PR. ARCHANGE DE MONTE PANO
gardien,
BethU&n, 5 Janvier 1864, a deux keures du matin. EEVERENDISSIME PERE,
Qui aurait jamais cru que cinq jours apres les douloureux evenements qui sont arrives en cette ville de Bethleem, je serais reduit a faire coiinaitre a votre Paternite Eeverendissime un autre fait peut-etre plus douloureux encore? Oh ! s il a ete de cide par la divine Providence que la Palestine soit un theatre de luttes continuelles pour les fils du Pere Seraphique, que ce soit a la gloire du saint nom du Sauveur ! Mais sans vous tenir plus longtemps en suspens, je vous dirai que peu s en est fallu hier soir qu on n ait enleve TEtoile d argent qui marque la place ou notre aimable et divin Eedempteur est venu au monde, et voici comment. Tout harasse de fatigue a la suite des querelles des jours precedents, je m etais hier soir couche pour me reposer, quand mon drogman consterne m eveille tout-a-coup et m apprend qu a Finstant meme (il etait environ onze lieures) peu s en etait fallu que les voleurs n eussent enleve du sanctuaire Fetoile d argent. Vous pouvez vous imaginer 1 effet que produisit sur moi cette nouvelle ; je me leve a la hate et je cours aussitot chez le drogman Pie Longo, envoye, comme vous le savez, par le pacha, afin de veiller a ce que les grecs n excitassent point de nouveaux desordres le jour de TEpiphanie, comme ils 1 avaient donne a entendre. Or, voici ce que me raconta le drogman. Vers une heure et quart, Tancien drogman grec et un moine vinrent frapper a celle de nos portes qui ouvre dans le temple de sainte
Helene. Quand noire portier accourut au bruit avec les domestiques, on lui dit de m avertir aussitot que des voleurs etaient occupes a, enlever TEtoile. Mais avant de me faire eveiller, M r Longo, soupconnant quelque trahison, chargea de descendre tout doucement dans le sanctuaire le janissaire Abet qui etait venu avec lui, nos doraestiques et le sacristain, afin de s assurer du fait, en laissant les premiers continuer de frapper a la porte. Nos domestiques, montrant une egale prudence, parce qu ils craignaient aussi un piege, ne voulurent pas que notre sacristain entrat avec eux dans le sanctuaire. Toujours est-il qu arrives au lieu venerable, ils trouverent qu on avait creuse le tour dcs clous d argent qui attachent les rayons de TEtoile, et virent a cote une troupe de Grecs a la mine sinistre (mal m en cut pris si j etais imprudemment descendu). 11s retournerent aussitot pres de Longo et lui firent part de ce quails avaient vu; il n hesita plus alors a me faire bien vite eveiller. L affaire en cet etat, nous convinmes qu il etait necessaire d appeler la force turque, et d aviser immediatement le gouverneur musulman de ce qui se passait par le janissaire Abet. Le gouverneur accourut sur le champ, apres avoir joint ses quelques hommes a ceux que le gouverneur de Jerusalem avait envoyes la veille a notre secours. Nous descendimes alors dans le sanctuaire, ou nous trouvames nos Grecs qui faisaient semblant de pleurer a cause de 1 odieuse tentative des voleurs. Mais le gouverneur et Longo eurent la bonne idee d interroger a Finstant meme les pelerins grecs et americains qui etaient reunis la, et trois jeunes gens, d une quinzaine d annees, firent bientot connaitre que les voleurs etaient presents ou bien pen eloignes. En consequence, pour les empeclier de prendre la fuite ou de se laisser corrompre a prix d argent par les grecs, ou les mena en prison, afin de pouvoir mieux les examiner. Une dame schismatique russe, egalement presente, dit aussi avoir vu celui qui avait essaye de detacher FEtoile, et etre a meme de le reconnaitre si on le lui presentait. Voila, Eeverendissime Pere, le.fait douloureux qui s est passe cette nuit; vous le connaitrez encore mieux par la relation orale que vous en fera le drogman Longo, qui va avec un cavalier turc porter u Jerusalem le proces verbal qu en a fait dresser aussitot le gouverneur. Je sais que cette nouvelle contristera profondement votre coaur ; mais ce qui me rassure, c est que les Grecs auront a payer cher ce sacri-
lege egalement injurieux pour la Prance et pour le sultan, puisque TEtoile a etc placee en ce lieu par Tordre de ces deux puissances avec ^intervention de leurs representants, et qu on a en fait passer acte authentique. Aussi ne doute-je pas que cles ce matin, en apprenant 1 affaire, M r le consul de France n ait pris immediatement les niesures necessaires pour venger 1 outrage fait a son Empereur et notre protecteur Louis Napoleon III. En consequence, comme il est certain qu il ne tardera point a se rendre sur les lieux, j ai fait preparer une de. nos meilleures cellules pour le recevoir convenablement. Si en attendant il survient du nouveau, je m empresserai de vous en informer. Veuillez donner votre benediction a
Votre tres-humble et tres-obeissant fils, FJI. ARCHANGE DE MONTE-FANO, gardien.
