‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 41 sur 73 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

On entend volontiers parler des pays lointains et celebres par celui qui en est recemment revenu : c est pour cela que, sur 1 invitation de I eminent fondateur et president de votre Academie 1 , je me suis decide a vous entretenir un instant des mines de Jerusalem, sur lesquelles j ai medite pendant trois ans et que j ai quittees il n y a pas encore deux mois.

Parmi les monuments de 1 antiquite, qui ajoutent a la splendeur de Rome moderne, 1 arc de Titus et ramphitheatre de Flavien rappellent des souvenirs funestes de la Palestine et de sa capitale, et temoignent de raccomplissement des propheties terribles du Christ centre la Jerusalem deicide et contre son peuple repudie. D autres propheties du Sauveur s appliquaient specialement au temple de Salomon, chef-d oeuvre de 1 art hebra ique, et aussi de 1 art grec, apres qu Herode ler 1 eut reconstruit. Votre temple , disait le Christ, deviendra desert au milieu de vous et

1 ) Le professeur abbe Basile Diotallevi.

il n en restera pas pierre sur pierre 1 . Je viens vous exposer, Messieurs, comment cette double prediction s est accomplie, en parcourant 1 histoire du fameux temple de Salomon, apres que vos ancetres 1 eurent detruit.

Je ne solliciterai point d ailleurs, Messieurs, votre indulgence en faveur de ce modeste produit de mes etudes sur les antiquites chretiennes de Palestine; en agissant ainsi, je croirais meconnaitre la bonte generale dont vous m avez do nne une si grande preuve en m admettant dans le sein de votre honorable assemblee. J aime seulement a vous avouer que le titre de membre de 1 Academie des Quiiites que vous m avez accorde sera toujours pour moi un motif pressant pour continuer les etudes arides auxquelles je me suis consacre, soit que je puisse m y livrer au milieu des lumieres et des ressources de 1 Europe savante, soit que je doive les reprendre parmi les pierres muettes et dispersees des ruines de Solyme.

" ,Lorsque I armee romaine , apres la prise et le sac de Jerusalem, n eut plus personue a tuer ou a depouiller, Cesar ordonna que la ville et le temple fussent detruits jusqu a leurs fondements La ville fut rasee jusqu au sol, si bien qu en en visitant ensuite 1 emplacement , on n y pouvait plus apercevoir les traces d une habitation humaine 2 . Telles sont les paroles de I liistorien juif, Flavins Josephe, temoin non suspect que la Providence chargea de raconter le triomphe du Christ , en racontant les derniers desastres de sa nation.

Une fois la capitale detruite et des milliers d Hebreux tues ou conduits en captivite, la Judee ne se trouva point pour cela entierement privee de ses anciens habitants. La guerre n avait point etendu ses ravages jusqu en certaines parties du royaume ; les villes du littoral et plusieurs villes du royaume d Agrippa s etaient soumises aux Romains et abstenues de prendre part a la revolte. C est ainsi que, quand les Chretiens rentrerent a Jerusalem pour y honorer les lieux les plus celebres de 1 histoire evangelique, des Juifs vinrent s y etablir avec eux pour pleurer sur les ruines du temple abattu 3 . II faut croire que ces restes etaient encore considerables, puisque la C/ironigne Pascale nous presente Adrien comme un second destructeur de cet edifice 4 . Ainsi la menace prophetique du Christ n avait point encore recu son accomplissement litteral. Mais voici que, sept lustres a peine apres le triomphe de Titus, les Hebreux, commandes par I imposteur Bar-Cochebas se soulevent de nouveau ; mais vaincus une seconde fois, ils voient les Romains detruire ce qui reste encore du temple, dont Ton put dire desormais : etiam periere ruinae. La ou retentissaient les cantiques des levites en 1 honneur de Jehova, s eleve une statue de Jupiter Capitolin ; et c est de la, ainsi que du

) Luc. XTII, 35; Matth. XXIV, 2.

*) Flavius Josephe, dans sa Guerre des Juifs , liv. VII, I, 1. 3 ) Munk, dans sa Palestine, p. 604, 6.

Anne"e

nom de famille de 1 empereur, que la nouvelle cite d Adrian prend le nom nouveau ftElia Capitolina. On defend aux Hebreux non-seulement d y entrer, mais meme de s en approcher et de la contempler de loin, et sur la porte de Bethleem qui s ouvre sur le cote oriental du oiont Sion , lequel n est point compris dans 1 enceinte des nouveaux murs, on sculpte une truie en derision des vaincus, et on leur permet seulement une fois Fan a prix d argent de venir pleurer , non sur les mines du temple , mais sur Fair pierreuse et nue qui portait autrefois Pauguste edifice 1 .

Un siecle et demi plus tard, ces interdictions , ces permissions achetees duraient encore, et St Jerome nous a depeint, avec les fortes couleurs de son pinceau, le spectacle de deuil des Hebreux a ranniversaire de la destruc tion du Temple. Jusqu aujourd hui, dit-il dans son Commentaire sur le prophete Soplionie, Jusqu aujourd hui ces perfides colons (il fait allusion a une parabole connue de 1 Evangile) qui, apres avoir tue les serviteurs, ont mis a mort le Tils de Dieu lui-meme, ne peuvent plus entrer dans Jerusalem que pour pleurer. Encore doivent-ils acheter au poids de 1 or 1 autorisation de pleurer la destruction de leur ville. Ainsi les malheureux qui ont achete autrefois le sang du Christ doivent maintenant acheter leurs propres larmes, et on ne leur accorde gratuitement pas meme la liberte des larmes. A 1 anniversaire du jour ou Jerusalem fut prise et saccagee paries Remains, on voit arriver une foule en deuil, et jusqu a de vieilles femmes decrepites, jusqu a des vieillards courbes sous le faix des annees, converts de vetements sordides et portant les marques de la colere de Dieu dans leurs haillons comme dans leurs membres extenues. Cette foule infortunee s assenible. A cote des superbes basiliques de la Resurrection et de la Croix, en vue du gibet du Christ qui brille dore sur la cime du mont des oliviers, on voit un peuple miserable verser des larmes sur les ruines de son temple, oui un peuple miserable, mais qui n obtient aucune commiseration. Les bras livides, les cheveux en desordre, les Juifs n ont pas encore essuye les pleurs qui leur sillonnent les joues, que deja le soldat leur demande un nouveau salaire avant de leur accorder le droit d en verser encore. A ce spectacle y a-t-il quelqu un qui puisse douter que ce ne soit la le jour predit par Sophonie, jour de calamite et de misere, jour de tenebres et d obscurite, jour de tu rn ulte et de bruit de trompettes? Oui, de turn ulte et de bruit de trompettes! car les malheureux portent avec eux leurs vieilles trompettes, de sorte que, suivant une autre prophetic, la voix des solennites se change en gemissements 2 . Ainsi s exprime St Jerome, comme temoin oculaire. Mais passons aux observations quo la science et la critique vont nous fournir.

