TRES-CHER PERE CYPRIEN
II est bien temps que je vous fasse lire de mon Venture. Cependant je suis stir que, sacliant quel fardeau pese sur mes epaules, vous lie voudriez pas me reprocher mon silence. Je m etais main tea fois propose de vous ecrire; rnais mes occupations ne me Font pas permis. Ainsi, vous pouvez m en croire, j ai la plus de vingt lettres auxquelles il ne m a point encore ete donne de repondre. Vous direz, est-il possible? Tres-possible. J occupe un poste au-dessus de ma portee : celui de superieur charge du gouvernement d un archidiocese me semble si important, que la crainte de me troinper me fait trembler. II n y a point de jour, ni meme d heure ou je ne sois inquiete, meme pour ce qui regarde le temporel; car je dois agir a la fois en cure, en eveque et en gouverneur. Si au moins j avais pres de moi un conseiller sur et eclaire auquel je pusse m ; adresser! mais cette grace meme m est refusee; aussi ne sais-je en certains moments ou donner de la tete. Je ne cesse cependant de remercier le Seigneur de ce que, connaissant mes bonnes intentions, il daigne m accorder ^assistance qui m est necessaire. Les besoins de cet archidiocese sont nombreux et puissants; son etendue est immense, il y a peu de pretres, et les pauvres fideles restent presque prives des secours du ministere Evangelique. C^est pour cela qu au dernier careme j ai du me transporter dans la grande paroisse d Ipek, afin d en aider le cure a visiter ses ouailles, a entendre les con fessions, a celebrer la sainte messe, a precher et a expliquer aux fideles les preceptes de notre sainte religion. On a beaucoup de mal a se donner dans la tournee pastorale qui se fait en careme; car apres avoir chevauche trois ou quatre heures pour arriver a un village, on est reduit a entrer dans une cabane ou Ton ne troave qu un bon feu et un peu de paille pour s etendre. Vers le soir, on apprend leurs prieres aux garcons, et Ton raconte quelques traits propres a leur inculquer la pratique de la religion et a arracher de leur coeur les sentiments de haine et de vengeance qui ont ici le plus grand empire; puis on mange un peu de pain de mais avec quelques haricots cuits a 1 eau, sans huile, sans
vinaigre, et encore en si petite quantite qu il faut parfois bien remuer sa cuiller dans cette eau avant de parvenir a, y pecher quelqne chose. Quand on a mange, on se couclie sur nn lit dur qui n est autre que la terre nue, et Ton attend le lendemain, sans pouvoir trouver le sommeil tant par suite de Fincommodite da lit qu a cause d insupportables insectes qui s attaquent a vous sans vous laisser un instant de repos ; au dernier careme j en etais tellemeni, convert qu a force de me gratter je m etais mis tout en sang. Le matin nous nous levons de bonne heure, nous entendons les confessions (quelquefois jusqu a deux ou trois heures apres midi), nous disons la messe, nous prechons et nous distribuons FEucharistie. Apres la celebration du Saint Sacrifice nous mangeons encore quelque nourriture, et bientot prets, nous nous dirigeons vers un autre village pour y faire la meme chose. Malgre toutes les fatigues que j endurais, je me sentais heureux d aider ces pauvres fideles, et grace a Dieu, les fruits de mon ministere furent abondants. Je me propose de batir encore dans cette paroisse une nouvelle eglise et un second presbytere, afin de mieux pourvoir aux besoins de ces chretiens. J^ai ecrit a ce sujet a la Propagande de Home , qui a approuve mes projets et m a envoye pour ces constructions la somme de neuf cents francs; la Providence nous fournira le surplus necessaire.
Le 7 du courant le clerge de cet archidiocese s^est reuni dans une espece de synode, suivant Tusage annuel, et apres avoir pris quelques dispositions dans Finteret des ames, il a redige Fadresse ci-jointe a Sa Saintete ; tons les pretres Font signee, et je vous en parle pour que vous ayez la bonte de faire au moins annoncer dans quelque journal que cet archidiocese n oublie pas le Pape.