BethUem, du convent sainte Catherine, 12 Janvier 1864. BEVERENBISSIME PERE ,
Vous ne pouviez m annoncer, par 1 entremise du drogman Pie Longo, une nouvelle plus agreable que celle de 1 arrivee du paclia, venant s assurer lui-nieme de ce qui a ete decide relativement a V Etoile d argent, et faire reparer le dommage cause par les Grecs. 11 est arrive, en effet, quand j^etais la, et je m en sentis plus satisfait que je ne saurais le dire. II est arrive vers dix lieures et demie du matin, escorte de quelques cavaliers, et nous sommes sortis du convent pour aller a sa rencontre, comme cela convenait. Le pacha entra directement dans le temple de S te Helene, sans meme prendre un instant de repos, descendit dans le sanctuaire, et s etant assis, suivant 1 usage arabe, pres du lieu ou le sacrilege avait et6 commis, il regarda avec une grande attention les rayons de V Etoile, seulement ebranles et disjoints par les voleurs, parce qu il leur avait ete impossible de degager tous les cloux par lesquels ils etaient fortement attaches. Apres cela il ordonna quails fussent bien retablis et fixes comme auparavant. La chose fut executee par notre digne confrere Francois de Nondola, qui excelle dans tout ce qui se rapporte a Fart du ser-
rurier, en presence des soldats du pacha, qui voulut bien, quand Tlieure du diner arriva, s asseoir, comme vous le desiriez, a notre table frugale, et s en montra tres-satisfait ; il fut meme si touche de nos marques de politesse, qu il protesta qu il nous en garderait une eternelle reconnaissance.
Eetournant ensuite an sanctuaire, il voulut tout voir en detail, vantant beaucoup 1 habilete du religieux qui avait parfaitement restaure I Mcile. II dit en meme temps en turc quelques paroles qu il me fit traduire aussitot par le drogman ; il lui recommandait, comme les portes du temple restaient <HIvertes pendant le jour, de taire bonne-garde autour de ce lieu. Remontant ensuite a cheval, il repartit vers trois heures apres midi avec son escorte pour Jerusalem. Louons le Seigneur de ce que, apres taut d inquietudes , VEtoile est restee mieux garantie que jamais a sa place, rnalgre les desseins iniques des Grecs, qui ne savent point se resigner a Ty voir. Eemercions en aussi le pacha qui voulut venir en personne venger Foutrage qu avaient commis quelques malheureux.
Enfin je remercie a son tour Votre Paternite Eeverendissime des peines qu elle s est donnees pour cette affaire qui a pris une si bonne fm, et surtout devoir obtenu du pacha qae cinq soldats turcs aient garde jour et nuit YEtoile jusqu a ce qu elle fut restauree. Et maintenant benissez de Votre Paternite Eeverendissime
Le tres-humble et tres-obeissant fils, PR. ARCHANGE DE MONTE-PANO, Gardien.
EGYPTE
Lettre du P. LUDOVIC DE PABRIAKO, Observantin de la Pro vince des Marches, au Eedacteur des Annales, sur la situation des Missions Franciscaines en Eg y pie.
Paris, 31 mars 1862.
