‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 22 sur 73 · MAGNESIE DANS I/ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

MAGNESIE DANS I/ASIE MINEURE

Le Vicaire apostolique est Flllustrissime Vincent Spaccapietra, archeveque de Smyrne. Cette mission a ete confiee aux Peres Franciscains reformes en 1861 par feu Marie Antoine Mussabini, avec Tautorisation et sous le bon plaisir de la Con gregation de la Propagande; on y compte maintenant pres de 120 catholiques, et Ton y a clonne 10 baptemes. Elle est aujourd hm gouvernee par le E. P. Antoine de Euoti, president et cure de Burnabat, lieu voisin de Magnesie, ou Fon a acquis le terrain necessaire pour y construire un hospice et une eglise, des qu il plaira a la divine Providence.

Constantinople, 24 fevrier 1864.

FE. JEAN BAPTISTS DE FALLEEONE,

Prefet apost. de Constantinople.

Y, PALESTINE

Trois lettres du P. ABCHANGE DE MONTE- FANO, 06s, de la pro vince des Marches, an Reverendis^ime Pere custode de Terre- Sainte, sur la fdcJieuse giierelle que les Grecs scliismatiques ont cherchee aux Franciscains , a Bethleem.

Bet/ileem, le 31 decembre 1863.

EEVERENDISSIME PERE,

Je m imagine que Votre Paternite Eeverendissime attend avec impatience que je lui rende un compte detaille de 1 evenement qui a trouble le jour le plus heureux et le plus solennel que celebre le monde chretien, le jour ou tous les co?urs eprouvent une egale joie, je veux dire le 25 decembre. J ai tarde jusqu ici

ioi

a vous en ecrire, afin de m informer exactement de quelques particularites que je n avais d abord pu bien connaitre a cause clu tumulte, d autant plus que j en fus pendant plusieurs jours tout ahuri. Je viens enfin m acquitter de ma tache, et vous verrez jusqu ou va la mechancete des Grecs, qui ne reculent point meme Jevant les moyens les plus odieux, pour atteindre a leurs desseins les plus abominables. Veuillez done entendre cette douloureuse histoire.

La veille de la Noel, notre patriarclie Mgr Joseph Yalerga partit de Beitgialle pour cette bourgade benie, afin d y officier pontificalement tant aux premieres vepres que dans la nuit et le lendemain. Ici, il me semble a propos de vous dire deux mots de son entree, parce que c est precisement le moment que les moines grecs choi siren t pour jeter en quelque sorte la premiere pierre centre laquelle se heurteraient les Eranciscains et pour les provoquer ainsi a une querelle. Or, c etait un beau spectacle que de voir le venerable prelat s avancer majestueusement sur un cheval fringant, au milieu d un brillant cortege de beaucoup de cavaliers et d autres personnages qui le precedaient dans une pompe asiatique. Arrive pres du temple de S te -Helene, il descendit de sa monture et se revetit de Taumusse, tandis que le clerge, revetu des ornements sacres, venait a sa rencontre, formant une belle et longue procession. Quand elle se mit en marclie, quatre cliantres Franciscains entonnerent le Benedictus, repete par un chceur d enfants arabes a la voix argentine, dont 1 aecent touchait jusqu^au fond du coeur. La foule couvre la place, et la nation latine fait eclater son allegresse. Bientot le saint pasteur parait a la porte du temple et s agenouille sur un tapis prepare expres, tandis que le P. Gardien de Bethleem (ce litre honora ble avait etc decerne cette annee a mon humble personne), portant la chape, lui presente un crucifix a baiser; il benit ensuiie Tencens, lecoit le goupillon des mains du meme P. Gardien et jette Teau benite au peuple; apres quoi, je lui presente 1 encensoir, les chantres entonnent Thymne de S^Ambroise, et nous entrons ainsi tous dans le temple de S te -H6lene, puis dans celui de S te - Catherine, ou Ton commence les v6pres solennellcs.

On celebrait TOffice, quand un moine grec, qui occupe ici la charge de sacristain, eut 1 insolence inouie de venir se poster debout entre moi et le tapis sur lequel devait s agenouiller

le patriarclie, me tournant ainsi en plain le dos. J aurais bien pu le punir de sa grossierete en le repoussant, mais la charite, la saintete du lieu et le souvenir de la solennite me retinrenfc; je me contentai de lui adresser quelques reproches, et ^archimandrite ainsi que ses acolytes , qui etaient pres de moi, led en firent a leur tour. Toutefois ce n etait de leur part qu un jeu hypocrite; car il avait deja etc convenu entre eux tous de troubler cette sainte fete du Seigneur.

