DEUXIEME PARTIE
HISTOIRE CONTEMPORArNE,
NOUVELLE ZELANDE.
Lettre du P. DOMINIQUE DE CASTIGNANO , obs. de la province des Marches, au T. E. P. ANTOINE DE MOSTEFOIITINO, ancien Ministre de la me me province , sur la situation des Missions catholiques dans la Nouvelle Zclande.
Auckland, 1 mars 1864.
TIIES-CHER ANTOINE,
J ai recu votre chere lettre, et les clioses que vous rn apprenez de notre Province, quoique Taimable P. Antoine de Eano , Se cretaire de FOrdre 1 , me les cut deja fait connaitre, m^ont paru nouvelles, parce qu elles me venaient de vous et de lieux dont le souvenir m est toujours doux.
Je suis bien triste que le gouvernement du nouveau royaume d ltalie nous prenne nos couvents et vexe les pacifiques religieux qui les habitent, et je me laisserais meme aller a une tristesse mortelle, si 1 on devait en voir prononcer la suppression generale. Mais je ne veux point y croire, surtout a celle de notre Ordre : il me parait impossible que 1 Italie consente a se montrer assez ingrate pour oublier les bienfaits qu^a seines dans son sein Flnstitut du pauvre d Assise au temps des calamites et des desordres du moyen age. I/Italie sait ce que furent Saint Francois d Assisc et son siecle; eprise de Dante comme elle Test, elle apprendra de lui a aimer les Freres Mineurs et a entonner en leur honneur de nouveaux chants. L/Italie aime la poesie, et par consequent elle ne se resignera pas a voir detiuire les cloitres des Franciscains oii la poesie lyrique italienne eut son berceau. L^Italie sait que ce religieux mendiant, humble et dechausse, est le pretre de Jesus-Christ, le pretr^ de l ; Eglise catholique, le pretre et le p.ere du peuple; je ne sais done pas comme elle pourrait s en detacher. Les Italiens qui ont du sens, de Tetude et de Pexpe-
a ) Maintenant eveque cle Nocera.
rience savent que le pauvre d Assise soutient aujourd hui encore TEglise de Latran , et par la mme la societe catholique ; aussi ne doute-je pas qu ils ne s opposent a ces freres egares qui, pousses par je ne sais quelle manie, veulent se defaire de ce qui constitue la plus grande gloire et le plus grand lustre de notre patrie, et rendre un peuple malheureux en le rendant incredule et athce , en enlevant la veritable liberte a tant de citoyens d une naissance illustre qui se font humbles et pauvres, et consacrent lenr vie dans les cloitres au service de la religion ,
au soulagement et au salut de leurs freres.
Mais si malheureusement Tltalie commettait un pareil crime, les Ameriques, FAsie, FAfrique, FAustralie, FOceanie et tons les peuples de race malaise, ainsi prives du pretre quails appellent le bon pere d ltalie, parce que ces serviteurs de Dieu sortent de FItalie en plus grand nombre que des autres pays, crieraient vengeance au ciel! Ce sont ces hommes qui se repandent sur la surface du globe au milieu de toute sorte de perils et de fati gues, afin de precher la loi de Dieu, d amener les nations barbares au pied de la croix, et de les civiliser par des paroles de paix et d amour. Et Dieu, qui est juste, ecoutant les plaintes de tant de peuples, appesantirait sa vengeance sur ceux qui Tauraient provoquee. Mais j espere que dans les amoureux desseins de sa misericorde, il ne permettra pas que les villes d ltalie se rnontrent inferieures en civilisation a la capitale de la grande Bretagne, a, Londres, ou Ton voit marcher librement, a cote du dandy obese et superbe, le pauvre Frere decliausse, ceint d une corde, parce qu ils jouissent Tun et Tautre des memes droits; oui, il disposera les evenements de maniere que, malgre 1 envie des etrangers et Tinfidelite de certains enfants de notre patrie, Tltalie soit toujours la premiere des nations par la science et par la valeur, par la beaute et par la saintete, et que Pierre le pecheur et Francois le mendiant y regnent a jamais! Le Christ l a prornis a saint Pierre, et 1 on raconte qu il a fait la mcme promesse a son bien aime Francois. Le ciel et la terre passeront, mais il ne manquera point a sa parole !