TRES-EEVEREJJD PEKE MARCELLIN,
Le silence si long que j ai garde a Tegard de Votre Paternite vous aura peut-etre fait penser que Taffection que je vous ai
vouee s est affaiblie, ou que je porte moins d interet aux edifiantcs annales que vous publiez a la grande satisfaction de tons les gens de bien, ou bien encore que notre mission en Egypte est tellement staiionnaire qu elle n offre point de matiere propre a nourrir la piete de vos lecteurs. Ce n est cependant rien de tout cela, c est seulement le manque de temps qui m a empeche de vous ecrire quelquefois. Mais aujoufd hai que, loge dans notre commissariat de Terre-Sainte a Paris, je jouis d un peu de liberte , je veux reparer mes negligences passees en vous parlant de quelques ameliorations qui se sont operees dans les dix-lmit mois ecoules depuis que je vous ai ecrit. Je commencerai par Alexandrie pour finir par la derniere station qui est Eajum.
Yous savez que la ville d Alexandrie, important centre de commerce a cause du grand concours qu on y voit de negociants de toutes les nations, a pris une pliysionomie et des habitu des tout a fait europeennes, soit dans les edifices, soit dans la vie civile ; et si les Europeens portent souvent partout leurs propres vices dans les pays etrangers, il y a aussi toujours une elite de braves gens qui y transplantent les vertus, les idees et la religion de TEurope. J^ai eu lieu cV observer que parfois ceux-la memes qui se montraient dans leur pays tout a fait indifferents en ce qui concerne la foi, sentent, arrives en Egypte, le besom et se font gloire d etre catholiques. C est de Taccroissement prodigieux de la colonie europeenne qu^est nee la necessite de construire une nouvelle eglise qui reponde a ses besoins. Elle Femporte etonnamment sur toutes les eglises modcrnes de FOrient; a peine a-t-elle ete terminee qu il s est eveille, parmi les catholiques tant europeens qu orientaux du rite latin , une si vive emulation pour Tomer convenablement, qu en quelques mois on a vu comme par enchantement des chapelles mises en peintures et decorees de nouveaux grands tableaux, de lampes en cristal, d autels de marbre, de sorte que la premiere chapelle n^etait pas encore terminee, que deja des bienfaiteurs s^offraient spontanement a supporter les frais de Fornementation de la seconde. Mais il faut reserver ici une mention honorable a M. Bolizza, qui, fidele executeur des pieuses volontes de sa definite femme, a voulu, sans compter les depenses, enrichir Feglise d^un
orgue de quarante-cinq registres, sorti de la fabrique renommee des Tronci a Pistoie. A mon depart d Alexandrie on s occupait a le monter, avec Fespoir de Finaugurer le jour du Samecli Saint. Je desire que le modeste et genereux bienfaiteur agree ce peu de lignes comme un tribut de la reconnaissance que les Franciscains de Terre Sainte professent envers lui; elles contiennent aussi un eloge merite pour les habiles fabricants. Ce reveil du sentiment religieux, cette necessite bien sentie d orner richement la maison du Seigneur prouvent jusqu a Fevidence que la foi opere encore dans les cceurs, et que loin d etre morte, elle se developpe plutot d une maniere qui nous permet d entrevoir un meilleur avenir. Mais la foi des Alexandrins religieux ne s est point bornee a agir seulement dans 1 enceinte de la ville; elle a, au contraire, elargi son cercle d action. A la distance d environ dix-liuit minutes sur le chemin de fer, dans un lieu tout a fait desert, appele Rambeh, qui offre, au mi lieu de ses sables arides, un air vraiment balsamique, il s est eleve comme par enchantement une ville nouvelle, ou les nobles et les ne gociants d Alexandrie vont faire leur villeggiature et ou, a toutes les fetes, accourent des milliers de personnes enpartie de plaisir. Or nos Peres y sont alles ces jours derniers celebrer la sainte messe ; malheureusement la chapelle etait tout a fait insuffisante pour contenir taut de monde, et il fallait une eglise en rapport avec Jes besoins de la population. Mais qui en aurait fait la depense? Comment acheter rien qu un metre de terrain, qu on obtenait naguere gratuitement et qui se vend aujourd ; hui a des prix fabuleux? Mais la Providence n a jamais fait et ne fera jamais defaut aux fils de S 4 Fran cois qui se confient en elle. Le P. Augustin Sardi, prompt a concevoir et a exe" cuter les meilleurs projets, se met a la tete de Fentreprise; il en a parle a un riclie anglais dont je regrette de ne point me rappeler le nom, et celui-ci, quoique protestant, lui a donne un terrain plus que suffisant pour y batir une eglise, un hospice et une ecole, et y creer un jardin, dans une tres-belle situation, pres de la station du chemin de fer. Apres cela le meme Pere a ouvert une souscription publique qui lui produisit aussitot de quoi pouvoir mettre la main a Fceuvre. Le plan a etc approuve par tout le monde, et Feglise sera construite avec les precautions neeessaires pour qu elle puisse