En effet, voyant qu ils n avaient obtenu aucun resultat par cette premiere tentative, ils recoupment le lendemain a un autre moyen vers cinq heures et demie du matin. Mais avant de VOLIS raconter ce qui se passa alors, il faut que je vous mentioune Tarrivee subite d un certain nombre de Grecs qui se montrerent, sans que je pusse deviner leurs intentions, comme ces persoiinages qui figurent parfois dans les comedies. ISPayant point a prendre part aux ceremonies religieuses de cette sainte unit, je resolus d exercer ma vigilance, tantot d un cote, tantot de Fautre, et surtout dans le sanctuaire qui en ces circonstances reste solitaire. Quand done Mgr le Patriarche eut commence vers dix heures les matines solennelles, je descendis tout doucement dans la sainte grotte, afin d y reci ter mon office a part. Agenouille pres de ce lieu venerable, je me laissai aller a mecliter le mystere qui s y est accompli, le cceur plein de sentiments trop douxpour que je puisse les exprimer, lorsque, vers onze heures, je vois descendre dans le sanctuaire, du cote du levant, r archimandrite grec (celui dont j ai parle) arme d^un baton, et jetant sar moi des regards furieux. II etait accompagne de son sacristain, qui m avaifc deja insulte, d^un domestique vetu moitie en arabe, moitie en moine, et de deux autres miserables qui s arreterent au milieu de Fescalier, tandis que les premiers se mirent a contempler immobiles le lieu de la naissance du divin Eedempteur, jusqu a ce que, un instant apres, ils disparurent par Tescalier oppose. J^avoue que ma frayeur fut grande, pas assez grande cependant pour me deconcerter, je continuai done, comme si jieu n^etait, a reciter 1 office divin. En ce moment se presente a moi un arabe du rite latin qui, ayant assiste a cett scene et sachant bien quelle race de renards sont les grecs, me murmure a Toreille ces paroles : // de grace, ne quittez pas le sanctuaire,

car ces allees et venues des Grecs cachent quelque mystere. /> Cela dit, il s en retoume a ses affaires. Je restai done le coeur toujours inquiet, jusqu a ce que, a onze heures trois quarts, le cure descendit pour celebrer les divins mysteres dans ce sanc tuaire, et quand il fut rerapli des fideles qui n en sortent plus, je retournai tranquillement dans notre eglise afm d assister a la niesse pontificate; puis, vers trois heures, j allai prendre un peu de repos. Mais les Grecs ne dormaient pas; vers cinq heures et demie ils insultent notre sacristain, dans 1 espoir d exciter le tumulte qu ils n avaient point jusqu alors reussi a faire naitre. Vous savez sans doute, Reverendissime Pere, que, d apres un usage qu il faut attribuer au rnalheur d avoir ce sanctuaire en comraun avec les schismatiques, il n est permis a aucun etranger d y descendre, aux heures assignees aux membres des differents rite pour y celebrer leurs offices. Or Fheure des Latins commencait a 5 h. d /2; e ^ le P. Bernardin. de Fermo, miss, apost. extremement zele et premier cure de Jerusalem, disait la messe, quand le sacristain giec, au mepris du reglement et tout expres pour provoquer une querelle, penetre hardiment dans le sanctuaire, et se met a arranger 1 autel de ses coreligionnaires. Un de mes sacristains lui fait remarquer Finconvenance de sa conduite; mais soit pour ne pas troubler le pretre qui celebrait le saint sacrifice et les pieux fideles qui y assistaient, soit pour eviter de plus graves inconvenients, apres avoir adresse au grossier personnage des observations dont celui-ci ne tint aucun compte, il le laissa tranquille. C^est de cette maniere que le second essai des grecs ne reussit pas plus que le premier. A la fin, se depouillant du mas que, ils entreprennent ouvertement de nous enlever un de nos plus anciens privileges, qui consiste a jouir librement du Sanc tuaire pour la celebration des messes a partir de minuit jusqu a none. Ce droit nous a etc bienveillamment accorde par Calixte III dans la bulle du 4 fevrier 1457, qui commence par ces mots Devotionis vestrae ardor; il a ensuite etc confirme par d autres souverains pontifes et rendu perpetuel par Benoit XIII dans son bref Loca Sancta Palestine du 3 mars 1727. Ge privilege a etc rigoureusement maintenu par les Franciscains, non-seulement a Fepoque ou le sanctuaire tout entier etait en notre pouvoir, mais encore jusqu a nos jours, bien que depuis un siecle les grecs soient parvenus par leurs artifices a se le