Demandons surtout a Dieu, mon cher Antoine, que dans sa misericorde il ne laisse point la plus petite portion de nofcre beau pays tomber dans les liens du protestantisme. Certes, les royaumes infectes de Fheresie ne nelient rien pour entrainer FItalie
dans leur faute. Deux dames protestantes qui parcourent le monde me disaient il y a quelque temps : // Notre eglise (protestante) fait des progres rapides, et meme gigantesques dans votre Italic . " Vous le dites, leur repondis-je, mais jVspere qu une pareille marque d infamie ne fletrira jamais le front des Italiens. //
Ah! il faut prier; moi qui vis au milieu des protestants, je connais bien le monstre qui s appelle le protestantisme; son esprit tend a abrutir 1 europeen et a le ravaler au dessous du sauvage de la Nouvelle Zetande! Ce que je vais vous rapporter vous en fournira une preuve convaincante.
Les Neo-Zelandais, depuis qu ils ont eu des rapports, je ne dirai pas tant avec les Anglais, qui n accourent dans le pays que pour battre monnaie et s enrichir, mais avec une sorte de ministres protestants qui y npportent le caractere et les moeurs du peuple auquel ils appartiennent, sont devenus pires quails n etaient auparavant, II est vrai quails ont abandonne la religion de leurs ancetres, qui, quelle qu elle fut, avait encore quelque chose de bon. Mais quelle religion ont ils embrasse a sa place ? Aucune ! Ils ont entendu retentir le mot de liberte, et ils se sonfe affranchis de 1 obeissance que, d apres les lois, ils devaient a leurs chefs ouJRangatira; puis, tout fut dit. C est ainsi que sans religion et sans autorite a laquelle ils se soumissent, ils se creerent en eux-memes un Dieu et un royaume, empruntant aux Europeens ce qui flattait les penchants de leur sauvage nature, c est a dire des vices qui leur etaient precedemment inconnus. Alors, voyant beaucoup de choses nouvelles, entendant precher certaines maximes epicuriennes, ils s aigrirent, ils devinrent jaloux, soupconneux, ivrognes, malhonnetes. Quant aux femmes, pour obtenir un des nombreux objets qu elles voyaient pour la premiere fois, elles vendirent leur honneur a des mauvais europeens qui, avec une pipe de terre cuite et une once de tabac a fumer, trompent et trahissent les jeunes filles sauvages, comme de faciles proies. Eh bien! qu en est-il resulte? Une plus grande depravation dans les moeurs et une diminution de pres de moitie de la population. C est ce qui n est arrive ni dans la Nouvelie Caledonie, ou il n y a que des missionnaires catholiques sans protestants, ni dans les iles Fidgi, ou les indigenes font leurs affaires eux-memes, c est a dire, sans europeens.
