TRES-REVEREND ET TRES-VENERE PERE PROCUREUR
Depuis que les lois turques ont commence a devenir plus equitables et plus humaines envers les Europeens il y a eu,
parmi les divers etrangers qui sont verms *a Constantinople un assez grand nombre de polonais, qui fuyant la persecution tyrannique dont ils etaient Tobjet de la part du gouvernement russe, trouvaient dans la capitale de la Turquie protection et securite. Mais apres la guerre de Crimee ce nombre s accrut encore, parce que beaucoup de soldats de Tarmee russe, faifcs prisonniers par les allies, resterent en Turquie ; puis, beaucoup d autres vinrent y chercher le repos, apres s e"tre echappes du Caucase et de la Pologne.
Depuis longtemps et meme avant cette guerre, le Prince Czartoryski, ce noble polonais, pensait au moyen d ameliorer la condition de ces pauvres emigres, que le manque de travail (chose ordinaire en Turquie) avait si souvent reduits a la derniere misere, condamnes a. souffrir de la faim et de la soif, et a passer la nuit a la belle etoile, exposes par consequent sans cesse a toutes sortes de cruelles maladies , et fait decimer par la mort. Le prince finit par y reussir; ayant achete un vaste terrain desert, convert de broussailles epaisses, en Asie, entre le Bosphore de Thrace et la Mer-Noire, a cinq lieues de Constantinople, il en defricha une partie et y construisit des maisons dont il forma un village pour la colonie polonaise; ce village se compose aujourd hui de quarante cinq maisons, avec une population de 130 ames divisee en dixhuit families.
Bien que les produits du sol ne repondissent pas aux travaux enormes qu ils avaient coute, les colons s en tinrent pour satisfaifcs; une seule chose les affligeait : c^etait d^etre prives d^exercices religieux. Ils s^adresserent done au prince, qui profitant de ce que plusieurs Peres Franciscains de TObservance, expulses de la Bosnie, leur patrie, cherchaient un asile a Constantinople, obtint quails fussent envoyes au petit village polonais , ou il leur fit batir une chapelle et un hospice pour leur habitation.
Ils y demeurerent plusieurs annees, se servant de la langue slave pour instruire les Polonais. Ayant ensuite, avec les aumones recueillies en Europe par le P. Philippe Passaliez , achete Feglise et le couvent de S l Georges a Galata, Fun des faubourgs de Constantinople, et voulant y celebrer les offices divins, ils quitterent la colonie polonaise, et se contenterent de la visiter aux jours de fe*te. Mais ce service etait encore
trop penible, et dans la saison d hiver il etait presque impos sible aux religieux de s en acquitter, faute de routes et de moyens de transport, de sorte qn il cessa de lui-meme.
D ailleurs il s y etablit apres la gnerre de Crimee un pretre polonais, qui proscrit par le gouvernement russe, parce qu il avait etc aumonier pres nos troupes alliees, ne pouvait plus rentier dans sa patrie. Malheureusemerit ce dernier ayant du aussi quatre ans plus tard abandonner ce lieu, la paroisse resta de nouveau sans pasteur.
Ce fut alors que le noble protecteur de la colonie, s adressant au Reverendissime Pere ministre general de FOrdre Franeiscain, demanda et obtint qu on y envoyat le T. R. P. Conrad Piramowiez, autrefois custode dans la petite Pologne, et maintenant Defmiteur general de 1 Ordre pour notre Reforme. A peine le dernier chapitre general eut-il etc tenu, que ce zele missionnaire, muni par la Propagande des pouvoirs necessaires, vola au secours de ses infortunes compatriotes.
On ne saurait rendre par des paroles les transports de joie que firent eclater ces malheureux a la vue de notre cher Conrad; tous accouraient lui baiser la main. Le lendemain matin, reunis de bonne lieure dans la petite chapelle, ils entendirent sa messe avec un recueillement admirable et ecouterent Fceil fixe un petit discours dans lequel le bon pere, apres leur avoir adresse quelques paroles aimables, leur recommanda de profiter de son empressement a venir les servir, en i requentant la chapelle et en assistant aux offices religieux. Sa peine ne fut point perdue; car ces pauvres gens ne manquaient pas de venir, a cliaque fete et toutes les fois qu ils etaient libres, entendre la sainte messe et le sermon qu il leur faisait jusqu^a deux fois aux jours de fete. Us ne montrerent pas moins de zele a s approcher du tribunal sacre de la penitence. Le charitable P. Conrad voulut ensuite les visiter tous dans leurs propres maisons, et s^etant rendu compte de leurs besoins, il ouvrit une ecole pour y recevoir les enfants du village et preparer les plus grands a leur premiere communion; il y enseigna aux autres les premiers principes du catechisme et y donna a tous des lecons de lecture et d ecriture. Parmi les adultes, tous, a 1 exception de huit, satisfirent au devoir pascal; chose rare dans le Levant.
Dix mois se passerent ainsi, jusqu au moment ou les Polonais
cle cette paroisse volerent presque tous a la defense de leur patrie efc de leur religion, que le go uv em era en t russe menacait de detruire. Alors le bon Pere Conrad, prive des ressources, qui lui venaient de Pologne et n ayant plus de quoi vivre, fut force de se retirer dans notre convent de Pera, tandis qu un Lazariste polo nais, qui habite un village francais voisin, se chargea de donner son assistance spirituelle, a ceux qui en petit nombre etaient restes a Ciflik.