Outre la statue de Jupiter, une autre fut erigee en ces lieux en 1 honneur d Adrienj c cst encore ce qu atteste St Jerome. La oil s elevait le

*) Chronique d Eusebe, tracluite par S Jerome, liv. II. 2 ) Comment, sur Sophoaie. ch. I".

temple consacre au culte de Dieu, on a place la statue d Adrien et 1 idole de Jupiter 1 . L idole fut certainement enlevee au temps de Constantin, lorsque Jerusalem et la Judee se couvrirent des monuments Chretiens ; la statue disparut a son tour peu apres, quand Juiien 1 Apostat, pour donner un dementi aux divins oracles, poussa les Juifs a entreprendre la recon struction du temple. Les prodiges effrayants qui empecherent 1 execution de ce projet impie porterent les chretiens a concevoir une telle horreur pour un lieu jadis si auguste, qu ils en firent un depot public d immondices, on, suivant 1 expression de St Jerome, un egout-o\i cloaque de la mile*-. II resta en cet etat jusqu en 636, oil Jerusalem etant tombee au pouvoir des Musulmans, le Calife Omar le fit nettoyer et le consacra au culte de 1 Islam 8 . Cet etat d opprobre, dans lequel on vit le sol du Temple jusqu a la conquete arabe, me porte a refuter une opinion accredited depuis des siecles et d apres laquelle Justinien ler aurait bati sur ce terrain immonde cette basilique magnifique de la Vierge dont Procope de Cezaree nous a laisse une pompeuse et minutieuse description.

Ici je vous le demande, Messieurs : la construction d un pareil edifice en un lieu pour lequel les chretiens avaient les sentiments que vous connaissez, est-elle probable ? Que si veritablcnient la chose a eu lieu un siecle avant Omar, comment se fait-il que le calife ait trouve remplacement du Temple convert d immondices, tel que St Jerome 1 avait trouve deux siecles auparavant ? Je sais bien que la basilique de Justinien a du etre detruite par les Perses, quand, apres avoir pille et incendie Jerusalem, ils emmenerent en captlvite le patriarche Zacharie avec le Saint bois de la Croix ; mais je sais aussi que le moine Sophronius releva aussitot les eglises detruites, avec les aumones recueillies en Egypte 4 . D ailleurs, meme en supposant que 1 eglise de Justinien ir ait pas ete relevee, est-il croyable que les chretiens eussent amoncele sur ces ruines sacrees les immondices qu Omar trouva peu de temps apres sur 1 emplacement du Temple ? Done cette basili que n avait pas ete coustruite en cet endroit.

Procope, il est vrai, n en indique pas la situation precise ; il dit neanmoins qu elle fut erigee sur le mont le plus haut de la ville 5 , et par la il montre assez clairement qu elle n occupait pas 1 emplacement de 1 ancien temple, qui en est la partie presque la plus basse. En ajoutant ensuite que la colline sur laquelie fut batie la basilique n etait pas assez large pour

*) Ubi quondam erat templum et religio Dei, ibi Adriani statua et Jovis idolum collocatum est. Comment, sur Isa ie, chap. 1".

2 ) Sterquilinium urbis, ibid. ch. I, LXIV.

3 ) Munk, pag. 615.

*) Voir les Annalcs du cardinal Baronius, annee 614. Antiochi monad cpist. ad Eustavhium.

5 ] DCS edifices de Justinien f liv. V, chap. 6.

la contenir et qu il fallut , en consequence, faire des travaux en sous-ceuvre pour en elargir 1 espace, 1 historien grec montre encore mieux que cette colline ne pouvait etre le Moria; car, tel que Salomon le changea pour y asseoir son monument colossal, soit en en aplanissant le sommet avec la pioclie, soit en en agrandissant les cotes par des terrasses et d enormes epaulements, le Moria devint un parallelogramme, qui subsiste encore, de 360 metres de longueur sur 220 de largeur, de sorte que ce n est pas une, mais au moins trois de ces basiliques qui. auraient aisement pu s y trouver.

I/unique argument qu on puisse invoquer en faveur de 1 opinion que je combats, c est de dire avec les historiens orientaux, qu Omar pria dans une dglise de la Vierge, quand il ordonna le deblaiement des immondices qui couvraient 1 esplanade du Temple ; mes adversaires en con cluent que, s il existait alors la une eglise de la Vierge, ce devait etre la basilique de Justinien 1 . Je vais repondre avec un peu de details a cet argument assez specieux.

Jerusalem est situee sur la cime des monts. L enceinte de ses murs forme a peu pres un quadrilatere, dont chaque cote regarde 1 un des points cardinaux, quoique celui du nord penche, en se courbant, un peu vers le nord-ouest. Le sol en est fort accidente. Un long ravin, maintenant comble en partie, le coupe par le milieu, en courant du nord au midi. C est pourquoi le chantre de Godefroid de Bouillon a pu dire en toute verite : Jerusalem est situee sur deux collines d inegale hauteur et placees 1 une vis-a-vis de 1 autre. Entre elles s etend une vallee qui les divise ainsi que la ville 2 . </

Sur le versant de la colline occidentals s eleve la basilique de la Resur rection, qui renferme le Golgotha et le St Sepulcre. A 1 extremite meridionale de la colline orientale s elevait autrefois le Temple. Cette extremite est le Moria.