Temoin du genre de vie et des moeurs de nos Maori, je pftis vous dire, sans craindre de mentir ou de me troniper, que jusqu ici la culture protestante n a pas reussi a faire meriter le nom d honnete homme par un Neo-Zelandais, ni seulement a former un cordonnier, un tailleur, un forgeron ou un laboureur. II est vrai que ce peuple est naturellement paresseux, noncha lant, dispose a croupir dans Foisivete et la faineantise ; mais d un autre cote il est vm oureux, intelligent, curieux et svm-
pathique. On pourrait done faire des habitants de la Nouvelle Zelande de bons cultivateurs, si on leur offrait la perspective d une recompense et d un gain assure. Mais, dira-t-on, ils cultivent deja ! C est a dire qu ils plantent un peu de patates et deposent en terre des graines de pasteques, comme le leur out appris les Peres Maristes, qui furent les premiers missionnaires du pays, encore sont-ce les femmes qui se livrent a ces travaux. Mais ils savent au moins ecrire et lire? Oui, c est vrai, grace au gouvernement, grace a leur curiosite et a leur extreme facilite ; mais a quoi bon? peut-etre pour obtenir un emploi? pour devenir commis de magasin? Pas meme ! Cela ne leur sert que pour lire la Bible, Interpreter et la conimenter, pour apprendre ainsi a faire ce qu il leur plait, et pour chanter Dieu sait comment certains couplets aux jours de fetes, jours qu ils considerent comme faits pour le plaisir et pour un plus grand repos. Eh bien ! qu^est-ce done que les indigenes out recu des protestants? Ce fut d abord une simple couverture pour s envelopper et couvrir leur nudite, une couverture dont ils se servent encore dans les rues de la ville, comme preuve de leurs progres dans la civilisation ! Cette couverture leur a coute plusieurs centaines d^arpents. La seconde chose que les Maori ont recue des protestants, c est la Bible, et s ils sont incapables de la payer, on la leur donne gratuitement. Voici, disent aux Maori les mission naires protestants, voici pour vous un beau livre, appele la Bible, ou est ecrite la parole de Dieu ; vous y trouverez une regie de conduite, la verite et le salut; la Bible est la regie et la foi : rile vous suffira. Si done la Bible suffit, repondaient de ruses sauvages, vous pouvez rester tranquilles et ne plus venir dans nos Kainke (habitations). Nous savons lire, nous nous tirerons d affaire, ou plutot, si ce que vous dites est vrai, la Bible nous tirera d affaire.
Je dis en outre que non-seulement le protestantisme ne fait aucun bien, mais qu il gate et corronjpt ce qu il atteint. Car il n a point cette force intellectuelle, ces idees sublimes et divines que produisent les convictions religieuses qui seules poussent aux nobles entreprises, perfectionnent le beau et appellent a de hautes destinees. Le protestantisme ressemble a une masse de chair en inouvement, qui tend au but qu on lui assigne et se trouve pleinement satisfait quand il obtient ce que la chair desire. En effet, le peuple europeen qui s inspire du protestantisme n a d ardeur que pour traverser les mers, prendre possession de nouveaux territoires, decouvrir des mines, inventer, sous la pression de la famine ou de la vaine gloire, de nouvelles machines, en un mot, faire de la matiere son but final, afin de se creer pour quelques jours une felicite qu il ne peut atteiidre de Dieu, en qui il ne croit pas; a leur tour, les missionnaires protestants qui quittent FEurope pour s etablir dans les autres parties du monde ne s en vont certainement pas par amour de Dieu ou de la patrie ou des peuples barbares; c est uniquement la soif de Tor qui les presse, les mene et les pousse a renoncer aux douceurs du pays natal.
Mais, dira-t-on, il n est done pas vrai que les Anglais portent la civilisation a tous les bouts du monde? Les Anglais, puis-je repondre, s y portent eux-memes avec la civilisation qu ils possedent. Quoi ! vouclrait-on pretendre que ce sont les Anglais qui ont civilise la Nouvelle Hoilande? Ce vaste continent, aussi grand que TEurope par Fetendue du territoire, ne presente aucune sorte de culture; si on ^examine par rapport a ses anciens habi tants, on trouve que les Europeens ne les ont en aucune facon polices; en effet le peu de negres qui y sont restes sont ignorants, stupides, sauvages, sans religion, comme auparavant, et apres que les Peres Benedictins (les premiers missionnaires de la Nonvelle Hoilande) furent sortis des forets pour assister les Europeens et maintenir parmi eux Tidee catholique, ces pauvres sauvages disparurent, de sorte qu il est aujourd^hui aussi difficile d y voir un indigene qu^il est rare de voir un maure en Italie.
