RETABLISSEMENT DE LA MISSION TRANCISCAINE FX PERSE
Nous avons vu precedemment les circonstances terribles qui amenerent la chute et la dispersion de la Mission Franciscaine, jadis si florissante en Perse; nous sommes d autant plus heureux de pouvoir assister maintenant au retablissement de cette mis sion. Or les chroniqueurs disent que Dieu, ayant enfin pitie de ^affliction de son petiple, et apaise par 1 effusion du sang de tant de martyrs, daigna rendre la paix a cette Eglise. Yoici comment la chose se fit. Des Fan 1283, Argnn, fils d Abaka, et neveu de Pusurpateur Nikoudar, avait pris les armes centre lui; mais vaincu dans plusieurs combats par Alinak, general de son oncle, il tomba entre ses mains, et Fannee fuivante (1284) le vainqueur chargea Temir Eoglia de mettre son prisonnier a mort. Cependant Temir que Fapo.stasie de Kikoudar a\ ? ait irrite, comme tous ses parents, bien qu ils ne fussent pas chr^tiens, prefera briser les chaines du jeune Argun. Celui-ci se met a la tete d une troupe de soldats solides, attaque aFimproviste son oncle apostat Ahmed, le defait promptement, le poursuit, Tatteint bientot et le livre a sa belle-sceur, qui le fait mourir 1 . Neanmoins Argun, quoique
*) Voir de Gubernatis , dans son Hlstoire dcs anciennes Missions, liv. II. Voir aussi YArt dc verifier les dates. II est bon de faire remarquer avec Mansi (notes sur Raynaldi, anne"e 1285) qu Argun parait avoir dti de pareils succes surtout aux Chretiens. Aussi raconte-t-on qu il avait orn de la croix ses drapeaux et ses armes et qu il avait triomphe" de ses ennemis au nom du Christ; on ajoute qu il avait fait frapper de la monnaie ayant d un cot 1 image du Saint
victorieux, ne voulut pas prendre le titre de Khan des Tartares, parce que son bisaieul Kublai, autrement Chi-Tsou, etait empereur de Chine, residant a Camhalou, ou Cang-Balik (Pekin). Kublai, il faut le dire, temoigna une joie extraordinaire, quand ii apprit la defaite et la mort de Papostat Ahmed; il confirma done tres-volontiers la dignite royale au fils d Abaka, qui porta des lors le titre de Khan . Argun etait un jeune prince, d un aspect beau et agreable, accoutume par ses parents et par les soins que lui avaient donnes Ls Freres Mineurs, d aimer les Chretiens. Sa premiere affaire fut de restaurer les eglises et les convents, qu Admed avait fait raser jusqu au sol; bien plus, ajant detruit les mosquees construites par les Sarrasins, il voulut qu ils quittassent immediatement ses Etats 2 . Des lors cette mission reprit son developpement rapide et son eclat. En effet, les Freres Miiicurs qui echappes a la persecution, etaient restes caches ca et la, sortirent de leurs retraites et entrerent avec un nouveau zele dans le champ du ministere apostolique; bien d autres meme leur vinrent en aide, de sorte qu en peu de temps non seulement les gerbes de Fancienne chretiente furent rassemblees et rangees, mais qu on la vit refleurir par de nombreuses conversions. Argun jui-ineme sollicitait vivement le bapteme qu^il desirait par devo tion recevoir a Jerusalem, pour la conquete de laquelle il se inontra aussitot, sous Fimpulsion des rois d^Armenie et de Georgie, non- seulement tout pret a marcher, mais plein d^arcleur et d enthousiasme, disant qu il n avait rien autant a coeur que 1 honneur de Dieu et de la foi chretienne. Dans ce dessein, il se liata, comme le raconte Fhistorien A) 7 ton d Arm^nie 3 , de faire alliance avec ses voisins, ami de comrnencer son entreprise avec plus de securite. Youlant donner it ses projels toutes les garanties de succes, il envo} r a an pontife de Piome en ambassade Teveque Barsauma (on ne sait pas au juste en quell e partie d Orient etait son siege), un noble personnage nomine Sabadin, Thomas d Am-
Sepulcre, et de I autre ces mots : au nom du Pere, du Fils ct du Saint-JZsprit (Voir le IX* chapitre du livre I" de YHistolre uniuersvllc des Missions Fran~ ciscaincs}.
r ) De Gubernatis, loc. cit. Spondanns, a 1 annee 1288, et Wadding, ibid.
2 ) Ibid. ibid. etSanuto, liv. Ill, XXII" partie, chap. 8.
3 ) Voir le recueil dc Voyages maritimes de Ramusius, vol. II - Imprimerie dc j Ciunli i Veriise, 1559.
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plmse, et un certain Uguet pour interprete. Ces ambassadeurs quitterent leur pays sous le pontifical d Honorius IV, mais ils ne parvinrent a Rome qu en 1288, alors qu etait deja pape Nico las IV, de 1 Ordre des Freres Mineurs. Ils lui firent connaitre, au nom de leur maitre, les nombreuses conversions des Tartares, et lui signalerent entr autres, celles des deux reines illustres Tuctane et Elegage, qui avaient etc publiquement regenerees djnis les eaux clu bapteme. Ils lui apprircut encore le retour a, la vraic foi de maints eveques et grands personnages, naguere plotiges dans le schisme; le tout, par le zele des "Freres Mineurs, dont le nombre croissait de jour en jour dans ces regions 1 . Quant a lui Argun, il se promettait de recevoir le bapteme a Jerusalem; et en attendant, il dcmandait ralliance du Souverain Pontife pour rextermination des Musulmans, non-seulement dans la cite sainte, mais dans toute la Palestine : Ses soldats, joints aux troupes de son ai eul Kublai, fondraient sur eux du cote de la Syrie, et les Francs, du cote de I Effvpte. de sorte que la victoire ne serait
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pas un instant douteuse 2 . Maintenant nous laissons a nos lecteurs a penser de quelle joie une pareille ambassade remplit le cceur du pape Nicolas, qui venant de monter sur le trone pon tifical, etait enflamme de nouvelles et vives esperances pour 1 honneur de 1 E^lise: anime de confiance et se flattant de voir
le royaume de Dieu s etendre dans ces regions lointaines, il repondit immediatement au bon prince Tartare pour le remcrcieu du zele avec lequel il travaillait au triomphe de la religion chretienne, mais il,lui recommandait en meme temps de ne point differer de se procurer le bienfait du bapteme jusqu a ce qu^il cut arrache Jerusalem et toute la Terre-Sainte des mains des Sarrasins; d^en profiter, au contraire, sans delais ann d^obtenir plus surement la protection de Dieu dans son entreprise. Nous aimons a citer ici la lettre dans laquellc il lui adressait ces exhortations, en laissant de cote celle ou il lui exposait la grandeur de la foi et ou il lui exprimait I espoir de le voir entrer bientot dans le
*) V. de Gubernatis, Hist, des ancienncs Missions, liv. II, chap. I" 11 55, et les Annalcs de Wadding, t. V, anne e 1288.
2 ) Raynaldi, ann^e 1285, n 77 et 79. Malheureusement , (lit Rohrbacher, tout cela n eut pas de suite; car les Vepres Siciliennes, provoqudes par Tor des Grecs, avaient mis ladiscordeparmi les princes Chretiens (Histoire sellede rEglise catholique, liv. LXXVII).
bercail, & sa grande consolation et 5 celle de toute 1 Eglise 1 . a Nicolas, eveque des serviteurs de Dieu, a Argun, illustre roi des Tartares, grace dans le present, pour parvenir a la gloire dans le siecle futur! Nous avons appris par les relations de notrc venerable frere Barsauma, eveque en Orient, du noble Sabadin, de Thomas d Amphuse, et de Finterprete Uguet, vos envoyes, que des que vous pourrez soustraire la ville sainte de Jerusalem au pouvoir des Sarrasins. vous desirez vous y faire regenerer dans le bain baptismal. Nous qui desirous votre salut et celui de tous les votres avec toute Fardeur de la charite, nous ne pouvons que vous feliciter hautement dans le Seigneur d un projet si louable et si salutaire. Mais comme nous avons grand espoir qu une fois que vous aurez recu le bapteme, vous reussirez plus facilement avec Faide de Dieu a delivrer le royaume de Jerusalem et vous pourvoierez mieux a votre salut, nous croyons de notre devoir de vous engager par les presentes exhortations toutes sinceres et partant du fond de notre cceur, a ne point difterer plus longtemps de recevoir un si grand sacrement a votre immense avantage et a la gloire du Seigneur, etant bien convaincu que vous lui serez d autant plus agreable que vous prendrez plus tot et plus genereusement cette resolution, et que votre exemple en entrainera beaucoup d autres" 2 . // Apres avoir ainsi exhorte Argun a se ranger le plus tot possible au nombre des vrais enfants de Dieu, Nicolas IV ne pouvait passer sous silence les deux reines Tuctane et Elegage qui deja regenerees dans Feau baptismale et par le saint Esprit etaient dans leurs Etats un magnifique et puis sant sujet d^edification pour la mission des Ereres Mineurs. II leur adressa done a elles-memes des paroles d affection pateruelle, les invitant a apprecier le grand bienfait qu elles avaient recu du ciel et a y correspondre par line saintete de vie tendant toujours a la perfection. Nous rapporterons ici la lettre qu il ecrivit a Tuctane, parce que nous n avons pas le courage d^omettre entierement ces precieux documents d^histoire ecclesiastique ou la gloire des Freres Mineurs brille d un si vif eclat. Voici en quels
*) On peut la trouver, si on desire la connaitre.dans les Annalcs de Wad ding, tome V, annde 1288; elle commence ainsi : ad summi prcesulalus officiuin etc.
*) ItitelleximuSf rcferentibus venerabili fratre nostro Barsauma etc. (ibid.), dans de Gubernatis, loco citato, et dans Raynaldi, annde 1288.
termes elle est concue : // A notre tres-chere fille en J.-. Tuctane, illustre reine des Tartares, salut et benediction apostolique ! Un rapport digne de foi nous informe, 6 tres-chere fille, qu eclairee par la foi catholique, non-settlement vous tachez de Fobserver fidelement, mais que vous vous efforcez, en outre, d y attirer les autres on d en assurer la propagation. Nous vous declarons que par la vous vous rendez certainement fort agreable aux yeux de la majeste divine et que vous meritez en meme temps les louanges des hommes, dont une atmosphere plus profonde d estime augmente sans cesse autour de vous. Car, a vrai dire, en agissant ainsi, en fille benie et respcctuense, vous reconnaissez les effets de la misericorde divine, qui vous arrachant aux tenebres de Finfid^lite, vous a daigne appeler et conduire au sentier de la vie eternelle. Nons excitons et exhortons done votre grandeur par le Fils de Dieu le Pere, a elever les yeux de votre esprit vers le Seigneur, a Thonneur et au service duquel vous vous etes heureusement consacree, en allant toujours du. bieii au mienx et en ne cessant de travailler comme une industrieuse abeille, afin de pouvoir vous presenter a votre divin Dieu d autant plus agreable et digne de recompense, que vous aurez apporte dans son tresor des fruits plus abondants de bonnes 03uvres 1 ! // II etait impossible que de pareilles lettres ne touchassent et n attendrissent point le coeur de femmes, qui venant d embrasser la religion catholique, se voyaient Fobjet d une si douce affection de la part du grand pape de Rome, vicaire de Jesus-Christ et pere commun des fiddles, de celui dont les mains portaient les clefs qui ouvrent ou ferment le royaume des cieux, vers lequel tendaient certainement les plus vifs sentiments de leurs arnes.
Entin, Nicolas ne laissa point echapper dans cette heureuse circonstance Toccasion d e"crire aussi a beaucoup d eveques d Orient qu deja les Freres Mineurs avaient par leur zele apostoli que ramenes du schisme a Funite de TEglise; c etaient entre autres, Yaulaham, que le Pontife remerciait de la bienveillance quMl avait montree a ces religieux, predicateurs de 1 Evangile en ees contrees et auquel il adressait une profession de foi devant
*) Carfssfmcc in Christo fi\i<, Tuctance, regina* Tartarorum illustrij, Salulem et aposlolicam benediclionemi llabct, carissima filia t etc. Ibid. ibid.
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servir de regie dans Fenseignement des peuples confies a ses soins; puis Denis, eveque de Tauris, donfc il avait recu precedemment une lettre lui annoncant son adhesion a la foi orthodoxe, telle que la prechaient les Freres Mineurs, et qu il exhortait a instruire son peuple suivant la formule de foi qu il lui prescrivait. II remit egalement cette formule a Feveque Barsauma, en le chargeant de la cominuniquer a son tour a ses collegues. II nous suffira de trauscrire ici parmi ces lettres celle que le Souverain Pontife adressa a Denis, eveque de Tauris, et qui est concue en ces termes : // A notre venerable Frere Denis, eveque de Tauris en Orient, salut et benediction apostolique! Nous avons recu avec des sentiments d extreme bienveillance votre lettre qui nous a fait bien comprendre ce que vous desiriez nous annoncer; nous nous sommes rejoui et nous nous sornmes felicite dans le Seigneur de qui procedent tout bienfait et tout don parfait, de ce que vous soyez restiez jaloux de conserver la foi chrefcienne de la sainte Eglise Eornaine, telle que vous Font transmise nos chers fils les Treres Mineurs qui exercent les ceuvres de Tapostolat dans vos regions et y repandent la semence du salut, en enseignant cette foi a vos peuples. C est pourquoi vous recommandant le devouement, le respect et Fobeissance que vous reconnaissez devoir a cette sainte Eglise Eomaine, nous jugeons utile d engager et d exhorter votre fraternite a clever les yeux de Tesprit vers le Seigneur, a qui il appartient d assurer a ses serviteurs la benediction celeste, afin que, vous attachant avec le plus de ferveur possible a la foi chretienne, et 1 observant avec Constance, vous y formiez et instruisiez les autres, avec la prudence que Dieu vous inspirera d^en haut, et afin qu amsi vous lui deveniez d autant plus cher, d autant plus agreable que vous parviendrez par votre zele a tirer davant.age les autres des tenebres de Finfidelite pour leur procurer la lumiere de la vr&ie foi et pour les ramener du labyrinthe de Ferreur dans les sentiers de la droiture. Nous voulons, d ailleurs, en vue de Dieu et a cause du respect qu on doit au Siege Apostolique et a nous, vous recommander des egards tout particuliers pour les memes Freres Mineurs, afin que comptant sur Tappui de votre bienveillance, ils puissent continuer d une maniere de plus en plus utile et de plus en plus efficace Foeuvre de leur apostolat,
en rneme temps que vous obtiendrez du Seigneur, juste remunerateur de tout bien, la recompense qu il accorde aux bonnes actions. Or, pour que vous soyez en etat d instruire pleinement et parfaitement votre troupeau dans la foi chretienne que professe la sainte Eglise Romaine, nous avons voulu qu on joignit a notre presente lettre la formule convenable 1 . // Tous ces details puises dans les documents authentiques et precis que nous avons mentionnes montrent evidernment que le mouvement catholique, imprime a ce pays par les Preres Mineurs, a etc non-seulement grand, mais extraordinaire et tres-important, et nieme que le catholicisme y a positivement triomphe, puisque des milliers d ames y ont trouve la lumiere de la vraie foi, et que des quantites innombrables ont gagne ainsi le royaume des cieux. II est vrai que, sinousdevons en croireM. Hue, missionnaire, nous devons avouer avec une extreme douleur qu on n apercoit plus aujourd hui la moindre trace de cette impulsion si energique et d un pareil triomphe de la foi. Cependant nous avons la confiance que la lumiere de TEvangile ne tardera point a briller de nouveau de tout son eclat aux yeux des tribus nomades de la Mougolie. Oui, le zele dont tons les europeens se montrent et semblent etre sincerement animes aujourd hui, pour la propagation, sinon de la foi, au moins certainement de la civilisation chretienne, produira la realisation de la prophetie de Noe, c est-a-dire que les Missionnaires, fils de Japhet, agrandissant le champ de leur ambition et redoublant de generosite dans le sacrifice qu ils font de leur vie pour le salut de toutes les nations, voleront sans plus de retard au secours des fils de Sem, heureux de passer leur vie sous les tentes des Tartares, pourvu seulement qu ils puissent introduire leurs hotes au banquet de la civilisation universelle 2 ;/ que Dieu n agrandisse Japhet et le fasse habiter sous les pavilions de n Sem?. a
*) Venerabili fratri Dionysio cpiscopo in Taurisio in partibus Orientis, sa~ lutem etc. Prassentalas etc. Voir de Gubernatis, Wadding, Raynaldi, loc. cit.
*) Souvenirs d un voyage dans la Tartarie el le Tibet, pendant les annde$ 1844, 1845 et 1846, par M r Hue, Missionnaire Apostolique - chap. X - Paris, 1857.
5 ) Dilalct Deus Japhct, ct habitcl in Tabernaculis Sem (Gencse, IX, 27).
DEUXIEME PAMIE.
HISTOIRE OOISTTEMPORAITSTE,
CHINE
Lettre du P* SERAPHIN CARLOZZI DE CAMPO-DI-PIETRA , Mm. Obs. au Reverendissime Pere General de I Ordre Franci-scain, sur les persecutions qiie les Missionnaires et les Chretiens ont essuyees durant la revolte en Chine.
