TRES-REVEREND PERE MARCELLIN
Deux fails qui interessent nos sanctuaires et qui sont survenus en ces derniers temps pourront, si vous le jugez utile, trouver place dans les Annales des Missions Franciscaines que dirige Votre Paternite. Le premier remonte au mois d octobre dernier, et en voici le recit fidele.
Le pacha de Jerusalem est un homme anime de sentiments vraiment liberaux , il revele dans ses allures une education , plutot , a proprement parler, europeenne qu orientale. II faut dire que les rues de la ville sainte sont si etroites que les pietons trouvent a peine la place necessaire pour se garer, quand vient a passer un cheval ou qu on renconte des chameaux : ce qui arrive a chaque instant. Or, le pacha se servit des prisonniers pour abattre tous les longs tas de pierres qui encombraient les rues et enlever mille autres obstacles, escaliers, echoppes et baraques adosses a ces tas de pierres, tellement qu en deux ou trois jours tout fut si bien deblaye qu a voir un pareil travail on cut cru que c etait la destruction operee par Titus qui se renouvelait en partie. On voyait des maisons privees d escalier, des rez-de chaussee de boutiques eleves d un metre au-dessus du niveau des rues, des portes au-dessus desquelles on pouvait passer, quoiqu elles fussent fermees, tout en dcsordre et dans la confusion; mais le travail n en allait pas moins son train.
Les pelerins savaient qu on nepenetrait sur la place du Saint Sepulcre qu a la condition de se courber grandement pour passer sous une tres-petite porte, a 1 extremite de la place. II y en a beaucoup qui s y sont cogne la tete. Le pacha concut le projet d agrandir au moins la principale de ces portes, et de faire disparaitre ainsi les inconvenients qu elles presentaient. Mais comme il s agissait d une afFaire qui touchait a I eglise du Saint Se pulcre, il fallait s entendre avec les differentes communions qui y efficient. Aussitot les grecs schismatiques, toujours prets a usurper des droits dans les sanctuaires, flairant ces bonnes dispositions du pacha, ne se contenterent pas d approuver et de loucr son projet : ils sc chargerent eux-memes de renverser le mur, de donner a la nouvelle arcade et ?\ la nouvelle porte des
dimensions plus grandes, et ils executerent le tout en mi seul jour, quoique 1 ouvrage fut trcs-satisfaisant. Puis, ils vernisserent la nouvelie porte et y poserent une forte serrure en bois, afin de la fermer au moins la nuit.
Qui ne connaitrait pas la marche des choses en ce pays ne trouverait aucun mal a tout cela, mais il se tromperait. En Europe la theorie fas f aits accomplis semble nouvelie ; ici malheureusement elle est le droit supreme et irrevocable. Si un homme, par exemple, balaie deux on trois fois une place sans que personne le trouble dans cette operation, cela suffit pour prouver qne ce lieu est sa propriete, et c est precisement de cette maniere que les heretiques ont usurpe ce qui ne leur appartient pas.
II devint done necessaire pour nous et pour les Armeniens de protester solemnellement pendant les travaux, de recourir au consul de France, d appeler les Grecs a rendre compte, etc. etc. Par la le pacha meme fut amene a decider ces trois points : 1 ou que la porte serait retablie comme elle existait auparavant, de jouissance commune entre les trois communions ; 2o ou qu elle serait agrandie aux frais de toutes les trois ; 3o ou bien que le gouvernement prendrait ces frais a sa charge, en supprimant ce qu avaient fait les Grecs. Ceux-ci ne voulurent pas consentir a la seconde proposition, et il ne convenait pas au pacha de s arreter a la premiere; en consequence, il s en tint a la troisicme. Les magistrals se rendirent done sur les lieux, pour faire enlever en leur presence quelques pierres a la porte ; le lendemain ils chargerent des ouvriers de commencer la reconstruction, en la modifiant un pen, et maintenant on y passe a 1 aise, sans que les Grecs puissent en reclamer la possession exclusive. Si au contraire toutes ces dispositions u avaient pas etc prises, nous serious devenus les prisonniers des Grecs, nous aurions dependu d eux pour penetrer sur la place du Saint Sepulcre, comme nous dependons tous des Turcs pour entrer dans 1 eglise.
Voici le second fait qui est d une date plus recente. Dans la soiree du
9 decembre vers 10 heures de la nuit, un de nos janissaires vint trouver le
Keverendissirne Pere Custode pour lui donner cet avis : Querelle a
Betlilcem entre les Grecs et les Armeniens, pas avec les notres. Les Grecs
et les Armeniens jouent du baton dans le sanctuaire; les notres ont ferme leur
porte et les laissent faire. Le gardicn grec est grievement blesse a la tete, et
a moitic tue; mais il n est pas mort. Le sacristain grec a unbras casse, mais
il n est pas mort non plus. II y a encore d autres blesses : voila tout ce que
je sais. La cause de la rixc est une peinture encadree. A la reception de cette
cspecc de depeche telegraphique que nous transmettait un musulman notre
fidele serviteur qui avait ete informe de ce qui se passait par un message des
Armeniens de Bethleem, nous ne savions que resoudre, quandce meme janis-
saire se presenta de nouvcau avec notre drogman Pie Alonso et le drogman
des Armeniens. Ils nous confirmerent le premier recit et nous assurerent
qu aucun des notres n avait pris part a cette scene sauvagc. Cependant le
drogman Armenien, moine, apres avoir dit qu il avait deja fait envoyer sur les lieux une bonne troupe de soldats pour y mettre la paix, priait et conjurait le P. Custode de lui adjoindre notre drogman assurant qu il parvieudrait par son entremise a arranger les choses et a faire cesser les trou bles. Le P. Custode condescendit a cette demande et les deux drogmans partirent.