rendre commun. En effet, beaucoup de religieux de notre famille se souviennent d y avoir vu celebrer la messe jusqu a quatre heures apres midi, et Mgr le Patriarclie atteste meme qu il Py a vu celebrer jusqu a cinq heures. Cependanfc les pretres se contentent de dire une seule messe, afin que les pretres etrangers, que la fete de Noel attire cliaque annee en grand nombre en pelerinage a Bethleem, puissent tous satisfaire leur devotion. Cette affluence deplaisant aux Grecs, ils ne resolurent rien moins que d abattre notre autel, au moment ou se serait accomplie la consecration, et par consequent de repandre a terre le sang divin du Sauveur : impiete dont la seule pensee vous fait dresser les cheveux sur la tete. Mais Dieu dejoua ce criminel complot.

C etait vers midi et je celebrais ma seconde messe dans le sanctuaire, quand le meme sacristain grec reparait pour la troisieme fois en scene; il descend dans le sanctuaire, en meme temps que ses complices, armes de batons, se tenaient au haut de Pescalier du couchant. Puis, faisant semblant de fermer le devant de Pautel des grecs avec une petite grille en fer de fonte, il commence a donner des coups de pied a tous les Latins qui entendaient la messe et leur crie en grec : Sortez d ici; qu estce que cette nouveaute? Pourquoi tant de messes aujourd hui 1 ? // Indigne de ce scandale, mon sacristain empoigne hardiment 1 audacieux et le force de remonter jusqu au haut de 1 escalier, d^ou il etait descendu. (Test precisement ce qu attendaient les Grecs pour envahir le sanctuaire et mettre a execution leur dessein impie. De mon cote je continuais du mieux que je pouvais le saint sacrifice, non sans une grande frayeur. Heureusement cette ferme attitude de notre sacristain fit craindre aux grecs que beaucoup de nos religieux n occupassent le fond du sanctuaire, au lieu quails se trouvaient tranquillement assis a table 2 ; et par suite il y eut quelque hesitation parmi les assaillants. Gependant notre sacristain ne pouvait me laisser seul a 1 autel, afin d aller appeler du renfort. Mais 1 agneau divin, voulant empecher la profanation

J ) Les R^v^rendes Soeurs de Sion, qui eHaient pr^sentes avec leur drogman, et tous ceux qui assistaient a la messe, oot ^te" te raoins de cette insulte.

*) On pourrait invoquer le t^moignage de Mgrle Patriarche, de Mgr Pila, du Re ve rendissime Pere Maitre Guglielmotti, Dominicain, et de plusieurs autres personnes.

de son sang qui etait dans le calice, fit qu un enfant qui etait la courut au convent, en criant de toutes ses forces : // vite, vite ! Les Grecs vont tuer le P. Gardien ! // A ce cri tons les religieux sortent precipitamment du refectoire, s arment de gros batons et s elancent dans le temple de sainte Helene, on ils trouverent les grecs dans une attitude tout a fait hostile ; ils se mirent aussitot a les frapper rudement et firent si bien qu en quelques instants ils les eurent tous repousses hors du sanctuaire. Ici il faut signa ler particulierement a la reprobation publique le sacristain grec et I archimandrite, armes le premier d un poincon, le second d un gros baton, et disposes a se livrer a tous les exces, si les notres ne leur en eussent pas ote 1 envie. Cependant les schismatiques ne se tinrent pas encore pour vaincus ; fremissant de haine et de rage, ils se mirent, au contraire, a sonner le tocsin ; mais Mgr notre Patriarche, sans s en inquieter, fit sur le champ sonner notre cloche de la meme maniere. On aurait pu redouter les plus terribles consequences, si les deux nations, grecque et latine, s etaient soulevees pour prendre part a la querelle ; mais, Dieu merci ! les deux cures franciscains 1 surent agir pres des notres avec tant de prudence et d efflcacite que la paix publique ne fut point autrement troublee. A pres tout cela, Beverendissime Pere, imaginez quelle affreuse inquietude eprouvait mon ame s tandis que j achevais le divin sacrifice sur 1 autel, reste seul dans 1 eglise avec les sosurs de Sion et leur drogman, qui entendaient la messe et me bouleversaient par leurs cris de desolation; cartons les autres etaient sortis pour voir comment finirait tout ce tapage. Dans quelles terribles angoisses se trouva alors mon coeur ! J aurais voulu continuer le sacrifice; mais la pensee que les notres pouvaient avoir le dessous me desolait, car alors j aurais etc tue et le sacrifice eut ete horriblement profane. Je fus tente de me retirer dans les grottes voisines du sanctuaire, qui appartiennent aussi aux catholiques et d y finir ma messe, comine je le fis plus tard. Cependant ce moyen me repugnait beaucoup; car, me disais-je, nous pourrions perdre ainsi notre pri vilege de celebrer a notre gre les saints mysteres dans ce lieu venerable. A la fin je m y resignai quand meme, priant les quelques fideles courageux qui etaient restes pres de moi d^y transporter les objets sacres, et en verite j eus a admirer le