REVERENDISSIME PERE
Ma facheuse arrestation a eu lieu dans la matinee du 19 aout -de Fan 1853, le 15 de la 7 e lune.de la troisieme annee du regue de 1 empereur actuel Xien-Fom. La maison de la petite mission ou j ai ete pris se trouve sur la route dite colline des faisans , colline qui domine le grand bassin nomme l j } embouchure dujieuve noir. Ce fleuve coule a 1 ouest et donne son nom a ee grand village; il est peu considerable en lui-meme, mais a la fonte des neiges et quand le temps est mauvais, il grossit si enormement et acquiert une telle rapidite, qu il cause d inimenses ravages dans la plaine, et va jusqu a emporter des hameaux entiers. Or, il y avait plus d un mois que je restais sur cette colline, tant a cause de la chaleur qui etait cette annee excessive dans la plaine que pour echapper aux cousins d une grosseur demesuree que les rivieres y attirent en quantite, et qui ne me laissaient, surtout la nuit, pas meme fermer To?il. Deja plusieurs personnes repetaient dans le village , sans que nous en sussions rien, qu il y avait la sur la colline meme un Stranger tout-a-fait autre que les gens du pays, et ces bruits parvinrent aux oreilles des satellits postes dans le village pour garder les debouches de ces montagnes, a raison du grand commerce qui s y fait. Ajoutez a cela que le chef du village, siege de la mission, avait dans le village meme un ennemi capital en un payen, parce que depuis plus d un an celui-ci ne recevait plus les fruits de son terrain que le chretien cultivait; et ce payen, peut-etre parce qu il venait tres-souvent dans la maison de la mission, ou
parce qu il avait appris je ne sais comment que je ne me trouvais pas dans la mission do Xen-Si , se vengea du chef, en le denoncant aux satellites et en disant que la i amille Pai (famille connue sous le nom de Bianchi) donnait asile a un etranger qui, d apres son parler, n appartenait certainement pas a la province, que c etait pcut-etre un des chefs revolutionnaires de la province du Quart- Si } qu on voyait a sa grande mise et a ses allures de mandarin, que ce devait etre un personnage noble et riche. C etait pour les satellites une excellente occasion ou de se faire valoir pres du tribunal , ou d obtenir de moi une somme d argent. En effefr, pour savoir a quoi s en tenir a cet egard, ils vinrent secrctement plusieurs fois a la mission et de jour et de nuit, espionnant et interrogeant les colons de ces terrains, questionnant meme, comme une personne digne de foi me Ta dit depuis, le jeune frere du chef, qui, un peu niais, declara nettement que j etais venu de la partie orientale de 1 empire, sans qu on eut pu rien apprendre ni de moi, ni du chef du village ni des autres chretiens, ni meme rien deviner. Mais le chien dc la maison aboyait, surtout la nuit, d une maniere telle que je pressentis plusieurs fois quelque evenement sinistre. Je craignais vivement, pour le moins, Farrivee des voleurs qui, tres-nombreux dans les montaenes. etendaient tres-souvent leurs excur-
sions dans les plaines volant , frappant ceux qui essayaient de leur resister, et plus d une fois je questionnai les gens de la maison // Pourquoi le chien aboie-t-il si fort, contre son habitude? Est-ce parce qu il y a des voleurs au-dehors? (c etaient les satellites qui venaient espionner) // Ce n est rien , Pere, ce n est rien; vous n avez rien a craindre ; les voleurs ne viendront certainement pas chez nous qui sommes pauvres. // Bien, je veux que ce ne soit rien; mais au fond je ne suis pas tranquille, ajoutais-je Et ils repetaient N ayez pas peur, Pere, n^ayez pas peur ; les voleurs nc viennent pas chez nous, et quelle autre chose pourrait vous fair<3 craindre? Neanmoins , quinze satellites vinient a ma residence dans la matinee du 19 aout, comme je Tai dit, tous armes de coutelas, de lances, de chaines, etc. : sept ou huit cement la maison, tandis que les autres y penetrent d emblee et s introduisent dans ma chambre. J allais justement me lever : c etait 1 heure ou le soleil allait paraitre. Tout a coup je sens pleuvoir les coups
de baton sur mes jambes, sur mes bras, sur ma tete, et je rcstai tout abalourdi d effroi et de doiileur. D abord je cms avoir affaire a des voleurs descendus des montagnes , et je me tins pour mort; puis reprenant un peu courage, je me mis a questionner les assaillants. /< Qui etes-vous? D ou et pourquoi venez-vous? Ensuite , pourquoi me battez*vous? - // Nous sommes des satellites, repondirent-ils, et c est le tribunal qui nous a envoyes pour vous prendre // // Avez-vous, repliquai-je, un ordre du mandarin pour me prendre? // // Oui, nous en avoris, repondirent-ils, et a Pinstant une nouvelle grele de coups de baton tomba sur mes pauvres bras et jambes ; me mettre ensuite la clmine au cou et m entrainor de vive force hors de la maison ne dura qu une minute. Comment depeindre le chagrin , les cris, les larmes des braves gens de la pauvre maison? Je me sentais le coeur transperce de mille glaives. Les satellites prirent Parmoire dans laquelle se trouvaient les chasubles, les vases des Saintes huiles et de 1 Eucharistie, ainsi que d autres objets ap partcnant a 1 autel; ils prirent egalement deux autres armoires contenant les habillements , les livres europeens, les livres chinois, etc. Par bonheur ils respecterent le calico, la pierre sainte, le missel et un orncment blanc, qui se trouvaient des le soir precedent prepares sur Fautel, parce qu ayant entendu plusieurs confessions la veille, je voulais celebrer le 19 la messe de bonne heure, pour faire la sainte communion, et aussi a cause de la clialeur. Sorti du vestibule, je me souvins dans cette triste situation et dans un abattement presque extreme, que je tenais cache audessous d une petite table un livre en Portugais-Chinois , dans lequel j avais mis le passe^port ou carte de surete que le digne consul de France, son excellence M r Charles Montigny m avait envoye en 1850 par Tintermediaire du E. P. Jacques Tronca de Gambatesa , mon confrere, qui avait du Fannee precedente se rendre a Xam-hai pour cause de maladie. Le chef du village etait parvenu a se sauver de la bagarre, sans doute pour en donner avis aux autres chretiens, de sorte que ne 1 apercevant plus, je m adrcssai aux membres de sa famille en geneial : // Je vous prie, leur dis-je, dialler chercher le livre que vous savez ; je ne veux point autre chose ; cela me suffit. // Les satellites me comprirent et m arracherent a 1 envi ce livre (c etait la graminaire de Gonzalve, que je ne revis plus, apres que les satellites
me 1 eurent vole) et malgre toutes mes prieres , il ne me fut pas possible d obtenlr de ces bourreaux qu ils me laissassent m habiller, et ainsi vetu simplement de mes culottes et de ma chemise, sans chapeau ni calote, parfaitement dechausse, ils me mirent les menottes , et commencerent a m entrainer au bas de la colline, comme s ils trainaient un cbien mort. Je ne cessais de les supplier et de leur repeter : otez-moi cette chaine , ces menottes, donnez-nioi mes habillements; je ne fuirai pas, non : je ne suis pas un voleur, je ue suis pas c?lui que vous croyez; j irai ou. vous voudrez. Ma s c et:vit parler et adresser des prieres a des arbres. On me porta ainsi comme en triomplie le long de la grand place de ce grand village jusqu a la inaison commune des satellites. Arrives la, ils me lierent a une gfande poutre et se mirent a ouvrir mes paquets, Leur demander de ne point toucher a mes effets, c etait parler au vent, et vous ne saur ez croire quels eclats de rire leur faisait jeter la vue des chasubles , des etoles , etc, Mais quaml ils virent la calotte qu il est pcrmis aux missionnaires en Chine de garder pendant la Sa nte Messe, ils se eon firm e rent dans Icurs fausses idees. // Certaiuement , disaient-ils, nous avons afifaire au roi ou chef des revolutionnaires de la province du Qmn-Si. C^etait, on Ta vu plus haut, le 15 de la septieme lune. II y avait comedie au bourg, et quaud on y sut, en tres-peu de temps, que le chef des revo^tionnaires avait ete arrete, ce ne ftirent point seulement les habitants de la montagne et de la plaine qui accoururent par milliers, inais les acteurs eux-memes cesserent la representation de la scene pour venir me voir. Le local ou j etais lie n etait point tres-spacieux ; le flux et reflux de cette multitude etait tres-grand , de sorte que Tun heurtait et foulait Tautre : hommes, femmes , eufants se pressaient a ce nouveau spectacle. G etait peut etre le plus amusant auquel ils eussent jamais assiste, et dans toute cette ibule, ceux-ci disaient du bien, ceux-la disaient du mal sur mon compte. Cependant au milieu d une pareille cohue je souffrais d autant plus de la soif, qu il faisait chaud. Je demnndai une tasse d eau fraiche; mais pouvais-je esperer Tobtenir de mes bourreaux ? Lc chef du village ou j avais ete pris etait presque incoiinu de tous ces gens la. Apprenant que je desirais de 1 eau a boire il va vite emprunter dans une maison voisine une ecuelle grossiere et court au ruisseau qui coule derricre la maison commune des satellites.
II puise de Peau , me 1 apporte et Papproche de mes levres. J allais boire, bien que les menottes qui me serraient les mains m empechassent de prendre Pecuelle, quand les Satellites reconnaissent mon homme et lui disent : // Vous etes \e.pai-hoai? n // Oui, je le suis, // repond-il. Alors ils lui arracbent Fecuellc des mains, la jettent a terre et ajoutent : // Ce prisonnier (en parhnt de moi) ne peut boire d eau fraiche; car, s il en buvait, il disparaitrait aussitot, et nous perdrions une si belle proie. De plus, il sait voler, et c est pour cela que nous devons le tenir fortement lie. Ces fausses idees de magie des satellites parvinrent jusqu aux oreilles des mandarins de la capitale , et les imbeciles les adopterent. La dessus, on met aussi la chaine au cou SLU.pai-/wai, mon chretien, et on I attache pres de moi. Au meme moment je me sentis defaillir, et j eus pendant pres (Pune demi-heure des vomissements de sang noir, provoques sans doute par les coups repetes que j avais recus. Ce que voyant , les satellites commencerent a crier : // il a pris du poison! il a pris du poison! // Deja ils se preparaient a aller acheter un antidote, lorsque me voyant revenir a moi-meme, ils me reprocherent avec cclere, comme des cliiens enrages, d avoir voulu m^empoisonuer. // Je rie suis pas aussi simple que vous, // leur repondis-je. Pourquoi aurais-je du poison? Ces flots de sang que j ai vomis, et que vous voyez, sont 1 effet des coups que vous m avez donnes ! // Sur ces entrefaites voici qu^arrive la mere du.pai-/wai cbretien, une vieille femme tres-pieuse, de plus de quatre-vingts ans : elle se jette a mes pieds, demande la bene diction , et j en profere les paroles seulement , puisque je ne pouvais faire de la main le signe de la Croix. La bonne vieil e pleure, refuse de se lever et persiste, loin d en rough 1 , a restcr RgenouiUee devantmoi, sous les yeux de cette foule d^assistants.
Cepenclant les satellites , comme de veritables bourreaux , la chassent des pieds et des mains, en la frappant violemraent au visage. Deux jeunes chretiens du village, avertis par \Q pai-koai, courent, a rnon insu, Fun pour faire part de ce qui se passait au E. P. Louis de San-Giusto, qui demeurait a une journee de marciie de distance de mon habitation, clans un petit endroit nomme Zan-ma-ly, ou la Mission et le Yicariat ont une petite et pauvre maison d ete pour les seminaristes ; cette inaison est isolee en pleine campagne au pied des monts, flanqoee ca et
la pourtant de hautcs maisons de gentils et eloignee de la resi dence de Mgr de deux journees de marche environ. Le R. P. Louis devait transmettre 1 avis a Mgr afin qu il se tint en garde contre une nouvelle surprise. I/autre jeune homme se rend , de son cote, a une autre chretiente, plus considerable dans la plaine, aussi pour donner Marine, puis, comme je 1 ai appris, pour m arracher par la force des mains des satellites , ou bien me racheter moyennant une certaine somme d argent. Mais les messagers n arriverent point a temps; car les satellites louerent uue voiture et me dirent : // II faut allerjusque chez le Man darin, n // Je ne puis guere marcher a pied, // repondis-je. // II y a une voiture reprirent-ils, // Soit, repliquai-je , partons. // Et vraiment je ne tenais plus a rester dans un lieu ou je servis comme de jouet aux payens, jusqu a pres de micli : outre les satellites, il y avait d autres personnes qui me tataient les bras, les epaules, le derriere du cou, pour voir si elles riy trouveraient pas quelque signe propre a les confirrner dans leurs fausses idees. Je ne pouvais merne pas lemuer un doigt, puisque, comme je 1 ai dit, je restais colle contre terre; et comment exprimer ma honte, ma confusion, quand on se mit a me tater tout le corps, et particulierement la poitrine ? On pretendait communement que les rcbelles du Quan-Si portaient un sceau grave sur le dos, et en consequence, quiconque etait arrete comme rebelle reel ou suppose, devait subir cette perquisition corporelle. Les ha bitants de la province du Quan-Si se sont revoltes, il y a plus de quatre ans, contre la dynastie Tartare actuelle, dite Chin, a cause, ai-je entendu dire, du joug trop pesant des Mandarins et de la maniere presque tyrannique dont ils trait en t la population. On y regarde le chef ou roi des rebelles, residant a Nankin, comme des cendant de la dynastie chinoise desMin, et c est pour cela que Tartares et Chinois se hai ssent mortellement. Ces rebelles ont des livres de diverses prieres qu ils recitent matin et soir, et avantetavresles repas en Fhonneur d un seul Dieu en trois personnes ; ils briilent ou demolissent les pagodes, comrne s ils voulaient detruire dans TEmpire le culte du diable et introduire celui du-vrai Dieu. Une pareille conduite de la part des rebelles donna lieu des le com mencement a toutes sortes de plaintes contre les chretiens dan toutes Its provinces, surtout dans Finterieur de FEmpire, de sorte qu une violente persecution etait pres d eclater contre tous
les chretiens. En effet, on fit trois perquisitions dans notre seminaire, parce qu un payen nous accusa d y cacher des Europeens, et plusieurs milliers de soldats disposes a aller assieger et detruire la capitale Si-gan-fu. Le general de Tarmee Tartare qui reside dans la capitale, entendant dire que notre seminaire, situe dans le petit village de Tum-iuen-fam (compose de plus de 200 chretiens) renfermait plusieurs milliers d hommes en rapport avec les rebelles du Qitan-Si, resolut de detruire Fun et 1 autre, en massacrant tous ceux qu on y trouverait; mais le grand Mandarin civil, plus prudent, le retint, lui conseilla d agir avec plus de circonspection et lui recommanda en meme temps de ne point chercher a molester les chretiens , parce que le mo ment n etait pas encore venu , et de se borner uniquement a s assurer s il n y avait pas la de rebelles et de signes de rebel lion. C est ici la place de louer grandement aussi la sagacite et la prudence de notre bon Pasteur et Vicaire apostolique Mgr Ephise Chiais. Au bruit de la tempete qui se dechainait, cet excellent prelat, par rintermediaire d un marchand chretien de Si-gan-fu, qui a des relations avec quelques mandarins, ordomia que les Seminaristes ainsi que le P. Louis se retirassent aussitot dans 1 autre maison ( de Zon-ma-ly ) dont j ai parle plus iiaut; que moi, qui me trouvais la pour les fetes de Paques , j allasse dans quelque autre chretiente voisine , et que tous les objcts europeeris fussent caches dans une maison chretienne ou ailleurs. Aussi toutes les perquisitions ne firent-elles trouver aucun objet europeen, a ^exception d un ecrit en latin, que je ne sais quel Pere Chinois avait laisse par oubli dans une armoire. Cette piece fut portee dans la capitale de la province et circula dans tous les tribunaux, dans toutes les boutiques des marchands , sans qu il se trouvat un seul homme capable de Texpliquer. Les perquisitions finies, les mandarins furent enchantes de n^avoir decouvert aucun signe seditieux; ils vanterent meme beaucoup Fordre et la proprete quails avaient remarques a Tegiise, dans la maison et partout, de sorte que par une grace speciale de Dieu, apres avoir echappe a un si grand peril, nous vimes en outre les mandarins convaincus de la faussete des accusations elevees centre nous. Les rnemes perquisitions eurent lieu, mVt-on dit, et c est probablement exact, dans 1 autre Seminaire de la province du Xan-Si : le Vicaire Apos-
tolique, Mgr Gabriel de Moretta apres avoir tout bien dispose, fut force de s enfuir sous un deguisement et de se transporter incognito dans une autre chretien te. La aussi tout le monde dut reconnaitre que nos Seminaries ne recelaient ni revolutionaries ni signes seditieux, et qu ils n avaient aucune relation avec les rebelles de -Quern-Si, mais qu il n y existait qu un asile destine a Teducation gratuite de la jeunesse chinoise, et cette constatation satisfit pleinement, elle emerveilla meme nos adversaries. Je reviens a ce qui me concerne. Apres avoir bien mange et bien bu, tandis que moi, je n avais recu pour toute nourriture que des coups de baton, les Satellites me jeterent dans la voiture, lie comme je Tetais. On commenca a se diriger vers la ville, a travers plusieurs centaines d hommes attires par la curiosite et plus de trente mille catholiques, qui devant, qui derriere, qui sur la voiture, qui a cote, tous armes de pieux et de coutelas. ~Lz pai-koai chretien, a pied, fut traine par sa chaine comme un chien, jusqu au pretoire, et le long de la route les satellites lui demandaient combien de fois par jour je fumais 1 opium, ou combien d epees, de poignards et de fusils j avais pres de moi. Le bon chretien repondit : // Notre Pere n est pas un fumeur d opiuin; il n a ni les epees ni toutes les autres clioses que vous dites. //
// Comment, repliquerent-ils, en lui assenant des coups de poing sur le visage, comment ne fume-t-il pas d opium, si nous avons trouve une pipe et de 1 opium dans ses bagages? comment ajouterent-ils, en Taccablant de nouveaux soufflets, n a-t-il point de poignards, si nous en avons trouve et de petits et de grands?