La pierre tumulaire que vous m avez commandee a Venise a la memoire de Mgr JBogdanovic est arrivee intacte, et le 8 de ce mois, apres une messe solennelle de Requiem pour Fame du prelat defunt, elle a ete, a la satisfaction generale, posee sur le tombeau. Je dois done vous remercier, tres-clier confrere, de la peine que vous avez prise pour me procurer cette pierre. Le Seigneur vous en recompensera.
S il y a quelques longueurs dans ma lettre, attribuez-les seulement au plaisir que j eprouve a m entretenir avec vous. Pensez a moi dans vos prieres, a moi et a cet archidiocese, afin que le Seigneur daigne bientot lui envoyer le nouveau pasteur si desire.
Le Fr. Theodoric se porte bien et vous salue de creur; il voudrait savoir ou se trouve actuellement le P. Clmrles de Milan,
Eecevez enfin mes salutations cordiales, vous et tous nos con freres^ tandis que je me dis bien sincerement,
Yotre tres-affectionne et devoue confrere, FR. MARIEN DE PALMANOVA, Miss, apost. Min. Obs.
AFEIQUE CENTEALE.
Lettre du P. CYPRIEN DE THE VISE, jorofesseur de tkeologie cliez Us Min. Obs. a Venise, au Redacteur des Annales, avec qiielques nouvelles sur la Mission Franciscaine de I* Afrique Cent rale.
Venise, 16 avril 1864?.
TRES-EEVEREND PERE,
II y a quelque temps que vos Annales des Missions Francis* caines ne parlent plus de notre mission de FAfrique Centrale, comme beaucoup de personnes le desireraient vivement. J^ai eu Foccasion de recueillir a ce sujet quelques nouvelles detacliees, et aussi de m en entretenir avec un de nos confreres qui y a demeure en qualite de missionnaire ; j avais done pense, Tres-Reverend Pere, vous faire une chose agreable, en vous ecrivant le peu que je savais, quand voila qu hier le E. P. Louis, gardien de notre couvent de Eitiro (de cetfce province de Venise), eut Fattention de me faire communiquer une lettre a lui adressee par notre confrere le P. Michel- Ange de Verone, missionnaire apostolique precisement dans 1 A.frique Centrale, et datee a Scellal du 22 fevrier dernier. C est ce qui m engage a vous ecrire plus tot, en ne prenant dans cette lettre que ce qui peut le plus interesser les lecteurs des Annales de nos missions.
II est facile, pour peu que 1 on connaisse le climat de FAfrique Centrale et le caractere de ses habitants, de se rendre compte de la situation difficile ou s y trouvent nos missionnaires; en effet, les chaleurs, ineme les moins fortes, de ces regions sonfc tout a fait insupportables pour les Europeens, et les Negres par leur paresse et leur inconstance sont presque incapables de pro-
filer du moindre enseignemenl soil profane, soil religieux. Depuis quelque lemps j ai recu la triste nouvelle de la mort d une vinglaine de missionnaires qui onl succombe en moins de deux ans tantot a des fievres violentes, tantot aux suites de coups de soleil, de sorle que les aulres onl du, precisement pour se conserver dans 1 interet de ces pauvres negres, abandonner plusieurs stations de la mission, el se tenir un pen plus loin de FEqualeur.
Parmi eux etait le P. Michel Ange de Verone , qui avec six compagnons, tous de la province de Venise, avail deja passe le grand desert, el reside, an dela du Charlum, dans les slalions de Santa-Croce el de Gondocoro. Mais pour ne pas lomber a son tour, il dul se retirer a Scellal, premiere stalion des Missions JFranciscaines dans FAfrique Cenlrale, ou il jouil mainlenant (Tune assez bonne sante el travaille au bien d habitants vraiment malheureux.
