HISTOIRE SUCCINCTE DES MISSIONS FRANCISCAINES
DANS LE PELOPONNESE DE 1690 A 1714, ET DANS LES 1LES IONIENNES, DE 1716 A 1797.
PLOPO:N T :NESE.
Quand les Venitiens eurent conquis vers 1690 la Peninsule de la Moree et quelques villes de 1 Albanie, le Senat Venitien, voulant pourvoir aux besoins spirituels de ce pays, s adressa immediatement an Provincial des Observations reform.es de la province Venitienne de St Antoine, et lui demanda douze religieux, dont six devaient s etablir en Moree, et six a Vallona, place forte de 1 Albanie. Le provincial de ce temps- la, qui etait le P. Ange de Castelfranco, reunit a cet effet le definitoire, et les bons Peres, loin de s effrayer de la difficulte de 1 entreprise, la tenterent aussitot comme une ceuvre qui devait tant contribuer a la gloire de Dieu, a la propagation de son tres- saint nom et a 1 avantage des ames. Ce fut alors que circula dans la province une lettre pathetique par laquelle on appelait a cette mission ceux qui se sentiraient pousses d en haut a renoncer aux douceurs de la solitude monastique pour entreprendre une ceuvre aussi laborieuse et ardue qu agreable aux yeux du Seigneur.
Car, outre les clifficultes extremes que prcsentaient a cette epoque des voyages si longs, il faut considerer qu il s agissait d aller dans un pays habite en majeure partie par des grecs scliisniatiques, ennemis acharnes du nom latin , pour n y trouver ni eglise , ni maison , et que les missionnaires n avaient poar tout bien que leur extreme pauvretc , comme on le voit par les lettres qu ils ecrivirent, et oil ils disaient entre autres choses qu ils avaient etu reduits jusqu a exposer a la veneration publique sur les autels les petits crucifix qu ils portaient au cou ou qui tenaient a leur chapelet. Toutefois, tout penible que parut devoir etre une pareille mission, on vit un grand nombre de pretres s y offrir spontanement sous 1 impulsion d un veritable zele ; parmi eux le P. Berard d Erbezzo ou de Verone merite une mention speciale, lui devant lequel s ouvrait une brillante carriere a parcourir, comme professeur de thcologie et predicateur deja celebre, et qui s empressa neanmoins de renoncer a tout pour voler dans ces regions lointaines et y amener les ames a la vraie foi. Les superieurs, qui appreciaient ses talents, connaissaieut son habilete dans le maniemeut des affaires et savaient combien sa vie etait exemplaire, le placerent a la tete de cette troupe de missionnaires, avec le titre de com-
missaire, en lui donnant comme compagnons pour la Moree le P. Jean de Bassano, religieux tres- savant en mecanique, habile compositeur demusique saeree et extrernement zele pour le salut des ames, et les Peres Franpois d Avio , Dominique de Vargnaco et Michel Ange de Yenise , outre le Fr. Michel de Venise, en qualite d infirmier. On designa pour Vallona les Peres Gilles de Valdagno, Francois Marie de Bassano, qui retourna peu de temps apres dans sa province, Pierre de Venise et Antoine d Albano, avec les freres lais Pacifique de No vale et Gaudens de Padoue.
Le depart de ees douze missionnaires eut lieu le 2 novembre 1690. La ceremonie qui le preceda fat bien touchante : ils se rendirent devote* ment avant Vepres dans notre eglise de St Bonaventure de Venise et s agenouillerent an pied du maitre-Autel; d oii le Pere Provincial, revetu du surplis et de Petole, ayaiit appele sur eux les graces celestes par quelques prieres analogues a la circonstance , leur donna la benediction avec le tres- saint sacrement, et ainsi benis, les courageux apotres embrasserent en pleurant leurs confreres, emus eux-memes jusqu aux larmes; puis ils partirent pour leur mission.
Apres un voyage long et desastreux, durant lequel deux missionnaires, savoir les Peres Frai^ois d Avio et Dominique de Vargnaco, succomberent, ayant a peine pu saluer de loin leur Terre Promise, les autres arriverent enfin a leur destination. Le P. Gilles et ses compagnons se fixerent a Vallona, ou, ainsi qu a Vanina, forteresse egalement situee en Albanie, le P. Illumine de Val-di-Sole , religieux de notre province de Venise, attache a Parmee qui avait pris ces places , en qualite de confesseur du capitaine general Jerome Cornaro, avait deja etabli notre reforme, en convertissant a Vallona une belle mosquee en eglise consacree a la Nativite de la Tres- Sain te-Vierge, et en dediant une autre a Canina sous le vocable des sacres stigmates de notre Pere Seraphique. Toutefois comme ces deux forteresses furent peu de temps apres demantelees pour des raisons strategiques, nos religieux se transporterent en Moree, ou le P. Berard avait deja fixe sa residence avec ses cinq compagnons. Le premier hospice ouvert dans le Peloponnese semble avoir etc celui de Napoli de llomanie, ville principale de la Pen insole. Mais il se passa peu de temps avant qu on leur accordat un local pour leur habitation; des 1694, trois ans apres la fondation de la mission, on comptait en Moree quatre hos pices : celui de PAnnonciation a Napoli de Homanie, celui de Notre Dame du Carmel a Napoli de Malvasia, celui de St Francois a Navarin-le-Neuf et Phospice d Arcadie. Les bons religieux qui dirigeaient ces ctablisseuients, loin de laisser se refroidir la ferveur de la discipline monastique, par suite de leur petit nombre et de leur eloigneinent de leur Province , cherchaient, autant que le leur permettaient leurs forces ct les exigences du ministere apostolique auquel ils s etaient consacres, a pratiquer tous