// Ce sonfc la de fausses accusations, ce sont des calomnies, repondait le chretien, et il ne mentait point. Quand nous eumes fait environ quatre milles, je priai les satellites assis pres de moi de me delivrer de mes menott.es, parce que trop petitcs pour mes poignets, elles me genaient la circulation du sang. Deja, en effet, mes poignets et mes mains, tout noircis, s^etaient gonfles an point aacqiierir une grosseur quatre fois plus forte que la grosseur naturelle ; mais demander quelque chose aux satellites, c etait prier des brutes; aussi pour surcroit de douleur, riaient-ils et se moquaient-ils de rnes plaintes.
Le long du chemin, les gens sortaient de leur maison pour questionner a mon sujet les satellites, et ceux-ci leur repondaient : " c est le chef des voleurs que nous avons pris a l y embouchure
du Jleuve noir. // Cela vous vaudra sans doule une grande recompense? // ajoutaient les paysans. // Nous I esperons; disaient les satellites. 11 etait environ quatre heures apres midi, quand nous arrivames comme en triomphe au pretoire de la ville meme, appelee Ciou-m-Hen-, mais le Mandarin, nomine C/iou, de la province de Sucinen, n etant pas libre, il me fallut, dans un si pitoyable etat, attendre pres d une heure dans la cour, au milieu des satellites, assis sur la pierre nue. En meme temps ious les chefs des satellites et autres agents du tribunal venaient tour-a-tour me demander qui une chose, qui une autre; mais comme je ne leur repondais pas a leur gre, ils me declarerent soit fou, soit ivre. Les satellites durent alors avouer que non-seulement je n avais rien mange depuis la veille, mais que je n avais meme pas bu une tasse d eau fraiche. Mes mains avaienfc perdu leur forme, je baisais les menottes et la chaine qui me pendait au con, et tons ces limicrs de la justice chinoise disaient en plaisantant : // c est un magicien, il voudrait s echapper, il voudrait voler, mais il n y reussira point! // Apres cette scene voila que retentit un grand cri, repete par tous les satellites : c etait le mandarin qui sortait dc son appartement pour aller s asseoir sur son siege de juge dans la grande chambre. D abord on tira par sa chaine mon chretien, tandis que je restais dans la cour. II subit un interrogatoire long et minutieux; puis, on le mena dehors, et je fus introduit a mon tour, tire aussi par ma chaine. C etait pour la premiere fois que je voyais le mandarin sur son siege de juge. On me contraignit par la force a rester a genoux devant ce Pilate; il me demanda mon nom, mon pays, le motif pour lequel j etais venu, et me fit quelques autres questions seulement, parce qu il avait etc in forme de tout par mon compagnou. Mais comme le mandarin ne me comprenait pas bien, les satellites ajouterent : // Grand homme (c est la nom quails donnent au mandarin), nous sommes chetifs (ainsi doivent s appeler les inferieurs), nous avons saisi un grand papier, et nous ne savons ce que c est. // C etait la carte de surete mentionnee ci-dessus, que m avait envoye le digne consul de Prance. Ils Texhibent, Fouvrent et la remettent au mandarin. Celui-ci, les yeux ecarquilles, la lit et la relit attentivement plusieurs fois; puis, il reste immo bile comme une statue, en me regardant fixement sans proferer
une parole. II ordonna eusuite qu on m otat mes menottes et ma chaine, et qu on me rendit mes habillements. "Voulant, apres ce, examiner mon bagage, il me dit, a la vne de mes livres europeens : Connais-tu ces chiffres, et sais-tu lire ces chiffres? n Cette question est vraiment singuliere : je suis europeen et je ne connaitrais pas les lettres europeennes, et je ne saurais pas lire les livres europeens? // Apercevant ensuite les ornements sacres, le mandarin fut fort curieux de les regarder un a uii : il voulut que je rn en vetisse, ce que je fis promptement. (Test ainsi, ajoutai-je, que je monte a Fautel pour celebrer la sainte messe. / Quand j eus quitte les habits sacerdotaux, il m adrcssa quelques autres questions, a savoir, par exemple, si les autres Chretiens prennent aussi ces habits pour prier; combien d europerns il y a dans Tinterieur de la province, et depuis combien d^annees j y etais arrive. II finit par me congedier, presque d^une maniere bienveillante, en m^envoyant habiter avec mon chretien dans une hotellerie etant tons deux delivres de nos chaines, mais gardes par une bonne dizaine de satellites, et il ajouta qu il me ferail appeler de nouveau. Pendant mon sejour dans Thotellerie, c ; est-a-dire pendant trois jours, des chretiens venaient de tons les cotes; tous voulaient voir mes mains, mes poignets, mes bras, encore tout noircis; tons fondaient en larmes et tous parlaient hardiment; mais quand je montais au pretoire, je restais seul avec mon chretien. Et trois jours passes (c etait le 21 aout, le 17 de la septieme lune) le mandarin nous fit appeler au tribu nal. Quand nous y fumes arrives, il interrogea ainsi mon compngnon : D^ou est venu ce maitre, ou bien ou es-tu alle Finviter? // lleponse : // Je suis alle Tinviter dans la chretiente nommee Ma-fam-h/, n // Et le chef de cette chretiente, com ment s appelle-t-il? // // II s appelle Suen-siu. // Des que ce chretien sut que j avais etc pris, il se rendit aussi tot dans la ville imiquement pour me voir, et quand je montais avec mon compagnon au tribunal, il restait dans Fhotellerie pour garder nos effets. Mais le mandarin ordonna qu il fut sur-le-champ arrete et amene devant lui : c etait peu de besogne pour les satellites; car rhotellerie n etait pas tres-eloignee du tribunal, et ils connaissaient tres-bien Sucn-siu. Ils allerent done le prendre, et des qu il fut arrive chez le mandarin, il fut internee de la meme maniere. Mais comme ce chretien etait plus intelligent que le
premier, il repondit que j etais alle a sa chretiente de moimeme, sans avoir etc invite par personne; qu il savait que j etais venu. du cole du nord de la ville, mais qu il ignorait de quel lieu precis j etais parti pour me rendre en sa maison, et qu au moment ou j etais arrive, il se trouvait absent; et quant a ce dernier point, il disait vrai. Apres avoir interroge Irs deux chretiens, le mandarin me questionna a mon tour et dans les memes terraes. " Quant aux lieux ou aux pays ou j ai passe, repondis-je, sachez, Seigneur, que j ai parcouru la province de Xen-Si presque tout entiere. Es-tu alle, repliqua le mandarin dans le Tiim-iuen-fam (lieu ou est situe le seminaire , et ou furent faites des perquisitions)? Depuis quand et pourquoi faire? // Oui, j y suis alle, il n y a pas longtemps , pour visiter la maison de Dieu. //// Y a-t-il des chretiens dans les lieux de ma juridiction, et combien? // Mandarin, vous le savez aussi bien que jnoi; oui, il y a des chretiens, peufc-etre environ deux raille. // Bien, ajouta-t-il en forme de conclu sion, je sais parfaitement que les chretiens sont des sujets soumis, mais je n oserais regler une affaire qui est devenue si publique; maintenant je ne puis te retenir ici; je te conduirai chez le mandarin, mon propre chef, dans la capital e de la province, et c est lui, grand mandarin, qui decidera, si tu dois ou ne dois pas retourner ici ; nous nous en tiendrons done a sa decision. // " Soit, repris-je, je ne crains pas dialler chez le grand mandarin; mais je veux obtenir de vous justice d une chose. Je demande par quel motif vos satellites sont venus me prendre comme on prend les voleurs les plus infames? Par quel motif m ont-ils battus si fort, que je m en ressentirai pendant plusieurs mois? Par quel motif m a-t-on rnis des menottes (et ce disant je mon-trais mes poignets, mes mains, mes bras encore tout noircis)? Par quel motif m a-t-on mis la cliaine au cou, en me trainant jusqu ici, comme on (rainerait un chien rnort? Enfin, pour passer sous silence tant d autres outrages, pourquoi a-t-on battu la mere du chef du village, vieille femme de plus de quatre-vingts ans, en la blessant grievement au visage, et pourquoi, ce qui est plus fort, les satellites ont-ils dit et disent-ils, 6 mandarin, qu ils agissaient d apres vos ordres? // // Les satellites ont agi a leur facon, me repondit le chinois; mais ils seront punis (j ai su depuis de plusieurs chretiens qui tous ceux qui etaient venus
me prendre et dont le chef s appelle Kao-ceii-Kiam, furent re compenses par leur promotion ati grade de chef de satellites dans leur pretoire respectif). Je ne puis te rend re la liberte ici sans me compromettre, je dois te mf,ner devant le grand mandarin dans la capitale, et nous partirons demain. Cela dit, il me laissa plante dans la cour : les satellites s emparent de nous et
nous ramenent dans Phdtellerie de la meme maniere que nous en
etions venus. Le lendemain 22 aout, 18 e de la septieme June, nous fumes tous trois appeles de bonne heure an tribunal : tous mes effets y furent apportes et scelles, puis, sans nouvel interrogatoire, le mandarin ordonna que sous nos yeux on mit aux deux chretiens la chaine au cou et qu on les jetat dans un cha riot; a moi Fon me donna un carrosse (c est-a-dire une charrette, car les caresses chinois different peu de vehicules qui nous servent a transporter nos denrees) et Ton nous conduisit ainsi jusqu a Si-gan-fu, capitale de la province. J eus beau me plaindre au mandarin en disant : // Pourquoi mettez-vous de nouveau la chaine au cou de mes chretiens? De quel delit ont-ils ete convaincus, et pourquoi les menez-vous, ainsi que moi, a la capitale de la province? // J obtins de mon chinois une reponse tout-a-fait digne de lui : // Sont-ils tes sujels ou les miens? S^ils sont mes sujets, ne puis-je pas les traiter comme je Fentends? Ne sont-ils }>as cFailleurs coupables de t avoir donne Thospitalite, a toi etranger? Us devront etre punis dans la capitale, pour Fexemple pu blic des autres. // Puis, il ecrivit aux quatre grands tribunaux une lettre relative a mon affaire. Le 23 aout, 19 de la septieme lune , a Fheure des Vepres , nous arrivames a la capitale. A peine etions-nous arrives au tribunal de Si-gan-fu, que le man dariii en fonclion, nomme Jlo, impatient de me voir, voulut a Finstant s ; asseoir sur -son siege de juge dans la grande salle, ou il etait entoure d^autres mandarins subalternes, et d uue foule de satellites, dans un appareil vraiment effrayant, tenant en main des fouets, des coutelas et d autres instruments du meme genre. PCS que nous fumes introduits , il me demanda d abord mes nom et prenom, que je lui donnai; puis il me dit : // D oii venez-vous maintenant? // // Je viens maintenant de la ville de Ciou-Zu, lepondis-je. // // Je ne te comprends pas; je le repete, d^oii viens-tu maintenant? // // Je viens, je le repete a mon tour,, de la ville dite Ciou-Zu. En ce moment les gref-
fiers m interrompirent et dirent au grand komme : // Mandarin, il est porteur d une lettre de son Cin-mm, ou consul (le grand komme le savait deja; car le mandarin de C/wu-zu-hien lui avait transmit une liste de tous mes effets , meme des moindres). Entendant cela^ je mets la main dans ma poche, j en tire mori passe-port, je Fouvre et je le donne au mandarin. II le lit et le relit en ricanant; puis, le rejeter comme un chiffon, se lever de son siege, et s en aller en proferant ces mots odieux fausse religion, fut Faffaire d un instant. Je restai a genoux avec mes deux cbretiens enchaines, tout etourdi par les cris que pousserent aussitot les satellites. Bientot ils nous entrainerent dans la pre miere conr, ou nous aliions etre en butte aux railleries de tous jusqu au coucher du soleil, quand tout-a-coup arrive un offieier qui nous dit que nous devons nous rendre devant un autre tri bunal de Ciam -gran-kien , distant d environ deux milles, mais dans Fenceinte des murs de la capitale Si-gan-fu. Tel etait Fordre du grand mandarin. Arrives la, bien entendu a pied, epuises par la faim, nous fumes menes dans la grande salle de justice, et il nous fallut y attendre jusqu a, nne heure du matin, parce que, disait-on, le mandarin Zao voulait nous voir; mais comme Fheure etait trop avancee, et que le mandarin etait occupe, nous n obtinmes pas alors audience. Je demandai a boire du the, hpisson tres-commune chez les Chinois , et 1 on m^en apporta. J^etais a boire, quand le chef des satellites de ce tri bunal me tire par le bras, en disant : // Viens avec moi ; // et en meme temps d autres entrainaient les deux chretiens. // Ou allons-nous? demand ai-je. // Dans un endroit meilleur que celui-ci, // repondit-on. Laissez-moi d^abord boire mon the " ajoutai-je. // Kon, cette tasse dont tu te sers pour boire, in ait re , est, trop petite et (Failleurs trop belle pour toi ; dans le lieu ou nous allons je t en donnerai une autre plus grande et plus commune, de sorte que si elle se casse, elle ne coiite guere. // Dans ce cas, me disais-je, nous n irons pas dans un endroit meilleur, mais bien dans un endroit pire. Mais il n y eut rien a faire, il fallut marcher, et nous traversames, moi et le chretien Si&i-sw, la premiere cour par laquelle nous etions entres, tandis que Fautre chretien (Pai-hoai] etait emmene du cote oppose. On nous introduisit dans une salle assez propre. Vraiment, me dis-je interieurernent^ cet endroit est meilleur,
mais une minute apres, j eus a me desabuser; car, quand on nous cut fait traverser deux petites cours obscures, on nous ouvrit une lourde porte en fer, et Ton nous jeta dans un tout petit antre obscur, le lieu le plus sale que j ai jamais vu. Je le regardai coinme le lieu destine aux condamnes a mort. A peine avions-nous mis le pied dans cette fosse, que voila trois ou quatre liommes qui y 6 talent detenus qui mettent les mains sur moi et m explorent des pieds a la tete. // Qu est-ce que vous faites? n leur dis-je. // Nous voyons, repondirent-ils // si tu n as pas sur toi des poisons, des poignards ou d autres armes prohibees, parce qu on ne peut introduire ici pas meme une aiguille ou une epingle. // i. Je n ai rien de tout ce que vous dites // repliquai-je. Mais qu est-ce que cette boite ronde? // // C est ma montre. // // Pourquoi faire? // // Pour savoir les heures. // Ici c"est inutile. / Eh bien ! que co soit inutile comme vous le elites. // II y avait a terre une pierre : je m y assieds , et le chretien pres de moi. Le gardien des prisonniers s approche et me dit : // Donnez cent sapeques. /> " Pourquoi ! // Pour acheter de 1 huile; car c est ici une regie immuable que quiconque y vient pour la premiere fois doive acheter une livre entiere d huile; chacun ne doit ensuite contribuer a la depense que jusqu^a concurrence de dix snpeques. // Par bonheur nous avions deux mille sapeques ; car il fallait en outre que chaque prisonnier versat soir et matin cinq sapeques, et pourquoi? pour avoir le droit de satisfaire a ses besoins naturels, grands et petits. Or, pendant trois jours, mon compagnon et moi n avions pas use de ce droit. Xeanmoins il nous fallait donner cet argent par respect pour la regie imninable qui est etablie en ce lieu. Vers 10 heures du soir, je vois venir du dehors deux hommcs bien vetus avec des lanternes et des livres oii sont enregistres les noms de tous les prisonniers : ce sont des hommes eiivoyes par le mandarin pour ^inspection qui se fait tous les soirs et a la meme heure, Quand ils arrivent, les detenus doivent tous se tenir debout dans une petite cour, repondre present a Fappel de leur nom , puis rentrer dans leur taudis.Nous (mon compagnon et moi) ne connaissions pas cette formalite, nous continuames a rester assis sur la pierre, et ne repomlimes pas a Tappel. Un vigoureux coup de poing qui tomba sur la tete de Suen - Siu nous apprit a repondre a notre
tour present, pour rentrer ensuite en prison. Quand tons les de tenus ont passe la revue, les inspecteurs se retirent, et si 1 on a debourse depuis le premier jour cle ^incarceration huit ou dix mille sapeques, on pent passer la nuit dans la cour ; si 1 on n a pu depenser taut d argent, il n y a pas moyen de ne pas rester enferme dans cet horrible bouge, et nous n en avions pas tant a depenser! Les inspecteurs partis, je priai et suppliai a differentes reprises les geoliers de me permeitre aussi de dormir dans la cour, que quant a 1 argent qui me manquait alors, ils pouvaient etre surs que je le leur donnerais dans deux ou trois jours, et en gage de ma parole, je leur offris ma moiitre et raes lunettes. C etait parler a des murs ; bien plus, par surcroit de cruaute, ils nous forcerent, le fouet a la main, dialler nous etendre a 1* angle du bouge. Enfm, apres une longue negociation , en payant sur-le-champ quinze cents sapeques par nuit (nous en eumes dix a passer dans ce lieu horrible et infect) il me fut accorde de mettre la tete pres de la porte ou je pouvais jusqu a un c rtain point respirer quelques bouffees d air par une fissure. J avais pour chevet mes souliers, pour matelas la terre nue , qui est d autant plus humide qu on ne permet point la dedans un pavement en briques. De nuit, la porte etait fermee au-dehors avec une chaine; au-dedans derriere la porte on avait place pres de moi deux grands vases pour les besoms naturels. En cette annee 1856, les nombreuses perquisitions faites de toutes parts avaient amene en ce lieu plus de quarante detenus , sans compter plus de vingt personnes arretees pour delits ou pour dettes. La chaleur etait encore excessive (on efcait au mois d aout) et nous etions suces jusqu^au sang par des punaises et toutes sortes de vermines , par d innombrables et insolents cousins, meme par des scorpions, qui ne sont pas du tout rnres, et que les aimables Chinois ne vouaient pas laisser tuer; mais la ]>lus grande de mes peines etait de voir, meme de jour, tons ces gens entierement nus , et je ne pouvais tourner mes regards ni a droite ni a gauche sans voir des horreurs. // Seigneur, disais-je, j accepte de vos mains ce chatiment; que ces peines comptent en expiation de mes peches, et qu^elles vaillent pour le purgatoire qu il me faudrait faire dans Tautre vie en punition de mes crimes ! // Le lendemain vers 10 heures du matin , voila qu j arrive, un livre en main , le geolier (il a aiissi la liste avec les
noms des detenus). II se met a jouer aux cartes avec les autres et supposant que je ne connaissais pas ^alphabet chinois, il de pose son livre pres de moi sur la pierre ou j etais assis. Le voyant fort occupe, je profite de Poccasion , pour prendre furtivement le livre. Je Fouvre, et j y trouve raon nom consigne, avec une note portant que j avals ete amene comme voleur et comme propagateur d une fausse religion , par le mandarin de la ville de Cliou-zu. S apercevant de 1 affaire, le geolier reprend son livre et me demande si je connais les caracteres chinois. // Trespeu, /> repondis-je. // Voyez, les noms de tous ces braves gens sont enregistres dans ce livre; mais le votre ne Test pas encore, // repliqua mon homme en souriant. Je souris a mon tour. //Yous faites la, lui dis-je, un gros mensonge. // Dans la soiree du deuxieme jour, aussi avec 1 intervention d uu gardien , qui me semblait humain, je priai de nouveau le principal geolier de me laisser dormir dans la cour, a la condition de lui remettre egalement dix mille sapeques. A cette proposition, il repondit nettement en presence de tous, que quand meme je lui en donnerais le double, il ne me laisserait jamais coucher hors de cette piece, attendu que tel etait Fordre du mandarin de Si-gan-fu, de peur que je ne m envolasse; qu il ne me donnerait jamais non plus d eau fraiche a boire, parce que inoyennant des artifices magiques je pouvais disparaitre; et que pour cela ineme tous les satellites de ce tribunal exerceraient une surveil lance tres-rigoureuse, surtout la nuit; ce qui fut execute ponctuellement pendant tout le temps de ma captivite. Le troisieme jour de notre incarceration le mandarin Zao , de Ciam-gan-hien, jugea a propos de nous appeler, et nous fumes interroges tous les trois. On me demanda a moi si j etais vraiment europeen , a quelle distance 1 Europe se trouvait de la Chine , si j etais venu par terre ou par mer, combien d argent m avait coute un aussi long voyage, si je savais m habituer a la nourriture des Chinois, si 1 .Europe est comparativement plus riche que la Chine, si Fon trouve en Europe tous les produits que fournit la Chine , si j avais encore mes parents, et quelques autres details honnetes. Ce mandarin me fit bon accueil, peut-etre parce que , comme me Font dit des chretiens, il est de la province de Kan-Siii, ou sa maison est situee vis-a-vis de celle des notres ; il avait done appris des son enfance le sens de ces mots etre chreiien ; malheu-
reusement il ne dependait pas de lui, de nous changer de lieu , et en consequence, nous fumes reconduits dans le merae purgatoire.