egalement rester soit telle qu elle sera, soit se preter a F execution du plan entier, sans pcrdre ce qni aura etc fait, si Ton doit un jour 1 agrandir. C est parce qu on n a point toujours pris ces precautions qu il est arrive souvent qu on a du detruire ce qui venait d etre bati quelques annees auparavant. Ici je suis heureux de pouvoir dire a Tedincation des lecteurs des Annale* que Je premier a souscrire a cette entreprise a ete S. A. le Vice-Roi, qui, suivant les traces glorieuses de ses illustres predecesseurs , a voulu meme faire remise de tous les droits a payer pour le transport des materiaux de la rner au canal Mahmodie, et ce qu il y a de plus etonnant, c est que, lorsque Mgr Teveque benit et posa la premiere pierre avec grande solennite en presence d une foule innombrable, entoure de presque tous les consuls des puissances europeennes, le Yice-Roi voulut etre represents a la ceremonie par son ministre des affaires etrangeres. I/illustre prelat prononca ensuite un discours fort applaudi, ou il loua surtout la generosite du gouvernement et celle du donateur du terrain.
A plus de moitie chemin d Alexandrie au Caire , on trouve une grande ville nommee Thanta, et si Ton quitte la voie ferree pour penetrer plus avant dans la province, on en ren contre une autre, appelee Mahal-el-Kebir, et la il y a plusieurs centaines de catholiques auxquels manquent tout a fait les secours religieux. C ; est pour remedier a un inconvenient si grave que les Peres Leonard de Spigno et Remi de Toscane se sont charges de la difficile entreprise de construire dans chacune de ces localites une eglise et une ecole ; 1 affaire ne pouvait etre en de meilleures mains, et le succes en est garanti par ce que ces dignes missionnaires ont fait, le pre mier a Cafar-Zai at et le second a Damiette. Au Caire il manquait un hopital qui fut ouvert a tous, avec une direction et un esprit catholique, et de grandes difficultes s opposaient a cet egard a T execution du vceu general, parce que les uns voulaient en faire profiter un parti, et les autres un autre ; mais comme les institutions catholiques ne doivent point servir a celui-ci plus qu ; a celui-la, sous peine de sterilite et de mort, le Pere Custode, guide par ce sage principe, vint expres de Jerusalem, et voulut sans calculer les sacrifices mettre la main a Foeuvre, en en faisant supporter la depense annuelle,
de pres de 8,000 fr. par la paroisse. Ainsi nos malades recevront les soins et ^assistance que prescrit notre divine religion. Au Vieux-Caire les Sceurs Clarisses cfepensent beaucoup et ont une mauvaise habitation ; mais le P. Jeremie de Livourne, peu de jours apres qu il fut installe dans cette petite paroisse, a par ses bonnes manieres obtenu en don d une famille cophte, pres de notre petite eglise, une niaison spacieuse, ou les bonnes Soeurs seront mieux logees, et oii Tecole prendra de plus grandes proportions et produira de meilleurs fruits, sous la surveillance de ^excellent missionnaire. A Fajum tout est pret pour transformer Tegiise actuelle en demeure du missionnaire et creer une ecole, afin qu on puisse satisfaire aux nouvelles exigences qu amenera le chemin de fer, qui partant du Caire ira aboutir a cette ville commercante.
Jusqu ici je vous ai parle de peintures, d orgues, de restaurations, d eglises nouvelles, et de nouvelles stations fondees a Alexandrie, au Caire et a Fajum; retournant un peu en arriere, je vous dirai maintenant qu a Mansourah, lieu celebre par la captivite du glorieux S^Louis de France, et ou beaucoup de catholiques se trouvaient reunis par suite du commerce qui s y fait, Feglise actuelle ne suffisait plus, et outre les ecoles deja existantes de langue arabe et de langue italienne, il en fallait encore une de langue francaise. Mgr Feveque a remedie a Finsuffisance de Feglise par un appel a la charite des negociants, de sorte qu il y aura bientot un beau temple ; quant aux besoins de Fecole, le P. Custode y a pourvu, en y envoyant le bon Er. Joseph Marie de France, que vous avez bien connu a Fepoque ou il a pris inhabit religieux au convent de VAra Cceli, et qui, tant par ses manieres aiinables que par sa capacite, a su tellement captiver les esprits des negociants qu^il en a obtenu gratuitement tout ce qu il lui fallait pour Fetablissement.