les exercices de piete et de mortification en usage dans les convents reguliers dc la Province. Rien clc plus edifiant que la lettre par laquelle le P. Berard exposait 1 etat de cette mission, cinq mois seulement apres son d6part de Venise, an ministre Provincial : a Nous avons, ecrivait-il, bati I liospice (de Malvasia) , qui pent loger sept religieux; nous sommes bien vus de tous, les Grecs eux-memes nous temoignent de la veneration et nous aident de leurs aumones ; nous avons du pain en abondance , ainsi qu un peu d huilc, et Ton va jusqu a nous offrir des intentions de messes. Nous recitons 1 office entier en cliceur ; le soir nous chantons les Litanies et les Vepres aux jours de fete ; soir et matin nous faisons Foraison mentale, et trois fois par semaine nous nous donnons la discipline. Ainsi, grace a Dicu, nous pouvons observer la regie aussi bien que dans notre Province. L excellent gouverneur et tous les officiers de la place sont tres-satisfaits, parce qu ils voient que nous lie nous occupons que de notre eglise et du salut des ames. C est pourquoi, s ils etaient fort relaches dans leurs moeurs avant notre arrivee, ils se sont soumis maintenant a une tres-bonne regie de conduite. Le P. Jean de Bassano deploie un zele infatigable , le P. Antoine Marie de Verone remplit les fonctions de cure et prend soin des ames ; car il n y a point ici d autres cures. J espere done que notre venue en ce pays a etc determinee par une dis position speciale de la Providence (Lettre manuscrite du 22 avril!697). Tels etaient les sentiments de celui qui dirigeait cette mission s6raphique naissante, et certes, le zele dont brulait le P. Berard ne pouvait se borner a des paroles. C est lui qu on voyait se livrer sans relache a la predication dans toutes les classes de la population et en profitant de toutes les occasions favorables , d un cote pour garantir les catlioliques des pi6ges des scliismatiqucs et pour les eloigner du vice, et de 1 autre, pour eclairer les schismatiques , en leur faisant comprendre la necessite de se rattaclier au chef supreme de la chretiente, qui est le Pontife Eomain. C est lui qui s efforfait de prevenir tous les perils, de soulager toutes les miseres; on le trouvait dans les hopitaux soignant avec une affection maternelle les pauvres malades et leur tragant la voie du ciel; on le trouvaifc dans les ecoles foudees par nous et maintenues tant que dura la mission, enseignant aux enfants avec la patience la plus inalterable les premiers rudiments des lettres; on le trouvait aussi chez les grands traitant des affaires importantes pour la prosperite du pays. II etait, en un mot, 1 ame de cette mission, et ses travaux furent couronnes de succes par le Seigneur meme ici-bas; car il eut la consolation de ramener beaucoup d heretiques dans le sein de 1 Eglise. Le Pere Michel Ange de Venise, 1 un des compagnons les plus fervents du P. Berard, ne brulait pas d un zele moins ardent pour 1 lionneur du divin maitre. Arrive au Peloponnese en core tout jeune et ayant obtenu par dispense d age les pouvoirs neces-
saires pour exercer le miuistere sacre, il travailla si activement a convaincre les schismatiques do lenrs erreurs qu il et convertit un grand nombre. Malheureusement ses forces trahirent son zele et decrurent sensiblement jusqu a ce que le pieux missionnaire dut ceder a la violence de la maladie qui le mena au tombeau le 20 mai 169-1, dans satrente-deuxieme amice. On peut dire de lui en verite : comummatus in brevi, explevit tempora mult a.
Revenons-en au P. Berard a qui etait confie le gouvemement de la nouvelle mission. Considerant que si, par suite de la generosite des Venitiens et des besoins des peuples, les liospices se multipliaient , le nombre des Missionnaires allait au contraire decroissant , parce que ce climat tres-chaud auquel ils n etaient pas accoutumes , detruisit la santc de ceux qu il ne tua point, 1 excellent religieux prit le parti le plus decisif a la verite, mais en meme temps le plus chanceux; il se rendit dans sa Province afin d y recruter de nouveaux Missionnaires pour sa chore Mission du Peloponnese. Le dessein etait digne de lui; tout autre se serait effraye a la seule pensee de s exposer de nouveau aux risques d un voyage si long et si pcnible , tout autre que le P. Berard, qui, arrive heureusement a Venise, se mit avec un zele incroyable a chercher autant de missionnaires qu il put. Les relations qui nous sont restees sur ces evenements ne nous disent pas combien de compagnons de son apostolat il emmena apres cette seconde course ; nous savons seulement qu a son retour en Grece le voyage se fit au milieu de mille difficultes , tant parce qu il eut lieu dans de grandes chaleurs de 1 et.e, que parce que le navire qui transportait les missionnaires etait plein de soldats. Aussi tons succomberent-ils aux fatigues de la traversee : quatre d entre eux passerent a une vie meilleure dans le court espace d un mois , et notamment le zele Pere commissaire, qui, a peine arrive, ferma les yeux dans 1 hospice de Navarin, le 16 juillet 1693. II avait ete precede dans la tombe , la veille et 1 avant veille, par les Peres Fulgence d Aviano et Michel de Cittadella , et y fut bientot suivi par le Pere Paul de Gemona, qui expira le 6 aout. Ainsi ces trois heureux Missionnaires eurent a pcine pose le pied sur le theatre do leur apostolat qu ils obtinrent 1 eternelle recompense, Dieu se con ten tant de leurs saints dcsirs.
Quand la douloureuse nouvelle de la mort du P. Berard d Erbezzo et de trcis de ses compagnons parvint jnsqu a la province, le Tre s- Reverend Provincial convoqna le Definitoire, et designa comme commissaire le P. Illumine de Val di Sole susnomme, homme profondement verse dans les sciences, doue d eloquence et d une grande habilete pour le gouvemement, et, ce qui etait plus important, tres-zele pour le bien des amcs et pour la Regie qu il avait embrassee. Ce religieux, comme nous 1 avons dit, se trouvait a cette epoqne en Moree , on il avait ete envoy e officiellement avec la flotte veniticnne qui etait a chaque instant aux prises avec les Turcs.