J ai deja dit que Salomon avait a la fois baisse et exhausse le Moria pour en former ce vaste plateau que reclamaient les grandes construc tions du temple. Je dois ajouter que ce plateau est ceint, a 1 ouest et au nord, d une ligne non interrompue de bailments 3 ; a Test et au sud,

J ) Williams, The Holy City, Londres, 1849.

2 ) Dans la Jerusalem delivrfa.

3 ) Au temps des Croisades ces maisons n existaient pas; mais Timmense place e*tait neanmoins ferme"e de ces deux cote s par un mur. On y entrait par deux portes du cote du couchant, et par une porte du cote du nord. Au dessus de chaque porte et aux angles de la grande place il y avait anciennement des minarets ou tours, du haut desquels on appelait le peuple a la priere. Quelsques-unes de ces tours subsistuient encore a Tepoque ou ecrivait Guillaume de Tyr. Quand, pour fermer la place de deux cot^s, on remplac.a Tancien mur, le noinbre des portes fut augmente. Hist, de Guill. de Tyr., liv. VIII, oh. 3.

par les murs de la ville, murs dont la partie inferieure, evidemment tres-ancienne, contient des pierres grises tuillees, longues parfois de cinq, six et meme sept metres 1 . Au centre de cet enclos, appele Haram es Seer if t ou enceinte saeree, s cleve la mosquee dite d Omar, que les Arabes nomment Cubbet es Sacrah, ou coupole de la roche. A 1 extremite meridionale de ce plateau se trouve la mosquee El Acsa, mots qui signifient la lointaine ou la septentrionale, et cela par rapport aux mosquees de Medine et de la Mecque. Entre El Acsa et le mur oriental, le plateau est forme par des grandes voutes que soutiennent beaucoup de piliers ; ces constructions souterraines etaient autrefois d immenses reservoirs d eau. La ou s arretent ces voutes, et precisement a Tangle sud-est de Fenceinte, on descend par un escalier etroit dans une piece tres-profonde, ou Ton montre a terre une niche pratiquee dans un bloc de marbre, et que les Musulmans disent etre le berceau de 1 enfant Jesus. Cette croyanee est fort ancienne ; et quatre ecrivains du temps des croisades 2 nous apprennent qu il y avait en cet endroit la meme une eglise de la Sainte Vierge, qu on disait avoir ete la maison du vieillard Simeon, qui y avait donne 1 hospitalite a Marie et a 1 Enfant Jesus, apres la Pre sentation au Temple ; or ce serait la 1 eglise de la Vierge dans laquelle aurait prie Omar, sans qu on ait a supposer, contrairement a toutes les indications de Procope, que Justinien ait bati la basilique de Marie sur 1 emplacement du Temple.

Cependant tons les ecrivains qui se sont occupes de la Terre Sainte dans iiotre siecle et les deux siecles precedents, se sont ecries en chceur, en voyant la mosquee El Acsa sur le plateau du temple : Voici la basi lique decrite par Procope. Pour montrer combien cette opinion s eioigne de la verite, je prendrai dans 1 historien Des edifices de Justinien tous les details propres a nous faire connaitre la forme de ce monument, et j en ferai la comparaison avec celle de la vaste mosquee. Je pourrai ainsi, Messieurs, sans trop abuser de votre indulgence, vous donner une des cription presque complete du temple musulman, tout en continuant mes recherches critiques.

*) Dans le mur oriental s ouvrait la Porte Doree, que les Musulmans murerent, et qui sous les Croise"s ne s ouvrait que le climanche des Rameaux et le jour de 1 Exaltation de la Croix. Je ne parle ici ni de cette porte, ni de la porte double et souterraine, mais e galement fermee, qu on voit dans le mur mc^ridional; mon ami de Saulcy fera a cet egard une longue dissertation, d une maniere digne de lui, j en suis sur. En m entendant donner le titre d ami a Felicien de Saulcy, qu on n aille pas accuser d orgueil mon humble personne; c est lui-me me qui l"a impost, lui chez qui la bontd du cceur et la modestie des sentiments sont t^gales a l 61evation de Tesprit et a la profondeur du genie.

2 ) Soewulf, Jean de Wirzbourg, Fetello et 1 auteur anonyme de la Continua tion de Guillaume de Tyr.

Nous avons deja reconnu que les deux circonstances locales indiquees par Procope ne sauraient s appliquer au Moria, la plus base et en meme temps la plus vaste des collines cle Jerusalem. Une autre indication donnee par Procope sur cette basilique, c est qu elle etait si large que c est a peiue et seulement avec de tres-longs cedres qu on reussit a la couvrir d un toit. Une pareille difficult^ ne se serait jamais presentee avec el Acsa, dont la largeur, de 60 metres, est divisee en sept nefs, dont la plus grande (celle du milieu) privee de plancher et de voute, est surmontee non d une terrasse plate, mais d un toit en bois a double gouttiere revetue de plomb. Procope dit ensuite que les nombreuses colonnesdont il a ete parle n etaient pas precieuses, mais de ce simple calcaire couleur de flamme qu on tire des carrieres des montagnes de la Palestine. Or la mosquee , elle aussi, a beaucoup de colonnes, mais elles sont toutes ou presque toutes en marbre precieux et etranger.

H De grandes colonnes, continue Procope, soutiennent 1 edifice sacre, soit dans la partie inferieure soit dans la partie superieure, tandis que d autres regneut a 1 entour dans les portiques qui en ceignent tous les cotes, sauf celui du levant. On en voit a la porte deux si remarquables, qu on ne saurait les comparer a aucune autre colonne du monde. Vient ensuite une partie appelee Nartex, puis un porche carre, soutenu par des colonnes semblables; puis un vestibule merveilleux et une arcade elevee a une hauteur extraordinaire sur des colonnes jumelles. Si Ton continue a avancer, 1 entree de la basilique presente deux propylees en demi cercle, 1 un vis-a-vis de 1 autre." Ainsi parle Procope. Maintenant si nous cherchons a appliquer cette description a V Acsa, nous la trouverons tout a fait disparate.