Pour achever ce que j ai a vous dire, je laisse FEgypte et vais vous communiquer quelques nouvelles sur cette ville de Paris qui entretient de frequents rapports avec la Terre-Sainte. Je ne parle pas des peines que se sont donnees nos deux Peres, le celebre Maurice de Brescia et Fulgence de Turin, pour parvenir, il y a pres de huit ans, a relever le commissariat general de Terre-Sainte en Trance; je vous dirai seulement que jusqu ici une maison tenue en location avec une piece changee en chapelle formait Fhabita-
tion des religieux. Mais, comme des ames catholiques et genereuses n ont jamais manque de subvenir a Findigence de nos freres, le P. Fulgence, rassure par cette experience, a fini par se decider a entreprendre la construction d une eglise dediee a S te -Anne et a S^Antoine de Padoue, avec un petit couvent, dans la rue des Fourneaux prolongee, n 9. J ai eu la satisfaction de me trouver present a la benediction et a la pose de la premiere pierre de Tedifice, le 28 de ce mois. La ceremonie a ete presidee par Mgr de Segur, prelat domestique du Saint Pere, chanoineeveque du chapitre imperial de SVDenis, et elle s est passee d une maniere fort touchante. Le P. Fulgence a adresse quelques paroles bien senties a ^excellent prelat, qui a repondu avec cette facilite et cette clarte que tous admirent dans ses precieux opus cules. La ceremonie religieuse terminee, M. le cure de la paroisse a adresse une allocution a tout le peuple, le felicitant de Ferection du nouveau couvent, et enumerant les avantages qu on devait attendre de la nouvelle communaute. Puis Mgr de Segur reprit de nouveau la parole et, confirmant les pensees et les esperances manifestees par le cure, il s exprima en termes si pathetiques que tous les cceurs etaient emus; il finit en benissant Fauditoire. II nicest doux de faire remarquer ici que, independamment de nombreux membres du clerge seculier, les Peres Dominicains, Capucins, Barnabites, Jesuites, ainsi que les Preres des Ecoles chretiennes lionorerent la fete de leur presence, et y prirent tous part avec un veritable empressement.
Maintenant si nous retournons de Paris en Egypte, je suis sur que vous vous serez dit en vous-meme : Tout cela est bon et honorable, mais ce n est pas le point le plus important dans une mission. J en conviens moi-meme, et voila pourquoi je me suis reserve de vous parler, en terminant, de clioses sur lesquelles je veux surtout fixer votre attention. La mission catholique commencee par les apotres, sur ces paroles du Hedempteur : ite in universum mundum, predicate Evangelism, ne pent avoir d autre but et d autre moyen fondamental que la predication, une en substance, mais variee quant au mode, parce que la situation et les besoins des peuples sont differents. Quand on connait bien 1 etat religieux et scientifique des habitants de 1 Orient, entierement et uniquement adonnes au commerce, les europeens comme les arabes, on s apercoit vite que la methode strictement oratoire
ne serait intelligible qu a un tres-petit nombre et utile presque a personne. A Alexandrie et au Caire ^instruction religieuse est faible, ^instruction scientifique nulle, si Ton excepte quelques dizaines de personnes elevees en Europe; dans les ecoles locales on ne va point au dela de Farithmetique. Le predicateur qui arrive d Europe doit done changer entierement de methode, de genre et de style, parce que le langage qu il est accoutume de tenir dans les petites villes d ltalie serait peut-etre encore trop savant en Orient. A ne considerer que les dehors, la population d Alexandrie et du Caire ne laisse en verite rien a desirer, quant au luxe et aux belles manieres; mais quand on parle de religion, on entend Fignorance emettre les erreurs les plus grossieres. Aussi Mgr Feveque a-t-il voulu, apres un mur examen, remedier au mal, en substituant a la predication ordinaire ^explication de FEvangile en forme d hornelie, qui n astreignant pas le predi cateur a un sujet particulier, lui laisse la liberte de chercher avant tout a instruire, parce qu il peut s arreter aux passages de FEvangile qui conviennent le mieux aux besoins de son auditoire et attaquer plus frequemment les vices qu il importe surtout de deraciner. Moi qui en ai fait d abord Fexperience, je puis vous affirmer