II avait pour mission de mettre un frein a la licence de la soldatesque en temps de paix, et de subvenir, dans les combats , aux besoins spirituels des blesses et des moribonds ; les souvenirs qu il a laisses nous le montrent nonseulement exemplaire, charitable et grand zelateur du salut des ames, mais encore anime d un esprit genereux et intrepide ; en effet on le vit plus d une fois a la tete de 1 armee en face de 1 ennemi, comme 1 attestent les rapports officiels, assistant tous les religieux tant seculiers que reguliers qui se trouvaient en Moree , et prechant sans cesse au milieu des camps; jamais il ne s epargnait quand il s agissait du salut des soldats soit venuiens soit allemands. Parmi les missionnaires qui residerent dans cette Peninsule le P. Illumine, qui avait une assez grande connaissance de la langue franpaise et de la langue allemande, fut peut-etre celui qui raniena dans le sein de 1 Eglise catholique un plus grand nombre d heretiques et de schismatiques. Ce fat sous son gouvernement (de 1693 a 1699) que s ctablit 1 hospice de Corinthe, qui ne fut ensuite plus habite, a cause de sa situation perilleuse en temps de guerre. L hospice de Zante s ouvrit sous de plus heureux auspices; 1 eglise qui en dependait et qui fut anncxee au Lazaret nous fut leguee, en 1695, par Anastase Yignari, pretre grec-uni, qui 1 avait batie a ses propres frais pour 1 avantage des insulaires et spt cialement des etrangers du rite latin. Get accroissement du nombre des hospices fit naitre le desir de fonder en ces contrees un noviciat ou Ton admettrait de jeunes indigenes. Ce projet sourit extremement a Mar in Michieli, procureur general du Levant, et a 1 archeveque de Corfou, Mgr Georges Emo, dont les lettres font beaucoup d honneur a notre Reforme. Mais il ne put etre mis a execution ni sous le gouvernement du P. Illumine, ni sous celui des Peres Joseph de Gallio, Ugolin de Rossano et Etienne de Loreggia , ses successeurs, bien qu on ait ouvert en ce temps la les deux nouveaux hospices d Argos pres de Romanie et de Tine dans l archipel grec. C est seulement en 1709, ou le digne P. Ugolin de Rassano etait pour la seconde fois commissaire, qu il fut possible d eriger une custodie en Moree , grace a la vigilance et a la sollicitude pastorale du P. Antoine de Bassano, ministre Provincial. Le decret sortit du Sanctuaire du Desert dans les lagunes de Venisc, a la date du 3 mai 1709. La nouvelle custodie comprenait cinq convents et autant d hospices. Ces convents etaient ceux de : lo St Antoine de Zante, siege du noviciat ; 2o St Franyois de Navarin-le-Neuf, lieu de la Profession; 3o La Tres-Sainte Annonciation de Napoli de Romanie; 4o Notre Dame du Carmel de Napoli de Malvasia; 5o S. Antoine de Castel-Nuovo en Dalmatic. Les hospices etaient : 1 celui d Arcadic, 2o celui d Argos (1 un et 1 autre dans le Peloponnese), 3o celui de Tine dans l archipel grec, 4o celui de St Esprit a Cattaro, 5o celui de St Antoine a Perasto en Dalmatie. Le premier custodc charge du gouvernement fut le P. Lecteur Augustin de Yicence, homme savant,
predicateur de grande reputation, poete alors tres-goute, qui publia plusieurs ouvrages fort estimcs d^e son temps. En cette circonstance la Pro vince montra encore par sa conduite combien clle aimait la nouvellc Custodie et combien elle avait a cceur le bien des ames; car elle s empressa d envoyer a la mission une nouvelle " troupe de missionnaires (pas moins de 24), dont 11 pretres, 1 clere, 6 freres lais profes, et 10 tiertiaires. Les pretres etaient, outre le P. Custode susnomme, Mathieu de Verone, Jean Chrysostome de Venise, Donat de Eeltre, Fabien de Galliera, Antoine Marie de Sustinente, Joseph de la Follina, Maxime de Valeamonica, Berard de Novata, de Yicence, Baptiste de Geraona, et Louis de Romano, ncmme maitre des novices; ce dernier, etant tombe gravement malade en route, retourna dans la Province. Le clerc s appelait Baptiste de Ceneda. Tons ces religieux s embarquerent pour Zante au mois de septembre de la meme anuee, et quand il y fut lieureusement arrive, le Pere Custode en ecrivit une premiere eirculaire le 23 octobre 1709.
Comment les choses out marche depuis ce temps la jusqu en 1715, epoque ou la Custodie fut entierement detruite , si Ton y a admis un grand nombre de jeuncs gens du pays, et si d autres religieux y ont ete envoyes de la Province, c est ce qu on ignore completement ; car les decuments qui nous 1 auraient appris, et que 1 on conscrvait au couvent de Romanie, ont e" te irreparablement perclus au temps de la guerre ; nous savons seulement qu on a ouvert en 1613 1 hospice de sainte Justine a Corfou.