Et d abord, oil voyous-nous ici les propylees, et la grande arcade et les quatres portiques du parvis. J ai visite plusieurs fois VHaram es Seer if> et je n ai jamais decouvert la moindre trace de tout cela. Cette partie, me repond-on, a ete detruite lors de I incendie allume par les Perses de Cliosroes. Mais pourquoi, repliquerai-je, pourquoi ces feroces adorateurs du feu ont-ils, offrant dans Jerusalem un horrible sacrifice a leur vorace Divinite, dctruit le porche, 1 arcade et les propylees, et epargne la basilique avec toutes ses poutres de cedre et le dessus? Ou bien, si le dessus et le toit ont egalement ete livres aux flammes, comment toutes les colonnes de 1 edifice n ont-elles pas ete calcinees, comme cela arriva lors du deplorable incendie de St Paul a Rome?

Mais entrons dans la mosquee et cherchons y de plus pres les details de la description de Procope. Sans faire remarquer ici que le portique de la mosquee, ouvert, tel qu il est, de trois cotes, ne ressemble pas au Nartex, et que la porte, ou plutot les sept portes de 1 edifice (cependant Procope parle d une seule porte) ne sont point flaiiquees de colonnes,

soit grandes, suit petites , ou sont , demanderai-je, les colonnades qui ornaient le monument de Justinien de tous les cotes sauf celui da levant ? La mosquee s etend clu midi au nord et a trois nefs avec deux rangs de piliers et un rang de colonnes, tant au levant qu au couchant. Ou sont les ordres de colonnes inferieures et superieures qui soutenaient 1 edifice sacre ? Dans le Triforium qui s eleve sur la colonnade de la nef du milieu de la mosquee, loin de voir des colonnes, je ne vois meme pas un petit pilastre, ni la moindre pierre qui fasse saillie de deux doigts sur le mur absolument uni. Ou sont enfin toutes ces colonnes, couleur de flam me, taillees sur les monts de la Judee, comme les 46 de la basilique Constantinienne de Bethleem ? Celles que je vois sont, au contraire, precieuses quant a la matiere, mais presque toutes differentes les unes des autres ; d ou il est aise de conclure qu elles ont ete prises pa et la dans les eglises chretiennes et rapprochees ici sans sy metric et sans gout. Et c est a cette oeuvre d architecture batarde qu on a pretendu donner pour fondateur ce Justinien qui elevait a Constantinople 1 eglise merveilleuse de Sainte- Sophie 1 !

Mais ce n est pas seulement par ce qu il dit de la basilique de la Vierge, que Procope montre qu elle ne saurait etre la mosquee de YAcsa, c est encore par ce qu il ne dit pas. La mosquee a pour le moins autant de piliers qu elle a de colonnes. Or Procope, qui a tant parle des uns, n aurait-il rien dit des autres, s il y en avait eu en si grand nombre dans la basilique ? En outre, la mosquee a une grande coupole, dont les faces verticales presentent la forme d un arc mauresque. Quand meme uu arc de ce genre ne serait pas un signe certain de construction sarrasine, je vous le demande, Messieurs, si la basilique de Marie, construite, comme

l ) Voici ce que disait de la mosquee El Acsa I e veque des Gaules Arculf, qui visitait Jerusalem en 670, c est-a-dire trente-six ans apres qu Omaf s en e tait empard : Nunc Saraceni quadrangulam orationis domum, quam subrectis tabulis et magnis trabibus, super quasdam ruinarum reliquias construentes, vili fabricati sunt opere, ipsi frequentant : quae utique domus tria hominum milliasimul, ut fertur, capere potest. (S. Adamnani abbatis Hiiensis de locis sanctis ex relat. Arculfii episcopi Galli; ap. Mabillon, Acta SS. Ord. S. Bened. Saec III). Tous les details qu on donne ici sur cette maison de priere ou mosquee, tels que sa capacity, sa forme quadrangulaire, les restes d anciennes constructions sur lesquels elle est fonde e, et Texistence d un toit pre"sentant non une voute ou un plancber, mais seulement des ais inclines que soutenaient de grandes poutres, tous ces details, dis-je, s appliquent ^videmment a la mosquee El Acsa, telle qu on la voit encore aujourd hui. 11 importe de remarquer d ailleurs que des le VII" siecle on e"tait convaincu a Jerusalem que c ^tait la une mosquee batie par les Sarrasins, et non une basilique chretienne elevee par un illustre empereur Chretien a Thonneur de la Mere de Dieu.

elle 1 a ete, au temps ou, tout le monde le salt, la coupole a pris nais* sauce, et ou cette nouveaute clcvait etre une merveille, si la basilique, dis-je, avait eu une coupole, Procope, qui a fait de ce monument une description si pompeuse et si longue, ne l eut-il pas indiquee ? Son silence a cet egard est une preuve evidente qu il n y avait pas alors de coupole. Or nous en voyons maintenant une a la mosquee El Acsa ; done cette mosquee n a jamais ete la basilique de Justinien 1 .

