MES TRES-CHERS PARENTS
Je vous ai ecrit plusieurs fois pour vous donner de mes nouvelles; il y a neanmoins qu-atre ans que je n ai recu de vous aucune reponse. Ce silence prolonge me fait craindre que mes lettres ne vous soient point parvenues , d autant plus que j ai su par le P. Louis Eoco que vous e tes impatients d avoir de mes nouvelles; je vous en envoie aujourd hui, et j espere qu elies vous parviendront. D abord je vous dis que, grace a Fauteur de tout bien , je suis bien portant et heureux, quoique j aie beaucoup souffert pendant le temps assez long qu il m a fallu pour m^accoutumer au climat. Mais a la fin je m y suis fait de maniere a jouir de la meme sante qVa Perouse. Maintenant voici une relation succincte, mais exacte, de notre ininistere. Suivant Tobjet de notre Institut, nous nllons de village en vil lage, de ville en ville, precher aux fideles chretiens les verites evangeliques, leur expliquer les vices et les vertus , les peines dues aux uns 3 les recompenses promises aux autres, avec des resultats si satisfaisants, que nous n avons le plus souvent d autre moyen de manifester notre joie et la consolation spirituelle que nous eprouvons, que de laisser coaler les larmes delicieuses qui jaillissent abondamment de nos yeux : tant nous voyons eclater la puissance de la grace divine dans les triomphes qu elle reinporte sur les cceurs les plus endurcis dans Finiquite ! De la la cessation de tout scandale, le retablissement de la paix et de la concorde entre des epoux divises par suite des vices les plus detestables, la reconciliation des families animees d une liaine . mortelle 1 une centre 1 autre, ^observation rigoureuse des jours
de fete, Faccomplissement exact de toutes les obligations chretiennes, la fuite et I horreur de toute corruption, Fassistance empressee aux exercices de piete, la pratique des oeuvres de misericorde , etc.; voila, entre autres, quelques-uns des nombreux et excellents resultats que la predication obtient par les missions donnees a ces fideles d Amerique.
Mais tout en travaillant a assurer la reforme et la sanctification des peuplades deja chretiennes, nous ne negligeons pas la con version des tribus sauvages. Notre college apostolique a deja cinq stations fondees a cette fin en moins de treize ans, et ou se sont reunis beaucoup d Indiens de la tribu des Ciriguans, surtout a la station de Tarairi, qui a ete fondee en 1854. Ces stations se nomment Chimeo, Itau, Carapari, Aguairenda (du gouvernement de laquelle j ai ete charge) et Parairi. On en fonde maintenant une autre sur les rives du fleuve Picomayo, a cent lieues de distance du college. A tous ces sauvages nous enseignons non seulement les verites de notre sainte religion, mais encore les principes de la vie sociale. Naturellement enclins a la faineantise, ils n aiment que le vice, et Ton ne trouve chez eux aucune trace d idee religieuse, sauf qu ils out creance en leurs sorciers (Brnjos) dont ils ont grand peur.
Par tout cela il vous sera facile de juger quelle sollicitude, quelle patience, quelle vigilance prudente et enfin quelle infatigable activite nous sont necessaires pour les amener a une vie humaine et cliretienne. Toutefois le fruit qu on en retire n est pas a dedaigner. En effet, nous baptisons tous les nouveaux nes des qu ils viennent au monde; les enfants de Fun et de Tautre sexe assistent tous les jours ci Texplication du cate"chisme, apprennent la doctrine et les prieres propres au chretien, entendent la sainte messe, et aux jours de fete les adultes memes se joignent a eux. Ces enfants ne comprennent pas encore Fexcellence de 1 auguste sacrifice; mais c est ainsi que, frappes des ceremonies exterieures de la religion, ils s attachent a elle.
Aussi n y a-t-il presque plus d infideles clans les stations fon dees en premier lieu; a Texception de quelques vieillards, lo plupart ont recu le saint bapteme OQ se disposent a le recevoir; ils contractent leurs mariages suivant le rite de la sainte Eglise et ne reconnaissent que les lois ou le gouvernement fondes sur la religion de Notre Seigneur Jesus-Christ.
En avancant ainsi dans la pratique de la religion , ils se forment en meme temps a la vie civile, ils aiment a se vetir decemment, a observer la proprete, soit dans leur maison, soit sur leur personne, et meme a travailler. Bien plus, doues d une grande perspicacite , ils s appliquent avec succes aux differents arts et metiers, de sorte qu il n y en a aucun pour lequel ils ne montrent une aptitude suffisante. De la vient qu on trouve deja dans les missions les plus anciennes des macons, des menuisiers, des forgerons, des chaufourniers , des tisserands, tous metiers qui leur plaisent beaucoup et leur offrent une foule d avantages. Eh bien! tout cela est 1 oeuvre du Missionnaire qui montre partout Texemple a ses neophytes. Ils batissent done des maisons et construisent des eglises assez belles et assez vastes , et pendant les offices religieux on entend une belle musique de violons et autres instruments convenables a la majeste du lieu saint, qu accompagnent comme chantres des jeunes gens auxquels on apprend a loner ainsi le Seigneur. On leur apprend egalement a lire et a ecrire, on leur enseigne les elements de rarithmetique; en un mot, on les initie a toutes les notions de la vie civile, qu ils ignorent, en meme temps qu a celles de la religion chretienne. C est, en verite, pour nous une grande consolation de voir un pareil succes couronner nos peniblcs travaux; nous esperons Fobtenir de meme chez beaucoup d autres peuplades qui vivent encore en sauvages dans les forets, plonges dans les tenebres effroyables de la superstition et de Fignorance.
Voila tout ce que j avais a vous dire aujourd^hui; je me reserve de vous donner plus tard de plus amples details sur ce pays. En attendant, recommandez-moi continuellement au Seigneur, afin que, remplissant le moins indignement possible mes de voirs de Missionnaire, je fasse en sorte de meriter les benedic tions du ciel. Je reste
Votre tres-affectionne fils, ALEXANDKE HEIICULE DE SOLERO, Mm. Obs. Miss, apost.