Malheureusement cette Custodie, a 1 accroissement de laquelle notre Province cut une si grande part, fut reduite aux dernieres extremites, juste au moment ou elle paraissait pouvoir se promettre un avenir plus prospere. En effet, par le traite de Carlowitz, conclu au mois de Jan vier, 1699, les Venitiens etaient bien devenus les possesseurs legitimes de toute la Moree, et la religion catholique y etait de plus en plus florissante ; niais les Turcs ne pouvaient se resigner a une pareille perte, et ils cherchcrent des lors une occasion favorable pour les attaquer et pour reprendre les conquetes faites par le redoutable Morosini. La guerre eclata en 1714. Le premier etablissement qui tomba fut 1 hospice de Tine, dont les religieux eurent la vie sauve et se refugierent dans la Peninsule. Un sort plus funeste etait reserve a ceuxde Romanie. Les troupes Ottomanes parurent des le 9 juillet dans les campagnes d Argos, et les religieux prenant precipitamment la fuite se retirerent dans Romanie, place tresforte, de la resistance et de la chute de laquelle dependait le salut ou la ruine de tout le Peloponnese. Cc n est point ici le lieu de decrire les combats sanglants que se livrerent les braves assieges et les assiegeants ; il suffit pour mon objct de dire que cette forteresse fut emportee d assaut par les Turcs. Dans ce terrible desastre deux de nos religieux (les Peres Bernard de Zante et Archange de Tine) furent massacres sur la place
d armes avec I archeveque Mgr Carlini (Dominicain). Les autres purent se soustraire au carnage par la fuite, a 1 exception du frere lai Gorgon de Gordigiano, qui, reduit en esclavage, cut a souffrir les traitements les plus odieux et mourut le 26 juin de 1 annee suivante. Cette epouvantable catas trophe arriva le 20 juillet 1714.
Des ce moment la Custodie de la Moree se trouva tout a fait dissoute. Dans le court laps de deux ans tons les hospices de la Peninsule ctaient perdus, les religieux etaient disperses et s etaient refugies qui a Corfou, qui directcment a Venise. Notre province compatissant a leur sort les accueillit avec affection; elle prit comme siens les deux hospices de Corfou et de Zante, ainsi que ceux de la Dalmatic, et y envoya, sous le titre de commissaire, un superieur qui residait a Corfou. Le traite de Pas sarowitz, conclu en 1718 entre la Republique et la Porte, vint ensuite dissiper tout espoir de retablir la Custodie clans ce malheureux pays.
ILES lONIENNES.
Quand le royaume du Peloponnese fut retombe au pouvoir des Turcs et que la Custodie qu on venait a peine d y etablir fut detruite, les deux hospices des lies loniennes, savoir celui de Ste Justine de Corfou et celui de St Antoine de Zante, resterent, comme nous 1 avons dit, incorpores a la province Venitienne des Observantins rcformes, ainsi que les hospices de la Dalmatie. Bien qu il ne nous soit parvenu que peu de details sur les hospices de Ste Justine et de St Antoine, ils sont, a mon avis, trop interessants pour etre omis dans 1 histoire des missions Frauciscaines.
En effet la ville de Corfou cut bientot a experimenter la bienfaisante influence des ills de St Francois. Assiegee de pres au mois d aout 1716 par l armee Ottomane, que tant de victoires avaient rendue presomptueuse et insolente, et ayant perdu malgre une resistance opiniatre ses boule vards les plus importants , elle se trouvait reduite a un etat tel qu il semblait inevitable qu elle se rendit aux Turcs qui avaient deja entrepris Tescalade de ses derniers retranchements. Dans un peril si imminent, un fils de St Franpois , apres avoir muri son dessein dans la priere et 1 avoir recommande a Dieu, sort du convent, respirant une ardeur plus que martiale et portant le crucifix en main; comme un autre Jean de Capistran, il se met d une voix energique et avec des paroles de feu a exhorter les habitants consternes et les soldats en fuite a placer toute leur confiance dans le Dieu des batailles et dans le saint eveque Spiridion, protecteur de 1 ile; il leur rappelle qu ils combattent pour la religion, pour la patrie, pour leurs enfant s, pour tout ce qu ils avaient au monde de plus cher et de plus precieux, et que la mort subie pour une cause si noble et si sainte etait glorieuse aux yeux des hommes et meritoire devant le Seigneur. C etait le P. Sigismoncl de Venise (premier com-
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missaire de ces iles) qui ayaiit rcuni autour de lui par son eloquente allocution quelques Esclavons et quelques Corcyriens, et se faisant leur capitaine, courut aussitot aux bastions de la cite, la ou la melee etait la plus furieu.se ; dressaut quelques cchelles prises a 1 inslant meme dans les eglises, il s elanfa le premier avec une hero ique resolution sur le premier talus des bastions, et ses compagnons 1 y suivirent. Enflammes par ses paroles (car il ne cessa de precher du haut des bastions, arme du crucifix, aU milieu du feu le plus vif, tant que la victoire ne fut pas assuree aux cliretiens) et secourus a temps par le marechal Scholembourg, qui, sorti de la ville a la tete de Imit cents combattants, prit les Turcs de flanc , ils ouvrirent un feu bien nourri sur Pennemi place au pied des murs; les Turcs, ainsi attaques de plusieurs cotes, ne purent resistor au choc des cliretiens; en moins d une demi-heure ils fureut contraints d abandonner 1 cscarpe avec vingt drapeaux, en laissant deux mille morts sur le lieu du combat et en prenant prccipitamment la fuite. Cette victoire signalee et si contraire a toutes les previsions humaines fut remportee le 18 aout 1716, et fut attribuee par tout le monde a une intervention miraculeuse du ciel. En memoire d un si grand evenement, on conserve encore aujourd lmi avec veneration a Venise dans la cellule du P. Gardien, et renferme derriere une vitrine, le crucifix avec lequel le P. Sigismond encouragea les soldats et mit 1 ennemi en deroute.