que je n ai point a regretter le mal que je me suis donne (la methode etait pour moi toute nouvelle); j^en ai ete bien recompense et par le nombre des auditeurs et par la maniere dont ils m ecoutaient. Pai voulu dire quelques mots la dessus, afin que les jeunes gens qui se sentiraient portes a aller en Orient sachent sur quel champ de bataille ils se trouveront et de quelles armes ils devront se servir pour retirer quelque fruit de leurs predications. Cette methode, une fois reconnue utile et meme necessaire, sera soutenue par Mgr Fevequc, et je sais qu elle est employee par mes successeurs, les doctes Peres Joseph de San- Eemo, a Alexandrie, et Frederic, de la province de S^Bernardin dans les Abruzzes, au Caire, religieux dont la capacite egale le zele. A Alexandrie il ne reste, pour Finstruction religieuse, plus rien a desirer, depuis qu on a pu la regler definitivement les jours de fete, de la maniere suivante : A 6 heures du matin, homelie en langue maltaise; a 9 heures en langue arabe; a 10 heures en langue italienne. A 4 heures apres midi, cate"chisme en langue italienne, langue comprise par presque to us les europeens et par beaucoup d orientaux. Aux jours ordinal-
res, le catecliisme se fait trois fois la semaine aux enfants arabe s et maltais dans leur langue, ainsi qu a plus de 600 ecoliers, au grand college de Terre-Sainte, dirige par les Freres de la Doc trine chretienne; nn autre Pere fait aussi le catecliisme dans des ecoles semi-publiques. 11 y a done six peres qui se consacrent a ^instruction religieuse. Au Caire, nn catechiste n a pas encore pu s y etablir, mais la predication en arabe y a ete regulierement reprise par les soins du P. Maxime de Pantasina, qui, Mission naire depuis plus de trente ans, n a pas hesite, malgre toutes ses infirmites, a se charger de cette lourde besogne. A Porto Said on entend repeter avec veneration le nom du P. Bernard d Orleans, a cause du zele avec leqnel il preche en francais. La pre dication se fixe de merae dans toutes les autres stations de la mission. II faut attribuer cette nouvelle impulsion donnee a la predication a la visite de Mgr Feveque qui, ayant apprecie les besoins locaux, a pris les mesures necessaires pour que chacun cut, en consequence, le pain de la parole divine. En outre, il y a eu a Alexandrie efc au Caire, en 1862, quatre fois des exercices de missions solennelles, telles qu elles se donnent en Europe, et en 1863 il y en a eu deux autres fois en francais, par les soins des tres-habiles Peres Eoger d Avignon et Gregoire de Belgique. Or, comme je passerai quelques mois en France, je vais par anti cipation vous donner encore quelques nouvelles d Egypte et vous dire ce qu on doit faire d iei a peu de temps.
Avant tout on cherche a relever la mission de Eossetto, presque detruite il y a dix ans, et dans laquelle VJiomme ennemi a cause beaucoup de dommages; mais plus ils sont grands, plus ils feront briller le zele du nouveau missionnaire qui ira en effacer les traces. Tout le travail auquel on se livre maintenant a pour objet la compilation d un catecliisme en arabe, en italien et en francais, qui puisse etre aclopte invariablement dans toutes les paroisses et dans toutes les ecoles soit de garcons, soit de filles. Or tout cela me semble assez prouver que, si FOrient s agite, les Missionnaires Pranciscains ne donnent pas. Devant la perspective du bel avenir que tout annonce, il reste seulement a desirer que les jeunes religieux, animes d un veri table esprit de sacrfice, courent avec ardeur prendre part a une ocuvre si importante, telle qu est la regeneration de 1 Orient par la religion et la science catholique, et viennent en aide ti
de vieux missionnaires qui travaillent dans la vigne du Seigneur depuis vingt, vingt-cinq, trente ans et plus, et qu il n est que trop juste de laisser se reposer. Je ne puis terminer sans vous dire que votre tres-savant P. Bassi continue avec ardeur ses doctes travaux sur la Terre-Samte et sur VEgypte chretienne, de facon qu il est a esperer qu il pourra bientot les publier. En vous souhaitant toutes les consolations du Seigneur, je me redis ici,
de votre Tres-Beverende Paternite,
Le tres-devoue et tres-obeissant serviteur,
P. LUDOVIC BOSSIXI DE EABBRIANO,
Franciscain de I Observance.