Le 29 du mois, jour dedie a S* Jean-Baptiste (le 25 de la septieme lune), j invoquai fermemenfc ce grand saint, et je fus exauce. En effet, nous fumes vers micli appeles par le mandarin de Si-gan-fu, de la meme maniere toutefois que sont appeles
ceux qui doivent etre condamnes ou a la mort ou a Texil. Arri-
ves, nous dumes attendre tres-longtemps, jusqu a ce qu enfin le grand homme fut visible. Le mandarin de Si-gan-fu convoqua pour ce jour un de ses collegues, nomme Uam et se fit assister, en outre, de deux autres mandarins subalternes, avec lesquels il nous fit subir un long interrogatoire. On appela d abord le Pai-hoai, puis le Suan-Siu , et enfin je fus moi-meme introduit. Yoici mon interrogatoire : // Comment t appelles-tu? // // Je ni appelle Fam //// D ou es-tu? // // Je suis Europeen. // // De quel rojaume? // // Da royaume de France (je devais parler ainsi conformement a la carte de surete que m avait envoyee le consul de France susnomme , rExcellentissime Mgr Montigny; cette piece avait deja ete lue et relue par tous les mandarins, et si j avais parle autrement, on m aurait deja coupe la tete sans taut de ceremonies, comme on a pu le voir, avant et apres, dans des circonstances analogues) // // Es-tu venu
de toi-meine, ou as-tu ete envoye et par qui? // " J^ai ete,
de mon gre, envoye. par mes superieurs // // Par quel motif?
n Pour propa^er la religion chretienne. // // Quel avail-
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tage y a-t-il a etre chretien? // II y a ravantajre de sauver son
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ame , et d aller ensuite louir eternellement de Dieu dans le
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raradis. // // Lt celui qui ne se lait pas chretien ne pourra
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done pas aller dans le Paradis? // // Non ccrtamement, o f
mandarin (et ici des eclats de rire). // // Combien etiez-vous
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pour venir en cette province: // // Deux seulement. // Uom-
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ment s appelle ton compaffnon. et ou reste-t-ilr // Je ne vous T 1 1 . snidO .- ] B 11 89oiiivoiq jmfl-ziJb vA goai/oj irmooTeq
dis pas comment il s appelle: car vous ne sauriez prononcer son
1 , . arrdC v -\\ ,,9fyjrgocr 93npqfii sntr.TucT gjjov onoo nom: et ie ne sais pas ou il reste actuellement: je 3ais seule-
, ,?* , sonr/crm r g -Jjs;) 9 uvm: >tfp a^affirs fipfl Iro.J
ment qu il est retourne a Sarig-nai pour raison de s.ante, et nen i i yramoJosirb -done i ,, " , { A ,9t)vme sorn ^.oC de piflS. // // En quelle annea^et en quel mois es-tu arrive
en pifk WtyUgfr WES Eu 1 an 26 cl^MJ^/^ .^Sidnnt la
fiViM^iaSg? 1 !^ ,?tQ uan d as-tu quilrte 1 Europe, et /^quet \-nas-ssw 9! snJm Ms gcq iif-sfTL * .sssasS-jss -woSiJ
mois es-tu arrive a Sang-hai? // // Je suis parti en 1856, dans cette meme ,26 e annee de Fao-cuam, et je crois que je suis ar rive a Sang-hai, pendant la 5 e ou 6 e lune (on vonlut alors savoir pourquoi les Europeens comptent les annees de cette maniere , et rion par dynasties, comme les Chinois). " Combien de mois de voyage t a-t-il fallu pour venir de Sang-hai jusqu ici, et par quels lieux as-tu passe? // // Je crois y avoir employe pres de deux rnois; quant aux lieux par lesquels j ai passe, je 1 ignore; car je ne savais pas a cette epoque dire un seul mot en chinois. / / Et comment se fait-il que tu saches maintenant parler si bien chinois? // Parce que j ai beauconp etudie. n / Mais si tu ne savais point alors dire un seul mot en chinois, comment savais-tu qu il y eut des chretiens dans cette province, et qui est-ce qui t a servi de guide ? // // Quoique je ne susse point alors parler chinois, il y avait a Sang-hai d autres Europeens qui connaissent parfaitemeut votre langue. Meme en Europe je savais qu il y a dans cette province des adorateurs du Dieu vivant et ce soiit les chretiens chinois qui in ont servi de guide. // // Combien d Europeens compte-t-cn maintenant a Sang-hai, et combien de chretiens dans cette pro vince? // // Je ne sais pas au juste combien il y a d Europeens a Sang-hai, mais je sais qti il y en a un tres-grand nombre , et de toutes les nations. Dans cette province je crois qu il y a vingt-cinq mille chretiens environ. // // Yous Europeens, vous etes tons chretiens; mais n y a-t-il point (Tautres religions en Europe? // // Non, il n y a point en Europe d adorateurs du diable, tous y adorent un seul Dieu , et il n y a point d autre religion que le christianisme. // // Mais combien de royaumes y a-t-il en Europe, et chaque royaume est-il aussi grand qu une de nos provinces? n Je citai en italien les noms de plusieurs royaumes, et comme mes juges ne comprenaient pas bien ce que je disais, ils se mirent tous a rire , et j ajoutai : // Je n ai point parcouru toutes les dix-huit provinces de la Chine , je ne puis done vous faire une reponse positive. // Mais depuis les sept ou huit annees que tu es arrive en cette province, ou as-tu ete ? // // Des mon arrivee , je me suis rendu directement a Fom-ziam-fu; je suis ensuite alle dans toutes les autres villes soumises a Fu, et il y a pres d un an que je me trouve dans le Ckou-zu-kiem. // N es-tu pas alle dans le Tum-iuen-fam ?
S est-il ecoule beaucoup de temps depuis lors? Pourquoi faire? Et combien (ajouta en riant Finterrogateur ) etaient ceux qui ^etaient prepares a une revolution? II est vrai que j y suis alle, il y a un an , pour visitor la maison de Dieu , vous savez aussi bien que moi qu il n y avait et qu il n y a point la de revolutionnaires, mais seulement des Chretiens, des meilleurs de vos sujets , et une vingtaine de jeunes etudiants dont Feducation est toute gratuite. // Mais le chef de cette rna\fgty es t-il aussi europeen, et comment s appelle-t-il ? (Mgr le Vicaire Apostolique avait eu la precaution dans ces temps de troubles de faire venir du Ham-cium-fu, le E. P. Gam , chinois de la pro vince du Xau-Si, et le destinait au seminaire comme chef de maison , apres avoir change son nom et lui avoir donne les in structions neeessaircs; et comme ce Pere est d une grande cor^ pulence on ne se douta de rien). // - Le chef de cette maison est non point un Europeen, mais un Chinois de la province du Xan-Si; je vous ai dit et je repete mille fois qu ici, a Si-gan-fu, je suis le seul Europeen; comment s appelle ce chef, je ne le sais pas au juste, parce que, quand je suis arrive chez luiftjj venait de s en retourner dans sou pays pour motif de saute , ne kissant que quelques domestiques a la garde de la maison, lesquels ne surent point me dormer des renscignements precis^-gg-jr Et combien d eglises avez-vous dans toute la province? . jOT - // Je ne le sais pas au juste, si vous entendez jpler d eglises publiques. Comment ne sais-tu pas que vous avez ici, a Si-gm-fu une eglise sur la place dite Tam-fam-Kie, et comment n ; es-tu pas venu d autres fois encore a Si-gan-fu .? Mamtenant que vous le dite?, je le sais, et c est la seconde fois que je viens ici. // Mais comment es-tu venu d Europe jusqu a Sang-hai, et en combien de mois? Je suis venu sur un bateau a vapeur anglais, et suis arrive a Sang-hai en moins de deux mois. A ce^ mot anglais les Chinois fremirent comme s ils avaient entcndu nommer le (liable ; Finterrogateur se hata done de reprendre : // La France ou FAnglet^rrejji^ueJte^x^ 8 deux nations la plus grande et la plus ^JS^fa^g^ MfSf^* 1 une et Fautre grandes et tres-puissai (en ft&fo sMtx^Jvoitf) que les Europeens // As-tu encore tcs parents? " <c%[dQi|Vl4 jii ma mere avait deja >paflB*tfeMte autre vie; je ne sais si mou pere
est encore vivant; car il y a tres-longtemps que je n ai recu de ses nouvelles. Ta mere est-elle allee en paradis? // 41re. -0. ;* Ainsi tu es parti Tun 26 de Sai;cj~/ud } et, tu la meme annee a Si-gan-fu? n Oui.
ce que tu dis ne s accorde pas : tu dis que tu ts &6 et ton passe-port est date de Fan 30; comment II est vrai, tres-vrai que je suis arrive en , mais je suis arrive sans passe-port, et c est en Tan 30, comme vous Ic VOVPZ, que j en ai recu un de mon consul residant a Sang-hai. // Par Fentremise d autres Europeans, <*u par Fentremise de Chinois? // On chercliait toujours a ra embrouiller, aim de savoir s il n j y avait pas d autrus Europeens dans Finterieur de la province. En consequence je repondis ;<# les Europeens ne viennent pas a Si-yan-fu; ce sont des cliretiens chinois , inarchands a Sang-hai , qui in* out apporte mon passe-port. // Ton consul sait done que tu te trouves dans cette province? Oui, il le sait. // Et ces marchands , comment s appellent-ils? // Le mandarin voulait continuer t\ rn interroger ; mais par la maniere dont je lui repondis que je ne le savais pas, il comprit qu ; il m avait suffisanirnent ennuye; il dit done aux assistants : // Tous voyez quelles fortes mains il a sans avoir de longs ongles; il a certainement Thribitude de manier des armes. // Je repondis aussitot : // Ce sont les menottes que m ont mises les satellites de Chou-zi-hien qui out grossi mes mains, " et je dis les mauvais traitements que j avais subis; // je ne porte pas les ongles longs, parce qu^il n y a que les betes feroces qui aient besoin de ces instruments pour cliasser leur proie; en fait d^exercice, je ne sais que manier des livres et prier. Je demande justice des mauvais traitements dont j ai etc Fobjet. // // Mais ne devais-tu pas penetrer dans Fintericur de FEmpire? // // Que je dusse ou ne dusse pas, peu irnporte; maintenant je suis ici ; eh bien ! suis-je ou ne suis-je pas coupable de quelque delit? Si je suis coupable, je ne refuse pas It; cliatimei^i-je ^he le snis pas, pourquoi taut d outragcs? Pourquol at-je ^^fe^ttU par les satellites de Chou-zu-Ueu? Pourquoi, des mon arrived fr8i-yan~fn , ai-je etc cnferme dans cette immonde prison? M acceptez-vous ou ne nFacceptez-vous pas ici, moi Euro}H nrr Si vous ne m acnpU/ pas, ivcondiiisez-inni pn>: de mon consul u Sang-hai, et je vous remercierai. Le mandarin
m ecoutaifc attentivement, puis il repetait : // Mais tu n avais qu a, ne pas venir, tu n avais qu a ne pas venir! // Et il me con ge diait en me disant de m en retourner devant le tribunal de Giam-gan-kien. Deja les satellites voulaient m entrainer avec des clametirs effroyables; mais leur opposant une honnete resistance, je m echappai de leur.s mains : J ; ai encore, leur dis-je, a parler au mandarin </, et celui-ei y consentit. Je lui dfe JilSia^ ^ Man darin, je ne retournerai certainement pas dans ce bideux taudis; c est le lieu destine aux scelerats, aux iniames, a la bonne heure, mais il n est pas fait pour moi. Je n ai pas souffert dans toute ma vie ce que j ai souffert la dedans en ces quelques jours, // quel crime ai-je commis pour qu on m enfenne dans cette fosse? Faites de moi ce qu il vous plaira; mais jamais je n y rentrerai. // Aliens, on te donnera un asile meilleur et plus propre. 1 // II fallut obeir a ce decret supreme. Quand je fus sorti , on appela une seconde fois le Suen-Sin; il avait recu quinze soufflets pour avoir refuse de dire d ou j etais parti pour me rendre dans sa famille; j avais plus de mille fois recommande a mes deux chretiens de ne nommer ni d autres personnes ni d autres lieux ; de declarer quails n^etaient que de simples laboureurs ne sachant rien de plus, et de rejeter sur moi toute responsabilite. Lors done que Suen-Siu f ut de nouveau devant le mandarin, ce grand Tiomme, malicieux comme ils le sont tous, lui posa les questions suivantes : // Tu le vois, ton maitre a deja indique tous les lieux qu il a parcourus, et il a egalement indique celui d ou il est parti pour se rendre chez toi. Maintenant je veux savoir si tes repouses concorderont avec les siennes : dis-moi d ; ou il est venu. // >/ Je~ne le sais pas, il est venu de lui-meme sans etre invite. A cette reponse, on lui donna encore une dizaine de soufflets. Comment! ton maitre Fa dit, et tu ne veux pas le repeter ! Sache que si tu t obstines a ne pas repondre avec franchise aux questions qui te sont adressees, nous avons en reserve de plus grands chatiments. // Alors le credule Snen-Sm croyant que j avais reellement tout dit, se met a nommer une autre mission, celle de Su-zw-fn. // Et comment s appelle le chef de ce lieu? // - n II t appelle Lieu- kin- ho ei. // Bien, c est tout ce que je -reux- savoir; retire-toi. i/ QuantJ jf ifjdndiretien fut revenu pres de moi je lui demandai sur quoi Tavait encore interroge le man darin? Mais les satellites Tempecherent de me repondre. A peine
un quart d heure s etait-il ecoule, qu un ordre du mandarin ar rive pour nous faire concluire au tribunal de Ciam-gan~hien. A notre retour, Sien-Sm put me raconter le long du chemin tout ce qui s etait passe. - Le stupide hoinme que tu es! // lui dis-je. Pourquoi nommer d autres lieux et d autres personnes?