Depuis ce temps la jusqu en 1797, ou les republicans Erai^ais envaliirent les iles loniennes et nous en expulserent, les details nous manquent; nous savons settlement que nos religieux y tenaient des classes d italien , de grec et de latin, ct que le plus souvent, sinon toujours, les notres occupaient differentcs cliaires au seminaire de Corfou. Nous rappelons entre autres avec respect les Peres Constantin et Illumine de Venise, tres-forts liellenistes; le Pere Adjuto (aussi de Venise), qui pendant un grand nombre d annees enseigna dans ce seminaire le grec et 1 liebreu.; le Pere Eusebe de Cittadella, qui y professa les Dogmes, et composa un poe me en vers libres centre les errenrs de Photius; et enfin le Pere Louis de Presina, homme d une sainte vie et mort en odeur de saintete, qui en ces derniers temps fut le precepteur de plusieurs personnages et entre autres de Pinfortune Jean Antoine Capo d Istria, jadis maitre de la Grece. Ce dernier, bien que schismatique , s en souvenait avec affection et recon naissance, et dans une belle lettre datee de Lubiana, ou il assistait au congres en qualite de ministre du czar de Russie , il rappelait les annees heureuses pendant lesquelles il avait ete 1 eleve du P. Louis. Qu on ajoute a tous ces travaux les fatigues d un ministere assidu au tribunal sacre de la penitence, le soin de Phopital, au moins a Zante, et la predication par laquelle nos religieux entretenaient chez ces peuples la vie de la foi et les mettaient a meme de decouvrir les pieges et les ruses des schismatiques.
Aussi le senat Veuitien manifesta-t-il plus d une fois 1 eslime qu il professait pour les Reformes, par suite du bien considerable qu ils operaient dans ces iles ; c est ce qu on vit particulierement en 1792, quand il offrit a notre Province huit hospices qui avaient appartenu anciennement aux Observantins de la Province de Candie, puis aux Observantins de St Je rome en Dalmatic. Toutefois notre Province fut forcee, faute de sujets, a en accepter seulement deux , celui de Ste Marie du Tenedo a Corfou et celui de Ste Marie a Zante.
Voyage d Alep a Antioche, fait mi mois ffaout 1861 par le P. PEBPETTJE DAMONTE DE CASTEL SAN-PIETRO, mineur observantin* , ex-professeur de lanyue italienne au college de Terre-Sainte, a Alep.
C est le 4 aout 1861 que finit la deuxieme annee scolaire en notre college internat de Terre-Sainte a Alep par une distribution solennelle des couronnes et des prix aux eleves les plus recommandables par la vivacite de leur esprit, par leur application et par leur conduite. On avait d abord joue deux pieces dramatiques, 1 une en italien, c etait le Joseph reconnu de Metastase , 1 autre en franjais , c etait V Esther de Racine ; elles furent debitees par les pensionnaires eux-memes devant une assemblee nombreuse
*) Voici la lettre que le P. Perpetue avait jointe h son manuscrit :
Turin, convent de la Consolata, HQjuillet J863. TRES-AIMABLE P. MARCELLIN,
Voyant que vous accueillez dans vos si int^ressantes Annalcs toutes les lettres et tous les documents, anciens ou nouveaux, relatifs aux missionnaires de TOrdre des Franciscains, et que vous y inse rez les voyages de nos missionnaires qui ont eu lieu il y a dix, quinze et m^me trois cents ans, telsque celui du P. Castrucci fait en 1846 et celui du Fr. Marc de Nice fait en 1539, que vous venezdepublier (Annales, i" annde, 2 livraison, et 3* annee, 2* liv.), je prends la liberte de vous envoyer le re"cit du voyage que j ai fait en 1861 d Alep a An tioche, comme Specimen d un ouvrage que je suis en train de composer, sous ce titre : la Syrie en 1859, 1860 et 1861, par le P. Perpetue Damonte, Min. Obs. Ayez, je vous prie, la bonte de faire paraitre ce morceau dans vos Annales, si vous le jugez convenable; je crois qu il sera lu avec plaisirpar vosabonne s.
J ai regules 2*et3Mivraisonsdela3* anne"e, et je vous en remercie infiniment. J espere recevoir prochainement les 4* et 5* livraisons, ou je trouverai la lettre queje vous ai ecrite le 25 mai et celle que je vousadresse aujourd hui.
L insertion de mes articles dans vos Annales nTengagera a vous envoyer d autres a Tavenir.
Je vous pre"sente mes profonds respects et me redis
Yotre tres-de voue et affectionnd confrere, P. PERPETUE DAMONTE, Min. Obs.
et choisie; en effet, les pachas civil et militaire , les consuls europeens et les personnes les plus distinguees de la ville y assistaient 1 .
Le 5 aout je partis d Alep avec le P. Bernard d Orleans, Directeur du susdit college, le Fr. Louis de St Etienne professeur de langue franjaise , le Fr. Celestin d Aquiia dans les Abruzzes, assistant, et MM. Georges Aggiuri, drogman, Gabriel et Michel Houri, Nahum Azza, Achille Manciiii et Diab Abdulmessie, cleves nes a Antioche, qui, ayant subi leurs examens avec honneur, venaient avec nous a Antioche pour y passer leurs vacances d automne au sein de leur famille, et y portaient comme un noble trophee les couronnes et les prix qu ils avaient obtenus au college. A notre sortie d Alep nous fumes accompagnes un bon bout de chemin par les premiers personnages de la ville, parmi lesquels on distinguait Mr Vincent Tommassini, consul d ltalie , Mr Nicolas Marcopoli, consul d Espagne et Mr le marquis Antoine de Ghantuz Cubbe, que notre depart affligeait, , parce qu ils pensaient au grand bien que nous avions fait dans ces contrees, en ouvrant un college pour 1 instruction de la jeunesse. Tous nos eleves d Alep vinrent aussi nous escorter a cheval avec leurs parents jusqu a une distance de 15 ou 20 kilometres, et ne savaient se resigner a retourner chez eux. Deja nous entrions dans le desert, et nos jeunes Alepins ne songeaient point encore a nous faire leurs derniers adieux. A la fin il fallut bien nous quitter et nous separerpour toujours au milieu des sanglots et des larmes, Le premier jour nous nous arretames a Atcath, village turc, ou dechargeant nos vivres de dessus nos mulcts, nous fimes un petit repos. Nous dumes ensuite passer toute la nuit a la belle etoile pres de la maison d un turc, couches par terre sur une couverture que nous portions avec nous et qui nous servait le jour de selle pour monter a cheval et la nuit de lit pour dormir. Le G aout au matin nous nous mimes de bonne heure en route par monts et par vaux, a travers les rochers, les buissons et les broussailles , et nous arrivames , apres trois heure^ de marche , a Tarmanin, autre village turc, limitrophe a 1 ancien domaine des croises, a 1 epoque ou ils s etaient etablis a Jerusalem, sous le chevaleresque Godefroi de Bouillon. De la nous entrames dans une plaine extremement riante qui etait entouree comme d un grand amphitheatre de collines depouillees de toute vegetation, au pied desquelles se trouvaient dix villages dont je ne me rappelle pas les noms. Au milieu de cette plaine s eleve Dana, village plus important que les autres dont il est en quelque sorte la capitale; on y voit encore beaucoup de ruines romaines, et entre autres un bel arc de triomphe, tres-bien conserve, des chapiteaux de colonnes d un travail cxquis et un tombeau bysantin.
