EN LANGUEDOC ET EN PROVENCE
L'étage garumnien qui, ainsi qu'on vient de le voir, a un faciès marin prononcé dans la Haute-Garonne, ne tarde pas, en se prolongeant dans l'Ariége et plus loin dans l'Aude, à prendre une physionomie lacustre. Le calcaire compacte s'y maintient à peu près avec le caractère que nous lui avons assigné, et forme ainsi comme un lien entre les deux faciès; mais les assises inférieure et supérieure se modifient profondément
(1) J'ai reçu cependant un exemplaire à^Hemiaster^ rapporté avec quelque doute à H. natuUulWy provenant, m'a-t-on dit, d'un de nos gtles sénoniens; mais il doit y être très-rare : pour ma part, je ne l'ai jamais rencontré dans la craie proprement dite des petites Pyn&nées.
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en se transformant en une roche argileuse dont la couleur rouge de sang la désigne nettement aux yeux de l'observateur le moins attentif.
Quant à la faune marine de la colonie, elle a disparu, ainsi que la faune d'Auzas, avant d'atteindre le méridien du Mas d'Azil, témoignant ainsi de son caractère colonial, qui est tout particulier à la Haute-Garonne et à une faible partie de l'Ariége.
M. d'Archiac n'a connu que le garumnien lacustre et Ta réuni au grès sénonien, qui lui est inférieur, pour faire de cet ensemble un type qu'il a décrit dans son Mémoire sur les Corbières {Mém. de la Soc. géol.y 2* série, 1859, t. VI) sous le nom de groupe d'Alet. Il considérait ce groupe comme tertiaire, bien qu'il fût sous-jacent au terrain à Nummulites. On voit, par les considérations qui précèdent, que les étages très-distincts, l'un lacustre (garumnien), l'autre marin (sénonien) , qui s'y trouvent réunis, sont tous les deux crétacés, et que la formation nummulitique doit rester seule comme représentant la base de l'éocène dans nos contrées pyrénéennes.
Le grès d'Alet, en effet, n'est qu'un prolongement du grès de Poudelaye, de Sainte-Croix, et de la Barre, dans l'Ariége, assise arénacée que nous avons vue n'être qu'un faciès du calcaire nankin sénonien d'Ausseing. Quanta la formation lacustre rutilante qui le surmonte à Alet même et plus loin à l'est, elle occupe exactement la place de notre garumnien, puisqu'elle est comprise entre le grès sénonien et le calcaire à Miliolites qui, dans toute notre région, constitue l'assise inférieure du terrain nummulitique.
Le calcaire à coquilles lacustres intercalé entre deux assises d'argilolites rutilantes représente, dans cette partie des Corbières, le calcaire compacte à silex d'Ausseing. Ces deux assises elles-mêmes correspondent : Tune, la plus inférieure, qui renferme habituellement un poudingue versicolore que j'appelle poudingue fleuri^ aux argiles bigarrées et aux sables et grès qui les accompagnent, et qui repose à Ausseing sur la craie sénonienne; et Tautre, l'assise supérieure, aux marnes et grès qui
TYPE GARUMNIEN : MONTAGNE d'AUSSEING. 48
contiennent la faune de la colonie, et qui, à Alet comme dans la Haute-Garonne, est immédiatement recouverte par le calcaire à Miliolites.
Dans le groupe d'Alet de M. d'Archiac il n'y a donc que Tassise rutilante, avec son calcaire lacustre, qui corresponde à notre étage garumnien. Le grès marin inférieur, qui repose aux bains de Rennes sur le turonien, représente exactement le sénonien d'Ausseing, et Ton peut être surpris de voir qu'un si bon observateur ait pu confondre en un seul étage deux formations aussi distinctes, Tune marine et l'autre lacustre.
Cette formation lacustre est d'ailleurs très-complète et bien caractérisée h Alet, et doit être considérée comme type. C'est avec les mêmes caractères que cet étage passe dans l'Hérault, où l'absence du grès inférieur vient prouver l'indépendance du garumnien lui-même.