" Le mandarin, 6 Pere, m a dit que vous n avez rien cache.
// Soit, tu t es laisse tromper; maintenant il s agit de remedier au mal en avisant Lieu-Kin-hoei de se tenir sur ses gardes. Heureusement un chretien vint le jour meme et nous pumes lui dire d envoyer aussitot avertir Lieu-Km-lioei de se cacher, parce que les satellites iraient certainement Farreter. Us alierent en effet, mais sans parvenir a, decouvrir celui qu ils cherchaient. Ces chretiens durent donner un peu d argent a ces homines, qui sorit d une espece telle que s ils voient ou recoivent de 1 argent, ils font paraitre au mandarin blanc ce qui est noir. Au 2 septembre, le 29 de la septieme lune, je suis appele , moi seul, par le geolier a sortir, et le chef des satellites me mene avec d autres subalternes dans le deuxieme vestibule du tribunal, vis-a-vis de la grande salle de justice, au fond d une piece tres-malpropre, tout enfumee, avec un lambris en papier tout dechire et en loques , piece ou Feau penetre de toutes parts , quaud le temps est mauvais. Yoici, me disent les satellites, une piece autrefois habitee par Fecrivain ou maitre , et que le premier mandarin nous a prescrit de te ceder. // // Comment ! On me donne cette charnbre toute noire et presque en ruine , tandis que le mandarin a ordonne qu on m assignat un lieu propre et convenable? / // Ou cette chambre, reprirent les bourreaux en me maudissant a mi-voix, ou la premiere prison ! // Eh bien ! plutot celle-ci, et j y retournai. Les satellites appelerent ensuite les deux chretiens et les conduisirent dans la chambre que je refusals, les engageant a me persuader de Taccepter, attendu que tel etait et non autre Fordre du mandarin. Je me rendis aux prieres des deux chretiens, croyant qu ainsi ils ne seraient pas separes de moi; mais quand je rentrai dans cette chambre, je trouvai que les deux chretiens avaient etc ramenes dans leur premier gite. ; nr- Ou sont mes deux compagnons? // demandai-je aussitot. // Ils sont retournes en prison. // " Sachez que si je dois rester ici, je veux absolument qu ils soient avec rnoi; car autrement je ne puis savoir comment on
les traite; d ailleurs j ai besoin de leurs services; en fin, outre nos prieres particulieres , nous chretiens en avons qu on doit reciter en commun; c est pourquoi je veux absolument avoir ces deux chretiens pres de moi. // // We doute pas qu ils ne soient bien traites, et les satellites sont ici nombreux; nous pourrons done te servir dans tons tes besoins veux pas de vous, mais de mes chretiens. //arrr du mandarin est que cette cbambre te soit donnee a toi seul, sans parler des deux autres. // Je n en sais pas si long; je veux les avoir ici, et voila tout. // En consequence, les sa tellites allerent voir le mandarin, et Ton permit aux deux chre tiens de rester avec moi. On chargea de nous garder deux satellites qui ne nous quittaient ni de jour ni de nuit et restaient constamment avec nous dans la meme piece. Cependant, bien qu extremement petite, elle etait divisee par une cloison legere en deux parties. Us continuerent a y rester, meme apres le depart des deux chretiens, pendant les seize mois que dura ma detention, de peur, peut-etre, que je ne prisse la fuite; mais on les remplacait frequ eminent. D ailleurs les chefs des satellites aussi bien que les subalternes entendaient retenir en prison les deux chretiens, meme lorsqu ils ne pourraient plus me retenir, par le seul motif d obtenir de P argent, comme ils 1 avouerent ensuite franchement, en appelant imbecile et inca pable de mener une affaire le mandarin qui nous tirait de pri son. Nous y etions encore, quand le 16 septembre, 14 de la huitierne lune, nous dumes etre temoins, non sans grand peur, d un grand et funeste evenement. On avait, trois jours auparavant, pris cinq ou six soldats turcs, prevenus d avoir commis, durant une representation nocturne, des crimes qu il ne convient pas de designer ici, et ils etaient detenus dans le lieu d oii nous etions sortis. Or, le 16 de bonne heure, dix ou douze turcs, aussi militaires, envahissent le tribunal a main armee et parviennent a delivrer leurs compagnons^ljl^ satellites, aqui etaient tres-nombreux, essayerent de resister; maie les turcs, remplacant le nombre par Faudace , ne reculaient pas. On en vient 1( au3^[ mains; plusieurs satellites succombent, le tumulte augmente, et le bruit arrive jusqu aux ; pj^jllsffciteinwindarin . II sort et ordonne d un ton imperieux qu on ferine les portos du tribunal;, mais au meme moment tous les autres soldats turcs
survierment au noinbre de 500; ils jettent bas la premiere grand porte ferree et s introduisent dans le grand preau ; ils battent sans pitie les pauvres satellites qui fuient, ceux-ci d un ijBol&Xcenx-la d un autre; on se pousse, on se culbute, la con fusion est au coinble. A cette vue le mandarin tout tremblant gagne le liaut de 1 edifice, et de la par des bonnes paroles et des manieres conciliantes il finit par reussir a ernpecher un vrai carnage : on disait que si ce mandarin avait etc moins indul gent, les choses auraient pris ce jour la une tres-mauvaise iournure. Gependant on avait deja repanclu dans la ville le bruit que les rebelles de Quan-Si etaient entres a Sl-gan-fu par la porte occidentale, et qu ils avaient tue le mandarin de Ciamyan. On voyait dans les rues courir au galop des cavaliers pour porter Favis de fermer bien vite , bien vite , les quatre portes de la ville ; tons les grands tribunaux furent egalement fermes; de tout ce jour la les marchands, persuades de 1 arritiiee des insurges de la province du Qua?2-Si , n oserent point ouvrir leurs boutiques,, et plusieurs centaines de femmes et de vieillards se jeterent dans les puits, suivant la coutume cliinoise, a cause de cette fausse rumeur. Quand la gabare eut cesse , les delinquants turcs furent deposes dans la prison des condamnes ; mais la crainte d une sedition plus serieuse forca les mandariris de les renvoyer ensuite chez eux sans les punir. Notre captivite durait deja depuis un mois, on etait done au 19 septembre , au 17 de la 8 e lime : vojant nies deux chretiens , beaucoup plus abattus qu a Tordinaire, se livrer de plus en plus a la tristesse et a la rnelancolie,, je tachai de les consoler de mon mieux ; j ? ajoutai ()U ; alin do soriir dc noire sihiaiion, ii nous S liudrait pivsiMiier au mandarin de ce tribunal une supplique qu il voulut bien remettre au grand mandarin de Si-gan-fu , puisque nous ne pouvions aller en personne trouver ce dernier; qu on representerait dans cette supplique quails etaient pauvres, qu ils avaient des parents avance"s en age et des enfants abandonnes cliez eux et encore \ncapables de quoi que ce Tut ; qu on prierait , en consequence , les aAAndarins de vouloir bien oterau plus tot leurs chaines et leinistli^oyieA v&uldfltSoteiiUes ; que quant a moi, on les prierait fife one faire rendre quelques onces d argents qui se trouvaient dlns"mes paquets, d atitarit plus qu on ne me donnait plus d manger ct que le tribunal de Cian-gan me refusait jusqu a une
tasse de the; puis, de me restituer mes vetements avec mes autres effets (car le fioid commencait a se faire sentir), ainsi que mon passe-port, et enfin qu on demanderait qu ils decidassent prompteraent ce qu ils voulaient faire de moi. La supplique fut redigee, et nous la presentames le jour meme. Le 22 septembre, le 20 de la huitieme lune, nous fiimes appeles tons les trois par le mandarin de Si-gan-fu;\e mandarin charge de nous interroger s appelait Mao : c etait, dans toute la force du mot, Phomme le plus mediant du monde ; tous , et les satellites eux-inemes , le consideraient comme tel. Je fus interroge le premier, et apres des questions analogues a celles que j avais subies le 29 aout, Mao ajouta celles-ci : // Comment s appelle au juste le frere aine que vous adorez? Et la femme qui a porte dans son sein son enfant pres des rivages de la mer, et que vous adorez egalement, comment s appelle-t-elle ? // // Je ne vous comprends pas, man darin, expliquez-vous plus clairement. // Or, apres qu il eut ecrit leurs noms sur un morceau de papier, je pas comprendre qu il voulait me parler de Jesus et de Marie, et je lui donnai quelques explications pour autant que le temps me le permettait. Le mandarin dit ensuite : // II y a ici dans la ville une rue dite rue de la Croix, et pour ne point fouler aux pieds la croix, vos chretiens ne passent jamais dans cette rue : cela n est-il point vrai? // Si les chretiens ne passent point dans cette rue, repondis-je, c est uniquement parce qu ils n y out pas af faire; autrement, je suis tres-sur qu ils y passeraient; les chre tiens adorent la sainte croix, et ils ne peuvent en fouler aux pieds le signe ou 1 image representative, non plus que la chose faite en forme de croix; il n en est pas de meme de la rue de la Croix. // Alors le mandarin m adressa des questions minutieuses sur le signe de notre redemption, et j y satisfis. II me demanda ensuite combien j avais d enfants, si ma femme etait restee en Europe ou a Sang-hai, et a combien de moribonds j avais arrache les yeux? Je lui fis connaitre que, professant le celibat , je n avais jamais eu , et que je n avais ni ne pouvais avoir une femme ; quant a la derniere demande, si injurieuse, j ajoutai : // Nous ministres de Dieu, nous n arrachons pas les yeux aux moribonds; mais nous exercons un acte de charite, moyennant lequel Dieu remet aux moribonds les peches commis par les cinq sens, et plut u Dieu qu il me fut permis d exercer
ici a Si-gan-fu cct acte, en votre presence; alors vous devriez abiurcr les faux preludes dont vous etes imbus? c 3)-^- // Mais
1 JL J O I
u: suis que loi -viui 1 vous K-cit- Z vos tirireS , vous les recitez j
tons Ensemble, homines et femmes prlc-mele ct tous nus ;
peitx-tu nier que ce soit vnn^ // i, Si vous nvc>/, a^iste aux
r f\ cu
es chretiens , comment pouvez-vous avancer une ca- ? tffluse ? Si vous n y avez pas assiste , allez vous
do votre sotte crrcur, soit vetu en mandarin, soit u la faveur d un deguisement, dans Teglise de la place T am-fam-Kie (je designais ce lieu , parce qu^on le connait dans tous les tribunaux , qui j out fait faire dans les annees precedentes des perquisitions reiterees); vraiment je m etonne de vous entendre m adresser de semblables questions. // Le mandarin continuait a m^interpeller sur le meme ton ; mais je ne lui repondis que par mon silence, et les satellites m entrainerent au-dehors. La, les satellites, les memes satellites, qui ne connaissent meme pas le sens du mot c/iastete, applauclirent beaucoup a la maniere dont j avais repondu a I interrogateur , et dirent aux assistants : // Mao-ldan-zu (c est ainsi qu ils appellent ce mauvais mandarin) pose a cet excellent maitre des questions saugrenues; mais le mait re a bien su le faire rougir! // On introduisit ensuite a la fois les deux chretiens, et Mao-kian-zu leur dit tout irrite : Assez de paroles! etes-vous ou n/etes vous pas disposes a Tapostasie? u Nous ne pouvons apostasier repondirent les chretiens. .- Pourquoi ne pouvez-vous pas renoncer a une religion fausse? I/Empcreur n a pas autorise dans cette province la fausse reli gion des Europeens. // Les chretiens repondirent : // La reli gion du Dieu du ciel n est pas fausse; nous ne pouvons apostasier; si 1 Empereur ne permet pas aux Europeens , il ne nous defend $Hs J A nous chinois de prier. // // Vous n etes pas encore prets maintenant? Eh bien ! je vous donne trois jours pour reflechir; pfensez-y serieusement, et retirez-vous. // La-dessus on nous reconduisit dans le meme taudis de Ciam-gan-hien, ou je me mis, ainsi que les jours suivants , a encournger mes compagnons : // N ayez pas pour, leur disais-je; car le mandarin ne dit tout cela que pour vous effrayer. 11 n a, pas de raison que vous couper la tete, ni pour vous exiler, et quand meme il vous arriverait d^etre cdndamnes a Texil, ne serait-cr: pas pour vous un veritable bonheur. Oh! plufc a Dieu que j y fusse condamne moi-me me! Mais
je IP repete, les mandarins de Sl-gan-fu n ont pas ce pouvoir ; en refusant d apostasier , vous recevrez tout an plus la bastonnade, et apres? Apres, on vons ramenera CnWVous. Kappelez-vous votre compatriote Li-xou-iu, qtii. il y a quelqucs
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8mre& f ne fut pas le moins du raonde tue, ni meme exile, pour n avoir point voulu apostasier clevant le tribunal de Si-cjan-fu , mais qu on se contenta, apres 1 avoir fouette, de renvoyer cM 1 lui; n ayez done pas peur. // Cela durait depuis trois jours: le
25 septembre, le 23 de la 8 e lune, on nous appela de nouveau
tons les trois; mais mes deux companions furent seuls interroges
-iTi .
par le meme mandarin Mao, et encore pousses a 1 apostasie par
de nouvelles incitations : Vous voyez, leur disait-il, que si vous ne renoncez pas a cetle fausse religion, vous devrez rester bien longtemps en prison ; vous ne pourrez revoir ni vos parenti , 9I m vos enfants, ni vos femmes ; vous aurez a subir de grands chatiments, et vous serez exiles comme Font etc tant d autres dans le cours des annees precedentes. Je vous dis tout cela dans votre interet; y avez-vous^bien reflechi? Etes-vous prets a renoncer a cette secte? // // Nous ne pouvons apostasier. // // Vous persistez a ne pas obeir? A r ous vous en repentirez; neanmoins je vous donne trois autres jours de temps pour y mieux penser, retirez-vous. // Les deux chretiens sortaient, quand les satellites dirent : Grand homme , le maitre de ces chretiens est clans le preau; ne faut-il pas qu^il entre? // ]\ T on , il ne doit pas entrer, et ne doit plus etre appele. Mes compagnons sortis, nous fumes reconduits dans le Ciam-gan. Les trois jours donnes par le mandarin etaient ecoules sans qu on les rappelat ; le quatrieme et le cinquieme jour se passerent de meme; enfin le 4 octobre, le 2 de la neuvieme lune, jour dedie au Saint Pa triarch e Francois d Assise, je les exhortais le matin a la Constance, en leur rappelant combien S fc Francois avait aime Jesus durant
quails surmonteraient ainsi fcoutes les suggestions diaboliques, et que quand meme ils auraient a souffrir^queft^Pcf 6^e pour leur amour, ils devraient s en estimer d autant plus heurcux : ^4m le coura-e de confesser Jesus en fac^^Pc^mmiWj yaHiMtiais-je u leur dire, quand tout ^M^M 1 ^ demande et on les mene au tribunal de Sl-gan-fu, ou ils Intent presents
oulez-vous ou ne voulez-vous pas apostasier? La seule chose uPijjp ...