*) Le P. Emmanuel Forner et le P. Gabriel Agnozzi,

calme et la fermete avec lesquels ces bonnes soeurs arrangerent aussitot Fautel des Innocents , de maniere que je pus y consommer le saint sacrifice, et neanmoins j etais excessivement inquiefc des suites qu avait pu avoir la bagarre; mais, par bonheur, un de nos religieux, survenant en ce moment, nous apprit que tout avait bien fini et que par consequent je pouvais rentrer tranquille au sanctuaire. Sur ce , les soeurs de Sion , sans hesiter une minute, y retournerent avec moi et y reporterent les objets sacres, de sorte que grace a la protection de 1 Enfant divin et de Marie, sa mere immaculee, je pus commencer ma troisieme messe, pendant laquelle je vis bientot deux soldats musulmans a mes cotes, et quatre autres sur Pescalier du sanc tuaire. Cela devait-il suffire pour calmer les grecs? Je vous dirai, Reverendissime Pere, une chose qu on prendrait certainement pour une pure calomnie, s il n y en avait eu des temoins oculaires. Se glissant de nouveau, je ne sais comment, dans le temple et descendu dans la grotte ou j etais a celebrer, Tarchimandrite , tout en desordre comme il etait, se mit a crier, a liurler et a faire toutes sortes de menaces, pour que je ne continuasse point ma messe; heureusement, ainsi que je 1 ai dit, plusieurs soldats turcs etaient la, et Fun d eux indigne d une conduite si indecente saisit le forcene a bras le corps et le poussa violemment hors du lieu saint. Tout oela suffit, Reverendissime Pere, pour prouver que Todieux dessein des grecs etait de confisquer en ce jour me morable un des privileges les plus anciens et les plus precieux des Latins, celui de pouvoir ce jour la disposer entierement du sanctuaire dans lequel notre divin Eedempteur est apparu au nionde. Quand enfin j^eus fini ma messe, je pus rentrer dans la sacristie, ou ce me fut, certes, un grand plaisir et une grande consolation de trouver les principaux de la nation latine, qui me felicitaient d avoir ecliappe au pouvoir des scliismatiques et me couvraient les mains de baiser affectueux. Tous nos religieux ne me manifesterent pas moins de joie, et a mon tour je les felicitai d etre sortis vainqueurs, sans coup ferir, de Fattaque injuste qu ils avaient eu a repousser.

Maintenant, Reverendissime Pere, je vous prie de bien remarquer que de notre cote nous ne donnons jamais occasion a de semblables querelles avec les scliismatiques au milieu desquels nous sommes condamnes a vivre ; au contraire nous supportons

mille injures, mille calomnies de leur part, sans jamais nous en plaindre; mais assurement, s ils entreprenaient encore de nous ravir nos derniers sanctuaires, nous leur montrerions que les Franciscains sont les successeurs des croises, et au vieux cri de Dieu le veut, nous perdrions la vie plutot que de nous laisser iniquement depouiller.

Apres vous avoir, Eeverendissime Pere, rendu compte de tout ce qui s est passe, je vous demande votre sainte benediction.

Votre tres-humble et tres-obeissant fils,

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