Oh ! non, civiliser les peuples, ce n est pas courir le monde, etendre ses propres possessions et enlever un grand territoire a ses pacifiques habitants ; mais c est renoncer aux douceurs de la vie, de la patrie, de la famille, pour relever un frere gisant sur le sol comme un animal et y marchant a quatre pattes; c est lui
redresser d une main la tote ct de Fautre lui montrer le ciel pour lequel il a ete cree; c est lui expliquer la nature de son etre et les raisons de son existence; c est faire ainsi des sauvages une societe qui puisse etre gouvernee suivant les lois de la nature et de FEvangile. Mais Fesprit du protestantisme ne va point jusque la; en outre, le gouvernement, pour peupler la Nouvelle Hollande, y envoyait des galeriens, des detenus passibles de mort, des gens plus sauvages que les sauvages, qui, se voyant bannis de leur patrie, condamnes a une prison spacieuse a ciel ouvert, se reunirent, se batirent une ville; c est ainsi qu ils eurent la chance de convertir un lieu de deportation en une colonie anglaise, et tout en ne voulant pas etre de bon gre plus ou moins honnetes et paisibles, ils le devinrent par necessite, afin d echapper au peril de s enlr egorger et de perir.
Ici permettez-moi de mettre en parallele le missionnaire protestant et le missionnaire catholique ; vous jugerez alors quel genre de foi et de civilisation les Anglais sont capables d implanter dans ces contrees, surtout parmi les naturels ; puis vous apprecierez si ces pauvres Maori peuvent faire des progres sous F influence empoisonnee du protestantisme.
Le pretre catholique deniande aux peuples sauvages leur ame, le missionnaire protestant leur demande leurs terres. Le mission naire de 1 Eglise catholique depense et consume sa vie entiere dans son ministere- ct ses travaux apostoliques; le missionnaire de FEglise anglicane, des qu il a fait fortune ou gagne de grosses sommeSj des qu il a acquis beaucoup de terres, avec des vaches, des bocufs, des troupeaux et des pores, se retire du ministere, comme le inarchand d un negoce, et va jouir en paix de ses biens, soit au sein d uue cite voluptueuse, soit au fond d une villa enchantee, ou Ton trouve un lac, des sources et des nymphes. Le ministre catholique preche un Dieu, un en nature et trois en personnes, dont la seconde s est faite homme, et il montre au monde le Christ incarne pauvre, nu, crucifie; le ministre protes tant preche la Bible, rien que la Bible, il montre et donne la Bible; et en preuve de Fauthenticite de la Bible et de la verite de Tlncarnation, il montre sa femme, ses onfants et ses livres sterlings! Le protestant montre au sauvage une petite machine, une cymbale, une petite flute ; et le catholique une petite image de piete, une statuette en stuc, en bronze ou en platre. Le pro-
testant offre au sauvage une piece de monnaie d or ou d argent, et le catholique une medaille pieuse en laiton ou en fer. Le protestant met au con de la sauvage qn il a seduite et trahie voire une chaine d or, et le catholique, un chapel et de la Sainte Vierge, apres qu ii 1 a instruite et convertie. Le catholique forme le coeur du sauvage, en adorant avec lui 1 Eternel, le Dieu qui vit dans les siecles, pour le salut de son ame, pour la conservation du Pontife Remain, pour Faccroissement de la religion; il lui enseigne a clever humblement ses mains et son cceur vers le ciel ; a s incliner aux noms de la Trinite, de Jesus, de Marie; a faire des vceux pour tous ses superieurs, pour le bonheur de la patrie, pour le succes de Tarmee, pour un senat fidele, pour un peuple ami, pour la paix de Tunivers. Le missionnaire protestant enseigne a prier la divinite pour obtenir une vie heureuse, un grand benefice, une bonne reussite dans toutes les entreprises, une belle fortune a depenser dans les loisirs d une vieillesse oiseuse, ou ce qu a Dieu ne plaise, a adorer, comme dans le Pantheon en France, au temps de la terreur, la deesse Raison, une courtisane sans pudeur! Le missionnaire catholique erige un petit temple sur le territore du sauvage, il 1 entretient, 1 orne et 1 embellit de son mieux, pour montrer que c est un lieu consacre au Dieu tres-grand et tresbon, il y offre le sacrifice; et a cote de ce petit temple le protes tant eleve une cabane nue et sans ornements, ou il enseigne a convoquer des meetings publics pour j lire des articles sur le commerce, u ouvrir des bazars et des marches, a donner des raouts et des banquets, et quand une fete arrive, a y debiter une heure durant quelque passage de la Bible ; puis, a y en tendre perorer tantot un medecin et un phlebotomiste, tantot un marchand ou un matelot; puis a terminer la ceremonie par une priere en action de graces de tout ce qu on a fait (de vial) dans la semaine qui vient de s ecouler.