i|ue j exige, c est quc vous passie/ sea- er bpis ari iinm* eu iorme
dc croix qu adorent les stupides Europeens: si vous le faites, t Y -11
nous vous reconnaitrous pour nos sujds; duns le eas contraire,
vous serez roues de coups de batorij puis menes, la chaine aux pieds, dans la, prison crimiueile, et de la envoyes en exil. Clioisissez.., jN ous ne pouvons commettre un si grand peche, .-* repondirent les deux Chretiens lout tremblants, en voyant Faffaire tourner si mal. // Vous ne pouvez pas? Eh bien! satellites, enchainez ces adeptes d une religion fausse , et donnez-leur Que leur dormer?... Helas ! les malheureux avaient deja Fun apres Fautre foule aux pieds... Quoi? ma plume se refuse a Fecrire... Us avaient foule aux pieds le signe de notre Redemp tion!.. Cela fait, le mandarin leur adressa en riant ces paroles : // Maintenant oui, vous appartenez a notre peuple; gardez-vous done, a Favenir, de suivre la fausse religion des etrangers ; nous avons la religion de Fo, de Lao-Kiun, et tant d autres entre lesquelles vous pouvez embrasser celle qu il vous plaira; .qu avezvous besoin d embrasser la religion des pays etrangers? D ailleurs, en supposant que vous vous attachiez a celle des Europeens , vous savez par experience , sans parler de celle qui vous est personnelle, que vous n y gagnerez rien, vous resterez toujours pauvres : songez mieux a Favenir, Le mandarin remplissait son role, en vrai ministre du demon. Maintenant, ajouta-t-il, faites moi connaitre les prieres que recitent les cliretiens quand ils sont reunis, hommes et femmes. // Alors les imbeciles, qui avaient si publiquement renie Jesus-Christ en foulant aux pieds la croix sainte , se mirent a reciter le Pater, VAve Maria, le Credo, et les dix cornmandements. // C est assez, c^est assez, / interrompt le mandarin. // Satellites, reconduisez done ces bons sujets it Clam-
J*JJL)\\ j ^. f -* JUUl
gan-Iuen; ^ veux qiFils soient bien traites, entendcz-vous ; je veux aussi qu ils ne revoient plus Feuropeen. En eiiet, on ne les ramena point pros de moi; mais ils ne furent rcnvoyes a leur propre mandarin (de Chou-zu-hien), qu apres qu ils eurcnt declare par ecrit qu ils n etaient plus cliretiens. Ils partirent du tribunal de Ciam-gau dans la matinee du 7 octobrc, le 5 de la neuvieme
lune , et me firent dire par un satellite qu ils retournaient chez eux a Hien, mais que n ayant pas une seule sapeque ils me demandaient quelque secours pour leur voyage. N ayant moimeme en ce moment pas un Hard, j eus le chagrin de ne pouvoir les satisfaire; mais je leur iis savoir par le meme intermediate que s ils etaient renvoyes officiellement, le mandarin pouvait les pourvoir de tout le necessaire, et meme d un chariot s ils le demandaient, en exposant quails ne pouvaienfc marcher a pied. Ils partirent done et marcherent a pied jusqu a leur propre tri bunal (de Chou-zu-hien); arrives la, ils furent de nouveau emprisonnes; ils ne furent entierement delivres de leurs chaines et rendus libres a leur famille qu apres avoir debourse chacun trois ou quatre mille sapeques. Tandis que les choses se passaient ainsi a Si-gan-fu, les chefs et les satellites subalternes de Chouzu-hien, soutenus par les agents immediats du mandarin, etaient devenus insolents au-dela de toute expression, et tourmentaient tous les pauvre k s chretiens habitant cette ville f on les voyait aller avec des chaines et des ordres supposes du mandarin , tantot dans une maison, tantot dans une autre , disant que le tribunal de Chou-zu avait depense une somme assez considerable a Si-gan-fu pour la cause du maitre (la mienne) et celle des deux chretiens, et qu il etait just-e de 1 en indemniser. Les pauvres et simples chretiens, admettant comme fondees ces preten tious, et craignant d etre traines au tribunal charges de chaines, ouvrirent tous ou presque tous leur bourse, donnant, qui trois, qui quatre mille sapeques. Ils se presentment enfin dans une famille, peut-etre la plus riche, surtout parce qu elle m avait, disaient-ils, donne Fhospitalite, a moi etranger et propagateur d une religion fausse. II est vrai que j ai couche dans cette famille, une seule fois que je passais par la, et certainement a Finsu des satellites. Le chef de cette famille soutcnait que, loin de m avoir donne Thospitalite, il ne me connaissait meme pas; mais les satellites, voulant de Fargent et pas le moins du monde des raisons, lui mettent la chaine au cou et le trainent, a travers la ville, dans une auberge, tout en declarant toujours qu ils le menent au tribunal. Quelques payens de ce village, nomme Chik m-ly, etaient disposes, comme amis de cette famille chretienne ( avec laquelle ils avaient ete auparavant brouilles ) u aller reprendre ou racheter leur ami en ville; mais sur le conseil que les
chefs leur donnerent de ne point provoquer de plus grands malheurs, ils s arreterent d autant plus facilement a ce dernier parti, que Ics Chinois sont naturellement ego istes. En attendant, notre chretien, pendant les hint ou dix jours qu il fut retenu dans cette auberge, dut depenser assez d argent pour les satellites, qui etaient aussi nombreux, que s ils avaient garde une prison, et il ne fut mis en liberte qu apres avoir lache trente ou quarante mille sapeques. Ces exactions se cominettaient par les agents du tribunal eux-rnemes; quand je quittai Si-gan-fu pour me rendre a Sung-kai, je demandai raison de ces procedes des satellites de Chou-zu-hien a Tegard de ces chretiens, et Ton me repondait que c } etaient la des coups imagines par les chretiens, et non des choses reellement arrivees.
Ici je veux rapporter un fait, qui montrera mieux encore jusqu ou les Chinois en general poussent la ruse pour tromper le prochain; et si des chretiens sont capables d agir ainsi, que ne feront pas des payens? Or, j avais a mon service un chretien de cette ville de CliGu-zu-liiQn ; il me semblait a moi, ainsi qu aux autres Europeens, etre un bon chretien ; mais telle n etait pas r opinion des autres chretiens chinois de Si-gan-fu. Aussi me dirent-ils plusieurs fois : // Pere , renvoyez cet homme, ce n est pas un bon chretien; il ne merite guere votre confiance, vous vous en repentirez, soyez-en sur. II y a un autre jeune homme qui pourrait vous servir, tant que vous serez retenu ici. En consequence , comme presque tons les chretiens de Si-gan-f/t, etaient mecon tents, apres tant d observations reiterees , que je continuasse a garder cet homme, je dus pour le bien et en quelque sorte malgre moi le coiigedier, en lui disant que si un jour, n importe quand, je devais retourner a Sang-hai, je le rappellerais, parce que je le voulais pour compagnon de voyage; mais que pour le moment je n avais plus besoin de ses services; et la-dessus je le congediai en lui payant son salaire.
Un mois environ s etait ecoule, quand je le vis revenir, accompagne d un inconnu, qui d:t actuellement etre en service au seminaire ; ce pretendu messager m apportait mille compliments et me remit une lettre de Mgr ecrite en chinois, il me disait qu etant gene par un rnal de reins continue!, il ne pouvait m ecrire, mais qu il se servait de la plume de tel catechiste; qu il me chargeait d acheter pour douze mille sapeques d excelleut
poisson, pour offrir de la moitie un present au mandarin de Hien, dans la juridiction duquel etait le seminaire en reconnais sance du bien qu il avait fait a cet etablissement, par ses paroles i t par ses actes, au temps des perquisitions; et pour donner Fautre moitie au seminaire; de demander Fargent a tel chretien de Si-gan-fu. II m exhortait ensuite a prendre patience, :en fixant souvent mes regards sur le Crucifix, a avoir confiance, a remettre toutes mes affaires entre les mains du Seigneur; il Jmei/disaijt que, grace a Dieu, le seminaire marchait tres-bien et me faisait les compliments de tel et tel Fere. Cette lettre ne paraissait suspecte sous aucun rapport; je dis done au messager : // ; Yas avec cette lettre chez ce chretien Kin-pen- tu, dont parle .Mon-seigneur (Beni soit ce Kin, mon excellent bienfaiteur, que je ne saurais jarnais oublier!) et fais tout ce qu il te dira, Ce marchand chretien, voyant que la lettre de Monseigneur avait ete deja ouverte et lue par moi, donne aussitot au messager les douze mille sapeques, retient la lettre en gage et le congedie : le fripon n en demandait pas davantage. Quelques jours apres, Mgr charge un de ses catechistes, notre agent dans la capitale, de terminer quelques affaires pour le seminaire, et aussi de venir me voir. Lorsqu il alia chez Kin-pen-tu, notre marchand chretien, on ne jnanqua pas de lui demander si Mgr et les autres avaient ete contents des poissons qui avaient ete achetes. Quels poissons? reprend notre agent. Les poissons qu on m ; a fait acheter, repond Fautre. i&soa/ Moi , je ne sais rien! // - Comment! voici la lettre de Monseigneur ! // On finit par reconnaitre la fourberie du voleur; Fagent et le marchand vinrent ensuite chez moi en riant : " Ah! ce fripon, ce mauvais chretien a bien joue son tour, disaient-ils, et le marchand ajoutait : // Maintenant je comprends par qui ont ete voles mes vetements de soie que je ne trouve plus. Ce qui est fait est fait : post faotmn nullum consiliumusp jghrlO-awgaL sb ginsas /lnoo gfjiinfi^B L escroc emerite avait u pein^.ce^u de Kinyen-tu les douze milie sapeques, qu il avait joue des jambes:et s otait mjs a parcourir tout le Fam- Siam-ftc , ou j avais donne une mission : il faisait des quetes et trompailnd^trQSJ^fi^engpteuiMuinpW mi les femmes. II avait aussi compose une;}fitfci[en en ;diipi$< portant .au bas quatre traits faits au pinceau, comine 4gna^re de mon uom. II disait que la lettre avait ete. tcritc en chinou-, d abord,
parce > que si elle avait ete ecrite dans une langue europeenne, per son ne n5au rait pu la eomprendre; secondement, dans la crainte qu elle ne fut tombee entre les mains des gens du tribunal; que j avais besom de vivres et de vetements , parce que Mgr ne voulait plus s occuper de moi; que par consequent, si les chretiens ne voulaient pas entendre dire que j etais mort de faiin ou de froid, ils devaient se hater de secourir leur ancieu ^asteiir.?: Cliacian peut concevoir quelles sommes il avait recneillies dans cette pretendue quete. II aura certainement assou d argent pour fumer de Topium pendant plusieurs annees, s i! ne le dcpense pas a satisfaire d autres vices : c est un fameux fumeur d opium. Mais a la fin le Seigneur ne permettant plus que ce foiirbe grugeat encore d autres chretiens, il fut decouvert, et il dut, de force nmterielle, cesser ses quetes; car on lui administra sans pitie une rude bastonnade.
Quand, sachant tout ce qui s etait passe, je fus reste seul avec les deux satellites qui me gardaient, un chretien de Sigan-fu } nomme Tarn-Sin, vint me servir pendant que.lques jours. C ; etait un venerable vieillard, qui, dans la derniere persecution,, avait ete, apres tant de mauvais traitements, exile avec d autres chretiens dans la Tartarie occidentale. Plus tard, en 1850, ii je ne me trompe , il fut gracie avec quelques autres , parce qu ; apres la guerre qui eclata entre les Turcs et les Tartares, ces Chretiens exiles se trouverent sur le territoire des Tartares vainqueurs. J avais une lecon de lecture continuelle, quand en le regardant, je dechiffrais plus ou moins nettement sur sa joue le mot chretieii en trois caractercs chinois graves a force de
coups d^aiguille, outrage qu on lui avait inflige au moment de son exil. (Dnrant mon sejour pres du tribunal de Si~gan-fu, j ai vu plus d une fois comment on grave ainsi des caracteres sur le visage des criminels). J eus aussi la consolation d entretenir d autres confesseurs de Jesus-Christ qui portaient les memes empreintes, plusieurs fois, mais assez rarement; car, quand ils venaicnt, ils venaient en cachette, comme tons les autres chretieu&^awig e^ref connus comme tels; les satellites rnes gardiens etaient loin de ne pas etrc contents, attendu qu ils recevaient des sapeques en recompense du the qu ils me passaient, et si huit "^MieM^j^Ujfgf^^eonlaient sans que personne vint, ils me disaient -. " Comment n y a-t-il pas des etrangers qui viennent vous voir, 6
maitre? II y a encore dans la ville de Si-gnn-fu , clicz line famille tartare, une veuve tres-pieuse, de la province de Ilu-pe, nominee Lieu et exilee durant la menie persecution. J avais connu cette sainte femme les annees precedentes dans la mission de Si-gan-fu. Quoiqu elle cut ete exilee comme cliretienne, elle sut si bien des le principe par sa belle et sainte conduite se concilier Faffection de toute cette famille tartare , que jamais on ne Fempecha de pratiquer tous ses actes de religion; elle pouvait, au contraire, aller ou elle voulait, parce qu elle tint lieu de nourrice aux petits enfants de la maison. On ne saurait vraiment trop loner cette femme forte, qu on voit , avec Fagrement de notre Vicaire Apostolique, dont elle recoit des remedes gratuits , se transporter dans Forphelinat public et en d autres lieux comme medecin, baptiser les enfants des gentils en danger de mort , et procurer ainsi chaque annee a des centaines d ames la gloire eternelle du Paradis, sans que les payens s en montrent le moins du monde contraries ; au contraire , d apres ce que j ai appris, bien des families savent que cette femme fait la baptiseuse, et si leurs enfants tombent malades, elles Fenvoient aussitofc guerir, en la priant de vouloir bien aller les baptiser, dans Fespoir qu ils pourront par la reception du bapteme obtenir la guerison de la maladie corporelle. Or cette sainte femme me fit dire qu elle voulait absolument venir au tribunal pour me voir; mais je ne le lui permis jamais, de peur de donner occasion aux satellites payens de dire des sottises, dans les circonstances faclieuses et critiques ou nous nous trouvions; je lui representais d ailleurs que ce n etait point necessaire et que le Seigneur lui tiendrait compte de ses bonnes intentions en lui accordant d autres consolations. Pres d un mois s etait passe, quand un soir je vois tout coup devant moi, tout honteux, tout humilie, Fapostat Pai-hoai qui me rapporte en detail tout ce que je viens de raconter; je lui fais les reprimandes qu il merite, je lui reproche vivement d avoir si froidement foule aux pieds le signe de sa Redemption, avant meme d ; avoir recu un soufflet. Pai-koai continua a venir me voir plusieurs fois ; mais Fautre apostat (Suen-Siu} se conforma exactement a Fordre que le mandarin Mao lui avait intime de ne plus mettre le pied devant moi. On etait au mois de novembre et le froid se faisait de plus en plus sentir sans qu on me rendit mes habillements et ines autres effets. Je fus done force de les
reclamer de nouveau , et cette fois j obtins la restitution au moins de mes vetements d hiver, de quelques onces d argent, de mon passe-port , et de rien de plus : tous mes autres effets. furent reteims au depot du tribunal. Quelques jours aprcs j( presentai une nouvelle supplique par laquelle j exposais que les quelques onces d ; argent qui m avaient etc restituees etaient cleja
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depensees, parce que j avais du payer des dettes contractees an
tribunal meme; que je priais en consequence le mandarin soit de,
me fournir les vivres necessaires , soit de me donner une somme
d argent moyennant laquelle je pourvoirais moi-meme a tout. De
3 k prime abord il fit semblant de ne point meme me connaitre, en
me demandant qui j etais? // Je suis Feuropeen retenu. //
,A.Que veux-tu? /. // Je prie le mandarin de lire ma suppli-
*3 111 1-11 v*J^ jfk. XI. ^/ 4 *. C* -J -I - 1 XX