Lettre du P. VENANT DE SAN-VENANZIO, Prefet apostolique de la Haule-Egypte , Mm Obs. ref., au Reverendissime Pere General de I Ordre, sur la situation de la Mission Franciscame le long de I isthme de Suez.
Egypte, 13 avril 1864.
HEVERENDISSIME PERE,
Dans la relation que je vous ai envoyee Fannee derniere sur notre mission dans Tisthme de Suez, il ne m a etc donne de vous en faire connaitre que les debuts; je suis heureux de pouvoir aujourd hui vous en parler plus longuement.
Yous vous rappelez peut-etre, Eeverendissime Pere, que je vous ai dit que cette ville semblait devoir s accroitre rapidement. En effet, elle comptait alors a peine 160 catholiques, et Ton y en trouve maintenant deja plus de 400, la plupart europeens (francais , italiens, maltais), outre quelques grecs scliismatiques et cophtes, et une poignee de protestants qui ont aussi obtenu un de leurs ministres pour les assister.
INTos catholiques sont presque tous occupes, soit aux grands travaux du percement de 1 isthme, soit dans les messageries imperiales francaises, ou dans celles du vice-roi d^Egypte, soit encore a la construction du bassin des bateaux a vapeur; et plusieurs aussi dans la compagnie peninsulaire des anglais. Les quelques autres sont boutiquiers, petits marcliands, etc.
Get ctat de clioses a fait naitre ici comme un petit nouveau monde : des entreprises de messageries qui tour a tour amenent
et emportent de riches cargaisons et des voyageurs etrangers, des Indes et de la Chine ; la construction de maisons, de palais et de vastes magasins, puis, d un petit hopital, presque acheve, ou. Ton pourra recevoir et soigner les ouvriers malades ; et mille autres particularites qu il n est pas necessaire de preciser et qui ont fait de cette ville une petite ville europeenne.
Cela est surtout vrai depuis que Feau douce du Nil y a etc reeemment amenee au moyen d un inagnifique canal. Oui, apres les travaux gigantesques que la C ie de FIsthme a executes a travers les sables montagneux du desert long de plus de 150 |milles, Feau, si ardemment desiree, arrive enfin a Suez. On a celebre a cette occasion une grande fete le 9 decembre dernier, comme pour Fun des grands evenements de Fepoque. Pas un habitant ne manquait a la ceremonie, Fallegresse etait generale, et de bruyantes acclamations retentissaient de toutes parts en Fhonneur du vice-roi d Egypte et de Fempereur Napoleon III. En verite, outre le plaisir que faisait la vue de Feau dans le canal, avec les petites barques qui y flottaient, c etait une chose bien agreable de penser qu une outre d^eau douce a boire ne couterait plus le prix de deux francs, mais que desormais chacun en aurait autant qu^il lui plairait, pourvu qu il se donnat la peine d aller en prendre dans le canal.
C est la quatrieme fois qu^on fait venir Feau douce du Nil a Suez, oii clle a cesse d^arriver au temps du Calife Man sour (Fun des Abassides) qui fit combler le canal, parce qu il craignait d^etre attaque de ce cote. Les avantages qui en resulteront seront immenses; car on pourra maintenant mettre en bonne culture une partie de ce desert ; aussi tous les habitants de Suez ont-ils deja. demande quelques parcelles de ces terres qui, arrosees par le Nil, produiront a merveille.