Bref, le protestant est Yhomme ennemi designe par FEvangile, qui gate ou dissipe la bonne semence , qui souille tout, meme FEvangile ; de sorte que dans les pays protestants , principalement dans les colonies , on voit , par excmple , le savetier, qui pendant la semaine raccommode la vieille chaussure, assis sur son bane, sortir aux jours de fete de son echoppe , rnonter sur une estrade ou s installer a un carrefour , la Bible en main , et la se
mettre ii expliquer la Revelation, et a debiter mille extravagances et mille blasphemes avec la meme facilite qu il a pour recoudre des souliers dechires. On verra aussi la jeune fille et la femme du ministre protestant (le brave liomme vend peut-etre des cotonnades ou du cuir) parcourir les maisons et distribuer (j en ai ete temoin) meme a qui ne sait pas lire, des feuilles volantes , sur lesquelles sont imprimes quelques extraits d une Bible falsinee, disant avec la malice du serpent : Prenez, voici la parole deDieu! // On verm meme la dame anglaise protestante aller, au lieu du ministre du Seigneur , lire pres d un lit funebre un fragment de FEcriture Sainte, avancer plusieurs heresies, et serrant la main au moribond, se retirer toute contente d elle-meme, comme si c etait aux cordonniers ou aux femmes anglaises que le Christ eut dit : // allez precher ! // ou qu il eut dit au Protestantisme : // allez et prechez au monde des balivernes ! //
Voila, mon cher Antoine, les obstacles qui empechent le veri table progres , la veritable civilisation , c est a dire le progres religieux et moral, .la civilisation de Fesprit et du cceur; voilii. les ennemis qui arrachent des mains des Missionnaires catholiques les belles gerbes qu ils moissonneraient sur le champ de leurs travaux! Si des faits aussi deplorables , si les desolantes doctri nes du protestantisme, qui rendent statiotmaire le sauvage luimeme, se produisaient en Italic , ou quelques insenses font de secretes avances a 1 A.ngleterre, qu en resulterait-il? Dieu sauve FItalie d un pareil malheur! Les Guelfcs et les Gibelins reparaitraient ; le Tibre, FArno et le Po seraient teints du sang que feraient couler les discordes et les vengeances civiles; les monu ments venerables et les glorieux trophees de nos temps antiques seraient renverses et detruits , ou convertis en magasins , les musees en arsenaux ; les pinceaux et les ciseaux de nos immortels artistes en balais d ateliers et en marteaux de forges; enfm nos obelisques ct nos colonnes, en cheminees destinees a faire passer la fumee qui sort de nos machines a vapeur !