Elle n est, du reste, pas la seule construction religieuse que les Arabes Musulmans aieut clovee a Allah sur 1 emplacement de 1 ancien Temple. Au centre de cet emplacement on voit s clever sur une plate forme cam e CMet es Sacrah, ou la coupole de la roche, gracieux monument du Califc Ommiade Abdel-Melich, vers la fin du Vile siecle 2 . Le plan en est tressimple : il se compose de deux octogones concentriques autour d un cercle. Le premier octogone est en mur plein ; le second consiste en quatre pilastres et seize colonnes ; quant au cercle , il est forme par quatm pilastres et douze colonnes, sur lesquels repose un tambour surmonte d une grande coupole. Les colonnes sont toutes precieuses, mais inegales. Au centre s elcve une pointe de rocher naturel et raboteux, qui est la crete du mont epargnee par Salomon et mise a decouvert lorsque ce prince

*) II faut ajouter que la mosquee se termine par un mur rectiligne, non par une abside, comme Fexige la liturgie orientale ancierine et moderne, qui veut qu on place Fautel dans 1 abside; que cette mosque e ne va point du levant au couchant, comme toutes les eglises de FOrient, mais du midi au nord, comme toutes les mosquees; qu avant le XIV siecle personne n a jamais vu dans cette mosquee une eglise, surtout pas celle de la Presentation, comme on Fa pretendu ensuite; enfln que, si c eut ete prirnitivement une e"glise, elle serait la seule qui eut ete batie sur ce plan en Orient; car nous connaissons une ancienne mosquee, dont celle de Jerusalem est incontestablement la copie ou le type. Le cardinal Jacques de Vitry raconte, comme te"moin oculaire, que lorsqu en 1219 les Croises eurent pris Damiette, ils consacrerent la plus grande mosquee de cette ville au culte du vrai Dieu, et. se mettant a la decrire, il nous en donre les details suivants : elle est aussi large que longue; soutenue par cent quarante-neuf colonnes; a sept nefs, avec une coupole (que dans le langage impropre de ce temps la, le car dinal appelle une pyramide). Or, la mosque e El Acsa est de meme aussi longue que large ; elle a egalement sept nefs, une grande coupole, et plus de cent piliers ou colonnes (Vitnaci Histor. Oriental, ad ann. 1219).

2 ) Dans la derniere anne e de sa vie, Omar avait commence a y construire une mosquee; mais le bailment s e croula. Les Juifs, consulted sur cet e venement, repondirent que la mosquee ne resterait pas debout, tant qu on n abattrait pas la croix qui brillait au sommet de la basilique du mont des Oliviers. Alors cette croix fut ahattue, ainsi que d autres. C est ce que rapporte Fhistorien eccl^siastique The ophane sous Fannie G43.

aplanit le Moria. Objet d une grande veneration pour les Musulmans, cette pointe de rocher est entouree d une balastrade en bois qui ne permet pas de la toucher, en meine temps que le voile qui la couvre la garantit de la poussiere. La coupole est double, en simple bois dore et peint a 1 interieur, revetu de plomb a 1 exterieur. Une suite de fenetres ogivales dans le mur, et une autre de fenetres carrees dans le tambour introduisent dans 1 edifice, a travers des verres colories, une faible clarte chatoyante qui, se jouant timidement entre ces colonnades et se reflechissant sur les mosaiques, sur les dorures, sur les marbres, produit un spectacle magnifique et fait un contraste frappant avec la lumiere vive des quatre portes qui s ouvrent aux quatre points cardinaux. Les Muminin ou croyants (c est le nom que se donnent a eux-memes les Musulmans) illu mines par leur foi jurent qu ils voient cette roche constamment suspendue en 1 air : prodige perpetuel qui se derobe aux regards profanes des chiens d infideles tels que nous. Pardonnez, Messieurs, cette belle expression a la politesse musulmane.

Les archeologues modernes sout d accord pour regarder cette roche comme le siege fameux d Ornan Gebusec , sur lequel David a vu 1 ange exterminateur rengainant son epee : cette roche semble etre devenue plus tard 1 autel des Holocaustes dans le temple de Salomon. Ainsi une grotte artificielle, a laquelle on descend sous la roche sacree, serait le receptacle ou Ton recueillait le sang des victimes immolees, qui s ecoulait ensuite dans un puits creuse egalement dans la roche vive, lequel se trouve encore aujourd hui au milieu de la grotte, bien qu il soit reconvert d une dalle de marbre. On appelle ce puits Sir el aruah, ou puits des ames, peut-etre parce qu il est ecrit dans la Bible : le sang des animaux est comme leur ame 1 . Tresbien, dit-on en m interrompant, tres-bien, mais quand ce puits etait rempli, comment pouvait-il servir a sa destination ? D ailleurs tout ce sang depose ne devait-il pas naturellement se corrompre, infecter Fair et produire une peste continuelle? Cette observation est tres-juste, Messieurs; aussi ce puits devait avoir un lieu de decharge. Voyons aussitot si nous ne parviendrons pas a le decouvrir.

Au Sud du Moria s etend en forme de cone la basse colline de 1 Ofel 2 , et au Sud de cette colline jaillit la fontaine celebre de Siloe qui y arrosait autrefois les fameux jardinsde Salomon. L eau irregulierement intermittente y arrive, sans qu on en connaisse la source, par un long conduit taille dans la roche vive. Que ce conduit souterrain traverse dans sa longueur tout 1 Ofel et tout le Moria, c est la un point certain. Au fond de la vallee de

*) Deuter, XII, 23.

2 ) Je n n entends pas par la que le nom de cette colline fut Ofel, comme beaucoup le pensent & tort; mais que c est sur cette colline que se trouvait la pierre qu on appelait Ofel. V. Reland, dans sa Palxstina ex monum. veter.

Josaphat, et non loin de 1 angle sud-est du Temple, on voit une caverne, d ou un escalier descend dans les entrailles du mont, jusqu a Fendroit oil se trouve le passage du canal. Le creux a peut-etre ete pratique dans Forigine pour servir de soupirail a Faqueduc meme et pour faciliter par Faction de 1 air le cours des eaux. Plusieurs enropeens se sont introduits par ce sou pirail dans la partie inferieure du conduit et sont arrives au Siloe, apres avoir traverse tout 1 Ofel. Un italien intrepide a entrepris, il n y a pas longtemps, de parcourir la partie superieure du conduit, celle qui vient de Finterieur du Moria. 11 avait pris avec lui une trompette, et tandis qu il la faisait retentir dans ce tenebreux passage, ceux qui se tenaient au-dessous, dans la grotte de la roche sacree, en entendirent clairement le son. II existe done une communication entre le puits de la grotte et le souterrain qui traverse FOfel et le Moria. C est au nord de ce dernier qu on a decouvert, il y a qu atre ans, une fontaine, lorsqu on y creusa les fondations du nouveau monastere des filles*cle Sion. Ce devait etre la source des eaux du Siloe, qu on fit passer a grands frais sous le puits des dmes , pour qu elles entrainassent en passant le sang des victimes qu on immolait en haut sur Fautel des holocaustes. Travail vraiment digne de Salomon !