Or, se met tan t a depeindre dans sa lettre les conditions de sa nouvelle residence, il dil que la maison, ainsi que la petite eglise de la mission, se trouve, a peu de distance du village de Scellal, sur les bords du Nil, tout entouree de hautes montagnes de r;ra-
nit, aussi nues el aussi arides qu on peul le concevoir, el qui, refletant les rayons du soleil, Iransmellent dans cette vallee etroile une chaleur telle que, dans les jours les plus frais el menue a 1 ombre, elle s eleve jusqu^a 45 degres du thermometre E-eauinur. Quanl a la nourriture, elle y esl si mauvaise que la viande de vieux chameau lout efflanque est un grand regal, quand on peul s* en procurer. On trouve aussi a Scellal une espece de pelits haricots, donl les Negres ne mangenl que les feuilles, el un aulre legume encore iriferieur qu ils nommenl dans leur langue Cassavangheck. Cela excepte, il n y croit ni herbe potageres ni grains, bien que les Missionnaires aienl essaye plusieurs ibis d en semer el qu ils aienl pris des moyens pour arroser la lerre avec Feau du Nil. La langue loule pariiculiere que parlenl les habitanls esl fort difficile; mais ils se servenl aussi d une espece de dialecle arabe, hormis les femmes qui ne le connaissenl pas, el qui, lorsqu elles s appellenl ou se demandenl quelque chose, onl 1 habilude de crier horriblemenl, en imitanl le chanl du coq.
Ce peuple esl loul a fail barbare dans ses moeurs ; quant a la religion il esl musulman, mais sans mosquees el sans fanatisme. Si quelqu tin meurl, les negres se rendenl en grand
nombre a 1 habitation du defunt, et apres lui avoir donne la sepulture au milieu de grands cris qu ils poussent en signe d une profonde douleur, ils y retournent et passent au dehors pas moms de cinq jours et cinq nuits, ou meme davantage, suivant la qualite du defunt, dont ils se racontent mutuellement les actions en guise de legendes avec mille exaggerations bizarres que leur inspire une imagination sans frein. De leur cote, les femmes crient au plus fort, battent des mains et des pieds et font les con torsions les plus ridicules pour exprimer leur douleur.
Les maisons sont de vraies huttes en branchages entrelaces en enduits de limon, sans fenetres, sans meubles et sans ornements ; en resume, le genre de vie de ce peuple est extremement miserable, par suite de la constante faineantise ou il croupit.
Relativement au fruit de cette mission , le P. Michel Ange assure que le terrain est fort ingrat et quasi-sterile, en depit des efforts et des travaux des missionnaires, principalernent a cause de 1 excessive instabilite des indigenes. Neamnoins la charite de 1 Evangile, qu on leur fait a chaque instant connaitre et experimenter, ne laisse pas que d exercer quelque influence sur ces esprits incultes et grossiers. Les malades ne cessent d affluer a la maison de la mission, et y recoivent des conseils et des remedes que les missionnaires donnent gratuitement a tous sans distinction, et c est ainsi qu ils gagnent peu a peu la confiance de ce peuple, comme le prouve le fait suivant, raconte par le P. Michel Ange :
n Ces jours derniers, dit-il, un pauvre negre, jeune homme d environ vingt ans, tombe en servitude, se trouvait enchaine sur une barque du Nil pour etre transporte et vendu au Caire. II arriva que son maitre amarra la barque a peu de dis tance de notre maison, et Dieu permit qu il debarrassa le captif de ses liens et le laissa seul, pendant qu il allait pour ses affaires au village voisin. L esclave sut profiter de ces moments de liberte, et ayant apercu notre petite eglise, il s y refugia, sur d etre protege par les missionnaires, et protestant qu il ne voulait plus retourner aupres de son maitre, mais qu il voulait se faire chretien. Cette resolution ne presentait certainement pas tous les caracteres de la sincerite; j accueillis neanmoins ce pauvre homme
et le defendis centre les pretentious d un maitre barbare, et comme il montre vraiment de la bonne volonte et une vive inten tion d embrasser le christianisme, meme depuis que le peril a cesse, j ai 1 espoir de Famener a la foi un jour ou Fautre; en at tendant je m occupe a 1 instruire des mysteres de notre sainte religion. Ainsi s exprime le Pere.
Maintenant j ajoute, moi, que si c est une excellente O3uvre de charite de sauver une seule aine, il faut considerer comme tres-meritoires les fatigues et les souffrances les plus penibles que cette oeuvre impose, et nos missionnaires font bien de perseverer dans cette mission, quelque difficile, quelque sterile qu elle paraisse, et quoiqu ils aient a lutter contre un obstacle presque insurmontable, celui du climat, qui les tue si souvent.