Les protestants, dirai-je encore, depuis qu ils se sont separes du centre de Funite catholique , de cette religion vieille de dixneuf siecles , professee par plus de 200 millions d hommes les plus eclaires et les plus civilises du monde, se sont separes de la verite, ont embrasse Fincredulite, se sont precipites dans mille erreurs, se sont impregnes de mille prejuges , qui les out rendus
injustcs envers la majorite des chretiens, et ont perdu leurs bon nes qualites et leur bienveillance naturelle en meme temps que Fidee de Dieu et de la vie future. Je parle ainsi , parce que j ai maintenant des rappoHs avec des protestants dont les lecons ne sont certainement pas propres a repandre la civilisation apportee dans le monde par 1 Evangile." Cornme on demandait a nn protestant deja vieux, s il reviendrait an catholicisme : oui, repondit-il aussitot, si vous me donnez 500 livres sterlings! // Moi-meme je demandai un jour a un Maori eleve a 1 ecole protestante, quel etait son Dieu; il ne repondit d abord que par un sourire ; puis, quand j insistai, il ajouta : mon Dieu est toku, puku (mon ventre), c est lui que je sers et adore, et mieux je le sers, plus je me sens s.itisfait. Beaucoup d indigenes de diverses tribus, etant un autre jour reunis, causaient, comme on le fait partout, des nouvelles du pays; eli bien ! Fassemblee se separa en appelant les Europeens un tas de fous, parce qu etant de la mema couleur et parlant une meme langue, ils n avaienfc pas une meme religion , et qu on voyait dans leurs Rainke en une semaine jusqu a seize ministres de diverses sectes , prechant celui-ci Pierre, celui-la Paul.
Ces petites anecdotes vous permettront d apprecier les grands progres qu on pent attendre du protestantisme , en ce qui concern e le salut des peuples sauvages. Celui qui dit que le protestantisme repand la civilisation, aime la comedie et sourit au sourire de la courtisane : c est un plat ego iste. Mais remercions le Seigneur tout-puissant ; il sait tirer le bien du mal, et il s est servi de TAngleterre elle-meme pour etendre son royaume ; car il se sert des vapeurs et des navires anglais pour transporter dans \e nouveau monde des milliers de catholiques irlandais, qui contraints et presses par la persecution, par la famine et par toutes sortes d avanies, fuient le pays natal pour aller vivre en paix sur la terrc etrangere. Ainsi, au moment ou 1 Angleterre se flattait de detruire et d aneantir le catholicisme dans son sein, elle lui assurait un developpement prodigieux dans ses possessions, de sorte qu on entend souvent dire dans les Ameriques, en Australie et en Oceanic : // Je suis un cath clique irlandais ; ma foi est la foi de S 1 Pa trice, dont les enfants, jadis au nombre de huit millions, forment aujourd hui dans les diverses parties du monde une popu-
lation de plus de catholiques que n en comptaient Tlrlande avant le temps de la Reforme. " lei je dois aj outer que clans la Nouvelle-Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle-Zelande et dans toutes les iles soumises a la domination anglaise, on ne trouve pas un catholique sur mille qui ne soit irlandais, et si le catholicisme n y avait pas ete transplant^ d Irlande, les pretres catholiques pourraient tourner le dos a ces iles et s en aller.
Mais, dira-t-on, les missiounaires ne parviennent done pas a accroitre le nombre des catholiques? Non, repondrai-je; leur nombre n augniente qu a mesure que les Irlandais arrivent, et a mesure que leurs families se propagent. Et quelle en est la raison? On la trouve dans les circonstances du temps, dans les obstacles que j ai decrits plus liaut, dans le vice de Pivrognerie, Tavidite de l ; or, une liberte qui ne connait point de bornes, une liberte quiaveugle, denature et tyrannise la volonte, et enfin dans le manque destruction, de charite et de bons exemples.
Oh ! sans ces germes de zizanie, on pourrait faire du Maori un excellent catholique. Jugez-en par ce que je vais vous raconter.