Qui sait si ce service rendu au Temple par les eaux du Siloe n est pas celui qui leur a obtenuun si beau nom? Les sacrifices sanglants, Messieurs, avaient ete institues des le premier jour de Fhumanite pour presager le sacrifice du sang divin qui devait plus tard apaiser le ciel et le reconcilier avec la terre rachetee. S il n en etait pas ainsi, comment tous les peuples en tous les temps anterieurs au Christ se seraient-ils accordes a croire que la Divinite se plaisait a Feffusion du sang, dont 1 hornme a naturellement horreur? Le sacrifice sanglant done, surtout chez le peuple hebreu, depositaire fidele de la revelation primitive, etait le symbole proplietique ou plutot la prophetic permanente et vivante du sacrifice de Jesus- Christ. De la vient que les eaux du Siloe , apres s etre melees a ce sang proplietique avant d atteindre et d arroser les delicieux jardins du roi pacifique, prirent avec raison le nom meme de Messie, ou Christ , du SILO futur que ce sang figurait, de ce Christ , de ce SILO qui, superieur a Salomon, devait paci fier la terre, et en Farrosant de son sang, y faire germer la justice et la Saintete.

A peine les Croises eurent-ils reconquis Jerusalem qu ils convertirent la mosquee octogone en eglise, a laquelle ils donnerent le nom de Templwn Domini, et cela, je crois, en memoire du Sauveur qui y avait ete presente au Temple. Godefroi y fonda un chapitre de chanoincs reguliers, pour lesquels on construct un monastere adosse au flanc septentrional de la plate forme. Quinze ans apres la roche fut revetue de marbre, et Fon plaja Fautel a son sommet, et a Fentour les stalles des chanoines. Tout le monument, au dedans et au dehors, fut historic et enrichi de vers populaires et de textes

de 1 Ecriture rappelant que ce lieu avait ete temoin de 1 apparition de 1 ange a Zacharie, pere du Precurseur, de la Presentation de la Sainte Yierge, de sa Purification, du jugement misericordieux de la femme adultere , et de 1 expulsion des profanateurs de rancien Temple. En souvenir perpetuel de ce dernier evenemcnt (ecrit Jean de Wirzbourg, pelerin du milieu da Xlle siccle) on y montre une pierre elegamment ornee et entouree de cierges, comme foulee et sanctifiee par le pied du Seigneur 1 . Mais des que les Croiscs eurent, en 1187, quitte Jerusalem, les Musuhnans s empresserent de renverser 1 autel et le monastere, d effacer les peintures et de tout remettre dans 1 etat anterieur. // Les Francs, dit un historien arabe, avaient eleve une coupole dorce, soutenue par des colonnes de marbre, sur rempreinte du pied de Mahomet, pretendant que c etait 1 empreinte du pied de Jesus- Christ. Us avaient enleve plusieurs morceaux de la roche qu ils avaient envoyes a Constantinople et en Sicile, et vendus au poids de Tor. Nos cceurs se briserent a la vue des lieux d ou ces fragments avaient ete enleves 12 .

En 1229 Frederic II stipula une treve de dix ans avec le sultan Malechel-Camel, 1 ami du Saint Patriarche d Assise. Jerusalem etait rendue aux Chretiens, et un article du traite portait que mille Sarrasins demeureraient dans le Haram es Scerif, mais que les pelerins chrctiens pourraient visiter la mosquee du Temple sans payer aucun tribut 3 . Quand cette treve fut expiree ou rompue, il fut defendu poui\ toujours aux chrt3tiens de mettre le pied sur la place du Temple, sous peine d apostasie ou de mort. Toutefois en ces dernieres annees, depuis que les Ottomans ont pris un certain vernis de civilisation, 1 entree dans la mosquee elle-meme du Haram es Scerif n est plus difficile, surtout depuis que les Santons qui la gardent ont trouve une amulette puissante contre les scrupules du fanatisme dans les napoleons d or et dans les guinees,

II me reste a vous raconter, Messieurs, ce que devint la mosquee M Acsa sous la domination des Croises, quand on lui donna les noms bizarres de Temple et de Palais de Salomon. D ou ce premier nom de Temple a pu venir, je ne saurais 1 expliquer; quant au nom de palais, c est precisement celui qui peut nous faire connaitre a quel usage cette mosquee fut alors destinee. Generalement parlant, les documents de cette epoque nous apprennent que le Palatium Salomonis etait devenu le palais des rois latins. Beaucoup pensent qu on doit par la entendre la residence ordinaire, ou cornme

*) Voir Joannis Wirzburg crisis praesbiteri descriplio Terrae-Sanctac. Voir aussi Guillaume de Tyr et ses continuateurs, ainsi que la Geographic cle Tarabe Ed-drizi, dans la traduction francaise de Jaubert.

*) Rudaten ou les deux jardins, histoire arabe anonyme, dont Ton trouve des extraits dans la Bibliograpltie des Croisadcs de Michaud.

3 ) Clironicon Francisct Piping lib. II, cap. XXX, au 9* volume de Touvrage de Muratori , intitu!6 Rerum italicarum scriptores.

1 on dirait aujourd lmi, la maison royale de ces princes, mais, a mon avis, cette opinion est tout a fait fausse. Non, les rois latins n ont jamais habite la mosquee que les anciens historians des croisadcs appelaient leur palais ou le palais de Salomon.