Ici je ne puis m empecher d exhaler les sentiments qu excite en mon cceur la vue de ce desert, chaque fois qu il m arrive de le traverser en me rendant a Suez. // C est ici, puis-je dire avec transport, ce desert si fameux ou il plut a Dieu d operer tant de prodiges ! C ; est iei qu a passe le venerable patriarche Jacob avec toute sa famille, lorsqu il allait embrasser son bien aime fils Jo seph en Egypte ! C est ici que Moise, ce grand chef, a conduit le peuple d Israel, c est-a-dire plus de 60,000 braves combattants, outre les femraes, les vieillards et les enfants, aiin de le soustraire
a la cruaute et a la tyrannic de Pharaon ! C est ici que Pescortait le jour une epaisse colonne de nuee et dans les tenebres de la nuit une colonne eclatante de feu ! C est ici que le cruel Pharaon se mit a la poursuite du peuple de Dieu avec 600 chariots, 5,000 chevaux et 2,000 fantassins; mais, quand Moi se fut arrive aux bords de la Mer Rouge, il y entra avec tous les siens qui la passerent a pied sec, tandis que les Egyptiens y resterent ensevelis sous les eaux ! Eiifin c est ici qu a passe et repasse le Sauveur Jesus avec Marie, sa Mere bien aimee, et S* Joseph, son pere putatif, pour aller en Egypte et pour en revenir ! Que de grands souvenirs ! Et aujourd hui voila qu on traverse ce de sert en moins de cinq heures par le chemin de fer; voila qu il possede une ligne telegraphique et un canal d eau douce qui 1 arrose et qui bientot sans doute sera sillonne par des navires. Revenant a la mission, je vous dirai maintenant comment on Fa organisee. D abord je dois avouer avec regret que les catholiques de Suez ne frequentent pas tous 1 eglise, pretextant qu elle est trop petite. Nous esperons done que, quand la nouvelle eglise sera terminee, ils la frequenteront davantage, puisqu elle sera plus que suffis,ante pour les contenir tous. En attendant, le 24 Janvier de Fannee derniere, j ai prie Mgr Pascal, notre delegue apostolique, de venir a Saez, afin d administrer la Con firmation au peu d enfants qui s y trouvaient. Le digne prelat condescendit a ma demande, et mon petit troupeau lui fitle meilleur accueil possible. II fut decide que Mgr confirm erait le lendemain, qui etait un dimanche. C est ici le lieu de dire que notre mission ayant, il y a quelque temps, achete une petite negresse, que j ai placee dans notre ecole du Caire, j ai pense qu il serait bon de la faire conduire a Suez en cette circonstance, pour qu elle y recut solennement de Mgr le bapteme, la confirmation et la premiere communion; je voulaispar ladonner tout 1 eclat possible a cette visite pastorale. En effet les ceremonies saintes s accomplirent de la maniere la plus satisfaisante dans notre pauvre eglise, que nous avions modestement ornee aussi bien que nous pumes le faire ; tout le peuple y etait accouru pour voir une fete religieuse qui se celebrait pour la premiere fois dans ce lieu desert. II n y manquait merne pas plusieurs juifs et protestants, frappes d une profonde admiration a un spectacle si emouvant dont ils n avaient jamais etc temoins. La neophyte prit le nom
de Philomene. Puis, apres une courte allocution, Mgr lui confera, ainsi qu a sept autres garcons et filles, le Sacrement de la Confirmation. Ayant ensuite celebre la sainte messe, avec accompagnement de belle musique, et distribue le pain eucharistique a cinq de ces nouveaux nourrissons de 1 Eglise, il finit par donner L\ tous les fideles la benediction papale.
J ajoute avec une vive satisfaction qu Ismail-Pacha, le viceroi actuel, nous a fait don du terrain que nous desirions tant obtenir pour y batir Teglise et Thospice ; le gouverneur nous en a fait la remise officielle le 10 octobre dernier. Ce terrain,, de 2,502 metres est plus que suffisant; il se trouve dans une posi tion agreable, precisement au centre de la nouvelle ville, pres des etablissements francais. On a deja dresse le plan de Feglise, dont la longueur sera de 32, et la largeur d environ 12 metres ; elle aura trois autels avec une belle coupole et un joli clocher d un cote et 1 hospice de Fautre.
Maintenant prions la Providence de nous fournir les ressources necessaires pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des ames. Enfin , Reverendissime Pere , benissez-moi et croyez-moi ,
de votre Paternite Reverendissime,
Le tres-humble serviteur et subordonne,
En. VENANT DE SAN-VENANZIO, Prefet apostolique de la Haute-Egypte et de Suez.
HERZEGOVINE.
Lettre du Missionnaire apost. A. 8., Min. Obs. au P. PASCAL
BUCONJIC, professeur de tkeologie sacree au convent de ^ Co?li, sur la situation des Missions Franciscaines en ces contrees.
SiroJci-lrig, 28 mars 1864.