que. a // Yeux-tu de Targent? // Oui , 6 mandarin ! Comment, toi European, n/en as-tu pas? // // Si j en avais, je n cn demanderais pas. // // Bien ! j en aviserai le grand man darin Ce-fu. " La dessus j attends pendant quelques semaines , mais en vain; je fis une nouvelle supplique sans plus de succes; a la fin, pour parvenir au moins a intimider mes Chinois, j eus recours a un expedient : a la supplique que je presentai je joignis une lettre adressee au consul de Trance a Sang-hai, priant les mandarins de vouloir bien la transmettre a destination. // Que veulent dire ces liierogl} 7 piies? // // C est une lettre que j adresse u mon consul a Sang-hai; je vous prie de la lui envoyer. // , n ^j]|Durquoi faire? Je vous ai maintes fois prie de me fournir les vivres necessaires, et vous ne vous en souciez pas; je le demande done a mon consul et je suis sur d etre eeoute"; encore une fois je vous prie de lui envoyer ma lettre. // /, Que lui dis-tu de plus? // // Je dis de plus que je suis injustement |; retenu ici, et voila tout. // // Bien; de moi-meme je ne puis faire quoi que ce soit; j en aviserai le grand homme de Si-gan-fu. .Mcmc aprcs cette tentative, je ne rocus pas meme un vcn. dVuu des mandarins de Si-gan-fu-, dans tout le cours dcs seize mois que je i us retenu an tribunal, (It; sorto cjiio, suivant Favi^ d autrcs chretien^, je nc presentai plus de s appliques puisqu on Wjffltii -tfjiffly&l^ ..1 inutilite. ITailleurs le principal n etait vfei ^B^te ^ ar durant tout ce lem P s la j en i us affSndamn^ii^^r.^^^, Fexcellent Mgr Ephise Cbiais , Yicaire
f lcr des scours clmritables de beaucoup
d autres chretienies : le principal etait de pousser les mandarins a trailer et terminer mon affaire. Nous etions au saint jour de Noel, et plusieurs malfaiteurs devaient etre executes; la cour du pretoire etait toute pleine de curieux, comme il arrive chaque fois qu il y a une execution. Je m approche de la fenetre, parce que les satellites mes gardiens avaient ferme la porte au dehors, pour voir ce que signifiait un si grand concours de peuple , et voila que j entends au dehors ces paroles : C est aujourct hui qu on va couper la tete a FEuropeen enferme dans cette chambre. n Ce qui me le faisait surtout croire, c etait le redoublement de vigilance des satellites a ma porte. Je rentrai done au centre de la piece avec cette pensee : // Yoici le dernier jour de ma vie ! // Et je recommandais mon ame a Dieu, priant Jesus de me remettre tous les peches que j avais commis. Je fis ensuite part de mes impressions au venerable T am , ce vieux confesseur de Jesus-Christ : // Ne craignez rien, Pere, me dit-il, ^execution qui aura lieu aujourd hui ne sera certainement pas pour vous; quel crime a commis Yotre Paternite pour qu on lui coupe la tete? Celui d etre europeen ! Non, Pere, non; TEmpereur n osera jamais vous tuer, vous europeen, et les mandarins Toseront bien moms encore. D ailleurs, suivant le code civil chinois, quand on doit faire mourir quelqu un, on doit laisser un intervalle de cent jours entre le dernier interrogatoire et F execution de la sentence ; enfin, fut-il vrai qu^on vous coupat la tete , Votre Paternite ne devrait-elle pas plutot se rejouir de la grace et de riionneur que vous auriez d etre compte au norabre des mar tyrs ? Votre Paternite ne devrait-elle pas plutot se feliciter vivement dialler si vite et tout droit gouter les douccs delices du Paradis, en quittant cette vallee pleine de toutes sortes de miseres. Je desirais obtenir de Dieu cette grace, c est-a-clire d etre mis a mort. mais. malheureux que ie suis. je n cn ai pas ete
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juge digne ! // C est ainsi que ce venerable vieillard me faisait un veritable seimou; j eprouvais un charme indicible a .-! enten dre : n^etait-il pas trois fois heureux ! Moi, je vivais encore, je jouissais d une sante excellente, mais ce faux bruit de ma mort oil de mon execution circulait de toutes parts, surtout dans le Chou-zu-Jden , ou tout le monde disait, comme dans la capitale, qu on avait coupe la tete a ce chef de brigands pris pendant la septieme lune a I* embouchure du, jleuve noir (ce bruit avait
ete repandu par les satellites) et en confirmation de ce recit , on ajoutait que cette tete restait pendue a la, porte oecidentale de Si-gan-fu. Aussi, pour s assurer du fait, des Chretiens venaient-ils me me de pays eloignes, et Fapostat Pai-Jtoai, qui se trouvait parmi eux, disait qvve chez lui tons les paycns racontaient la chose comme tres-certaine. Ces chretiens furent done tres-satisfaits de recevoir la benediction d un pretre mort-vivant. in Dans le cours des deux mois de Janvier et de fevrier (12 e et l re lune) les mandarins de Si-gan-fu, du plus petit au plus grand, furent tous changes. Quelque temps apres je me proposal de reiterer mes suppliques; mais les chretiens m en dissuaderent, affirmant que les mandarins nouvellement venus etaient mauvais, et que dans les conjunctures critiques du temps il ne fallait pas les irriter, mais attendre encore un peu jusqu a ce qu on vit la touruure des affaires. (On disait communement que les rebelles du Quan-Si etaient sur le point de venir a Si-gan-fu, et deja depuis la huitieme lune de ?annee derniere, apres Fechauffouree des Turcs arrivee au tribunal de Cia-gan-kien , pres du tiers de la population avait emigre). Enferme comme je Fetais, je ne pouvais savoir d une maniere positive ce qui se passait au-dehors. Convient-il d^attendre? me dis-je. Eh bien ! attendons. Au mois de juillet (a la septieme lune) Fexiguite de mon logement,, jointe a une chaleur excessive, me fit tomber graveinent malade , et les deux satellites qui me gardaient et repondaient de moi , craignant que je ne mourusse, en donnerent avis aux chefs des satellites, et ceux-ci au mandarin de Clam-gan, alors Chao. Ce grand homme attendit que je fusse gueri , sans rien faire , bien entendu , pour ma guerison (contrairement a ce qu on fait Iti meme pour les condamnes a mort). Quand je me fus retabli de mon mieux, le mandarin Chao me fit appekr, et cela parce que, comme je Fai su depuis, ses femmes, qui n etaient pas peu nonibreuses, desiraient cxtremement voir pour la premiere fois un visage europeen. Arrive devant lui, au milieu des gens de sa maison et de quclques satellites, apres le ceremonial chinois, je restai debout et subis le meme interrogatoire que les precedents, quoique moins long. Le mandarin, ayant lu ma carte de siirete, la traita plus mal encore que ne Favaient fait les autres manda rins, tellement qu il detruisit presque Fempreinte des sceaux. Alors je lui dis avec une soite de colere : // Je vous prie, man-
darin, de respecter un pen ce papier ; vous vovez qu il porte le
sceau et les emblemes du souverain ck la Prance. moD maitre. //
>j qii r.|Ti
a Quel sceau? Quel sceau? // repondit-il. // Si, repris-je,
mandarin, vous etiez alle, ie ne dis pas en Europe, mais au
moins dans Fun des cinq ports, ou resident les Europeens, vous
tiendriez un autre kngage et en outre vous me traiteriez differemment. // Oui sans doute, repliqua-t-il, j irais en Europe pour ne plus m en retourner! Ou bien, j irais a Canton ou a Sang-kai , ami de me joindre aux rebelles et de me revolter contre mon Empereur! // n Je ne sais comment je dois repondre a vos paroles, lui dis-je; cependant je puis declarer que vous ne parlez si sottement que parce que vous n etes jamais sorti de chez vous (ce mandarin etait de la province du Xam-Si). La liberte de mon langas;e le facha : Pense done et observe en
quel lieu tu te trouves, me dit-il. Pevant le mandarin , repondis-je, et je ne sais pour quel delit ! // // Si tu es devant le mandarin, tu dois rester a genoux ; car telle est la regie chez nous chinois, que lorsqu\in homme du peuple, quelqu ii soit, a une cause ou une affaire a traiter avec le mandarin , il doit rester agenouille; toi, pourquoi done ne plies-tu pas les ge noux? // // Je ne suis pas un homme du peuple, repliquai-je; par la dignite dont je suis revetu, je suis tres-noble et uiille fois plus grand que toi; je ne suis pas chinois; je ne suis coupable d aucun delit; je ne dois done pas rester agenouille (ici le mandarin eleva la voix en me menacant comine pour rn intimider; mais voulant aboutir a un resultat, je tins bon)., ; ^ Bientot Chao reprit en fureur : // Mais si tu n es pas chinois, pourquoi portes-tu le costume chinois , au lieu de vetements europeens? Done si tu ressembles aux chinois, tu dois comme eux plover les genoux ici ! // Mandarin, je vois que vous avez oublie le proverbe : dum Romas eris , romano vivito more (quand vous etes a Rome, suivez les usages de Borne), proverbe aussi tres-vulgaire en Chine; quant au costume chinois que je porte, si vous voulez qu il soit pose a tcrre devant vous, je \ y poserai (et a Tinstant je commencai a me deboutonner, tandis que les gens de la maison et les satellites riaient sous, cape); mais que, comme europeen, je doive rester ici a genoux, cela ne sera jamais. // A ces mots le grand homme se ive tout irrite de son siege, prend sa pipe et se met a se promener. Puis il se
rassied et me dit : // Mais n es-tu pas celui qui a etc puis Tan dernier dans telle pagode de Chou-zu-Men? // // Non, repondis-je ; je ue suis jamais entre dans urie pagode , je n aurais eu qu y faire. // Alors il dit aux assistants, en voulant parler de moi d une maniere injurieuse : // Je ne savais qu il y eut dans ma juridiction un etre si precieux! // II se mit ensuite a demander combien de temps j etais au pretoire ; quand j avais etc pris; en quel lieu et pour quel motif; a la fin il me congedia, en me renvoyant dans la meme chambre, et m annoncant qu il adresserait sans delai son rapport aux magistrats superieurs, comme il le fit, sauf a ajouter aux pieces da proces ces quatre mots sur mon compte : Sei t ien-chu-Kwo (voleur, assassin, chretien rebelle, et tout ce qu il y a de pis encore). Apres tout cela, j attendis inutilement que le grand mandarin Ce-fu me fit appeler, II y avait deja longtemps que j adressais des instances reiterees a Mgr Ephise, ^excellent prelat dont j ai parle plus haut, pour qu il cut la bonte d envoyer a Sang-hai une personne chargee de transmettre au tribunal de la Legation francaise la triste nouvelle de mon arrestation et de mon injuste detention, et en meme temps de solliciter ^intervention du consul, afin de me voir bientot arrache des mains de ces vrais ministres du demon. Dans les derniers jours du mois de mai 1854 Mgr depecha enfin un chretien a Sang-kai. Ne le voyant pas revenir, mille pensees sinistres se presentaient a mon esprit, ainsi qu a celui de Mgr et des autres Chretiens; qui sait, nous deinandions-nous , si, lui aussi , il n a pas ete arrete et jete en prison, soit dans Faller, soit au retour? Qui sait s il a pu arriver a Sang-hai ? Qui sait s il est encore vivant? Tandis qae je me livrais a ces craintes de quelque evenement facheux, je fus force d envoyer de nouveaux mes lettres a Sang-hai, a Finsu de Monseigneur, par Toccasion d un marchand idolatre qui se rendait dans la capitale de la province du Kiam-nan. JIf(
J etais ainsi dans Fattente, quand le 1" novembre, le 11 de la neuvieme June, je fus appele a Timproviste par le mandarin de Bi-gan-fu , qui se nommait 7-u. (Les trois mandarins qui m interrogerent etaient tons de la province de Xan-Si). A mon arrivee, les satellites, comme de coutume , me crierent de me mettre a genoux; mm s les mandarins, informes peut-etre de ce qui s etait passe au tribunal de Ciain-gan-Jiien, dirent : pour-
quoi crier ainsi, puisque ce maitre ne vent point segenoux? // De sorte qu apres le ceremonial ordinaire auquel j avais appris a me resigner, je restai debout; mais<avant tout je presentai mon passe- port a moitie dechire ; les mandarins le luren-t, le retinrent au tribunal et en firent une copie ad perpetuam reimemoriam. Les questions qui rne furent posees etaienfc presque les memes qui m avaient ete faites auparavant ; mais ils insisterent beaucoup, cette fois et deux autres fois, pour savoir combien de noms je prenais. J ai un seul nom^>## c mm plusieurs, repondis-je; mon nom en chinois est celui que vous voyez porte au passe-port. Quant au norn dont on m appelle en Europe, il est inutile de vous le dire, puisque vous ne sauriez en dettx mois apprendre a le prononcer! // J eus beau demander ensuite a aller habiter chez des chretiens ou dans une hotellerie; j eus beau demander des vivres : on me dit settlement, quant a ce dernier article, qu on me donnerait de la graisse de pore (phrase injurieuse chez les payens). Je fus done reconduit au tribunal de Ciam-gan-kien et enferme dans la meme piece enfumee. Le 12 du meine mois (le 22 de la meme lune), je fus appele une seconde fois et interroge par les trois memes mandarins; la premiere question qu on m adressa fut celle-ci : tu as done un seul nom en chinois, et non plusieurs? // // Oui, j ai un seul nom, et c est celui que vous connaissez; je n ai point d autres noms. //
// Mais ton nom europeen, quelle signification a-t-il?*iwa^ 11 C est un nom propre d homme ; je ne sais quelle signification il peut avoir en chinois. // Ecris ton nom. // Je ne puis Fecrire. // Pourquoi? Parce que je n ai ni plume, ni papier europeen. Ne pourrais-tu pas Fecrire avec notre pinceau chinois ? Votre pinceau chinois est bon pour tracer des caracteres chinois, mais non pour ecrire des lettres europeennes Sais-tu tracer des caracteres chinois ? Un peu Pas tant de paroles 1 Si tu ne sais ecrire bien avec notre pinceau, tu ecriras mal, mais il faut que tu ecrives ton nom europeen.
Je Fai ecrit. Des quatre syllabes dont ton nom S&rafino (Seraphin) est compose, les mandarins en ont fait en chinois Se-la-fi-no; ce nom n a pas de sens ! Sans doute, il n a pas de sens chez vous Chinois qui ne savez rien de notre religion; mais pour nous chretiens europeens il a le sens le plus sublime!
Lequel ? Celui d ange (et mes chinois de rire a gorge de-
ployee). C est done la ton nom europeen? Oui. A la fin, ne pouvant tirer de rnoi Tien de plus, le premier de ces irois mandarins ordonna a un secretaire d ecrire en chinois ces trois * caracteres : Fam-to-te , earacteres qui pour nos chretiens signi&eiitjtjreire, du nom de Fam, mais dont les Chinois idolatres ne connaissent pas. la signification. On me presenta ensuite Fecrit, ft 1 on mo demanda si je eonnaissais ct ire personne ? En me voyant presenter ce nom, je me dis aussitot : comment les man darins connaissent-ils ce nom, qui est aussi le mien? Peut-etre 1 ont-ils vu dans les livres des chretiens; on bien peut-etre quelque chretien le leur a-t-il revele ! Alors j ajoutai tout haut : // Ce nom est aussi le mien; cette personne dont vous me parlez, tf^&lflQoi^hffctfDlComment ! nous t avons demancle mille fois si |$3&vais plusieurs noms, et tu as toujours repondu que tu en as un seul : tu as done deux noms? Or, cela ne pouvant etre, ou ton veritable nom nVst pas celui qu indiquo Ion passe-port, ou il y a dans cette province un autre europeen de ce nom. Mandarins, repondis-je, mon nom en chinois est celui que vous jivez vu (tans mon passe-port, < t celui-la seul ; mon iiom europt-en, je vous I ai (lit egalement, qnuiquc" je ne i ai(! pas eerit : ffiSfldfejsi /earacteres to-te designant la dignite , la puissance, Fautorite ; quiconque peut faire une mission s appelle to-te; or j ai la dignite qui m autorise a faire des missions; e est ainsi qw=e\.JQ iii/^ppelle to-te t de meme que chez vous le mandarin s appL-lle c.e-hien t c^/ a, fu-(v, etc. Telle est, en r^aliti -, Texjiressiou exaete par laquellc tous mes chretiens me designent tl ordinaire, en y ajoutant le nom de Faw, conirnc vous 1 avez ecrit : Faiii-Lo-ic. Tu-cs done mandarin? Combien de grades ns-tu r A quelle dignite des mandarins correspond la tienne ( on me faisait, bien entendu, ces questions, en riant)? Je ne sais pas. precisement a quelles de vos dignites correspond la mienne; j^ai recu sept ordres ou grades, comme vous voulez les appeler; chez vous Chinois moins on a de grades, plus grande est la dignite; ehez nous Europeens Vest tout le contraire. Ta dignite est done importante? Tous dites la verite. // Les mandarins voulaient continuer u m^interroger, mais j ; etais vraiment fatigue et ennuye, de sorte que je dis : // mandarins, je suis si faible Qu^ij^uBeeij^ denrj^kiSB Capable de me tenir debout ; si vous desirez prolonger mon interrogatoire , faites moi apporter rm
siege et je vous satisferai. // Cette observation leur fit jeter des eclats de rire fou. // Soit; tu ne sais plus te tenir clebout? Eh bien ! va te reposer, et ensuite nous t appellerons de nouveau, // me dirent-ils. Je fus, en consequence, introduit dans une salle ou on me laissa quelques instants. Puis on vint m avertir que les mandarins, etant fort occupes ce jour-Id, ne ponvaient continuer a m interrogrr, mais qu on me rappellerait quelques jours plus tarcl, et la dessas on me ramena dans mon logement de Ciam-gan-hien.