De fait, quels travaux et quelles depenses n eussent pas ete necessaires pour changer une vaste mosquee de sept nefs en une maison royale ! Et comme Baudoiiin, frere de Godefroi, a ete le premier a s en mettre en pos session, ces constructions couteuses auraient du etre executees par ses ordres. Etait-il en etat de le faire? Jugez-en, Messieurs, par ce passage ou Foulques de Chartres parle prccisement de ce prince et de son palais : II est triste a penser, dit-il, que par suite de 1 indigence dans laquelle nous gemissions , nous ne pumes jamais reconstruire le toit de ce palais, depuis qu il est tombe en notre pouvoir et en celui du roi Baudouin. Ce roi luimeme en vendait aux marchands les tuiles de plomb, quand elles tombaient d elles-memes, si parfois il ne les faisait pas enlever 1 . // II resulte de ces paroles, non-sculement que Baudouin ler n executa point dans la mosquee ces travaux couteux pour en faire une maison royale et n eut pu les executer quand meme il 1 aurait voulu, mais encore que celui qui, loin d empecher, acculerait, au contraire, la mine de ce toit, ne devait pas avoir fixe au-dessous sa demeure ordinaire , a moins qu on ne veuille supposer que ce prince se plaisait a contempler de son lit les etoiles et a s occuper d astronomie.

De Baudouin ler passons, je vous prie, Messieurs, a son successeur Bau douin du Bourg. L ordre militaire des Templiers fut fonde en 1118, annee ou Baudouin monta sur le trone de Jerusalem. Ces nouveaux chevaliers, dit Guillaume de Tyr, etaient tres-peu nombreux/et c est parce qu ils n avaient alors ni maison ni eglise, que le roi les installa provisoirement dans son propre palais, qui se trouvait a cote et au midi du temple du Seigneur 2 . Que Guillaume de Tyr appelle ici la mosquee El Acsa palais du roi, soit ; mais si les chevaliers du Temple s y sont logos , Baudouin II ne pouvait certainement pas y faire sa demeure, puisqu en montant sur le trone de Jerusalem, il avait deja, une femme et trois filles qui peu apres eurent une quatrieme sosur.

Neanmoins Albert d Aix nous le montre la reunissant ses barons et recevaut leur serment de fidelite peu de jours apres avoir etc couronne roi a Bethlcem 3 . Bien plus, le meme historien nous avait deja montre Baudouin ler tenant pendant trois jours parlement avec ses barons dans le Calais de

*) Fulchcrii carnotcnsis Gcsta percgrinorum francorum, XVI1L

*) Rex in palatio suo, quod secus Templura Domini, ad australem habet

partem, eis ad tempus concessit habitaculum. Liber XII, cap. 7.

5 j Die vero statuta, sicut justum est et leges docent, universis primoribus

regni in Palatium Salomonis regis convocatis, singulis beneflcia contulit, fldem et sacramentum ab his suscipiens. Histor. llicrvsol., lib, XII, cap. XXX.

Salomon*, apres avoir recu la couronne a Bethleem, Foulques de Chartres nous montre aussi le frere et successeur de Godefroi donnant, le jour de Paques, un banquet a ses barons dans le Temple de Salomon 2 . Enfin le continuateur de Guillaume de Tyr et les Assises du royaume de Jerusalem nous apprennent dans leur vieux franpais que, lorsque le couronnemenfc des rois francs fut transfere de la Basilique de Bethleem a celle du Saint Sepulcre, le roi se rendait, apres la ceremonie du Sacre, la couronne en tete, au Temple du Seigneur. La il offrait a Dieu son diademe en echange, de meme que Marie avait offert 1 enfant Jesus ; puis il sortait et descendait au Temple ou palais de Salomon et y reunissait dans un banquet public non-seulement ses barons, mais tous ceux qui se presentaient, excepte les bourgeois de Jerusalem, qui ce jour la remplissaient les fonctions de maitres d botel et d echansons a la table royale 3 . De 1 examen de tous ces faits, qui ne serait porte a conclure que sous les rois latins la mosquee El Acsa, etait non la maison royale , mais seulement le lieu de reunion des assemblies nationales et la grande salle des banquets royaux ? Mais s il en est ainsi, il faut dire de plus que la denomination de palais, qu on lui donnait alors, avait un tout autre sens que celui qu elle a mamtenant et qu elle avait primitivement. Vous deciderez, Messieurs, si je me suis trompe dans mon jugemeut.

Les historiens des croisades racontent tous le cruel massacre qu en

J ) Curiam ac consilium suum cum onrni primatu suo in Palatio regis Salomonis tribus diebus ejusdem solemriitatis tenuit. Lib. VII, cap. XLIII.

2 ) Assises de la Haute cour, livre de Jean (VIbelin, chap. VII. dans le torn. I* des Assises de Jerusalem par le comte Beugnot. Voici d ailleurs les paroles des continuateurs de Guillaume de Tyr, telles que je les trouve dans la Bibliogra phic des Croisades. Costume est en Jerusalem, quand le roi porte (al. prent) corone, au sepulcre, il la porte en son chief de ci au temple ou J.-C. fut offert : la si offre sa corone, mes il Toffre par rachat... Quand le roi avoit offert sa corone au Temple... entroit en son palesou temple de Salomon ou li Templiers manoient. La etoient mises les tables por mangier, ou le roi s asseoit et si baron et tuit cil qui mangier voloient, fors soulement li borgois de Jerusalem, qui servoient, que tant devoient li de servise au roi, que quand le roi avoit porte corone, qu ils servoient li et ses barons au mangier.

3 ) Foulques, chapelain de Baudouin P, raconte qu en 1101 le feu sacre", qui descendait d ordinaire le jour du Samedi Saint dans la basilique du Saint Sepulcre, ne descendit que dans Tapres-midi du lundi de Paques : Quoniam cum missa dominica decenter celebrata fuisset, et post missam solemnizatam Balduinus rex, qui eidem solemnitati assistens, pro more regio coronatus fuerat, in templum Salomonis prandium suum festive et decentissime explevisset, nuntiatum est ei et caeteris aliis, qui cum eo eraraus, etc. Fulcherii carnoten., Gesta peregrin, franc, ad anw.1101.

s elanpant dans Jerusalem, les chevaliers Chretiens firent, au premier moment , de cette multitude desarmee de Sarrasins qui avaient cherche" un asile peu sur dans le Calais du roi Salomon, leqnel etait spacieux et tres-solide. Telles sont les paroles d Albert d Aix qui continue et termine en ces termes : Les Franpais poursuivirent les fuyards, 1 epee et la lance a la main , et etant entres avec eux dans le palais , ils en firent un tel carnage et verserent tant de sang sarrasin qu il coulait a flots sur le pavement de la salle royale*... L horreur me fait abreger, Messieurs, ce funeste recit ; mais le peu que j en ai cite est plus que suffisant pour prouver que le palais de Salomon et la salle royale etaient un seul et meme edifice 2 .