Un batiment fuisait, il y a peu de temps, naufrage dans les eaux de la Nouvelle-Zelande. Les hommes qui etaient a bord luttaient centre les iiots et contre la mort, sans que la gran deur du peril permit a personne de courir a leur secours. Sur la plage se tenaient accroupis quelques sauvr.gcs, hommes et femmes ; a peine se sont-ils apercus que quelques malheureux europeens allaient perir dans les v agues, qu ils se jettent a la nage dans la mer en fureur et parvienuent a tendre la main a des freres mourants qu ils sauvent. Les Maori qui se jetereut ainsi a 1 eau etaient au nombre de quatorze, dont une ieuime, jeune et robuste, qui lit preuve du plus grand cou rage et d une rare intrepidite. Tous les naufrages montrerent leur reconnaissance, et plus encore le gouvernement, qui oflrit a chacun des sauveteurs une montrc en argent et a la femme une tres-belle montre en or.
Vous savez sans doute que les blancs et les noirs (pauvres noirs !) sont ici en guerre. Dans une rencontre ou ils se battaient les uns contre les autres, les naturels, ayant deja perdu plusieurs hommes, furent contraints a prendre la fuite. Mais Tun des fuyards crut voir un de ses amis gisant par terre et mortellement blesse. Aussitot il rctourne sur ses pas
pour lui faire ses derniers adieux. II le retrouve et lui serre la main; les deux amis s embrassent, rapprochent leurs nez et leurs visages, selon la coutume du pays, et pleurent de tendresse et de douleur. Mais tandis qu ils se tenaient embrasses une balle de fusil atteint Makau au cote et le tue dans les bras de son ami mourant. Makan termina ainsi noblement et poetiquement sa vie, en se sacrifiant a deux beaux sentiments, a Yamitie et a V amour de la patrie.
Le general des Maori, in forme que celui des troupes anglaises n etait pas bien approvisionne et souffrait de la disette, lui envoya, par compassion, un coq, dts poules, des patates et d autres vivres : // J ai appris, lui fit-il dire, a faire du bien a mes ennemis et a nourrir les affames ; accepte done ce temoignage de veneration pour les lecons que j ai recues.
Voila des faits qui prouvent bien que meme Tame des sauvages est eclairee par la lumiere de la face du Seigneur, qu elle est creee a 1 imasje et a la ressemblance de Dieu. Ah! s ils
n etaient pas trompes et trains en matiere de religion, si Ton ne faisait que les guider dans leur propre voie, on changerait ces sauvages en autant de heros. Mais on n y parviendra jamais, tant que les peuples d Europe qui parcourent FAfrique, les Ameriques, FAustralie, 1 Oceanie, ne chercheront pas a fonder une reunion cTindigenes vivant sous les regies d une civilisation religieuse. La maniere de vivre de Messieurs les Europeens dans le Nouveau-monde ne convient nullement aux peuples decou verts par nos celebres voyageurs. II n y a que d autres Francois Xavier et d autres Francois Solano qui, avec la purete de TEvangile, avec le langage de la veritable charite, seraient capables de faire quelque chose. Mais je crains bien que la race des indigenes ne disparaisse avant qu elle se fortifie dans la pure atmosphere de la religion du Christ.
Mais, dira-t-on encore, est-il possible que personne n embrasse le catholicism e ? Je reponds qu il ne faut pas beaucoup attendre des Maori, parce que pour quelques pieces de rnonnaie, pour un peu de tabac a fumer ou le moindre vetement, ils passent sans scrupule ni dimculte du catholicisme au protestantisme , et de celui-ci a celui-la, jusqu a ce qu ils finisseut par reprendre leurs anciennos mceurs et lenrs propres ceremonies. Quant aux Europeens, absorbes dans le commerce, identifies avec la terre,
ils ne se mettent certainement pas en peine de chercher Dieu, de reflechir a leur existence et a leurs destinees futures ; au contraire, il semble qu ils fassent tout pour se convaincre que post mortem nulla voluptas (il n y a plus de plaisir apres la mort}.