J etais 6mcrvcillo de voir tant de centres de population, an milieu de
) Voir la l r livr, p. 58, 2 annee,
ces deserts, apres un long trajet qui ne m avait presente quedesrocs ct des broussailles, et me tournant vers mon ami le P. Bernard : Levate, lui dis-je, lev ate oculos vestros, et mdete reyiones quia albce sunt jam ad messem (Levez les yeux , et voyez tons ces champs deja prets a la moisson ; S^ Jean, 4, 35). Oh ! que ne nous est-il donne de penctrer dans tous ces lieux, d y clever la voix et d y annoncer Jesus- Christ. Les apotres ont du certainement 1 y precher et y recueillir une moisson abondante, puisque nous y rencontrons encore a chaque pas les monuments qui 1 attest ent. Comment se fait-il done que ces peuples soient ensevelis dans les tcnebres et a 1 ombrc dc la mort ? Depuis que Mahomet a dcploye sa bauniere dans ces malheureuses contrees, il n y reste plus de vestiges de la religion chretienne. Helas, si I ltalic et la France n envoient pas leurs genereux fils y rallumer la lumiere de 1 Evangile, qui s y est eteinte depuis trop longtemps, ces peuples demeureront a jamais plonges dans la superstition et dans 1 errenr.
Nous marchames ensuite dans un sentier a peine fraye entre dcs collines couvertes de roches et absolument nues, et je cherchais vainement a m expliquer a la suite de quel cataciysme il avait pu arriver que ces picrres, qui ont du jadis sc trouver revetues d une couche epaisse de terre, soient aujourd hui tellement dcnudees? Car il n est pas probable qu elles aient pu se detacher en aussi grande quantite de la charpente des montagnes, bien qu elles soient en general formees d une couche de pierre calcairc, blanchatre et sonore comme la craie.
Le long de la vallce qui separe ces collines arides, on trouve a chaque pas des vestiges d antiques monuments et des restes d anciens ermitages qui prouvent au voyageur qu ils ont du servir de demeure aux anachoretes des premiers temps. En effet, cette vallee s appelle encore de nos jours la vallee des Saints, parce que beaucoup d anachoretes y ont fait penitence. Antioche, qui n en est pas fort eloignee, qui rejut 1 Evangile du prince des apotres St Pierre, et qui a cette cpoque comptait plus d un million d habitants. fournissait un grand nombre de ces penitents. Les premiers chretiens convcrtis a la foi pratiquaient a la lettre les maximes de FEvangile; ils fuyaient le bruit des cities et allaient s enfoncer dans cette solitude, pour entendre de plus pres la voix du Seigneur, selon cette parole : Ducam eum in solitmline et loqiiar ad cor ejus (je le conduirai dans la solitude et je parlerai a son ccenr), Parmi ces antiques ermitages le plus celebre fut celui de St Simeon Stylite, qui, comme nous 1 apprend 1 histoire ecclesiastique, vecut si longtemps ail haut d une colonnc. Une tradition constante meme chez les Turcs dcsigne encore aujourd liui un lieu appele Mar Simon comme celui oil dcmeura le grand penitent. On y a erige autrefois une magniiiquc cglise dc style grec, clont Ton voit encore les restes. Je suis hcureux dc pouvoir a cc propos citcr le nom du Ileverendissime Pere Bonaventurc de Solcro, Custodc de Terre-
Salute, qui, dans une lettrc du 17 decembre 1860 adressee an ministrc general, disait en parlant de cette eglise : 11 en reste encore intactes les arcades du parvis, de deux grandes cbapclles laterales et du ckceur. Mais la facade est entitlement tombee, et les ruines en sont melees aux debris des colonnes. Neanmoins au milieu dc 1 eglise et sous la coupole on remarque un grand bloc, qui parait avoir etc la base d une haute colonne; on peut done conjecturer que c est sur cette colonne que d apres la tradition le saint a passe tant d annees , on du moins , sur une colonne sernblable, en souvenir de laquelle la premiere avait ete elevee 1 .
A une certaine distance on trouve les ruines d un monastere appele par les Turcs Der-el-Banat (convent de femmes), dont 1 origine rcrnonte jusqu aux temps de 1 empire grec, comme on peut le conclure de quelques inscriptions gravees sur la pierre en langue grecque. On voit encore les cellules et les cloitres du preau, ou les Kvrdes vont maintenant se cacher pour assassiner les infortunes voyageurs que leur mauvaise etoile fait passer par la.