Quant aux Polonais de Pera, corame ils ne forment point une paroisse a part, ils n ont pas besoin d un cure particulier; car ils peuvent recourir aux pasteurs des paroisses dans lesquelles ils demeurent, bien que ceux-ci parlent une autre langue. Ann de remedier a cet inconvenient, le P. Conrad les reunit en certaines fetes dans notre eglise, et leur adresse apres la sainte Messe une allocution pathetique en polonais; parmi ces polonais il y en a quarante-six qui ont fait leurs Paques. En outre, le meme missionnaire les assiste avec une sollicitude infatigable dans les deux hopitaux francais a la grande consolation de ces infortunes et a leur grand profit spirituel.
Mais une consolation plus grande etait reservee au P. Conrad lui-meme : c etait la conversion au christianisme de deux juifs originaires de Pologne. L un etait une fenime, gravement malade, que le pcre instruisit et disposa au bapteme dans 1 hopital, et qui mourut aussitot apres avoir recu le sacrement; 1 autre un jeune emigre, qu il baptisa, apres 1 avoir instruit, dans 1 eglise de S te Marie de Pera, le lundi de Paques 28 mars, en presence de beaucoup de polonais meles au peuple et au clerge de notre paroisse. Huit jours apres, le neophyte recut des mains de Mgr Brunoni la confirmation et la sainte Communion. Oh! quel spectacle touchant de le voir, un cierge a la main, vetu de blanc, s approcher des saints autels avec les enfants ! I/innocence baptismale jetait sur son visage un tel eclat que tous les specfcateurs en furent profondernent emus.
Toila tout ce que j avais a vous dire de notre mission polo naise a Constantinople; il ne me reste done plus qu u vous saluer en me declarant de nouveau
Votre tres-devoue et tres-reconnaissant serviteur et confrere.
FR. LEOPOLD D ACQUASANTA, Miss, apost., Mineur reforme de la province de la Marche.
Lettre du P. ANGE DE VITORCHIANO, Miss, apost. Min. Ods. ref. de la province Seraphique, an redacteur des Annales sur la devo tion qu on a en Orient envers le P. LEONARD DE PORT-MATJMCE.
Constantinople , 8 avril 1864.
TRES-REVEIIEND PERE MAIICELLIN,
Je vous prie cTinserer ce qui suit dans les Annales. J ai deja lu avec plaisir la relation du miracle opere en cette metropole de FOrient par Intercession du B. Leonard de Port-Maurice, en faveur de M me Elisabeth Buzuro. Mais comme c est encore ici un document qui pourra servir a la nouvelle biographic de notre bienheureux, j ai cru necessaire de vous raconter simplement Fhistoire ci-apres.
II y a neuf ans que je suis en mission, et depuis que j ai appris ce prodige, j ai cherche autant que j ai pu, a obtenir qu on en tienne compte, apres qu on en aura constate Fauthenticite.
Lorsque Dieu permit dans sa misericorde que je tombasse gravement malade en 1860, et que deja j etais abandonne par les medecins, il ne me restait d^autre consolation que celle de notre sainte religion. Un beau jour m adressant avec foi a notre bien heureux Leonard, je m ecriai du fond du coeur : // Ah ! si vous pouviez m obtenir la guerison, que je m emploierais volontiers a faire connaitre a tous le prodige que vous auriez operc! // Chose merveilleuse ! Peu de temps apres je sortis delivre d une penible infirmite, et en consequence, je me mis aussitot en devoir d accomplir mon vceu. Ayant su que Texcellent docteur M. Ignace Spadaro etait le medecin qui avait traite M me Elisabeth Buzuro, je me rendis vite chez lui, mais je ne le trouvais pas, et cela arriva plusieurs fois. A la fin je le rencontrai par hasard dans la rue, et comme je lui parlais de la guerison de cette dame, il me repondit qu il ne s en souvenait plus; mais pour me contenter, suivant 1 expression qu^il employa un autre jour, il demanda que je la menasse chez lui. Le lendemain je me rendis done a Buyukdere, qui se trouve a 12 milles de la cnpitale au bout du Bossphore, et je priai M me Buzuro de venir tout de suite a Constan tinople chez le docteur. Elle s empressa de me satisfaire; car elle s j estimait tout heureuse de voir qu on voulut constater la grace qu elle avait obtenue. A peine le docteur Feut-il vue et examinee qu il s ecria : // Ah! c est vous qui etes M me Buzuro? // sur la
reponse affirmative de celle-ci // il temoigna tout Tetonnem^nt que lui causait le prodige opere en elle et me fit aussitot appeler pour savoir ce qu il y avait a faire. Je lui dis qu il fallait mettre par ecrit ce qui etait arrive. // Bien volon tiers, repliqua-t-il, je le ferai. Et quelques jours apres il me remit la relation qui fut envoyee a Rome par les soins du T. R. Pere Leopold d Acquasanta. Depuis lors j ai toujours eprouve mi desir plus pressant de donner suite a Faffaire commencee, et en meme temps la devotion envers notre Bienheureux est devenue de plus en plus fervente. Elle augmente de jour en jour d une maniere incroyable, d autant plas qu on doit a son intercession de tresnombreuses guerisons; aussi sommes-nous appeles plusieurs fois dans une journee pour benir avec les precieuses reliques meme des scliismatiques. Pour ma part je dois aussi remercier notre Bienheureux de la sante qu il m a obtenue de Dicu.
Voila, mon Reverend Pere, ce que j avais a vous exposer, afin que vous sachiez comment apres treize ans a commence le proces apostolique du miracle opere en 1850 par 1 intercession du bienheureux Leonard de Port-Maurice, et j espere que ces details plairont a tous ceux qui lisent les Annales des missions Franciscaines .
En terrninant je baise vos mains sacrees, je vous prie de rie point m^oublier dans vos ferventes prieres et je me declare
De votre Paternite Tres-Reverende Le tres-liumble, tres-devoue et tres-reconnaissant serviteur
FK. ANGE DE VITTORCHIANO, Min. ref. de la province Seraphiqne, Miss, apost.