne, it y a environ six mois , Fintention de se i aire catlioliques; mais comme ils sont proprietaires de 1 unique eglise qu il y ait dans ce pays, notre Missionnaire voulant prevenir les troubles qu occasionnerait le retour de ces deux pretres a la foi catholique, ne fut-ce qu a Tinstigation de Teveque heretique, a juge prudent de commence! par les mettre sous la protection consulaire. Le consul demand* qu ils apportassent en personne au Caire les titres direction de leur eglise. En consequence, le Pere se disposait a les accompagner, apres que serai t rentre a 1 Hospice le T. E. P. Louis de Modene, qui etait alle ouvrir une petite cliapelle dans un autre village. Mais sur ces entrefaites Dieu voulut que notre Missionnaire passat a Veternel repos, de sorte que 1 autre a du differer son arrive e ayant a conduire avec lui les deux pretres a convertir : cette arrivee ne peut cependant plus tarder longtemps. Si ce fait s accomplit, Reverendissime Pere, nous esperons voir bientot la conversion de tout le pays, qui compte pres de deux mille habitants. Cependant les lieretiques de la Haute-Egypte sont tres-presomptueux, malgre leur extreme ignorance, et ils entament volontiers des discus sions religieuses et pliilosopliiques. Mais la grande autorite que ces deux pretres exercent sur leur esprit et plus encore la grace du Seigneur nous permettent de beaucoup esperer, surtout parce que celui qui travaille a leur conversion cst un Mission naire aussi brulant de zele que Test le P. Samuel d Ancadia. Je n ai encore recu aucune reponse des autres Missionnaires auxquels j ai egalement ecrit pour qu ils me donnent d amples details sur le succes de leur ministere; des que leurs nouvelles
me seront parvenues, je m empresserai de les transmettre a Votre Paternite Keverendissime, qui s en servira comme elle le jugera convenable.
J ai appris de mon Pere Prefet qae Votre Paternite se rendra bientot parmi nous. Ce sera fort avantageux pour notre Mission; je vous souhaite done un heureux voyage dans la benediction du Seigneur. Croyez-moi de votre Paternite Eeverendissime,
Le tres-humlle et tres-devone serviteur, PR. ALPHONSE MARIE DE GRASSANO, Mln. ref. Miss, apost.
CONSTANTINOPLE
Courts details envoy es au liedacteur des Aunales par le E. P. LEOPOLD D ACQUASAXTA , Min. ref. Miss, apost. a Constantinople, sur la fete de l } Immaculee Conception celebree en cette ville par les Miss. Franciscains.
Rome, de S* Pierre in Montorio, ce 26 dec. 1868. TRES-BEVEREND PERE MARCELLIX,
Deux lettres que j ai rccues de Constantinople m ont fait connaitre avec quelle solennite on a encore celebre cette annee la fete de Flmmaculee Conception dans notre eglise de Sainte Marie a Pera, et je vous 1 annonce , afin que vous veuillez bien en parler dons vos Annales des Missions Franciscaines.
La premiere de ces lettres me vient de notre tres-digne Pere Custode et Prefet apostolique le T. E. P. Jean Baptiste de Falerone, qui m ecrit ce qui suit :
Constantinople , S ie Marie a Pera , ce 9 dec. 1863. TEES-CHER PERE LEOPOLD,
J ai bien recu votre lettre du 28 novembre; elle m a ete extreinement agreable par les nouvelles qu elle me donnne de la ville capitale du rnonde.
Nous avons eu hier Monseigneur Feveque qui a officie dans notre eglise ds S te Marie. Tout s est passe a merveille, et j ai eu Thonneur de faire sur le mystere de r Immaculee Conception un petit sermon que j espere avoir produit un bon effet. Mgr Me-
lece, archeveque de Drama, a aussi officie pontifical em ent suivant le rite grec, a huit heures du matin, a la grande satis faction des catholiques grecs.
On a aussi decouvert hier le nouvel autel dedie a S te Marie delta Lettera; il plait a tout le monde, suit-out a Son Excel lence le pacha Delia Suda, qui fut notre commensal et qui a meme promis de faire restaurer a ses frais Fautel de.S* Francois, en meme temps que M. Antoine Giuliani s offrait a en faire autant pour celui de S* Antoine, et M. Yitali, pour celui de S te Anne. Dieu en soit loue!
Toutefois Tenfer a use de ses ruses afin de troubler la sainte solennite : quelques mediants repandirent a dessein le bruit que le Saint Pere etait mort, en ajoutant que la nouvelle m en etait parvenue par le telegraphe; rnais je la dementis hautement dans mon sermon, a la joie extraordinaire de tous nos fideles. Les memes mediants s en vengerent, en me faisant passer pour un fanatique. Cette accusation me rappela le mot de S* Angustin : vituperari ab im.piis laudari est (c est un honneur d etre lldme par les impies).
Je tennine en me redisant votre tres-affectionne,
Fit. JEAN-BAPTISTE DE FALEKONE, Min. ref.
La seconde lettre est du savant professeur le P. Theophile de Castignano, Miss, apost. et cure de notre eglise de S te Marie a Pera; en voici la teneur :
Constantinople, $ te Marie ce 9 dec. 1863.