Le 6 vers midi nous nous trouvames a lenisager, village situe sur les bords d une riviere dont les eaux limpides laissaient apereevoir beaucoup de tortues au fond, ou fretillaient aussi toutes sortcs de poissons. II y avait la autrefois une station militaire de 1 empire Ottoman, aujourd hui a moitie en mine. Apres nous y etre reposes quelque temps et avoir pris un peu de nourriture, nous nous remimes en route, et nous arrivames le soir a Kerem-Kalas, village turc de pres de 300 habitants, situe au pied d un immense cone de terre construit comme une pyramidc. On rencontre un grand nombre de ces cones artificiels dans la plainc des Turcomans ; et 1 opinion la plus accredited est qu ils out du servir, sous le regne des Seleucides, de tombeaux aux rois ou aux guerriers les plus illustres, de meme que les pyramides d Egypte (sauf Tavis de ceux qui les regardent comme de vastes greniers) servaient de tombeaux aux rois Egyptiens, avec cette difference que ces dernieres sont en pierre de taille, tandis que les premiers ne consistent qu en terre amoncelce.
Sur le cone qui domine Kerem s eleve encore une petite forteresse dont les tours crenelees ont resiste en partie aux injures des saisons ct au choc desastreux des sieclcs. Comme d ailleurs il n j a point la d auberges semblables a cclles d Europe, plutot que de passer la nuit dans une maison turque , etcndus sur une natte de joncs envahie par des milliers d insectes de toutes especes, nous prcieramcs chercher un sommeil tranquille dans un jardin a Tomb re d un figuier pres duquel coulait un ruisseau limpide.
La lune reflechissait encore ses rayons quand , montcs a chcval le 7 au matin, nous descendimes dans uric plainc cxtrcmement riante, ou, apres avoir marchc deux hcurcs, nous cntcndimes des coups de fusil, des roulcmcnls des tambours, des fanfares, des cris coufus ct des bruits de
*) Voir les Annales, 1" annee, 3 livr. p. 171.
toute sorte, dont il etait difficile de deviner la cause. Nous nous attendimes d abord a une attaque des Kurdes, et prenant nos armes, nous nous tinmes prets a nous defendre. Mais nous ne tardames point a recoiinaitre notre erreur, quand nous sumes que c etaient les parents et les amis de mes eleves d Antioche lesquels venaient a leur rencontre apres une longue absence afin de les embrasser avec le ceremonial d usage. Us etaient accompagnes de M. Brouchier, consul de Erauce, de M. Abdalla, vice-consul d ltalie, avec leurs cavas et leurs janissaires, et un peloton de cavaliers armes de longues lances, qui pour montrer leur joie faisaient caracoler leurs chevaux fougueux sur cette plaine et autour de la caravane, pendant que , marchant a pas lents, elle continuait a s avancer vers 1 antique cite d Antioche. Nous passames YOronte sur un pont construit en belles pierres de taille et appele Gezer-el-Hadit, c est-a-dire Pont de fer, a cause de deux portes en fer qui ferment 1 entree de deux tours placees a cliaque extremite. Vers midi nous arrivames a Bab-el- Bulos (porte de St Paul), qui etait autrefois Tune des principales entrees de la ville d Antioche, et la les exclamations, les eris de joie, les temoignages d affection redoublerent de plus belle; quant a moi, qui ne comprenais point la langue de ces braves gens, j avais 1 air de prendre part a leur allegresse, et au fait j y prenais part le inieux que je pouvais.
Le long du chemiii se tenaient pa et la des troupes de jeunes gens et de jeunes filles, dont quelques-unes jetaient des fleurs sur le cortege qui passait au milieu d elles; d autres nous arrosaient d eau parfumee, ou nous encensaient avec des encensoirs d argent, ou chantaient des poesies arabes; d autres enfiu faisaient entendre un gazouillement qu on eut pris pour celui de nos pigeons d ltalie. Quand nos jeunes gens que je conduisais furent ainsi arrives a la demeure de leur famille, leurs peres tuerent deux Hantjf (moutons) a leurs pieds sous leurs propres yeux, pour leur prouver combien ils etaient heureux de les revoir et combien ils desiraient leur preparer un bon repas. Mais ce qui leur parut une mani festation extraordinaire d affection me fit fremir, en voyant tuer ainsi sous mes yeux deux pauvres animaux. Tel est le ceremonial avec lequel on repoit aujourd hui encore a Antioche les parents et les amis qui revien nent d un pays eloigne, ou qui ont demeure longtemps hors de chez cux. Ce sont des usages qui reniontent jusqu aux temps d Antiochus, auquel on faisait une reception pareille, quand il entrait dans cette ville ou se rendait a sa residence de Daphne 1 .
Antioche (aujourd hui Antakich) passait a une certainc cpoque pour
) Daphne" dtaitun lieu de volupte s et de ddlicesa cinq milles d Antioche, ou Se leucus avait plants un jardin superbe, au milieu duquel s elevait un temple d Apollon et de Diane. La dissolution toujours croissante qui y regnait avait rendu ee lieu tenement infame que pour exprimer le genre de vie le plus lubrique on disait : Vivre conime a Daphne.
etre plus grande que Rome meme -, mais a present son enceinte n est plus que d un mille. Son climat cst toujours doux et riant, comme douces et riantes sont toujours ses pittoresques collines et ses vallees capricieuses, tout a fait ressemblantes h celles qui sont decrites dans les Nuits Arales sous des couleurs si seduisantes. Quant a 1 antiquite de cette ville, je ne vous rappellerai pas, cher lecteur, que Ciceron, defendant son maitre Archias, trapait un raagnifique cloge d Antioche, qui lui avait donne le jour, et que 1 illustre orateur appelait // une noble terre, une ville depuis longtemps celebre et opulente, ou Ton trouvait en tres-grand nombre les hommes les plus instruits et ou fleurissaient les lettres et les art* 1 . Mais je vous certifierai qu il y a peu de lieux plus dignes de la curiosite du voyageur eclaire et permettant plus d interessantes recherclies a 1 liistorien et a 1 archsologue. Aujourd hui le soleil d Antioche est couclie, et les descen dants de ce peuple, qui dominait autrefois sur toute 1 Asie occidentale, errent pa et la abrutis par 1 ignorance et la servitude; ils paissent indifferemment leurs troupeaux sur le tombeau d Antigone et sur le moment d Alexandre-le- Grand. Antioche n a plus u/i nom illustre, elle n est plus fameuse par mille choses magnifiques , suivant 1 expression du grand poet epique de Fltalie.