Deja ils obtiennent chaque annee la conversion de quelques adultes; puis, en baptisant les enfants pres de mourir, ils ouvrent les portes du ciel a un grand nombre d ames. En outre, par la cure des maladies des habitants et par d autres oeuvres de charite, ils se menagent de plus en plus le mojen de semer dans leur cocur les germes de la civilisation et les maximes de la vraie religion, de sorte que toutes les raisons se reunissent pour qu on n ; interrompe point une ccuvre si sainte et si belle, comme le voudraient quelques personnes peu penetrees de 1 esprit de FEvangile. A cet egard je ne saurais, certes, admettre ce qu a naguere ecrit un voyageur francais qui, a son retour de FAfrique Centrale, fondait sur des moyens purement humains la possibility d ; une mission catholique en ces contrees. En resume, tous ses raisonnements aboutissent a cette conclusion qu il sera impossible d y etablir FEvangile, tant qu elles ue seront pas soumises a un gouvernement catholique qui ameliore la situation materielle du pays, ouvre des routes et des canaux, et prete un fort appui aux missionnaires. Mais qui a jamais entendu emettre des opinions aussi contraires au christianisme? Comme si Tefficacite de TEvangile dependait de la protection des gouvernements ! Comme si les apotres 1 avaient preche au nom de Cesar, et sous le bouclier de la puissance seculiere, ou si plutot, pauvres et meprises, ils n avaient pas annonce Jesus- Clirist pauvre et crucifie !
Les inoyens humains ne sont assurement pas 5, dedaigner, mais il ne faut point les prendre comme le principal fondement
dc la religion, et de meme que la vertu de la croix triomphe aujourd hui en Amerique chez les tribus sauvages et feroces des Tobas, grace au zele des pauvres fils du pauvre Francois d Assise, de meme elle triompliera parmi les Negres de FAfrique Centrale, pourvu qu il plaise a Dieu de detourner d eux la malediction de Cham, qui pese encore sur leur tete. Honneur done a nos missionnaires qui dans leur sublime abnegation sacrifient intelli gence, saute, vie meme, au salut de ce peuple infortune, et qui s encouragent a perseverer dans leur genereuse entreprise par la pensee que Dieu, qui seul leur a inspire leur ceuvre, la meucra aussi a bonne fin.
Ici je ne puis m empecher d exprimer des vceux pour voir disparaitre uu obstable tres-grave qui compromet le succes des mission naires, et qu on n a jusqu ici point ou pas assez remarque : c est que les voyageurs ou les marchands de fourrures, que le mobile de Pinteret pousse seul dans ces regions brulantes et souvent sous la protection des missionnaires, detruisent tons les germes que ceux-ci out semes et combattent leurs pre dications par les plus scandaleux exemples. Voila la plaie, la veritable plaie des missions en Afrique : beaucoup de ces mar chands, qui se clisent chretiens, menent une vie pire que celle des negres , et exercent dans le pays 1 apostolat du demon, en y commettant toute sorte de crimes. Tan tot ils enlevent des enfants pour les vendre ou en faire leurs esclaves; tantot ils ne craignent pas de tuer a coups de fusil des negres sans de fense, pour leur voler une dent d elephant, une peau de tigre, et je ne dis pas tout. Eufin , quand ils sont rentres en Europe, ils pretendent discourir sur la possibility et les conditions d une mission catholique en ces contrees !
Pour nous, cher Pere, ne cessons point de demander a Dieu
qu^il daigne faire croitre la semence evangelique, jetee sur ce sol
rebelle, au prix de tant de sueurs et de privations ; car celui qui
plante ou celui qiti arrose ne fait rien, c est Dieu qui donne
I accroissement 1 .
Sur ce, veuillez, me regarder tou jours, tel que je suis, comme
Yotre tres-affectionne confrere, FR. CYPRIBN DE TREYISE, Min. Ols.
J ) A on qui planlal neque qui rigat cst aliquid, sed fjuiincrcmentum dat Dcus.
TROISIEME PAETIE.