A L'ÉPOQUE TERTIAIRE
Si les anciennes faunes de la Sarthe deviennent de jour en jour mieux connues, grâce aux travaux incessants de géologues du premier mérite, nous devons avouer que les études de paléontologie végétale ont été jusqu'aujourd'hui négligées dans ce beau département: aucun, cependant, ne promet aux géologues qui se mettront à l'œuvre autant de découvertes inattendues. Dans la Sarthe, plus que partout ailleurs, il est possible, en remontant le cours des siècles, d'exécuter dans le temps ces voyages lointains que d'intrépides naturalistes accomplissent dans l'espace. Nous découvrons, en effet, au sein des couches de notre région privilégiée, des pays inconnus qui rappellent le sol brûlant des tropiques et les forêts chaudes et humides de l'équateur. Interrogeant un passé presque inexploré, la science paléontologique reconstitue dans leurs traits essentiels, les paysages primitifs uniformes, de Sablé et de Solesmes, auxquels succèdent les paysages secondaires de Mamers qui possèdent quelque chose du faciès rectiligne des premiers.
Ann. Se. géol. IX. 1. — art. N» 4.
2 I^ttUM CRIÉ.
Enfin, accomplissant notre marche à travers la série des siècles, nous arrivons à l'époque tertiaire si remarquable par la flore éocène du Mans et d'Angers.
Flortde silurienne. — <• Dans l'étal actuel des connaîs- « sances — écrivait il y a quelques années le savant paléon- « tologiste d'Aix — la végétation terrestre commence avec « le devonien et s'étend, sans autre discontinuité que les <i lacunes apparentes causées par la stérilité de certaines « couches, jusqu'à l'univers contemporain de l'Homme (i). »
Nous savons aujourd'hui que la végétation terrestre commence vers le silurien moyen, c'est-à-dire avant le devonien et l'époque oii l'ancienne terre de Littry (Calvados) , de Sablé, de Solesmes (Sarthe) et de Saint-Pierre-Lacour (Mayenne) présentait de vastes forêts dont les débris se transformèrent en houille à la suite d'immersions plusieurs fois répétées (2). Récemment, en effet, M. le comte de Saporta a signalé dans les schistes ardoisiers d'Angers, au niveau du Calymene Tristaniy l'existence d'une Fougère {Eopieris Andegavensis) appartenant au groupe des Neuropiéridées . Cette espèce peut être rapprochée des Cyclopteris et des Falœopteris, genres qui n'avaient été observés que vers le devonien supérieur ou la partie la plus inférieure de la série carbonifère (3).
Floride liasique. — C'est en Normandie, dans les couches liasiques de la Caîne, de Landes et de Toumay-sur-Odon, qu'ont été signalés les plus ancieiis végétaux jurassiques.
Les Algadtes de la Caine sont connues depuis longtemps, et après l'examen détaillé de ces espèces, nous croyons devoir les assimiler aux Corallines des mers actuleles.
L'extrême abondance d'Algues marines à Landes et à la
(1) G. de Saporta, Ânn, se* naL,, Botanique, 5* série, t. Il, p. 8.
(2) Nous espérons reyenir plus tard sur Tensemble de celte végétation, qui n'a point été suffisamment étudiée.
(3) Dans une note récente, les TigillUes siUtrienneSy présentée à TAcadémie des sciences, par M. Hébert, nous avons démontaré que les Tigillites siluriennes de Touest de la France sont, avec les Algues, les plus anciennes plantes qui aient existé sur notre continent {Compt, rend, séance du îi wusrs 1878).
l'ouest de IA FRANGt À l'ÉPOQUE TERTIAIRE. 3
Gaine est bien en rapport aveo cette curieuse population animale composée d'êtres phytophages qui vécurent dans la mer liasique. Ce que nous savons de la végétation terrestre de cette époque se réduit à fort peu de chose. Nous en possédons un document isolé qui marque, sur la terre jurassique de rOuest de la France, l'apparition des premières Gycadées [Platylepis micromyela).
La dénomination spécifique de Micromyela vise, comme l'a fait observer M. de Saporta, une' des particularités de la tige fossile. Cette tige était épaisse seulement de 25 millimètres, tandis qne, grâce aux appendices corticaux étroitement serrés dont elle était revêtue, prise dans son ensemble, elle mesurait près d'un décimètre sur son plus grand axe trans* versai et 8 centimètres sur le petit. Depuis la découverte de cette précieuse Cycadée, de nouvelles empreintes n'ont point été rencontrées. Ce Platylepis vivait cependant par groupes sur la terre liasique de Tournay ; mais, à côté de lui, il en est mille autres qui n'ont pas laissé les plus légères traces de leur existence. Plutôt que d'insister sur les lacunes de nos documents paléontologiques relatifs à la flore liasique de l'Ouest, il vaut mieux franchir les milliers de siècles qui nous séparent de la période oolithique, pour étudier, dans la Sarthe, le gisement si riche et devenu classique de d'Origny près Mamers.
