‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 25 sur 73 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

SEEVIE. -

Lettre du P. Louis TAGGIASCO DAL SASSO, Mm. Obs. re/., Prefet apost. de Servie, au Reverendissime P. RAPHAEL DE PONTECCHIO, genenal de I Ordre, sur la situation de la Mission Franciscaine et de la religion catholiqiie en ces contrees.

Zumbi, le 16 mars 1864.

REVERENDISSIME PEIIE GENERAL,

Je n ai pas repondu plus tot a ce que vous m avez demande relativement a la situation de notre mission en Servie, parce que j attendais pour le faire Tarrivee du nouvel eveque, qui, pen sions-nous, devait sueeeder a feu Mgr Bogdanovich ; mais voyant qu il tarde longtemps a venir, je ne differe pas davantage de vous satisfaire. Je vous dirai d abord que Mgr Bogdanovich etant mort presque subitement, sans nommer un vicaire capitulaire, tous les cures et missionnaires de cet archidiocese se reunirent et choisirent a ces fonctions le P. Marien de Palmanova, secretaire, Min. Obs. jusqu a ce qu^on eut recu les ordres de la Sacree Congregation de la Propagande. Celle-ci le confirma dans cette charge, en lui donnant tous les pouvoirs d^administrateur, tels qu^en jouissait le defunt. Quant a nos rnissionnaires, j ai le regret de vous dire qu ils sont peu nombreux; car bien que nous ne soyons charges que de la paroisse rurale de Zumbi, nous sommes obliges de pourvoir a tous les besoins spirituels de celles de Jacova et de Preserendi, quand on nous appelle. Nous som mes trois : le prefet (celui qui a Thonneur de vous ecrire), nomme Pr. Louis Taggiasco, du diocese de Ventimiglia en Ligurie, missionnaire depuis vingt-trois ans, et prefet apostolique depuis dix, dont 7 a Putati et 3 dans la mission de Servie, ou il se trouve actuellement; le P. Emile de Cles, Tyrolien, mission naire depuis 14 ans; et le P. Emmanuel de Carpineto en Piemont : le premier, religieux de la province de Rome, et les deux autres, de la province Seraphique.

L^archi diocese comprenant cette mission comptait deja beaucoup de missionnaires et de catholiques, avant que le pays fut envalii par les troupes autrichiennes sous le regne de Timperatrice Marie Therese; mais il rcsta presque entierement prive des

uns efc des autres, quancl elles opererent leur subite retraite : la plupart des pretres Missionnaires tomberent sous les coups des Turcs en fureur, et les autres n y echapperent que par la fuite; quant aux fideles, ils se virent si cruellement opprimes que le plus grand nombre adhera au Mahometisme, quoique souvent en apparence seulement. AujourcVhui encore il y a des gens qui professent interieuremeut le catholicisme et qui se montrent turcs a 1 exterieur, soupirant apres le temps ou ils pourraient manifester librement leurs croyances. Car la liberte proclamee par le Sultan ne sert ici a rien : les Turcs de la localite, disciples fanatiques de Mahomet, ue tolereraient nullement une pareille liberte, et les convertis courraient risque de perdre la vie. Deplorable situation! Ces pauvres gens ne sont ni catholiques, puisque les lois de TEglise interdisent de pourvoir a leurs besoms spirituels et de leur administrer les sacrements ; ni musulmans, puisque, issus de families catholiques, ils protestent vouloir conserver la foi de leurs ancetres. II s ensuit quelque chose de vraiment etrange : c est qu a la fete de Paque ils demandent avec avidite aux pretres catholiques les cadeaux qu ils savent pouvoir leur etre donnes, tels que du pain, des ceufs, du fromage ou autres objets seniblables, ou bien ils cherchent a faire celebrer une messe pour leurs parents ou a obtenir des recettes pour les guerir de leurs infirmites; seulement ils ne veulent pas que Fun soupconne chez 1 autre cet attachement secret a la religion catholique. Au fond, ils n en connaissent presque rien, quoique la plupart aient ete baptises, ceux-ci dans leur enfance, se trouvant en danger de mort, ceux-la par des pretres qui n ont pas craint do contrevenir aux lois ecclesiastiques. Mais ce serait peu que ces Chretiens caches croupissent dans une si grossiere ignorance; le pis est que beaucoup de catholiques declares ne different nulle ment d eux. En effet, il suffira de dire que quand, Tannee derniere, j allai apres Paques aider le cure de Peccia a administrer les Sacrements dans beaucoup de villages eloignes de la ville, je ne trouvai presque partout que des noms turcs, bien que ceux qui les portaient se prononcassent aussitot en faveur de notre religion, de sorte que les mahometans les comptent tons an nombre de leurs coreligionnaires. II ne saurait malheureusement ne pas en etre ainsi pour des hommes disperses, comme ils le , en qualite de bergers dans des contrees ou ils ne voient