On a vu y disparaitre les trones des Antiochus, des Seleucides et des Macedoniens, et les habitants d Antioche ne pensent meme pas a demander si Archias et Chrysostome sont nes dans leurs murs. On n y trouve pas un lycee, pas un gymnase, pas une ecole quelconque, pas un maitre qui leur apprenne la gloire de leurs ancetres. Si 1 Italie n avait pas con serve la memoire des anciens ecrivains de ce pays plein de mysteres , on ne saurait plus rien de son passe.
Le beau ciel de Svrie n inspire plus ni chantres, ni musiciens, ni poetes, et une meme nuit couvre de ses ombres 1 Oronte et 1 Euphrate, le Tigre et le Jourdain. Et cependant on sait que dans les temps reculcs on y cultivait beaucoup la musique, et Juvenal dit positivement dans sa troisieme satire que VOronte de Syrie, en se degorgeant dans le Tibre, porta en Italic une nouvelle langue et de nouveaux usages, et qu il y introduisit la cithare aux cordes obliques et des timbales etrangeres 2 . Aussi Tite-Live dit-il (liv. 37), apres avoir raconte la guerre des Remains contre le roi Antiochus, qu on commenpa des lors a voir a Rome un grand nombre de joueuses d instruments, et a introduire dans les festins des concerts de musique. Voila comment Parmenion, au rapport de Quinte-Curce, ecrivait
1 ) Cicero, Orat. pro Archia : Antiochid natus, loco nobili, cclebri quondam urbe et copiosd, atque eructilissimis hominibus, liberalissimisque studiis aflluenti.
2 ) Jam pridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes, Et linguam, et mores, etcum tibicine chordas Obliquas, nee non gentilia tympana secum.
Juv. Sat. 3. V. 62.
a Alexandra, apres avoir pris Damas , qu il y avait trouve plus de 300 clianteuses, qui etaient entretenues par Darius.
Mais re venous a Antioclic. Quand on entre dans la ville du cote de Bab el- Bulos (porte S. Paul), on rcmarque que cette porte a la forme d un arc de triomphe ; mais elle est actuellement cntouree de buissons ct de broussailles qui en encombrent en grand e partie le passage. On 1 appelle porte de S. Paul , parce que le grand apotre des nations y demeura un an, apres avoir convert! a la foi la plupart des habitants, qui erigerent en son honneur cet arc de triomphe, et se iiominerent les premiers Chre tiens^ ; c est pourquoi Antioche est si scmvent mentionnee dans les Actes des Apotres.
Au dela de cette entree on suit pendant deux heurcs une route pavee a la maniere Romaine et flanquee des deux cotes de toutes sortes d imposantes mines qui prouvent 1 etendue que devait avoir autrefois la cite. On ne voit dc toutes parts que des colonnes brisees, des chapiteaux tronques, des pierrcs sepulcrales, des obelisques, des puits, des citernes, ct les fondations des magnifiques palais et des somptueuses demeures des princes d Antioche. Cette partie de 1 ancien emplacement de la ville peut avoir en viron neuf kilometres de longueur sur quatre de largeur. Sur la Crete de la montagne qui se trouve au sud de la ville, on aperjoit la grande muraille crenelee que les croises out construite sous le gouvernement de Boemond, prince de Tarente, d originc normande, de ce Boemond dont le Tasse parle dans la Jerusalem delivree quand il dit : Voyez en Baudouin un homme avide, qui aspire avcc ardeur aux grandeurs humaines; voyez Boemond jeter profondement les bases de son nouveau royaume d Antioche 2 . Au ncrrd de cette grande muraille d enceinte coule 1 Oronte qui, formanfc uiie ligne presque parallelc aux fortifications, baigne les remparts d Antioche. C est encore un nom fameux que celui de VOronle. Ce fleuve prend sa source entre le Liban et I Antiliban pres d Heliopolis (ville du soleil) connue sous le nom de Balbek, premiere ville de Celesyrie, comme Fatteste Pline : In or a amnis routes nafus inter Libanum et Antilibanum juxta JTeliopoliifi. II descend dans les vallees profondes de la Celesyrie, traverse la plaine des Turcomans et forme un petit lac, long de vingt kilometres et large de quinze, dans les environs d Antioche dont il prend le nom. De la rasant les murs de cette ville, il passa a Svedie, et se jette dans la mediterranee. (^ contimter*} .
1 ) Ita ut cognominarentur primum Antiochiee cliscipuli Christiani. ACT. Ap. 11-26.
2 ) Ma vede in Baldovin cupido ingegno Che air umane grandezze intento aspira, E fondar Boemondo al nuovo regno
Suo d Antiochia alti principii mira.
Voir aussi Les Lombards a la premiere crmsadc, par Thomas Grossi.
z ) II ne faut pas confondre cette Hdliopolis avec celle d Egypte situde pres du Grand Caire. Les noms de Balbek et d Heliopolis sont des mots de langues difTe"rentes qui ont a peu pres la me me signification. Les anciens habitants de Balbek adoraient solennellement le soleil sous le nom de Baal : Balbek signifie valle e de Baal; etceux d Heliopolis Tadoraient sous le nom de Jupiter Heliopolitain.
AMVALES DBS MISSIONS FRANCISCAIIVES.
PEEMIEEE PAETIE.
HISTOi:RE