Florule oolithique. — Introduit au sein d'une nature perdue dans l'infini de durée, le naturaliste aurait vu, dans l'ancien paysage mamertin, une morne succession de collines littorales offrant çà et là des colonies de Gycadées auxquelles se mêlaient les frondes élégantes des Lomaiopteris^ Fougères exclusivement oolithiques, d'un caractère tropical bien prononcé et voisines des Cheilanthes actuels. Il y aurait distingué des Cycadites^ tout à fait assimilables aux Cycas asiatiques et africains, remarquables par leurs frondes raides, coriaces, avec un rachis épais de pinnules uninerviées; des Zamites comparables aux Macrozamia d'Australie; des Otozamites vraisemblablement alliés aux Zamites; desSphe-
4 li^uui cmtA.
nozamites voisins des Encephalarios qui représentent le type le plus achevé de nos Gycadées secondaires.
Mamers fat donc, dans le tempt^ la terre des Gycadées, de même que le Mans devint, des siècles plus tard, la terre des Palmiers.
A voir ces Cycadées, rares ailleurs et répandues à profusion sur l'ancien sol mamertin, il est permis de supposer qu'elles formaient ça et là des colonies, comme les Cycadées qui vivent dispersées par petits groupes dans les îles et les continents voisins des tropiques. Considérées d'ailleurs au point de vue philosophique, les espèces actuelles constituent réellement des transitions entre les formes passées : le Platylepis du Lias moyen de Tournay-sur-Odon (Calvados) est représenté de nos jours par les Dioon^ type de Cycadées essentiellement mexicaines; les Cycadiies de Mamers et de Maigné (Sarthe), par les Cycas^ dont l'aire géographique des plus vastes forme une ellipse des deux côtés de l'équateur; les Zamiles de Mamers, par les Zamia abondamment répandus aux environs de Panama.
FLOKULfi OOLITHIQUE DB MAMERS (SARTHE).
Lomaiopims Demoyersu, Sap.
Cjemééem,
Otozamtes graphicus, Schimp.
— Brongniartif Schimp.
— Becheif Brongn., TabL desgenr., p. i06.
— rmcrophylluSj Brongn.
— marginaius, Sap.
— Regleij Sap.
— Mamertina, Nob.
— lagutiSj Brongn., TabL des genr,, 106.
Sphenozamites Brongniartif Sap., Paléontologie franc. y 2« série, livr. XIV,
Cycadiies DeUsseij Sap., Paléontologie franc., ^'^ série, livr. XU.
— Saportanaj Nob.
Zamites MamerUna, Nob.
CSoBifères.
Braehyphjfltum Milne-Edwardsi^ Nob.
l'ouest de la fbange a l'époque tertiaire. 5
Floruk crétacée. — En suivant l'ordre chronologique des flores fossiles de l'Ouest, nous arrivons à la période de la craie pendant laquelle le monde des plantes, accomplissant une évolution défiaitive, a dépouillé partout les formes primitives pour revêtir celles que nous lui connaissons encore. C'est dans les couches crétacées du Mans que nous retrouvons les précieux et rares vestiges qui permettent de saisir quelques points importants de l'ensemble de cette curieuse végétation : des Dicotylédones à larges feuilles, représentées par notre PhyWtes Cenomanemis^ apparaissent pour la première fois avec d'autres empreintes linéaires d'une détermination difficile ; une Fougère de la famille des Osmondacées^ un Araucaria^ un magnifique fruit indéterminé et une fructification de Cycadée ou appareil mâle de Gycadée remarquable par ses anthères globuleuses groupées à la face inférieure des écailles, complètent cet ensemble.
A l'époque de la craie du Mans, l'existence des Cycadées est donc incontestable; et nous pouvons dire qu'avec le Cénomanien, l'heure semble avoir sonné pour elles de leur éloignement définitif de notre ancien pays.
Si nous considérions l'évolution de ces Gymnospermes à travers les périodes précédemment parcourues, nous verrions qu'après avoir joué un rôle prépondérant dans la végétation jurassique de Mamers, elles déclinèrent peu à peu. c< Les Cycadées — a dit avec sa sagacité habituelle le savant paléontologiste d*Âix — n'ont dû leur éloignement du sol européen ni à l'abaissement de la température, comme les Palmiers et plusieurs autres essences tropicales, ni à un renouvellement total de la végétation ; mais à une lente et inévitable décadence, due sans doute au peu de tendance de ces plantes à se modifier, et, peut-être aussi, à leur propagation difficile. Une fois frappées de déclin, elles ont toujours reculé, jusqu'au moment, peut-être plus rapproché de nous que nous ne le pensons, où la dernière a quitté notre sol. »
Au total, six espèces, dont trois Dicotylédones indétermi-
6 MjmvMM cmwÉi.
nées, une Conifere, une Cycadée et une Fougère, composent actuellement la flore crétacée de TOuest de la France.
FLOBULE CRÉTACÉE DU MANS (sARTHE).
Foudres.
Osmunda, Sap.
CycaAéw.
Zamioêlroftus Guerangerij Brongn.
<)oiilfèr«s.
Araucarites cretacea, Brongn.
Dleotylédoiies Indétermiiiécs.
Phylliies Cenumanensis, Nob.
— angustuSf Noi).
Carpolithes SarthacensiSy Nob.