J ai eu la consolation d admettre trois personnes de sectes differentes dans le s^in de notre divine religion ; c est la seule conversion que je sache etre arrivee a Auckland dans Fespace d un an. Mais quid inter tantos, qu est-ce que cela? Oh! que nos freres separes sont durs, obstines et pleins de prejuges !
Eh bien, dira-t-on, que faites-vous done dans la Nouvelle Zelande ? Ce que nous faisons ? nous tachons de garder les ouailles que nous avons, en veillant sur les agneaux, c est-a-dire les enfants, en eloignaut le loup du troupeau, en paissant les ames a Fautel, en. cliaire, au confessional, a Vecole ; nous consolons Fafflige , nous visitons le malade } nous frequentons Fhopital ; nous desirons, du reste, faire davantage, et nous esperons que le Seigneur nous accordera cette grace.
En terniinant, je voudrais vous donner quelques details geographiques sur cette ile, mais puisque vous les trouverez dans raes autres lettres, je m en abstiens aujourd ; hui.
Je ne vous parle-ni des voyages que nous faisons, ni des petites aventures qui nous arrivent tous les jours, parce que je n ai pas rimmeur assez poetique pour donner les apparences de la vie aux morts ni 1 imagination assez feconde pour grandir les objets et changer 1 ombre en realite. J ai lu certains ecrits envoyes en Europe et revenus ici qui sont de veri tables romans. Mais un Franciscain deteste de pareilles inventions*
Pour moi, il me suffit de vous avoir montre ce qu est dans cette ile le Missionnaire Prsnciscain, et ce qu est le Missionnaire protestant, puis quelles sont la religion et la civilisation des Maori. ? De votre cote, continuez a m aimer, en me rappelant a tant de bons confreres de la province , surtout au Tres-Eeverend Provincial, a Yotre Communaute, et a celle d Olffida. Je ne sais s il nous sera donne de nous revoir sur cette terre , mais nous serons bien heureux de nous rencontrer aux portes du Saint Paradis. Adieu.
Votre tres-affectionne ami et frere en J.-C.
ER. DOMINIQUE DE CASTIGNANO, Franciscain, Miss. Apost. dans la Nouvelle Zelande.
P. 8. La langue des Sauvages de la Nouvelle Zelande est une langue sui generis, et quoiqu elle ait beaucoup de consonnances sernblables a celles des autres peuplades eparses dans les iles \ 7 oisines, elle en differe par la construction et la marche. Elle est composee de peu de mots, parce qu il n y avait pas beaucoup d objets auxquels ces Sauvages eussent a donner im norn. L arrivee des Europeens et la vue des choses nouvelles leur fit augmenter leur vocabulaire de mots empruntes a, Tanglais et maintenant maorises. Ainsi ils ne connaissaient pas Pargent, et comme les anglais Fappellent money, les Maori ont adopte le mot en le prononcant moni. De meme ils ont change en mira le mot anglais mill (moulin); en piki, le mot/^ (figue) etc., etc.
Cette langue manque des lettres, b, c, d, f, q, s, y, v; elle manque de verbes auxiliaires, de verbes reflechis, de verbes passifs, etc; on y doit suppleer par les particules i, a, e, o, ia, na, makia, koangia, hia na, tira ki, ko, te, he, ka, etc. Ces particules embrouillent un peu cette langue et amenent aisement des bevues, si on les emploie mal a propos et si on ne les place pas a Tendroit convenable. Neanmoins la langue est majestueuse et sonore, et les indigenes, surtout les femmes, lui donnent en la parlant beaucoup de douceur et de grace, excepte dans les mots qui ont le rawkaka, le nga, qui restent toujours un peu desagreables a des oreilles etrangeres. On y rencontre souvent des nasales et des aspirees.
Je ne sais que choisir comme specimen de la langue. Je m arrete au Salve Regina, traduit en vers et chante par les Maori sur le rhythme de VIste Confessor et de Fhymne de S* Jean-Baptiste. Je vous copierai ensuite, en prose, le Credo que nous enseignons au catechisme.