Les Templiers, qui avaient pris leur nom precisement du Temple de Salomon, y eurent a cote la premiere maison de leur ordre. Or je trouve ce qui suit au Vllle chapitre de leur regie : II semble conv enable que tous les chevaliers mangent en commun dans le meme palais , ou four mieux dire, dans le meme refectoire* . Le Dictionnaire deDucange cite d ailleurs d autres exemples du mot palatium employe au moyen age avec la signification de salle a manger, ou simplement de salle, et moi-meme je 1 ai trouve employe ainsi dans les premieres annees du XVIe siecle 4 . Done la mosquee M Acsa, designee par les Croises sous le nom de temple ou palais de Salomon, n ctait point la demeure habitee par le roi , mais bien la salle des assemblies nationales et la grande salle ou triclinium des banquets royaux.

*) Plurima multitude, spe protections, ad Palatium regis Salomonis, quod erat spaliosum atque ftrmissimum, fugam arripiunt. Quos Galli fortiter insecuti lanceis et gladiis, cum ipsis fugitivis pariter portas Palatii ingrediuntur, et in nimia gentilium occisione perseverant, .. Quorum adeo sanguinis facta est effusio, ut etiam rivi per ipsa pavimenta regiae aulas defluerent, et usque ad talos fusus cruor accresceret. Alberti Aqucn. lib. VI, cap. XX et XXI.

2 ) Ajoutons que le fait du feu sacre", descendu le jour de Paques dans le saint Se"pulcre, et le fait du banquet ce jour la par Baudouin que nous avons rapporte" ci-dessus, d apres Foulques de Chartres, sont raconte s de la meme maniere par Gilbert de Nogent; mais au lieu que Foulques e*crit qu on alia annoncer au roi la descente du feu celeste, pendant qu on banquetait in Ternplum SalomoniS; Gilbert dit : Cum peractis officiis,, rex pranderet in auld. etc. Done le palatium Salomonis n ctait autre que la grande salle royale.

z ) Incipit prologus regula pauperum commilitonum Chrisli Tamplique Salomonis. Cette regie que Ton croit avoir e te cornposde par saint Bernard, quoique non 6"crite par lui, se trouve dans Giustiniani Istoric c/ onologickc dclV origine degli ordini milUari. Venise, 1G92.

4 ) Ainsi par exemple, Anselme de Cracovie, qui demeurait a Jerusalem entre 1507 et 1308, emploie plusieurs fois en ce sens le mot palatium dans sa Description de la Terre-Sainte, que Canisius a inseree dans son Thesaurus monumentorum.

Mais la meme, est-il necessaire de le dire? la meme, apres les quatrevingt-huit annees du royaume latin de Jerusalem, toute trace de christianisme fut effacee, quand 1 ancienne mosquee fut remise dans son etat primitif. Ainsi le culte impur de Mahomet fut retabli dans toute 1 etendue du monument de Salomon ; c est ce que voit durer depuis bientot sept siecles le Juif, a qui il est a peine permis d en baiser le mur exterieur qui soutient le terre-plein de 1 enceinte. Ainsi s accomplit tous les jours, apres 1 accomplissement des menaces du Christ, une autre prediction plus ancienne et non moins terrible : Et 1 abomination sera dans le temple, et perseverera jusqu a la consommation et a la fin 1 . Exemple redoutable et frappant de raccomplissement des menaces divines!... Mais ne faisons pas de 1 Academic une eglise, et terminons cette dissertation deja trop longue par des pensees un peu moins sombres.

Messieurs, il etait d usage au moyen age que, lorsqu un pelerin de Terre- Sainte retournait dans son pays natal, ses compatriotes le recevaient avec des demonstrations de joie publiques, et le conduisaient a 1 eglise, ou. il offrait la palme cueillie a Jericho, avec laquelle il avait, le dimanche des Kameaux, accompagne le Sauveur dans son entree triomphale a Jerusalem. Vous qui etes plus aimables encore, vous avez voulu en faire autant a mon egard, mais d une maniere conforme aux lumieres et a la courtoisie du siecle. Oui, vous avez tendu une main amie a cet obscur pelerin de Terre- Sainte que vous ne connaissiez meme pas, et pour le reposer des fatigues qu il a endurees, vous 1 avez introduit avec empressement dans cette en ceinte, ou Ton respire le parfum celeste des muses et ou 1 ame est ravie par les accents de la plus douce hannonie. Or, dans ce sanctuaire des sciences, des lettres et des arts, pouvais-je me refuser a vous offrir la palme de mon pelerinage ? Tel est le faible resultat de mes recherches sur Jerusalem, que je viens de vous exposer. Mais helas ! Messieurs, la palme d un pelerin de Terre-Sainte ne saurait etre que dessechee et poudreuse, et il ne saurait y en avoir de plus dessechee et de plus poudreuse que celle que je vous ai oiferte. Je vous en demande excuse, Messieurs, et je vous supplie de vouloir bien agreer sinon le don, au moins la bonne volonte du donateur. II est vrai que je n ai pas eu, comme la plupart d entre vous, le bonheur de recevoir le premier souffle de la vie sur les bords sacres du Tibre ; il est vrai que mon pays natal en est bien eloigne ; mais la oil regne le Pere commun des fideles, y aurait-il un croyant qui puisse s appeler etranger? Non, Messieurs; car taut que le successeur de Pierre siegera ici, votre Rome sera toujours la patrie de tous les Chretiens, comme, malgre les efforts de ses ennemis, elle sera toujours, non la capitale d un peuple illustre, mais

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