Le notre est un arabe catholique, jeune homme d un aspect imposant , au courant des affaires, plein de franchise et de dignite, tres-attache a la Terre- Sainte, qui a souvent eu a se tirer de difficultes du meme genre avec honneur et profit ; et comme il est aime du Pacha, il est craint, sans en etre, peut-on dire, moins estime et respecte de ceux qui le voient. Aussi le drogman Armenien 6tait-il convaincu qu avec son concours , il atteindrait au but desire.
En effet, a peine arriv6 et entre dans le sanctuaire, il y trouva les lits que les Armeniens avaient apportes pour monter la garde, et il supposa que les Grecs en avaient fait autant. Soutenu par 1 agent du gouvernement qui raccompagnait, Pie ordonna a ces sentmelles d enlever leurs lits et de se retirer dans leur convent respectif, et on lui obeit. II demanda ensuite a qui appartenait le tableau de 1 autel de la Nativite, tableau postiche, et apprenant qu il appartenait aux Grecs, il le detacha de sa propre main et le leur remit, eu leur enjoignant de 1 emporter, ce qu ils durent faire. Le sanctuaire une fois devenu libre, tout le monde alia dormir, et le tumulte cessa.
Le lendemain matin on visita les blesses, et en voici le nombre. II y avait des Armeniens blesses, cinq moines et cinq pelerins, et parmi eux trois hommes en danger ; outre huit grecs dont trois nioines et cinq pelerins ou domestiques, en total dix-huit. Les blesses furent transportes a Jerusalem et confies aux soins du mcdecin.
Quelle fut la cause de la querelle? Elle est tres-complexe. L autel de la Nativite (distinct de celui de la Creche, qui nous appartient exclusivement) est commun aux trois communions. Quand les Grecs y efficient, ils y placent un tableau qu ils y laissent taut que dure la ceremonie, et les Armeniens font de meme. Maintenant les Grecs voulaient 1 y laisser a demeure, pretendant en avoir le droit. Les Armeniens, arrives pour celebrer leurs offices, voulurent 1 enlever, les Grecs resisterent, et de la une lutte furieuse a coups de baton, comme on 1 a vu plus haut. L affaire etait importante : car si les Armeniens avaient cede deux ou trois fois, les Grecs auraient acquis un droit irr6vocable, et la lutte se fut engagee pent- etre entre ces derniers et nous. II vaut mieux que les choses se soient passees ainsi, et que cette epreuve nous ait ete epargnee. Mais on voit clairemcnt par la quelle est notre situation vis-a-vis des Grecs schismatiqucs, c est-a-dire qu il faut que nous nous tcnions toujours sur nos gardes.
Au surplus les choses vont tres-bien en Palestine ; seulement le Reverendissime Pere Custode a ete informe par le dernier courrier de certaines complications dangereuses qui sont survenues en Galilee ct en Samarie. Un chef de cette tribu, nomine Acliille Aga, fut invite a se presenter par un haut employe du gouvernement en meme temps que d autres chefs que 1 Aga devait conduire avec lui. Ce dernier craignant avec raison d etre arrete, a refuse de se rendre a cette invitation , a entraine les autres dans son parti, et s est porte, dit-on, en grossissant sa troupe, vers le Jourdain; d autres disent qu il s est joint aux Druses. Alors, ce serait une armee formidable.
Les Peres de Terre-Sainte out en di verses circonstances rendu a cet Aga des services qui nous ont valu son amitie, et il se inontrait dans le pays notre protecteur centre les autres Turcs. En cette conjoncture il a envoy e un de ses secretaires au convent de Nazareth , afin d avertir le gardien qu il etait contraint de quitter son village et de se retirer; qu il engageait les religieux a se tenir sur leurs gardes, attendu qu il ne pourrait plus les defendre. Un pareil avis equivaut a dire que les routes ne sont plus sures et que 1 Aga pressent ce qui peut arriver. D un autre cote il a agi avec beaucoup de sincerite et meme de bienveillaiice. Nous sommes done sur le qui-vive.
Tels sont les faits les plus remarquables que nous ayons personnellement a signaler en cesderniers temps. Par le prochain courrier je vous adresserai la relation touchante d un autre e"venement. En attendant, croyez-moi avec un profond respect,
De Votre Paternite Tres-Reverende, Le tres-devoue Serviteur,
FR. REMI BUSELLI, Secretaire de Terre-Sainte.