Je ne savais a quoi attribuer ces investigations si minutieuses sur mon nom, quand le deuxieme on troisieme jour vint me trouver un chretien dont j ai parle plus haut, le pieux Chou-zii-lm , qui a des rapports avec quelques mandarins. // Pere, me dit il, j ai appris qu il est arrive du Kiam-vcm nne lettre adressee a Fu-te (intendant de la province de Xen-Si, surncmme Uam) et que les europeens exigent qu on leur reinette votre personne. // Cela me fit comprendre d ou venait cet interrogatoire minutienx sur mon nom. Le chretien envoye par Monseigneur avait done ceriainemt-nt atteint Sang-hai; mais cet homme , trop stuplde, n etait pas venu, avant de partir, me demander sous quel nom chinois favais etc desisne dans ma carte de surete: arrive a
Sang-hai, il dut naturellement dire qu un Pere Europeen , nomme Fam, avait etc pris, etc. Et si les Europeens lui demanderent comment ce Pere Fam se nommait en chinois, puisque certain empnt il Fignorait, il dut repondre :je ne sals pas, et Sc tirer cVembarras en disant : Fam-xen-fii. De la de nouvelles difficuUes. Comment le consul de Prance, M r B. Edan, FAmiral, Son Excellence M r A. Laguere, auxquels surtout je dois ma delivrance, pouvaient-ils ecrire an Fu-te de la province du Kiamnan, et ceux-ci au Fu-te du Xen-Si, ne connaissant mon nom ni en chinois, ni dans une langue europeenne? Ces quatre caracteres chinois : Xen-fu,-to-te 3 ont aussi la signification depretre, mais comme les deux derniers sont en cliinois plus releves que les premiers, la lettre port-ait qu/il se trouyait depuis plusieurs aniiees dans la province de Xen-Si un enropeen nomme Faitito-te } et que les mandarins du pays voulussent bien le reconduire au plus tot a Sang-hai. Par bonheur le F-u-te de la province du Kiam-nan se trouvait alors a Sang-hai, et par suite la chose fut plus fac.L; et plus sure. Je sais graiidement redevable, pour
les peines qu ils se sont donnees en ma faveur, pres de la Lega tion franchise a Sang-hai, a deux excellents prelats, Mgr Francois-Xavier Maresca, administrateur du diocese de Nankin, et Mgr Celestin Spelta, coadjuteur. Les mandarins de la province de Xen-Si, qui n avaient aucune idee de notre religion et paraissaient fondes a soupconner que le nom porte dans le passe-port et le nom indique dans la lettre du fu-te de la province du Kian-nam s appliquaient a deux personnes differentes, devaient naturellement multiplier les interrogatoires. D ailleurs les man darins du Xen~Si ne consentirent jamais a me dire qu ils avaient recu une lettre du Kian-nam; je ne le sus positivement que lors de mon arrivee a Sang-hai. Le 20 du meme mois de novembre (le l er de la dixieme lune) je fus appele pour la troisieme fois, encore par les meraes trois mandarins. Quand je fus en leur pre sence, ils me parlerent en ces termes : // Ces deux noms sont done egalement les tiens ? Oui , ces noms sont les miens ; mais a quoi bon ; mandarins, tant de questions? Suis-je ou ne suis-je pas Europeen? Comme Europeen je suis venu ici uniquement pour propager la religion chretienne. Me recevez-vous ou ne me recevez-vous pas? Si vous me recevez, laissez-moi aller pres de mes chretiens ; si vous ne me recevez pas, reconduisez-moi pres de mon consul a Sang-hai. /< A cela ils reporidirent : // Maitre, nous te le disons ouvertement a cette heure : nous devons te reconduire a Sang-hai ; nous ne t y avons pas reconduit plus tot , parce que la route, qui est si longue, n etait pas sure; mais maintenant qu elle presente moins de dangers, nous allons le faire. Ne te plains done pas, et souviens-toi bien qu il ne faut pas que tu songes a rentrer dans Finterienr de notre empire. Si vous me ramenez a Sang hai, repondis-je, je vous en remercie; mais tenez pour certain que je reviendrai. Ensuit.e je vous demande pourquoi vous m avez fait subir tant d injures, tant de souffaances, tant de vexations? Pourquoi vous m avez battu et mis en prison? Tu n as pas souffert, pas recu d injures. Du reste, les satellites qui devaient etre punis , Font ete; ne te plains done pas. Comment, je n ai pas souffert! Sans parler de cette prison abjecte ou j ai ete battu pour la premiere fois, n est-ce point souffrir que d etre enferme" pen dant seize rnois dans cette horrible piece, sinon pire, certainement non meilleure qu une prison ? Cette piece n est point
une prison, c est un endroit choisi. Si pour vous ce n cst point line prison, pour moi elle a ete un lieu de detention. De plus, n avaient ete quelques chretiens bienfaisants qui m ont fourni des vivres et des vetements, n ayant recu de vous, malgre ines prieres reiterees, ni une sapeque ni un verre d eau, je serais a Fheure qu il est mort de faim ou de froid! Qui aurait pu supposer qu un Europeen, etant conime tu Fes depuis longtemps loin de son pays, nianquerait d argent? C est precisement paree que je me trouve depuis longtemps loin de mon pays que je n ai plus d argent ; si j en avais eu , je me serais bien garde de vous en demander. Certainement vous tiendrez toujours le meme langage ; vous persisterez a dire que je n^ai pas souffert et qu on ne m/a pas reconduit plus tot a Sang-hai, a cause des troubles; je vois bien que je perdrais mon temps a vous demander raison de tout cela; mais je le demandcrai a Sang-kai , quand j aurai vu mon consul, n en doutezpas! Maitre, ne songe pas a te plaindre : voici tes effets -, dis-nous s il y manque quelque chose. // Les mandarins voulurent m entendre lire les livres europeens; ils voulurent ensuite que je me revetisse des ornements sacerdotaux, et m observant attentivement, me toisant des pieds a la tete dans cet accoutrement, ils se disaient a mi-voix : // Yraiment il faut que cet homme jouisse d une grande dignite! : Quand j eus quitte les ornements : Maitre, me dirent-ils, fais tes preparatifs; car sous peu de jours tu devras te mettre en route. // Mais comment voyagerons-nous? repliquai-je. Je suis incapable de marcher, et d ailleurs je n ai pas les vetements necessaires. // La dessus ils me donnerent ving-t onces d argent pour que je me procurasse des vetements et s offrirent^ me donner un chariot en route. / Soit, dis-je, le chariot servira pour transporter mon bagage mais a moi il me faut une litiere ; autrement je ne partirai pas. Eh bien! on te donnera et une litiere et des chariots et des chevaux. En outre, dans le cours du voyage tu seras bien traite , quant a la nourriture, par toutes les autorites; afin que tu n aies pas le moindre desagrement, on te donnera pour compagnon de voyage un mandarin qui est du pays , c est-a-dire de la province du Kiano/am. n Et les choses se passerent ainsi. ^Q\
Quand tous les bagages eurent ete a dresses au Yicaire Apostolique, le 5 decembre 1854 (le 16 de la dixieme lunc) nous
nous mimes en voyage, moi, un pieton et cinq porteurs de la litiere, puis le mandarin avec deux de ses domestiques , un soldat et deux courriers a cheval, charges des lettres ; au total treize persoimes. Mais le soldat et les deux courriers etaicnt changes tie ville en ville. Enfin, grace a Dieu, le 1 fevrier de Fannee courante (1855) ou le 5 de la premiere lune de la cinquieme annee du regne de Xien-fam, Fempereur actuel, je parvins a Sang-kai.
Quoique le voyage ne se soit pas passe trop bien, parce que le mandarin qui m accompagnait ne le faisait que par un cupide calcul et voulait en quelque sorte se poser en maitre, je n ai pas eu trop a m en plaindre, et Dieu merci, j ai joui et je jouis tonjours d une bonne saute.
Dans Fannee qui a precede mon arrestation et dans une autre ville, dite Lin-tum-kien , peu eloignee de Si-gan-fu, le chef-lieu ou capitale, les satellites prirent pour motif de religion un jeune chretien, qui, apres avoir ete battu et avoir essuye mille vexa tions, fut retenu plus d un an en prison. Mgr lui envoya un pretre chinois pour recevoir sa confession et Fencourager a se montrer brave et intrepide soldat de Jesus-Christ. A la fin, le mandarin voyant qu il perdait avec ce chretien son temps et ses paroles, le trouvant resolu a ne point apostasier, c est-a-dire a, ne point fouler aux pieds la Croix , imagina cet expedient. // Tu ne veux done, dit-il au jeune confesseur, fouler aux pieds la Croix, ne fut-ce qu un instant ? Non, repondit le chretien, je ne puis commettre un si grand mal. Eh bien! je ferai en sorte que tu doives, meme malgre toi, la fouler aux pieds tant que tu vivras ; /> et a la suite de cette menace , le mandarin ordonna qu au moyen d 7 un couteau bien affile on incisat sur la plante des pieds du chretien deux croix qui en couvraient toute 1 etendue. Avec ces empreintes, celui-ci obtint Fautorisation de rentrer dans ses foyers. Yoila pourtant ou va, meme de nos jours, la barbaric des mandarins que la distance met a Fabri des boulets du canon europeen !
Aussi pendant le temps que j etais retenu an tribunal , ou vit dans une autre ville, nommee Fu-fam-Kien, distante de Si-gan-fa de deux journees de marche au moins , les payens accuserent tons les Chretiens d un village du nom de Lu-kla-pn, parce que dans une pagode voisine on avait trouve les idole^
manquant soit d un pied, soit d un ceil. Les enfants payens, qui etaient peut-etre les seuls coupables du fait , Fimputerent aux enfants chretiens, et en consequence, le kien , qu on m a dit etre tartare, fit trainer en prison par ses satellites dix ou douze chretiens, comme chefs de ce village. Ils recurent plusieurs fois-une violente bastonnade, parce qu ils refusaieHt d/bjbeir au mandarin, qui voulait aussi les faire apostasier; apres deux mois d ernprisonnement, comme une epidemic mortelie se declare dans la prison, ils furent rendus a leur famille, sauf a etre rappeles devant les juges. On les rappela en effet, et au moment ou je quittais la capitale de la province, ils etaient incarceres, suivant , que me le raconta un pieux chretien. II y avait parmi eux uu zele et savant vieillard de plus de soixante-dix an % qui toutefois jie recut pas la bastonnade : tant le mandarin fut emerveille de son rare savoir et de sa vraie candeur ! Je ne sais comment aura fini cette affaire ; pas tres-bien peut-etre, a considerer les precedents; j ai plutot lieu de croire qu elle n est pas encore videe,
Voila dans quel triste etat se trouve notre province du Xen-Si-, cependant nous esperons dans le Seigneur qu a Tavenir les choses iront mieux.
Les pretres europeens , non compris Monseigneggi,j fj sj)$! ., en tres-petit nombre, quatre seulement : il n y en a que trois qui fassent des Missions; le T. E. P. Louis de San-Giusto reste au seminaire, ou il est fort occupe. La moisson est abondante; on a done, au Xen-Si plus qu ailleurs , un grand besoin de Mis-
sionnaires* sffimor! 9 iniv aupi Jfirn
Maintenant il est temps que je m arrete, en vous demandant la benediction seraphique avec des sentiments de profond respect et de haute veneration, et en me disant ifoniolii B! Bfiq omarn
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obeissant serviteur et fitf^ 1 9(i li^op Jiliuoq^, joifo ol r;Ifn no brmup te t 8^q
Sang^ai (Chine), $^frlv}&m$^ 1 ^ n 8b f 9ljon jffjsrroD lib seimsiirig*/ inq norir>niGFo3i silorr sarir^bvi/onsT
*t :;Nousavons la douleur Cannoneer que ce digne Missionnaire Franciscain vientde passer a une vie meilleure,; jjq gnohlJB ajjol
PALESTINE
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Quelques mots sur un jeune homme , naguere eleve &%>tf$plj$ge
BTuaianlq jays- xranciscain a Alep. ^o ^nahsiifo ssirob
u/3 ifi>d$?3Ji) trouvait un jeune homme natif do Tripoli en rf Syr&, domicilie a Alexandrette, grec-schismatique de religion et, age do treize ans environ; ses parents 1 avaient envoye en ce college a la fin d avril 186:2. C etait un jeune homme d un caractere tres-docilo et enclin a la piete. Aussi fut-il facilement enclin a s eprendre de toutes les beautes du catholicisme et a en goiter toutes les douceurs, et cela d autaut plus naturellement que des les premiers temps de son sejour a Alexandrette, il etait accoutume a fre quenter Feglise des catholiques et a j assister aux saints offices. C est pourquoi il demeurait a peine dans notre college , qu il commenca a exprimer le desir qu il avait de devenir catholique, et qu^il en sollicitait la realisation par de frequentes et ardentrs prieres. Nous resistames toujours a ses instances, voulant qu au prealable il demandat a ses parents Tautorisation d embrasser le catholicisme. A la fin voj^ant qu il ne pouvait rien obtenir do nous, il prit le parti d ecrire a ses parents pour implorer cettc; autorisation. Us ne repondirent rien a une proposition qui lour paraissait sacrilege; mais ils ecrivirent sur-le-champ a leiueveque residant a Alep, afin que sous ce faux pretexte il reprit adroitement leur fils et le renvoyat dans sa famille. En eifet le jour de 1 Ascension (ce fut en 1863 le 14 mai), un pretre schismatique vint au college reclamer le jeune homme au nom de Teveque, sous pretexte qu il avait a lui communiquer plusienrs nouvelles concernant les siens. Comme nous ne soupconnions meme pas la moindre faute ou la moindre fourberie , nous remimes notrc eleve, ne doutant point qu il ne rentrat le soir au college. Mais il en fut autrement; le jeune grec ne revint pas, et quand on alia le chercher, on repondit qu il ne retournerait plus au college. Ne connaissant pas encore tous les details de 1 affaire, et voulant d aillcurs venger 1 afi ront fait n, notre maison par 1 enlevement subreptice d un eleve , nous
renouvelames notre reclamation par 1 entremise du consulai. Mais tout fut inutile : on osa rcpousser notre demande par un refus absolu. Nous aurions pu aller plus loin et recourir a la
force ; mais afm d eviter pour lors de plus grands maux , on jugea convenable de surseoir, et d attendre des informations precises sur le fait. Quand on se les fut procurees, quand nous connumes tout le manege secret qui s etait passe entre les parents du jeune hpnime et Feveque, il nous fallut renoncer a tout espoir et abandonner Faffaire entre les mains de la Providence. Notre
eleve fut renvoye par Feveque au sein de sa famille; fasse Dieu qu il persevere dans son projet et qu il F execute a un age plus mur !
Au Reverendissime Pere SERAPHIN MILANI, gardlen de Terre- Sainte, rappovl sur les deux jeunes Narif, eleves du college de Terre-Sainte a Alep.
AUp, 20 aout 1864.
En 1856 un grec schismatique demeurant a Tripoli en Syrie et nomme Jacques Narif, reste veuf de sa femme et pauvre du cote des biens de la fortune, resolut de se decharger de deux de ses petits enfants, qui se nomma i- ent Fun Jean, dans sa huitieme annee environ ; Fautre, Donat, age de pres de six ans. Ne trouvant point parmi ses coreligionnaires la generosite de la cbarite catholique, il eut recours aux fils de S fc Francois auxquels il confia ses enfants en les plaeant a Fecole de Terre-Sainte existante en cette ville et il protesta a differentes reprises devant le superieur de la maison qu il entendait les donner a la Terre- Sainte et lui transferer ses droits paternels. C^est ce qui resulte de la declaration des jeunes gens eux-memes ainsi que d ; une lettre ecrite au P. Directeur du college de Terre-Sainte a Alep par le P. Benjamin Bernardini de Castelplanio , Missionnaire Apostolique et president de Fhospice de Terre-Sainte a Tripoli, en date du 11 mai 1864. Voici ses paroles : // Je vous dirai done qu en 1857, alors que je dus assumer la charge de cette paroisse avec la direction de Fhospice et des ecoles, les deux enfants dont il s agit etaient deja dans notre ecole arabe depuis pres <Tun an. Leur maitre Arabe m en fit Feioge, et quelque temps apres j eus la preuve evidente de leur docilite, de leur conduite respectueuse, de leur exactitude dans les exercices scholastiques , non moins que de leur zele constant au service de Feglise et de Fhospice , et je touchai de la main la verite du terooignage de leur maitre. Je dois meme ajouter que, quoiqu ils fussent nes et eleves dans
le schisme, ils avaienfc tant d ardeur pour ^instruction catholique, qu assez souvent ils surpassaient mome leurs camarades. En de nombreuses et diverses circonstances ils manifesterent le desir sincere de se faire catholiques; mais leur extreme jeunesse, jointe au danger manifeste qu ils couraient de se laisser sedtiire, porta a differer leur admission dans le sein de 1 Eglise, jusqu a ce que la Providence divine leur fournit le moyen dans ce respectable college de repondre a leur vocation.
Lorsque les Druses et les Musulmans deployment leur cruaute et leur ferocite centre les chretiens , surtout a Damas et au Liban, en Pannee 1860, la charite gene"reuse des societes Pies d Europe vint au secours de tant de inalheureux qui echappes comme par miracle au fer homicide, trainaient leurs jours dans la plus deplorable indigence. Mais la charite catliolique europeenne tourna specialement ses soins vers un nonibre incalculable d enfants prives de leurs parents qui avaient peri dans la per secution , en leur fournissant la nourriture , les vetements et ^instruction morale et scientifique dans des asiles ou des colleges, .ou on les preservait de ^indigence, de 1 oisivete et des delits de toute sorte. On recueillit aussi quelques uns de ces infortunes au college de Terre-Sainte d Alep, entr autres les deux jeunes Narif. Quoique ceux-ci ne fussent pas du nombre des victimes echappees a la persecution, ils meriterent d etre ranges parmi elles, d abord comme orphelins, puis, parce qu il s agissait de les arracher aux griff es d un monstre plus redoutable et plus mediant que la persecution, je veux dire du schisme grec dans lequel ils efcaient nes. 11 est vrai que ces societes de bienfaisance ayant cosse au bout de deux ans d envoyer les memes secours que par le passe, il fallut forcement rendre plusieurs de ces orphelins a leur famille; mais les deux Narif furent entretenus aux frais de la Terre-Sainte.
En effet ils furent en septembre 1861 envoyes a ce college avec le consentement de leur pere, ainsi qu^il resulte de Tattestation suivante :
.aawsuiooqaoi sjmbaoo iuol ob .aiiiio^ ( ^
.om-non -^^SJKlbfl DlEUj AINSI-SOIT-IL. ^
sb -is Q^l ^r^oli en Syrie, 16 septemlre 186L,rjp ne, -President et Cure Latin, declare avoir remis
entre les mains idtti-H; P. directeur de notre coll6ge u Alep ,
deux enfants grecs schismatiqucs , avec Fautorisation de leur pere, pour etre instmits dans ce college* Us s appellent Hanna ou Jean Narif . et Ualibe ou Donat Narif. En foi de quoi i ai
>J ll.3LlA.Ti u I
signe. baiLnoo
Fu. BENJAMIN BERNAKDINI.
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Missionnaire Ajpostolique et Cure.
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Du jour ou ils eurent le bonheur d etre recus dans ce college, ils se montrerent toujours tels que je les ai depeints. Le cadet, doue par le ciel de plus d intelligence et de capacite, figura toujours a la tete de sa classe soit dans le cours de Fannee soit aux jours des examens; et chaque annee il a obtenu les premiers prix tant pour sa conduite que pour Fetude et les exercices scolastiques. Leur conduite ne cessa d etre telle qu on n aurait pu soupconner leur condition religieuse, au point qu ils etaient regardes comme catholiques par leurs camarades, meme avant qu ils rentrassent formellement dans le sein de FEglise Romaine; ce quails desiraient de tout cceur et demandaient avec instances par des prieres reiterees. Mais une foule de raisons, que cliacun peut facilement imaginer, enexigeaient Fajournement. Cependant, comme nous voulions une fois ou Tautre les satisfaire, nous dumes nous munir de Tautorisation de leur pere, afin de parcr a toute eventualite facheuse. Nous ecrivimes done au B. P. Bernardin, et voici sa reponse :
// Je suis d avis que les deux enfants soient recus dans FEglise catholique. Pour moi je suis convaincu que s ils sont materiellement lieretiques, ils ne le sont pas formellement ____ Leur pere consent a ce qu ils deviennent catholiques et leur fait ses compliments. //
Apres avoir obtenu le consentement paternel et par suite des instances reiterees des enfants, preuves manifestos de leur constance et de leurs bonnes dispositions, non moins que de la grace divine qui les dirigeait, on les examina scrupuleusement sur leurs croyances catholiques, et on s assura qu ils se rendaient parfaitement compte de la faussete du schisme et de la verite du catholicisme ; on confera de Faffaire avec qui de droit, on commenca un cours d exercices spirituels, et enfin dans la soiree du 21 juin 1862, le P. Gaudens de Matelica , Directenr du college, Vice-cure latin en Fabsence du P. Cure, recut leur