le pretre a peine qu une fois Tan, et furtivement, et par con sequent sans recevoir aucune instruction ! II faut toutefois avertir que ces conditions desolantes n existent heureusement que dans la paroisse de Peccia. La Mission Tranciscaine n a ete retablie dans cet archidiocese de Servie qu en 1841, a la demande de D. Gaspar Crasnich, qui en etait vicaire apostolique. Nos religieux trouverent alors le pays tel que Tavait laisse la persecution dont j ai parle ci-dessus, apres le depart des trou pes de Marie-Therese, sans eglises, sans ecoles de doctrine chretienne, sans predication, sans rien erifin de ce qui importe au salut. Entreprenant neanmoins Tceuvre difficile d y faire revivre le Catholicism e, ils jeterent les fondations de plusieurs eglises, entr autres, de celles de Peccia et de Jacova; et ils auraient fait da vantage, si la Providence leur eut menage des ressources suffisantes. Quant a la paroisse de Zumbi, nous avons une ecole gratuite pour tous ceux qui veulent la fre quenter; mais il y en a peu qui en profitent, parce que presque tous les habitants s occupent uniquement de leurs troupeaux. Cependant on ne saurait nier que nos constantes predications, nos instructions et nos travaux spirituels assidus n aient comme renouvele ce diocese. Notre paroisse, assez petite, ne compte que 500 ames, tandis que celles de Jacova et de Peccia sont tres-vastes, la premiere comptant plus de 6000 ames, eparses dans les plaines d alentour, jusqu a une distance de six lieues, et la seconde, pres de 4000, egalement eparses dans la campagne, avec un seul pretre qui en a la charge.

eFajoute que les habitants sont presque tous des etrangers, venant la plupart des montagnes des Meredits, lieux alpestres, sauvages et steriles; ceux-la, chasses par la misere du pays de leurs ancetres, descendent dans des lieux fertiles et agreables; les autres viennent des montagnes du haut Pulati, de Beriscia, et d autres lieux sur les rives du Drino, dans I interieur des montagnes, berceau qu ils ont egalement quitte, qui par misere, qui a la suite d uii assassinat, pour echapper a la vengeance des parents de leur victime. II faut en dire autant des catholiques de Preserendi, dont quelques-uns cependant sont r.atifs de Cossova, et d autres, en plus petit nombre, descendent d anciennes families etablies la des avant Finvasion des Turcs. La paroisse de Preserendi compte environ 100 families, qui habitent le bourgj

et autant, an dehors; les premieres se composent Partisans, les secondes de colons ou de bergers, dont le nombre total s eleve a pres de 2000. II y a encore deux autres paroisses, celle de Zarnagora et celle de Jagnevo, dont les catholiques semblent etre des indigenes, a ^exception de quelques families qui parlent le dialecte slave propre & la Servie, bien que dans les villes voisines de 1 Albanie, tout le monde parle generalement trois langues, le turc, le slave et Palbanais. La paroisse de Zarnagora compte environ 1500 ames, et celle de Jagnevo 800. Les habitants sont aussi de pauvres gens, avec eette diffe rence que ceux de Zarnagora possedent des terres (ce sont les seuls dans cet archidiocese), tandis que ceux de Jagnevo fabriquent surtout des ornements doinestiques, tels qu anneaux, boucles d oreilles, etc., qui vont se vendre par toute la Servie, la Roumelie, le Montenegro et ailleurs. Naguere encore les catholiques etaient fort opprimes, plus que les schismatiques Sla ves, qui sont tres-nombreux dans ces contrees, tant dans les villes que dans les villages et les campagnes, et la plupart des indigenes de longue date; depuis quelque temps ils jouissent d une certaine liberte, sans autre loi neanmoins que le bon plaisir du gouverneur.

Je n ai mentionne jusqu ici que la petite ecole de Zumbi; mais il y en a aussi une a Preserendi, dont le niaitre est un Dalmate, entretenu aux frais du gouvernement de Yienne. II n y a point d autres ecoles, quoiqu^elles fussent bien necessaires, au moins a Jacova. Telle est en resume, Reverendissime Pere, la situation de notre mission en Servie, qui, comme vous le voyez, a besom de secours. Nous aimons a esperer que nous les obtiendrons de la divine Providence, si la societe catholique d Europe retrouve la paix.

Je vous baise respectueusement les mains et vous prie de me benir.

Votre tres-humble et tres-devoue Serviteur,

FR. Louis TAGGIASCO DAL SASSO, Prefet apost. des Missions de Servie.

Lettre du P. MAEIBN DE PALMAXOVA, 06s. de la province de Venise, administrates* interimaire de Scopia en Servie, au E. P. CYPRIEN DE TREVISE, professeur de theologie a Venise, sur la meme mission.

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