L'identité des deux régions à l'égard de ce terrain est d'ailleurs manifeste par le faciès rutilant qui saute pour ainsi dire aux yeux, et par la position de l'étage dont il s'agit immédiatement au-dessous du calcaire à Miliolites.
Plus loin, dans le Languedoc et en Provence, ce dernier caractère manque, mais le faciès rutilant et la position générale restent pour établir la continuité et l'extension du système.
n s'accuse notamment dans la vallée de l'Arc en Provence par ses couleurs caractéristiques et par sa superposition au terrain à lignite de Fuveau,qui n'est, ainsi que MM. Matheron et Coquand l'ont prouvé, qu'un représentant lacustre de la craie sénonienne (1).
Il n'est pas jusqu'au poudingue fleuri d'Alet qui ne se retrouve aux environs d'Aix, où il était connu depuis longtemps et exploité comme marbre sous le nom de brèche du Tholonet. Les mômes gîtes, notamment celui de Rognac, offrent, dans la même région, un caractère nouveau qui consiste dans la présence des Lychnus.
(i) Cette manière si naturelle de considérer les choses avait été adoptée par M. Élie de Beau aonl lui-même, ainsi qu'il m'a fait l'honiieur de me le dire spontanément dans une visite que je lui fis peu de temps avant sa mort.
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DU GARUMNIEN CATALAN.
Depuis longtemps les faits qui viennent d'être résumés ont été exposés dans diverses publications, et, malgré leur évidence, quelques géologues se refusaient à admettre les conclusions que j'avais cru pouvoir en tirer. La nouveauté seule de ce type crétacé, particulier au midi de la France, plus récent que toute craie connue ; l'anomalie offerte par la colonie ; le passage du faciès marin au faciès lacustre, inspiraient des doutes et aussi des répugnances. Ces oppositions et les objections qu'elles ont suscitées n'auraient pas eu lieu si l'on avait trouvé, non pas la colonie qui ne peut qu'être locale et éventuelle, mais la faune marine d'Auzas à la base du garumnien lacustre. Malheureusement cette association des deux faciès ne se voit pas dans nos gîtes français, mais elle existe en Espagne de la manière la plus évidente.
Dans une exploration de la vallée de la Sègre (1), où j'ai eu la satisfaction de découvrir sur le versant espagnol des Pyrénées, au col de Nargo, le garumnien lacustre rutilant, j'ai reconnu dans les couches inférieures de cette assise la présence de plusieurs espèces caractéristiques d'Auzas, et dès lors je conjecturai qu'il devait exister, sur ce versant, une bande garumnienne correspondant à celle de l'Ariége et de l'Aude, avec cette circonstance que la faune marine se trouverait à la partie inférieure. Cette semence est tombée sur une terre fertile et bien préparée et a porté ses fruits.
M. Mariano- Vidal, ingénieur des mines, attaché à la carte géologique d'Espagne, s' emparant de cette vue, a résolu de la vérifier et de réaliser mes prévisions. Il a en effet reconnu l'existence de cette bande catalane que j'avais soupçonnée, et l'a étudiée avec un zèle intelligent. Le résultat de ses études se trouve consigné dans un mémoire où il décrit les principaux gîtes de ce garumnien espagnol (2). Partout il a reconnu le
(1) Récit d'une exploration de la vallée de la Sègre {BulL de la Soc, géoL, ^ série, 1869, t. XXVI).
(t) Datosparael conociamento del TerrennogarumnenseàeCdiiaàum, Madrid,
TYPE GÂRUMNIEN : MONTÂGiNE d'AUSSëING. 45
faciès lacustre, mais avec une faune marine dans les premières couches reposant sur la craie sénonienne. Cette faune se compose d'une grande partie des espèces d'Auzas et d'autres encore, parmi lesquelles on remarque des Hippurites^ qui donnent à cette faune espagnole le caractère crétacé que les Radioliles imprimaient à notre garumnien inférieur d'Auzas, indépendamment d'Ostrea larva^ qui existe là sur les deux versants. 11 y a aussi quelques fossiles d'embouchure, et le genre Lychtius, dont l'âge garumnien était contesté, s'y trouve associé aux fossiles marins.
Quant à la colonie, elle n'existe pas en Espagne, et l'on devait bien s'y attendre, car les fossiles, particulièrement les Oursins, qui la composent dans la Haute-Garonne, ne s'y trouvent qu'à titre d'étrangers rassemblés exceptionnellement.
Post'Scriptum. — Depuis que ce mémoire est écrit, M. Hébert a publié, dans le Bulletin de la Société géologique, S"" série, t. ni, p. 595, une classification de la craie (terrain crétacé supérieur), dans laquelle il donne à notre craie des Pyrénées une place si différente de celle que lui assignent les observations ci-dessus exposées, que nous croyons utile d'appeler ici, sur ce point, l'attention de nos lecteurs.
Notre savant collègue a résumé sa classification dans un tableau composé de nombreuses cases où il a inséré l'indication des types crayeux de différents pays, fondés sur la présence ou l'absence de certains fossiles auxquels il attribue une importance particulière. Il ne parait pas, au reste, qu'il se soit assez préoccupé, en dressant ce tableau, des relations stratigraphiques qui existent entre les étages, si j'en juge par la place qu'il assigne au garumnien et à notre craie sénonienne. En effet, après avoir associé, tout en haut du tableau, le danieii et la craie de Maestricht, qui n'ont rien de commun, il place beaucoup plus bas dans la série, au-dessous de la craie de Meudon, non-seulement la craie d'Ausseing et de Gensac kHemipneusteSj qui est peut-être le meilleur type français pour la craie de Macs-
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tricht (i), mais encore le garumnien, qu'il ne nomme pas, et dont il méconnaît la belle unité et la continuité dans le midi de la France, ne tenant pas compte des travaux des géologues qui ont obtenu ce résultat par des efforts communs et parsévérants. Nos honorables collaborateurs et tous les géologues qui ont bien voulu se mettre et se tenir au courant de la question ont dû être certainement étonnés en voyant, dans le tableau de M. Hébert, la faune d'Auzas et même la colonie à Micrasler (qui n'est pas un étage, mais seulement un accident local où se montrent par anticipation des espèces nummulitiques) placées au-dessous de la craie de Meudon, tandis que leurs congénères lacustres de Rognac et de Fuveau occupent seuls une place trèssupérieure au niveau des craies les plus récentes du Nord.
Il est assez curieux de voir que, dans le moment où notre honorable collègue, comme je viens de le dire, vieillissait notre craie supérieure, M. Mayer (de Zurich) introduisait le garumnien à la base de sa classification des terrains tertiaires.
M. l'ingénieur Mussy, auteur d'une carte géologique de l'Ariége, a été plus loin encore dans le même sens en associant au système nummulitique, non-seulement le garumnien, bien que dans son département même cet étage se termine par des Oursins crétacés, mais encore le grès sénonien de Sainte-Croix (Ariége) et de Labarre, erreur qu'il aurait pu éviter en tenant compte des études faites sur les mêmes terrains dans son voisinage.
(1) A une autre époque, M. Hébert disait, en parlant d'une collection de fossiles de notre craie déposée par moi à rÉcole des mines, terrain que je considérais alors, ainsi que je le fais encore aujourd'hui, comme représentant Tenscmble de la craie proprement dite :
€ Ces fossiles ne nous paraissent nullement autoriser les conclusions de M. Leymeric, mais bien plutôt démontrer que le terrain auquel ils appartiennent représente uniquement la craie de Maestricht et peut-être aussi la partie supérieure de la craie blanche, qui, d'ailleurs, se montre à Maestricht dans les mêmes conditions. > {Bull. Soc. géol.j 2' série, t. VI, p. 5G0.)
D'un autre côté, je trouye dans le Compta rendu des séances de la réunion extraordinaire de 4862 {Bulletin Soc. géoL, 2- série, t. XIX, p. M28) : c M. de Binkhorst (de Maestricht) demande la parole pour manifester la satisfaction qu'il a éprouvée en retrouvant à une aussi grande distance de son pays une faune tout à fait analogue à celle qu'il étudie en ce moment, et dont il a fait connaître déjà une partie considérable au monde savant, i
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